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Journal de Montcalm.
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tard dans la matinée quand l'ingénieur en chef Clerk, envoyé sur la montagne du Serpent-à-Sonnettes pour examiner les ouvrages de Carillon, revint faire son rapport, Autant qu'il avait pu en juger à distance, ces travaux pouvaient être emportés d'assaut, Abercromby se décida alors d'attaquer sans délai, et mit son armée en mouvement, En tête marchaient les rangers, suivis de l'infanterie légère et des marins de Bradstreet, puis venaient les régiments de la ligne, précédés de quelques troupes de milice.
A midi, l'avant-garde déboucha à l’orée du bois, et commença uh feu d’escarmouche, A ce bruit, les soldats français sans attendre le signal, jetèrent leurs outils et se précipitèrent vers les retrinchements, En un clin d'œil, les lignes blanches de leurs compagnies se dessinèrent à triple rang tout le long de la ceinture grise des abatis, au-dessus desquels flottaient les drapeaux de chaque bataillon. C’était pour la première fois que
lui de Berry voyait le feu en Amérique, Parmi ceux qui couronnaient les retranchements de la droite défendue par les Canadiens, il en était un auquel nos milices attachaient un grand prix. C’était un don offert par les dames canadiennes : fait d’une riche étoffe, il portait au centre, sur un fond d'azur semé de lis, une image de la Sainte Vierge, que ces dames avaient brodée de leurs propres mains.
Pendant que les miliciens allongeaient les canons de leurs fusils dans les embrasures, Lévis parcourut leurs
lignes, s’arrêtant devant chacun des ofliciers commandants, MM. de Raymond, de Saint-Ours, de Gaspé, de la Naudière, leur ordonnant de veiller à ce que chaque
soldat ne tirât jamais sans viser un ennemi, Au centre et à la gauche, Montcalm et Bourlamaque réitérèrent les mêmes ordres,
En ce moment, nos grand’gardes et nos compagnies de grenadiers, qui tiraillaient en avant du cainp, furent ramenés vivemert à coups de fusil par les rangers et les troupes légères. Elles rentrèrent néanmoins en bon ordre par les barrières qui furent aussitôt refermées, Une seule, la grand’gnrde de droite qui s'était attardée à faire le coup de feu, trouva les portes fermées et fut obligée de sauter par-dessus le parapet,
C’était le prologue de la bataille ! Toute la lisière
de la forêt, depuis l'extrême gauche jusqu’à la droite, se couvrait d’uniformes bleus, tandis qu’en arrière, visà-vis des trouées ouvertes dans leurs rangs, émergeaient : du bois en plein soleil trois colonnes d’habits rouges, L
et une quatrième dont les couleurs bariolées indiquaient un régiment écossais. On entendait distinctement le commandement des officiers criant sur toute la ligne “ Fire”. De formidables décharges de mousqueterie se succédaient sans interruption, mais les Français n’y répondirent pas, car le feu dirigé de trop loin, les balles arrivaient à peine; pas une ne portait dans leurs rangss, A ce silence, on aurait pu croire les retranchéments
abandonnés.
Cependant les colonnes rouges st celle des Ecossais approchaient fièrement au pas, se tenant presque toujours à la même hauteur, malgré les obstacles de toutes sortes qui gênaient leur marche. Les deux premières
1 Journal de Desandrouins. — Cf. Id. de Malartie, p. 184.
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appuyèrent à la ganche des retranchements, et s’avancèrent l’une contre la Sarre et Languedoc, l’autre contre Berry ; les deux autres menacèrent la droite; celle qui était près du centre marchait sur Royal-Roussillon et Guvenne ; la dernière sur Béarn et la Reine.
Quand elles furent à bonne portée de fusil, toute la ligne des retranchements se couvrit d’un nuage de fumée, et plus de trois mille balles grêlèrent sur la tête des colonnes dont les premiers rangs furent couchés à terre. Elles continuèrent le feu cependant, sans s’ébranler ; mais tandis que la plupart de leurs balles venaient s'enfoncer dans les troncs d'arbres des abatis, celles des Français, dirigées avec précision, renversaient des lignes entières, ‘“ C’était un feu d’enfer ”, disait un officier anglais échappé à cette mêlée, et qui entendait les projectiles sifler autour de ses oreilles,
Sous cet ouragan de plomb, les colonnes commencèrent à vaciller ; puis reprenant courage à la voix de leurs officiers, elles se reformèrent et revinrent à la charge en faisant feu à mesure qu’elles avancuient, Le général Abercromby, qui se tenait au moulin de la Chute, une demi-lieue plus loin, avait donné ordre d'emporter la position à la baïonnette, L'armée, infatuée comme son chef, et comme frappée de vertige depuis la mort de Howe, ne songeait qu’à pousser de l'avant, se croyant sûre de vaincre. Mais la forêt d'arbres renversés, dont les branches flétries étaient entrelacées, retardait la marche et mettait le désordre dans les rangs et dans la fusillade, Les morts et les blessés qui tombaient de toute part, achevaient la confusion, L'élévation qui conduisait aux remparts de troncs
d'arbres, où le soldat n’apercevait que des jets de feu avec des taches de fumée vomissant la mort, semblait de plus en plus inaccessible,
Cependant, les abatis qui donnaient un si grand avantage aux assaillants, avaient leur inconvénient : ils servaient d’abri à une nuée de tirailleurs ennemis 1 épandus sur les ailes et dans les intervalles de chaque colonne, Plus adroits que les troupes de la ligne, ces francs-tireurs, cachés derrière les souches et les arbres, faisaient un feu meurtrier qui éclaircissait les rangs des Français; mais ceux-ci ripostaient avec une justesse de tir plus admirable encore.
‘“ Impossible, raconte le capitaine Desandrouins, de trouver plus de sang-froid et de bravoure qu’on en vit ce jour-là dans le soldat, J'ai été témoin qu'aucun ne tirait son coup sans viser son homme, et que la plupart attendaient souvent un assez long temps, de voir paraître un tirailleur, posté derrière une souche, pour ne pas le manquer, quoique les balles plussent dru comme grêle ?.
La tête d’une des colonnes parvint jusqu'aux chevaux de frise improvisés qui défendaient le pied des retranchements ; mais là elle se trouva arrêtée par leurs milliers de branches aiguisées qu’elle chercha en vain d’arracher ou de franchir, pendant que de front, de droite et de gauche, elle était criblée de balles. Après une heure de cette lutte acharnée, au milieu d’un incroyable crépitement de mousqueterie, les quatre colonnes furent rejetées jusqu’à la lisière du boïs.
Abercromby, toujours au moulin de la Chute, envoya l’ordre de renouveler l'attaque. Le feu de tirailleurs
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MONTCALM ET LÉVIS 413 recommencça avec une nouvelle furie, et les baïonnettes des régiments s’abaissèrent en miroitart au soleil, au ai de: “ Forward” des officiers, entendu distinctement dans le camp. Cette fois, la tactique de leurs commandants avait changé: les deux colonnes de leur droite s’élancèrens vers la trouée gardée par les deux compagnies de volontaires. Les deux autres assaillirent l'angle droit des retranchements. Le choc fut terrible : la tête des colonnes tourbillonnait sous la tempête, sans arrêter les survivants qui, enjambant par-dessus les morts, continuaient à combattre avec la ténacité britannique. Les montagnards écossais, toujours braves entre les braves, se faisaient tuer à quelques pas du camp. C’était pitié de voir tomber ces beaux géants, qui, après s'être battus à Culloden, n'auraient pas voulu, en Europe, croiser la baïonnette avec les Français. Leur taciturne commandant, Duncan Campbell, sûr de marcher à la mort depuis que, la nuit précédente, il avait cru voir le fantôme d’Inverawe, ne s’'avancça pas moins avec le courage du désespoir.
De leur côté, les Canadiens tiraient à toute volée avec la précision d'hommes accoutumés à la chasse. Seuls de tous les assiégés, ils firent plusieurs sorties, Les plus intrépides d’entre eux, MM. de Langy, de Nivon, de La Ronde en tête, sautèrent par-dessus les retranchements et, s'éparpillant à la manière indienne le long du bois, ouvrirent un feu terrible sur le flanc des ennemis, Ramenés dans les retranchements par une fusillade d’enfer lancée contre eux, ils réitérèrent à plusieurs reprises leurs sorties, signalées chaque fois par d’horribles trouées dans les colonnes anglaises, Ce
fut, grâce à ces sorties, d’après Pouchot, que les ennemis, qui auraient pu aisément tourner le camp par son extrême droite “s'ils avaient connu le terrain et la facilité d'y pénétrer ! ”, n’osèrent jamais s'y aventurer.
Le chevalier de Lévis dirigeait ces attaques avec le même calme que s’il eût été à la parade. Au centre, le marquis de Montcalm donnait ses ordres sous les balles avec le sang-froid et la sûreté de commandement d’un vieux général. |
I] faisait une chaleur étouffante, et dès le commencement de l’action, le marquis avait enlevés on uniforme en disant avec un sourire à ses soldats : “ Mes amis, il va faire chaud aujourd’hui ?”.
Derrière lui, à sa portée, étaient massées les huit compagnies de grenadiers qu'il dirigeait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, suivant les besoins. Sur la gauche, le colonel Bourlamaque se multipliait avec sa bravoure ordinaire, et recut à la tête une blessure dangereuse. Il fut remplacé dans le commandement par M. de Senezergues, qui ne lui cédait ni en vaïllance ni en habileté.
“ J'avais demandé, dit Desandrouins, à M. le marquis de Montcalm dès le commencement de l’affaire, la permission de lui servir d'aide de camp, et comme j'allais de la droite à la gauche continuellement, les soldats me demandaient des nouvelles de ce qui se passait, et lorsque j'étais dans une aile, je leur eriais : — “ Dans l’autre aile, il y a plus de quinze cents Anglais le ventre en l'air : les autres sont en déroute, et leur
1— Pouchot, Mémoires, vol, I, p. 157.
nemis, colonne n'ose plus s’y montrer, Il n’y reste que de a" son méchants tirailleurs derrière les souches qu’on s'amuse n etla à démonter.” J’avais le plaisir aussitôt de voir paraître nturer. les plus vifs transports de joie et de les entendre avec le s’animer au combat par des cris de “ Vive le roi ” ! ntre, le Le centre, resté plus tranquille durant ces attaques de 8 balles flancs, craignait à chaque instant d’être tourné : “ Prenez nt d'un garde à la gauche ” ! criait-on à droite. ‘“ Prenez garde à la droite ” ! répondait-on à gauche.
Lommen- Vers trois heures, une vingtaine de bateaux et deux uniforme pontons, avec du canon et des tirailleurs, parurent à s amis, il l'embouchure de la Chute, dans le but de prendre notre gauche à revers. Ils furent salués par les salves des les huit volontaires et des grenadiers de Poulhariez qui bordæent Ôt sur un le pied de l’escarpement, et par le canon du fort qui s. Sur la coula deux des bateaux et mit le reste en fuite. t avec sa En ce moment, la scène de carnage était indescripsure dan- tible, A l’intérieur du camp, toute la ligne des retranment par chements était jonchée de morts et de blessés. Au illance ni dehors, sur toute la circonférence du camp, les cadavres gisaient par centaines en masses plus ou moins com- ÿ .le mar- pactes, selon l’acharnement du combat ; les uns couchés l'affaire, la en travers sur les arbres renversés, les autres accrochés et comme à leurs rameaux; plusieurs se tordant encore dans les >ment, les derniers spasmes de lagonie. Des colonnes en désordre qui se pas se portaient tantôt à droite, tantôt à gauche, cherchant criais : — un point vulnérable au milieu du tonnerre des décharges, ts Anglais du sifflement des balles et des cris secs du commandeite, et leur ment, des vociférations de soldats avancant ou reculant
dans un fouillis inextricable de feuillages et de branches.
Un curieux incident eut lieu durant l’une de ces attaques. Comme les enseignes de Guyenne agitaient leurs drapeaux chaque fois qu’on criait: Vive le roi! la colonne qui marchait vers ce régiment crut que c'était un signal de capitulation. Une vingtaine de soldats s’approchèrent en faisant signe de leurs chapeaux et en criant : Quarter ! Les Francais hésitèrent un instant, puis répondirent : Armes bus ! Armes bas ! en se montrant à mi-corps au-dessus du retranchement, Ces Anglais ne sachant probablement pas le français, ne comprirent pas et continuèrent d'avancer sans obéir à linjonction. Alors, dit Desandrouins, qui rapporte cet incident, Guyenne, dont les flammes vertes et isabelles avaient fait cette illusion, tira une bordée de front, tandis que Royal-Roussillon fusilla de flanc “ ces pauvres gens, qui s’imaginaient que les drapeaux flottants étaient de notre part un signe qu’on se rendait”,
Pouchot, qui rapporte le même fait, lui donne une cause différente, laquelle cependant peut se concilier avec la première. Le capitaine de Bassignac, de Royal- Roussillon, attacha, dit-il, un mouchoir rouge au bout d’un fusil, et l’agita en signe de défi au-dessus du rempart. Les Anglais, selon lui, approchèrent en tenant leurs fusils en travers à deux mains et en criant : Quarter ! Les Francais, de leur côté, croyant à une reddition, cessèrent le feu et montèrent sur les retranchements à leur rencontre, Pouchot, qui en ce moment était venu demander de la poudre et des balles à M. de Fontbonne, l’entendit dire à ses soldats: ‘“ Ditesleur de quitter leurs armes et on les recevra”. Pouchot, apercevant alors des soldats perchés sur le retran-
attaleurs il la était oldats \ux eb 1stant, > MON- Ces ais, ne »béir à rte cet abelles , front, es pau- Lottants »
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MONTICALM ET LÉVIS 417
chement, jeta un coup d'œil en dehors pour en savoir la cause, et vit bien que les Anglais n'avaient nulle envie de se rendre, Il se mit à crier de toutes ses forces : “ Türez ! Tirez ! me voyez-vous pas que ces gens-là vont vous enlever ! Sans descendre des remparts, les Français firent feu et l’action recommenca.
Les Anglais ne manquèrent pas de crier à la trahison. Une autre trahison des Français, écrivit un Anglo- Américain, c'était d'élever leurs chapeaux au bout de leurs fusils pour s'amuser à voir les francs-tireurs les percer de leurs balles,
Pendant que ceci se passait à la droite, au centre, le bataillon de Berry, en grande partie composé de jeunes recrues, faiblit un moment devant une légion d’assaillants, et abandonna le parapet. Les compagnies de grenadiers accoururent en toute hâte, et les ramenèrent si promptement que l’ennemi ne s’apercut pas de leur désertion.
Des cris de : Vive le roi! Vive notre général! Celataient en ce moment sur le chemin de Carillon : c’était une troupe de trois cents Canadiens et soldats de la marine qui venaient de débarquer et qui accouraient au secours de leurs camarades. Ils furent échelonnés immédiatement le long des retranchements de l'extrême droite 1,
Cependant le jour commeriçait à baisser. Le soleil allait bientôt disparaitre derrière les montagnes dans un ciel aussi pur et aussi calme qu’à son lever. Les
1 — Journal de Lévis, p. 141.
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paisibles clartés que ses rayons obliques jetaient sur le plateau de Carillon semblaient une muette protestation de la nature contre les scènes d'horreur qui s’y passaient, Le général Abercromby arriva enfin sur le champ de bataille, furieux des échecs réitérés de son armée, Avant de s’avouer vaineu, il voulut tenter un suprême effort. Il réunit ensemble les deux colonnes de sa gauche, et les lança sur l'angle droit des retranchements.. Les deux colonnes de sa droite également réunies dans un même corps se précipitèrent au fond du ravin qui borde la rivière à la Chute et vinrent donner contre la trouée déjà si bien défendue par les volontaires de Bernard et Duprat. Aucune des attaques précédentes n'avait été faite avec autant d’impétuosité et d’acharnement, Les volontaires, soutenus des grenadiers et du feu plongeant que faisaient du haut de lescarpement la Sarre et Languedoc, finirent par repousser l'ennemi. Mais au rempart de la droite, le danger devint imminent : la colonne anglaise et celle des montagnards d’Ecosse, combattant côte à côte, rivalisaient d’audace et d’impassible opiniâtreté. Il y avait en présence l’orgueil national de deux races naguère ennemies, et se redoutant encore, La fierté britannique aurait été humiliée de se voir vaineue en bravoure par les Highlanders, fût-ce par les plus valeureux de leur clan. Les Ecossais, de leur côté, sentaient qu'ils étaient les mêmes qu’au temps de Robert Bruce, et voulaient le prouver, Cette colonne à double tête semblait avoir une poussée irrésistible. A mesure que les premiers rangs tombaient, les survivants montaient sur les cadavres. Foudroyés à leur
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tour, ceux-ci étaient remplacés par d’autres. Ils n'étaient plus qu'à quinze pas du retranchement: s’ils parvenaient à l’escalader, une avalanche les suivait et la journée était perdue. “ À droite ! A droite ! Tirez à droite !” crient nos soldats, Guyenne, Béarn et la Reine, qui défendent le redan, vont être écrasés, Montcalm a vu le danger, il accourt avec ses grenadiers. Un instant leur triple rangée de baïonnettes brille audessus du parapet, puis s’abaisse, Un rempart de flammes, de fer, de plomb, de fumée enveloppe les retranchements : Anglais et montagnards tombent pêle-mêle,
Les montagnards surtout sont décimés. La moitié de leur régiment, vingt-cinq de leurs officiers sont tués ou blessés, muis les mourants crient à leurs compaenons de marcher en avant et de faire triompher le drapeau, Le major Campbell d'Inverawe voit se réaliser son pressentiment, Frappé d’une blessure mortelle, il est transporté hors du champ de bataille par ses frères d'armes Î.
Malgré leurs pertes énormes, les ennemis semblaient se multiplier, et s’acharnaient à franchir la barrière de plomb qui les arrêtait. Montcalm, tête nue, les traits enflammés, des éclairs dans les yeux, dirigeait la défense en personne sur la ligne menacée et s’exposait comme le dernier de ses soldats. Lévis, toujours impassible, quoique deux balles eussent déjà traversé son chapeuu,
1.— Voir à l’APPEND1CE la Légende de T'icondéroga. Le nom sauvage de Ticondéroga adopté par les Anglais pour désigner Carillon, signifie bruit sonore, à cause du carillon que fait la chute de la décharge en cet endroit.
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420 MONTCALM ET LÉVIS le secondait avec cette justesse de coup d'œil qui faisait pressentir le futur héros de Sainte-Foye,
Le moment était critique : le feu prenait aux retranchements, et il fallait que des braves s’exposassent au danger, presque certains d’être tués, en sautant sur le revers pour aller l’éteindre. En prévision de cet accident, des barriques d’eau étaient toujours en réserve, Les troupes qui combattaient sans répit depuis plus de quatre heures étaient accablées de chaleur et de fatigue. A force de tirer, les fusils se rougissaient ; il fallait les changer pour d’autres. Et les Anglais ne reculaient pas Î.
Tout à coup, à l’extrême droite un cri se fit entendre: En avant, Canadiens ! Le chevalier de Lévis venait de leur ordonner une saitie, Leur nombre était maintenant de sept cents, grâce aux renforts arrivés, Une nuée de coureurs de bois s’élancent pardessus les retranchements, se répandent au milieu des abatis et sur la lisière du bois. Leurs vaillants officiers sont à leur tête, De la plaine qu’ils occupent, ils dirigent leur feu sur le flanc de la colonne qui s’allonge au bord du coteau d’où elle menace le redan. Ces Canadiens, accoutumés à faire la chasse à l’homme, ne perdent pas une de leurs balles, et font dans les rangs
1 Il est difficile de croire certaines relations anglaises, qui affirment que des soldats écossais seraient parvenus à franchir les retranchements, et à sauter parmi les Français, où ils auraient été tués à coups de baïonnette. Montcalm dit formellement dans son Journal que les colonnes qui s'approchèrent le plus près furent arrêtées à quinze pas, Lévis dit, à vingt pas des retranchements, p. 137: Desandrouins est encore plus positif: ‘ Ont-ils été, dit-il en parlant des assaillants, jamais à moins de vingt pas des fraises mises en avant”?
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plus de fatigue.
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MONTCALM ET LÉVIS 421 ennemis des trouées qui se referment aussitôt, Mais ce feu devient si meurtrier, que la colonne est obligée d’incliner à droite pour y échapper, et elle va donner plus au eentre contre Royal-Roussillon. Efforts inutiles ! la tempête de plomb l'enveloppe de front, de droite et de gauche, et elle est enfin rejetée au bord de la forêt, La dernière sortie des Canadiens avait été décisive, C’est sans doute lhabileté de leur tir dans la position avantageuse qu'ils se donnaient par leur fréquentes
sorties, et aussi la crainte qu’ils inspiraient, comme les sauvages, dans ce genre de combat où ils n'avaient pas
d'égaux, qui empêchèrent les ennemis de pousser une attaque directe dans la plaine ouverte qu'ils occupaient 1,
Vers six heures, une dernière attaque fut aussi infructueuse que les précédentes ; et à partir de ce moment jusqu’à sept heures et demie, il n’y eut plus qu'un feu de tirailleurs intermittent pour masquer la retraite définitive de l’armée anglaise, Sous le couvert de cette fusillade faite par les rangers et les francstireurs coloniaux, abrités dans les plis du terrain, derrière les abatis, ou sur la lisière du bois, une partie des blessés furent enlevés et transportés à la Chute, où l’armée se retirait en désordre.
Quelques soldats de Béarn, à insu de leurs officiers, sautèrent par-dessus le retranchement, en criant : Tue ! Tue ! et attaquèrent des tirailleurs cachés derrière des
1 En parlant des sorties des Canadiens, M. de Lévis dit qu'il les “fit répéter plusieurs fois pendant tout le temps que l'ennemi attaqua la droite des hauteurs”. Journal, p. 137. “Ils sy comportèrent avec béaucoup de zèle et de courage,” ajoute-t-il ailleurs. p. 141. Cf. Journal de Malartic, p. 186. REIES
arbres, les mirent en fuite, firent quelques prisonniers, dépouillèrent quelques morts et rentrèrent triomphants 1,
Le crépuscule d’une magnifique nuit de juillet ‘tendit son voile mystérieux sur l’hécatombe humaine couchée autour du camp de Carillon, Parmi les officiers francais qui avaient trouvé une mort héroïque dans cette immortelle journée, et qui gisaient dans leur sang, sur le gazon, se voyaient le brillant chevalier Du Coin, capitaine dans Royal-Roussillon, de Fréville et le chevalier de Parfouru ?, le premier capitaine, le second lieutenant dans Languedoc ; le brave Dodin, lieutenant des grenadiers, et huit autres officiers de divers grades ?, Deux autres étaient blessés mortellement, Le chiffre total des morts était de cent quatre, et deux cent quarante-huit blessés, Le colonel Bourlamaque, comme on l’a vu, avait été atteint dangereusement ; Bougainville, Malartie, de Montgay et l’intrépide d’Hébécourt légèrement,
Les Anglais avouèrent une perte de dix-neuf cent quarante-quatre hommes, officiers et soldats, Mais les Français ont toujours persisté à dire que cette perte avait été beaucoup plus considérable, “ On sait, dit Pouchot, qu'on doit peu compter sur leurs relations. Le gouvernement, ayant plus à ménager qu’en France
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