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dit-il, Royal- Roussillon a commencé d'arriver vers huit heures du matin,
“ Le 20, Guyenne arrive vers midi et demi,
“ Le 21, Royal-Roussillon qui avait pris son pain la veille, en a perdu une partie par la grande pluie qu'il a fait pendant la nuit, Guyenne avait heureusement remis à prendre ses vivres aujourd'hui, Malgré le vent et la pluie, il est parti à neuf heures du matin, et Royal-Roussillon à trois heures et demie,
“ Le 22, la Sarre est arrivé dès le matin ; le lendemain il est parti de Saint-Jean à huit heures.
“ Le 24, Béarn a commencé d'arriver À huit heures du matin, Le reste est arrivé avant la nuit, Le 25, il a fait bénir ses drapeaux, et est reparti le même jour, à midi et demi pour Carillon ”.
Au moment où les dernières compagnies de ce régiment sortaient du fort, Montcalm y entrait, accompagné / de son état-major, de M. de Pontleroy,
0 le nouvel ingénieur en chef, arrivé le
mois précédent, et de plusieurs officiers
de Béarn qui, “étant mariés depuis peu, étaient restés jusqu'aux derniers jours près de leurs épouses 1 ?,
Le lendemain, 26, un courrier extraordinaire apporta au général la nouvelle du débarquement des Anglais dans l’île Royale et de l'investissement de Louisbourg. De ce moment, tous les regards furent tournés vers cette forteresse, toutes les pensées ‘sy portèrent ; car
1— Journal de Desandrouins.
selon l'expression de Desandrouins, Louisbourg était la porte cochère du Canada,
La nouvelle de ce siège précipita le départ de Montcalm. Le jour même, l'artillerie du fort saluait le bateau qui l’'emmenait vers Carillon, et qui lui répondait par des salves de mousqueterie,
+ Pendant que l’'embarcation, poussée par un fort vent de nord-est, remontait rapidement le Richelieu, les | voyageurs s’entretenaient de l'avenir des fertiles plaines arrosées par cette rivière, Déjà ils avaient admiré la
richesse du sol durant le trajet qu’ils venaient de faire, : tantôt à cheval, tantôt à pied, entre Chambly et Saint- Jean. Ils se figuraient ce que nous voyons aujourd’hui : J les forêts abattues et remplacées par de riches paroisses J devenues, selon la propre expression de, Montcalm : H
“ Un grenier à grains suflisant pour nourrir une grande
armée 1”,
Le lendemain, comme le bateau mettait à la voile, à
la pointe du jour, on fit la rencontre du chef des Hurons
de Lorette, Ignace, dépêché de Carillon par M. de Bour-
lamaque, pour donner avis au marquis de Vaudreuil de
l'établissement des ennemis sur les ruines du fort
George, Leur dessein était-il de s’avancer sur Carillon,
, , . à . { ou simplement de rétablir ce fort ? “Il faudrait, conclut 1 Montcalm, marcher sur le champ contre eux avec les
sauvages, l'élite des Canadiens, des troupes de terre et
de la colonie, Ils ne sont pas encore retranchés, per-
: Ê , ‘ . ) suadés, suivant le rapport des prisonniers, que la disette l
des vivres nous met hors d'état de rassembler un corps
1 — Journal de Montcalm.
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d'armée ; ils se tiennent moins sur leurs gardes, et ne peuvent qu'accélérer leurs travaux, Une attaque imprévue et vigoureuse les culbuterait et finirait la campagne de ce côté. Le marquis de Vaudreuil, ajoutait Montcalm avec amertume, pourrait alors s'occuper ou d'envoyer des secours à la Belle-Rivière, ou de ses prétendues négociations avec les Cinq-Nations ; mais qui sait s'il est désireux d’un succès décisif pour cette colonie, mais dont le général des troupes de terre serait l'agent ” ?
À Saint-Frédérie, où Montcalm n'arriva que le 30
juin au matin, par suite des vents contraires, il s'arrêta
quelques heures, afin de donner à M. de Pontleroy le temps d'en examiner les fortifications et les positions voisines, À trois heures de l'après-midi, le colonel Bourlamaque, le brave d'Hébécourt et les principaux officiers accueillaient le commandant sur le rivage de Carillon, pendant que le canon du fort annonçait au loin son arrivée.
Les premières paroles de Bourlamaque en lui pressant la main furent : “ Mon général, dans quelques
jours nous aurons les Anglais sur les bras, D’Hébécourt,
CAN Pier PES ! :
que j'ai envoyé à la découverte, et tous nos éclaireurs
s'accordent à dire qu'il y a vingt-cinq mille hommes à
la tête du lac Saint-Sacrement. Ils ont mille chevaux
et une quantité de bœufs employés à faire les trans-
ports, et ils sont à la veille de lever leur camp ”. Montcalm ne fut pas surpris, encore moins décou-
ragé, À ces forces écrasantes, il n'avait cependant à opposer que ses huit petits bataillons, parmi lesquels il y avait des recrues qu’il croyait mauvaises, et le corps
de Canadiens composé des milices de Québec, les moins aguerries de la colonie : “un contre cinq, peut-être plus ! Voilà, résumait-il, notre position ”. La seule chance de succès était dans l’activité et l’audace. Il dépêcha le soir même un courrier au marquis de Vaudreuil, pour lui exposer l'extrême danger de sa position, et le conjurer d'envoyer en toute hâte tous les secours possibles,
Le lendemain, dès l'aube du jour, il fit battre la générale: ses dispositions étaient prises. La Reine, Guyenne et Béarn furent mis en marche pour aller occuper le Portage. La Sarre et Languedoc les suivirent pour se placer à droite de la Chute, Royal-Roussillon et le premier bataillon de Berry occupèrent la gauche. Le second bataillon de Berry, commandé par M. de Trécesson, joint à ce qu’il y avait de la marine et de Canadiens, stationna entre Carillon et la redoute qui protégeait la berge du côté du lac et de la rivière à la Chute.
“ Ce mouvement hardi, observe Montcalm, était nécessaire pour en imposer à l’ennemi et leur faire perdre l’idée qu’ils ont de notre très grande faiblesse, et en même temps pour empêcher qu'ils ne s'emparent à l'improviste du Portage, ce qu'ils pouvaient faire par une marche de dix ou douze heures seulement sur le lac ”.
Montcalm prit ensuite avec lui les ingénieurs Pontleroy et Desandrouins, et se porta sur les hauteurs qui dominent Carillon, pour déterminer un champ de bataille et la position d’un camp retranché,
La presqu'île de Carillon, formée par le confluent de la rivière à la Chute et du lac Champlain, est un
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1, Gtait ir faire lesse, et parent à ire par
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MONTCALM ET LÉVIS 383 plateau rocailleux, dont la pointe est tournée au sudest. A partir du fort, qui s'élevait presque à l’extrémité de cette pointe, le terrain s’abaisse graduellement en gagnant vers l’ouest. “uis s'élève en pente douce jusqu’à un coteau qui le coupe transversalement, A gauche, le plateau s’affaisse près de la décharge en pente raide, tandis qu’à droite il descend sur un plan incliné vers un bas-fond assez large que baigne le lac Champlain, C’est sur le sommet de ce coteau, à environ un kilomètre du fort, que Montcalm fit faire le tracé d’un retranchement, dont il ordonna de commencer les travaux dès le lendemain !,
Ce retranchement devait être composé d’abatis avec des redans, appuyé à gauche par la falaise escarpée de la Chute, à droite par l’éminence dont la pente ctait moins raide que celle de la gauche, Cette ligne de retranchement se prolongerait en arrière de chaque côté ; à gauche, jusqu'au fort Carillon, et à droite, jusqu’à une redoute flanquée d’un abatis se terminant au lac, Le centre, dont toutes les parties se flanqueraient réciproquement, suivrait les sinuosités du terrain en gardant toyjours les hauteurs, Ce retranchement devait être fait de troncs d’arbres couchés les uns sur les autres, En avant, des arbres renversés,
1 M. Par<man prête à Montcalm de grandes hésitations et des tâtonnements avant de fixer ce champ de bataille, D'après lui, il ne se serait décidé que le 5 juillet. On ne trouve aucune trace de ces hésitations dans le Journal de Montcalm ni dans celui de Desandrouins. Cet ingénieur affirme positivement que le choix du terrain fut déterminé dès le premier de juillet, “ dans l'après-midi”. Le tracé et les travaux, disent-ils tous deux, furent commencés dès le lendemain.
dont on appointerait les branches coupées, serviraient de chevaux de frises.
“ Mais pour exécuter ces travaux, écrit Montcalm, il faut des bras, et que l’ennemi nous en donne le temps. Tout ce qu’on peut faire dans le moment présent et que lon fait, c’est de tracer ces travaux, et de faire faire aux troupes de la Chute et du Portage autant de fascines et de palissades que le service de ces camps le leur permettra. Le bataillon de Berry, qui est à Carillon, ne peut fournir que quatre-vingts à quatre-vingt-dix travailleurs. Qu’exécuter avec aussi peu de monde ” ?
On commenca aussi à construire, sur deux bateaux solidement liés ensemble, de hautes plates - formes capables de porter des canons, des pierriers et des tirailleurs : “ c’étaient des espèces de tours flottantes ”, dont l'invention était due au capitaine de Fiedmond, Sur d’autres grands bateaux, on plaça une pièce de canon à la proue. Des bastingages y mettaient à l’abri les artilleurs, les fusiliers et les rameurs. Ces vaisseaux de guerre improvisés étaient destinés à disputer le lac aux berges anglaises 1, à
Les sauvages, en petit nombre, sentaient le besoin qu'on avait d'eux, et se montraient d’une insolence insupportable. Ils volaient les provisions, l’eau-de-vie, le vin, tuaient les volailles, les bestiaux ; en un mot, commettaient toute espèce de déprédations qu’on n’osait trop empêcher, car ils voulaient à tout prix s’en retourner, Montcalm fut obligé de tenir deux conseils avec eux pour les empêcher de partir, et n’y réussit
1 Journal de Desandrouins.
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qu’à force de distributions de couvertes, de brayets, de mittasses, ete,
Pour les remplacer au besoin, on forma deux compagnies de volontaires tirés de la ligne, et dont le commandement fut confié à M. de Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et à M. Duprat, capitaine au régiment de la Sarre.
Montcalm, qui avait confié la garde du Portage à M. de PBourlamaque, se rendit de sa personne à la Chute pour être plus à la portée des mouvements des Auglais. Pendant qu'il était occupé à faire construire deux ponts de communication, l’un au Portage, l’autre au moulin de la Chute, il reçut l’agréable nouvelle du départ de Montréal du chevalier de Lévis, avec quatre cents hommes de l’armée régulière, qu'il lui amenait à marche forcée, En apprenant le danger qui menacçait Carillon, le marquis de Vaudreuil avait renoncé à son expédition contre Albany et résolu ‘“ d'envoyer toutes les forces de la colonie au secours de Montcalm 1”,
M. de Raymond, qui apportait cette nouvelle, avait amené avec lui quatre cents Canadiens et une centaine de sauvages, qui furent dirigés immédiatement vers le camp du Portage, où ils pouvaient rendre de grands services-pour les reconnaissances et les coups de main,
Dans la soirée du 3 juillet, arriva à la tente de Montcalm l’infatigable de Langy, que ce général avait en
1 Journal de Lévis, p.135. Le froid et impartial Lévis, qui ne partageait pas l’animosité de Montcalm contre Vaudreuil, voyait plus clair que lui dans la conduite de ce gouverneur, et lui rendait plus de justice.
singulière estime : de tous les officiers partisans, c’est celui dont il a fait le plus bel éloge. “ L’excellent Langy”, cou.me il l’appelait, était fils du sieur Levraux de Langy, natif de Notray, en Poitou, établi au Canada depuis le commencement du X VIIT siècle, Langy avait passé une partie de sa vie dans les bois et avait pris toutes les habitudes des coureurs forestiers, Il en portait le costume demi-sauvage, demi-européen, le couteau à la ceinture, avec le sac à balles, la corne à poudre passée en bandoulière, la carabine toujours à l'épaule. Comme ses pareils, il avait, avec des traits accentués, hâlés par le soleil et le grand air, cette démarche vive et élastique qui dénote des jarrets d'acier, Aussi intelligent que brave, il était employé dans les missions les plus difficiles. Depuis le milieu de l'hiver jusqu'à l'heure présente, il n'avait pas eu un instant de repos, courant sans cesse de Montréal à la frontière, et de la frontière à Montréal, faisant le coup de feu avec son parti jusque sous les remparts de l’ennemi, rapportant des chevelures, des prisonniers et des renseignements clairs et précis.
Il rendit compte à Montcalm de sa dernière course. Du haut d’une montagne voisine de William-Henry, il avait examiné à loisir les mouvements des Anglais. Lorsqu'il était passé sur les ruines de ce fort, quelques semaines auparavant, la même désolation, le même silence y régnaient qu’au lendemain du départ de l’armée française, l’année précédente. Maintenant le vaste tapis vert que la nature avait jeté sur ces décombres et sur les environs était tout piqué de points blanes, comme
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centués, he vive \ intellisions les jusqu'à de repos, et de la avec Son pportant rnements
‘e course.
Henry, il Anglais.
quelques le même de l’armée raste tapis res et sur 53, comme
si une pluie d'étoiles y fût tombée, tellement étaient nombreuses les tentes du .camp d’Abercromby.
Ce général se voyait à la tête de la plus grande armée d’origine européenne qui eût jamais mis le pied en Amérique. Elle se composait de quinze mille quatrecents hommes, dont six mille trois cent soixante-sept de l’armée régulière ; le reste de miliciens de la Nouvelle-Angleterre, de New-York et du New-Jersey 1 Un parc d'artillerie considérable, des vivres et des munitions en abondance, rien n'avait été énargné de ce qui avait été jugé nécessaire pour l’envahissement du Canada.
Le commandant de cette belle armée, qui devait son avancement plus à des influences politiques qu’à ses talents, était une de ces lourdes et épaisses natures, qui semblent incompatibles avec l’activité d’esprit et de corps qu’exige le génie militaire. Aussi, quoiqu’il ne fût âgé que de cinquante-deux ans, était-il regardé par ses soldats comme un vieillard invalide et incapable, Tous
1 — Armée régulière... 6,867 PrOVINCIAUL 545 ccnrvsceeeuie, 9,034 TOME ere 15,401
Abercromby à Pitt, 12 juillet 1758.— Mante donne les mêmes chiffres. History of the late war in America, p. 145.
Aux huit cents rangers qui formaient partie des troupes coloniales,il faudrait, d’après Montcalm, ajouter ‘des sauvages incorporés dans cette compagnie ”. (Journal du 6 juillet), ce qui portait l’armée à près de seize mille combattants. C'était bien au fond l'effectif auquel le général français croyait avoir affaire, puisqu'il dit, après avoir cité l’acte officiel publié dans les colonies anglaises, le 24 mars 1758, pour une levée de vingt mille hommes : ‘On peut défalquer de ce nombre ce qui à dû être laissé pour la garde de quelques forts de cette frontière et du dépôt laissé au fond du lac Saint-Sacrement ”.
leurs regards, tonte leur confiance se tournaient- vers le jeune et enthousiaste Lord Howe, la fleur de la noblesse et “ le meilleur soldat de l’armée anglaise ”, au dire d’un de ses frères d'armes, qui s’illustrait en ce moment-là même sous les murs de Louisbourg et qui, comme lui, allait trouver une mort prématurée au Canada, le général Wolfe, Arrivé à Halifax avec son régiment, au mois de juillet de l’année précédente, Howe s'était appliqué avec ardeur à l'étude du nouveau genre de guerre qu’il allait rencontrer, et avait même suivi dans leurs courses les rôdeurs de bois du major Rogers, qu'il avait émerveillés par sa résistance aux fatigues, et dont il s'était fait autant d'amis.
L'expérience qu'il y avait acquise lui avait suggéré de faire, parmi les troupes, des réformes dont il était le premier à donner l'exemple, Chaque homme, de quelque rang qu’il fût, ne devait avoir avec lui que le strict nécessaire ; le soldat, être accoutumé à porter dans son havresactrente livres de vivres, l'officier, n’avoir qu’une seule couverte et une peau d'ours. On voyait Howe aller lui-même laver son linge au ruisseau et le faire sécher au soleil; tirer de sa poche à l'heure du repas son couteau et sa fourchette, renfermés dans une gaine, et manger, assis dans sa tente, sur une peau d'ours, un morceau de lard et de pain, en devisant avec le même entrain et la même gaieté que s’il avait été à la table de son noble père, Adoré du soldat, il était l’âme de l’armée, qui acceptait de bon cœur sa rude discipline et se retrempait au contact de son stoïcisme et de sa vaillance.
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Au nombre des miliciens de la Nouvelle-Angleterre se trouvaient deux jeunes officiers destinés à une carrière célèbre dans leur pays: le brave Israël Putnam, du Connecticut, et John Stark, non moins intrépide que lui, servant comme lieutenant dans un régiment du New-Hampshire, Les hommes éclairés comme eux, surtout les ofliciers de la vieille Angleterre qui, la plupart, se ressentaient du scepticisme de leur temps, devaient s'amuser du zèle emporté que déployaient les ministres puritains attachés à l’armée, Ces prédicants, la bible à la main, représentaient l'expédition comme une croisade contre limpie Babylone, et rappelaient Moïse envoyant Josué combattre Amalec 1,
Neuf cents bateaux et cent trente-cinq berges, sans compter un grand nombre de bateaux plats chargés de l'artillerie, amarrés au rivage du lac, n’attendaient que le signal du départ. Le soir du 4 juillet, toutes les munitions, les vivres, le bagage étaient embarqués.
Le lendemain, dès l'aurore, les tentes de chaque régiment étaient replites, le camp levé, et le soleil n’était pas haut sur l'horizon, qu.nd toutes les embarcations chargées de l’armée entière eurent pris le large. Elles s’avancaient sur trois divisions : les troupes régulières au centre, les milices sur les deux aïles. Chaque réviment avait ses drapeaux et sa fanfare qui remplissait l'air d’une musique martiale. Le soldat partait le cœur léger et exultant, convaineu qu'il marchait à un triomphe, A mesure qu’elle avançait, la flotte couvrait le lac, dont la surface disparut bientôt sous la multi-
1 Bancroft, Histoire des Etats-Unis, Vol. VE, p. 156.
390 MONTCALM ET LÉVIS tude des embarcations. La matinée était splendide : le grand soleil de juillet plongeait ses rayons au fond de cette gorge de montagnes, et mettait des éclairs sur l'acier des armes, et sur l'or des uniformes, Les plus pittoresques de tous ces costumes, à côté des couleurs écarlate et bleue des régiments anglais et américains, étaient ceux des Highlanders, ou montagnards d’Ecosse, avec leurs coiffures à plumet, leurs kilts ou braies aux nuances variées, leurs redoutables claymores suspendues au côté. Ils étaient aux ordres du major Duncan Campbell, d’Inverawe, dont la légende a immortalisé le nom. Vers midi, la flotte était engagée dans le chenal étroit des îles et s’allongeait en une énorme file qui n'avait pas moins de deux lieues de longueur. A l'avant-garde venaient le major Rogers avec ses rôdeurs de bois, et le colonel Gage avec l'infanterie légère, suivis d’un corps de marins, armés et disciplinés, sous les ordres du colonel Bradstreet. Lord Howe commandait en personne la colonne du centre, formée du 55e, son propre régiment, qui marchait en tête, suivi du Royal-Américain, de quatre autres régiments d'infanterie et des Montagnards écossais ; les milices provinciales occupaient toujours les deux ailes. Les pesants bateaux de lartillerie que poussaient à leur suite de vigoureux rameurs, étaient précédés de deux espèces de tours flottantes destinées à protéger le débarquement, Enfin, derrière le bagage et les munitions de toutes sortes, l’arrièregarde, composée de troupes de ligne et de milices, formait la queue de ce gigantesque et formidable serpent, qui s’avançait lentement sur le Canada.
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Du sommet d’une montagne située un peu en avant, les sentinelles francaises, placées en vigie, ne pouvaient s'empêcher d'admirer la beauté du spectacle qu’elles avaient à leurs pieds. Entre les deux chaînes de montagnes au panache de verdure, le lac, inondé de lumières par le soleil de midi, étendait sa surface limpide, reflétant l’ombre de ses caps et de ses anfractuosités. Là-bas se dressait le front chauve de la Montagne-Pelée; ici le cône moussu du Pain-de-Sucre. A travers l'archipel d'îles qui, vues à distance, avec leur riche végétation de mélèzes, de pins, de bouleaux, de grandes aulnes, ressemblaient à des corbeilles chargées de feuillages, serpentait l’immense procession de bateaux, dont les rames s'abaissaient et se relevaient en cadence avec des jaillissements d’eau reluisant au soleil; et au-dessus, les drapeaux flottant à la brise, et les rangées d’uniformes variés selon les régiments, d’où montaient des roulements de tambours et les notes claires des fifres et des cuivres.
Dès que l’avant-garde avait paru à l'entrée des îles, les sentinelles françaises avaient signalé son approche en baissant et levant un drapeau blanc, signal convenu qui avait été répété de cap en cap jusqu'au camp du Portage.
Aussitôt Montcalm donna ordre aux troupes de la Chute et du Portage de renvoyer à Carillon toutes espèces d’équipages, et de passer la nuit au bivouac et en éveil. Pontleroy fut averti de hâter autant que possible les travaux du camp retranché, Les bataillons du Portage devaient signaler la présence de l'ennemi à ceux de la Chute par trois décharges de coups de fusil,
A ce signal, le deuxième bataillon de Berry, stationné à Carillon, devait marcher en avant et © uronner les hauteurs qui dominent le fort, La compagnie de grenadiers, un piquet et cent cinquante Canadiens qui venaient d'arriver, se déploieraient en tirailleurs, de manière à veiller d’abord à Ja sûreté du fort lui-même, et ensuite à protéger la retraite de l’armée, si elle était poussée de trop près.
De chaque côté du lac George, plusieurs gardes furent échelonnées sur les hauteurs, afin d'éviter toute surprise. M. de Bernard, avec sa compagnie de volontaires, remonta Ja rivière de Bernetz, afin de s'assurer si les ennemis faisaient la tentative de tourner la position de Carillon, en suivant le revers de la montagne,
A cinq heures du soir, M. de Bourlamaque ordonna au capitaine de Trépezec d'aller se mettre en observation sur la Montagne-Pelée avec trois cent cinquante hommes, dont cent cinquante de la ligne, le reste de la marine et de la colonie, conduit par M. de Langy, et d'empêcher l'ennemi de débarquer dans les environs, s’il était possible.
L'armée anglaise était venue camper à trois lieues plus haut, sur la même rive du lac à Sabbath Day Point. C’est durant cette veillée que John Stark eut, sous la tente de lord Howe, cette conversation qui fit une si profonde impression sur son esprit, et qu’il rappelait ensuite comme le testament militaire du jeune héros. Howe le questionna minutieusement sur Caril-
lon, sur sa position, ses défenses et les meilleurs moyens,
de l’attaquer,
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donna seTVAuante de la uv, eb
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Day k eut, qui fit il rapjeune Caril- 10yens.
L'armée se mit en mouvement de si bonne heure, qu'à cinq heures du matin son avant-garde était en vue du Portage, Les tirailleurs français ne firent qu’échanger quelques coups de feu, car elle s’avançait en colonnes si profondes qu'il eût été insensé de lui disputer le débarquement, Bourlamaque retira ses avant-postes, rompit le pont du Portage, brûla son camp et se replia en bon ordre à la Chute. Montcalm le fit immédiatement traverser sur la rive gauche de la décharge, ly suivit avec ses troupes, détrüisit le pont de communication, et rangea les sept bataillons qu'il avait alors sous la main en ordre de bataille sur les hauteurs voisines, afin de donner aux volontaires et aux piquets dispersés en avant le temps de se rallier,
Bourlamaque disait hautement que c'était la meilleure position stratégique qu’on pût choisir, qu'on devait s’y retrancher et s’y défendre jusqu’à l'extrémité, Par déférence pour une si grave opinion, Montcalm, quoique décidé, convoqua un conseil de guerre, Il n’eut pas de peine à démontrer, d'accord avec deux vieux officiers
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d'expérience, MM. de Bernetz et de Montgay, le danger
de cette position où les
+ ennemis pouvaient dominer les hauteurs voisines et les tourner.
L’avant-garde des Anglais, guidée par Lord Howe, avait mis pied à terre à l’ouest de la décharge du lac, après une légère escarmouche, et avait été suivie par le
394 MONTCALM ET LÉVIS reste de l’armée, Entre la décharge et la chaîne des montagnes derrière laquelle la rivière de Bernetz se fraye un lit, s'étend, jusqu’à une distance d'environ un quart de lieue, une plaine alors couverte d’épaisses forêts. La rupture des ponts obligent de s'y engager et de suivre la courbe que fait la rivière à la Chute, pour arriver sous les murs de Carillon, Rogers, avec une bande de ses rangers, et les deux régiments américains des colonels Fitch et Lyman avaient été envoyés en avant pour éclairer la route, L'armée se mit en marche sur quatre colonnes, à quelque distance en arrière, La forêt était si épaisse, embarrassée de troncs d'arbres renversés, de détritus couverts d’une mousse fangeuse, de broussailles si inextricables, que les rangs furent bientôt rompus, et que chacun marcha au hasard, Le corps principal atteignit ainsi, non sans fatigue, mais sans incident, la tête des rapides,
Le matin de ce jour, le détachement de M. de Trépezec arrivé la veille à la Montagne-Pelée, avait vu défiler, sans être apercu, l’avant-garde anglaise qui, n'ayant pas touché à terre, n'avait pu être molestée, M. de Trépezec, dont la position devenait fort critique, avait dépêché un courrier pour demander des ordres à M. de Bourlamaque ; mais ce courrier fait prisonnier en route, avait été vainement attendu une partie de la matinée. Dans l'intervalle, les guides sauvages qui avaient vu le lac couvert d'innombrables embarcations, et qui savaient le petit nombre des Francais, les avaient crus perdus sans ressources, s'étaient retirés furtivement à l'écart et avaient abandonné le détachement. Le seul parti était de battre en retraite vers les montagnes et de
, des tz 8e n un isses ra ger hute, avec méri- VOYÉS it en ce en troncs 1ousse rangs asard, atigue,
M. de rait vu e qui, )lestée.
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vagner la Chute, soit en suivant leur versant oriental, soit en le gravissant et descendant ensuite par la vallée où coule la rivière de Bernetz, La première route était plus courte, mais plus dangereuse : il est probable que, confiants dans l'expérience de M, de Langy et d’autres Canadiens accoutumés comme lui aux courses dans les bois, ils voulurent la suivre, mais à mesure qu'ils s'avancaient à travers ce terrain, coupé de ravins profouds et de hauteurs escarpées, la forêt s’épaississait ; le sol plus riche poussait une exubérance de végétaion, Tandis qu'au-dessus de leurs têtes, la cime d arbres qui se touchaient, formait une voûte presqu impénétrable aux rayons du :oleil, devant eux se dressait une seconde forêt de jeunes : pousses, dont le feuillage dense empêchait de voir à quinze pas en avant. Ils reconnürent bientôt qu’ils s'étaient égarés ; car, malgré la longue habitude forestière de M. de Eangy et des siens, ni lui ni les autres n'avaient cet instinct inné des sauvages, qui leur fait deviner leur route au milieu de ces dédales inextricables. Ils marchèrent toute la journée, par une chaleur étouffante, écartant à chaque pas les branches aui les arrêtaient, montant et descendant des côtes, contournant des rochers, traversant des bas-fonds tapissés d’une mousse humide où leurs pieds se perdaient, et croyant à chaque instant entendre le bruit des rapides de la Chute, où 1ls espéraient arriver ; mais la forêt gardait toujours son silence, impénétrable comme ses profondeurs, Seul, quelque écureuil, sautant d’un arbre à l’autre à leur approche, leur jetait son cri moqueur, ou une corneille croassait en s’ébaudissant
au-dessus de leurs têtes dans des vagues de verdure et de lumières. Tout le détachement était exténué de fatigue et de chaleur, Enfin, vers quatre heures du soir, il arriva à la rivière à la Chute, qu’il tenta de passer ; mais n’y pouvant réussir, il rétrogradait pour trouver un gué, lorsque tout à coup des bruits de pas et de branches cassées se firent entendre en avant.— Qui vive ! cria M. de Langy. — Francais ! répondirent quelques voix. A l'accent anglais de cette réponse, M. de Langy ne fut pas trompé, pas plus que les siens. —Feu ! cria-t-il à ses gens, c’est l'ennemi. Le détachement venait de se heurter contre la colonne que précédait Lord Howe.
Quelques coups de fusil furent échangés à travers les éclaircies de feuillage. Lord Howe, qui s’avancait au premier rang, tomba mort, frappé par une balle en pleine poitrine !, Les Francais croyant n'avoir affaire qu'à un parti d'éclaireurs, se déployèrent à la manière sauvage, et commencèrent une fusillade générale, qui fut accueillie par un feu tellement supérieur, qu'ils comprirent qu'ils étaient en présence de l’armée anglaise. De leur côté, les Anglais, vris à l’improviste, s’imaginérent que toute l’armée ue Montcalm était à leur poursuite, [i s’ensuivit un moment de panique. Putnam et Spav* qui, trois ans auparavant, se trouvaient
1 — En appronant les détails de cette mort à Louisbourg, Wolfe écrivit à son père : # Mylord Howe, l'Anglais le plus noble qui soit apparu de mon temps, et le meilleur soldat de l'armée, est tombé à deux pas d'une coupie de mécréants ani n'ont pas osé rester assez longtemps auprès de lui pour le voir tomber”. Robert Wright, Life of Wolfe, p. 450.
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Lisbourg, s le plus soldat de fants qui
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avec Braddock, durent se rappeler alors les scènes de la Monongahéla, et éprouver un instant d’épouvantables angoisses, Mais les rangers qui accompagnaient Howe, habitués à ce genre de surprises, firent bonne contenancé ; les oflticiers les imitèrent, et arrêtèrent le désordre,
Cependant les deux régiments de Fitch et de Lyman qui marchaient en avant à une petite distance, précédés de Rogers et de sa bande, entendant la mousqueterie, irent volte-face et vinrent cerner les Francais qui, se voyant écrasés, ne songèrent plus qu’à vendre chèrement leur vie. Ils se battirent avec le courage du désespoir ; mais accablés par le nombre, cent soixantecinq, y compris cinq officiers, furent tués ou se noyèrent dans la rivière en cherchant à s'échapper, ou furent faits prisonniers. Le marquis de Montcalm, entendant une forte fusillade, lança en avant quelques compagnies de grenadicrs qui bordèrent la rivière et recueillirent plusieurs des fugitifs. M. de Trépezec et de Langy arrivèrent à la Chute baignés dans leur sang; M. de Trépezec, blessé à mort, expira le lendemain.
Les Anglais n’avouèrent pas leurs pertes en tués et en blessés, qui furent considérables, Cet engagement était un échec sérieux pour les Français, maïs la mort de Howe en fit pour les Anglais un désastre irréparoble, “ Ils avaient une telle idée de Mylord Howe, dit Desandrouins, qu'à ce qu’on leur disait que la journée du 6 nous avait été fatale, ils répondirent : Elle ne vous a pas été moins favorable que celle du 8! C'était,
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