‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 2)Chapitre 5 sur 85 · LA · texte numérisé non relu

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qu’il ne devait plus jamais revoir, Il tâchaït de se fortifier et de consoler les siens en se persuadant et les assurant qu'il reviendrait,

“ J'espère, Madame, écrivait-il à sa belle-mère, la marquise du Boulay, que Dieu nous conservera lun et l’autre, et me procurera la grâce la plus chère et la plus flatteuse pour inoi, qui est celle de vous embrasser au retour de l’expédition du Canada. Heureusement je m'en crois sûr, et ce pressentiment me soutient, Si le vent est favorable, je mettrai à la voile le 27 ; mais il peut y avoir tant de contre-temps quand on dépend des vents, que je vous supplie, Madame, de vouloir bien encore hasarder une réponse à Brest 1...”

Il disait encore à la marquise, le 31 du même mois :

“ Les vents sont, Madame, totalement contraires, et j'entends dire à nos marins que cela peut être quelquefois long. Il ne nous manque plus rien, nous sommes prêts et en état de partir d’un moment à l’autre, Il est à souhaiter, puisque nous devons y aller, que ce soit le plus tôt, car le séjour à la rade est toujours le plus ennuyeux pour l'officier et le soldat. Pour moi, je trouve qu’il faut toujours tout prendre comme il vient, et je suis charmé de continuer à vous donner de mes nouvelles, en ayant le moyen, Je n'ai plus rien à faire, Je me tranquillise et j'achève un rhume qui a été assez considérable ; mais je l’ai guéri en n’y faisant rien 2...’

1— À Madame la marquise du Boular, à l'abbaye de Port- Royal, le 28 mars 1756.

2— A la même. Le 31 mars 1756.

Enfin, il ajoute dans son Journal :

“ Le 2 avril, comme les vents parurent décidés au nord-est, on résolut de partir le vendredi, et, comme il avait été réglé par la cour qu’au lieu de marcher en ‘escadre on partirait séparément, un vaisseau et une frégate de conserve, savoir: le Héros et la Licorne, l'llustre et la Sauvage, le Léopurd et la Sirène, les deux bâtiments qui devaient partir les premiers se mirent en état. M. de la Rigaudière, commandant la Licorne, était en état de mettre à la voile sur le midi, Il eût été à souhaiter que M. de Beaussier, commandant le Héros, eût été prêt en même temps, On aurait profité des vents; mais comme il ne put l’être que sur les cinq heures du soir, il jugea à propos de n’appareiller que sur les trois heures du matin, dans la crainte que le vent ne cessât, n'étant pas assez fait, ou qu'allant la nuit, il ne se trouvât au point du jour trop près des Anglais, qu’il n'aurait pu découvrir. .….?

La première semaine de la traversée fut fort agréable, Montcalm note dans son Journal :

“ Il n’est pas possible d’avoir une continuation de temps plus favorable, et nous pouvons dire avoir eu une belle partance. La mer nous a peu incommodés, Les vents continuent nord-est. Nous allons toujours de conserve avec le Héros, et nous avons quelquefois conversation avec les officiers qui sont à bord au moyen du porte-voix ?.

Puis il ajoute cette réflexion :

‘.., Ceux qui liront ce Journal, qui n’a été fait que pour moi-même, seront peut-être ennuyés de l'attention

scrupuleuse avec laquelle je parle de tous les bâtiments.

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que l’on aperçoit, mais qu’ils se mettent à la place des gens qui, renfermés dans un espace étroit, ne voient que le ciel et l’eau, ils comprendront aisément que la vue d'un bâtiment fait un petit moment d’amusement,. D'ailleurs, dans l'occurrence où nous craignons d’être pris par les Anglais, c’en est un de très grande attention. ”?

Le 12, vers les quatre heures du soir, le temns changea soudainement,

“11 y eut un grain de vent suivi d’une espèce de tempête qui nous a obligés de mettre à la cape et d'y rester toute la nuit; ce gros temps nous a fort fatigués et rendus presque tous malades, Je ne conseille à personne de naviguer pour le plaisir.

“Je puis assurer que, soit que la mer soit tranquille ou agitée, ce n’est un beau coup d'œil que dans les décorations d'opéra. C’est le plus triste et le plus uniforme que je connaisse quand elle est calme, et le plus effroyable quand elle est agitée. Aussi, est-ce la voiture la moins à préférer, d'autant qu’on ne va pas toujours sur mer wi« della posta. On est souvent contrarié par,les vents et incomimodés par un roulis seul capable d’ôter l’envie de faire beaucoup de voyages par mer,

“ Pendant les gros temps, on ne sait comment se tenir, comment manger, comment dormir; on est obligé de faire amarrer toutes choses, et si on osait, on serait tenté de se faire amarrer soi-même. Ce roulis agite et fatigue le corps, et contribue beaucoup à la mauvaisé disposition où l’on se trouve quasi toujours; car les personnes qui paraissent se mieux porter sur mer ne

sont pas dans leur assiette ordinaire, Aussi iln'y à que ceux qui ny ont pas été qui s'imaginent qu'on peut s'occuper à des études suivies et sérieuses.”

Le coup de vent du 12 m'était que le prélude d’une épouvantable tempête qui dura quatre-vingt-dix heures, sépara les deux vaisseaux et les mit en danger.

“ On croira que c’est un officier qui n’a jamais servi que sur terre qui exagère en parlant du coup de vent que nous avons eu, qui à duré près de trois jours et demi ; mais je n’écris rien qu'après ce que n’en ont dit nos officiers de mer, qui tous nous ont assuré n’en avoir jamais vu de pareil pour la durée, et que celui qui dispersa la flotte de M. d’Anville pour l’expédition de Chibouctou ne fut pas plus considérable et ne dura que vingt-quatre heures 1?

«“ Le jour de Pâques nous ramena un temps favorable, ce qui nous fit plaisir à tous. Nous eûmes la consolation d'entendre la messe, qui ne put se dire qu'avec beaucoup de précaution en faisant tenir le calice par un matelot assuré, Je n'oublierai pas de sitôt cette semaine sainte ?,

« On est sur les vaisseaux d’une manière édifiante ; on y prie Dieu trois fois par jour, le matin, le soir avant que l'équipage soupe, et on dit les litanies de la Vierge À l'entrée de la nuit. A chaque fois, on prie Dieu pour le roi, pour l'équipage, et on termine toujours les prières par des cris de Vive le Roi. Les dimanches et les fêtes,

1— Journal de Montealm.

2__ A Madame la marquise de Saint- Véran.

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on dit les vêpres sur le pont, afin que tout l'équipage puisse y assister, même sans quitter les manœuvres ?,

En somme, la traversée avait été heureuse, Avant même d’avoir mis pied à terre, Montcalm se hâta de rassurer sa famille en adressant à sa mère une lettre datée “ du mouillage à dix lieues de Québec, le 11 mai ”.

Après lui avoir fait le récit de son voyage à peu près dans les mêmes termes que ceux de son Journal, il ajoute : “ Nous avons navigué depuis le 18 jusqu’au 27 à minuit pour retrouver le grand banc d’où nous n’étions qu'à quarante lieues, Le vendredi 16 et jusqu’au 27, nous avons navigué avec des brumes qui rendent toujours cette navigation très périlleuse, beaucoup de froid et une quantité étonnante de bancs de glace contre lesquels il est très dangereux de se briser, La journée du 30, qui fut heureusement sans brume, nous en comptâmes jusqu’à seize ; ce sont des masses énormes dont quelques-unes ont plus de cent cinquante pieds de haut, La veille, le 22, il en vint une considérable sous le beaupré, qui rasa et qui aurait pu nous briser, si l'officier de quart n'avait crié au lof ! c’est-à-dire de mettre le gouvernail pour venirau vent et éviter par là la glace. Le 4, nous étions très inquiets de notre navigation, craignant d’être trop proches de terre, et ne pouvant la reconnaître à cause de la brume. Sur les six heures et demie, il vint une éclaireie qui nous donna connaissance que nous étions à hauteur du cap de Raye. Les marins avaient peine à croire que, partant du cap à 6 heures et demie du soir, nous ayons pu

ni

venir mouiller le 6 au soir auprès de l’île du Bic; aussi eñmes-nous un vent sud-est forcé 1”,

Malgré tout ce que les ofliciers francais avaient e u dire du fleuve Saint-Laurent, ils furent frappés de on immensité, et de la majesté de ses rivages, L'époque était favorable pour faire ressortir ses sauvages beautés, car la saison était plus avancée que d’habitude, et la nature commencait à prendre l’aspect réjoui du printemps,

“ La journée a été tempérée, observe Montcaln, le 8 mai ; ila même fait chaud comme en France dans le commencement de l'été ”.

On l’entendra plus tard vanter le ciel éclatant du pays, la pureté de l'atmosphère, Les voyageurs oubliaient les longueurs de la route en contemplant les grands hori-

les larges découpures boisées des Laurentides au lesquelles cinglait le navire.

“ Depuis le cap Tourmente jusqu’à Quebec, remar ne le général, la côte présente le plus beau pays monde, et elle est très cultivée et remplie d'habitations. Du côté du sud, elle commence à offrir un beau pays depuis Kamouraska, et il y a une paroisse de deux lieues en deux lieues ”.

La Licorne était venue mouiller non loin du cap Tourmente, où elle attendit plusieurs jours le bon vent,

1— “L'ile Saint-Barnabé, située un peu au-dessous du Bic, a une lieue et un quart de long, elle est de la dépendance de la seigneurie de Rimouski, et elle est habitée par un gentilhomme breton, des environs de Morlaix, qui, par singularité ou dévotion, mène la vie d'un ermite et se sauve même dans les bois, si on cherche à l’aborder lorsque les bâtiments y mouillent”. Journal de Montcalm,

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qui ue s'élevait pas, Ces contre-temps, au terms du

voyage, étaient une trop rude épreuve pour la nature vive de Montcalm, Il s’impatiente ; les pieds lui brûlent dans cette prison flottante où il est enfermé depuis six semaines, 11 veut déharquer, Le rivage de Saint- Joachim est si proche ; la plage est belle, et il n’y a que dix lieues de là à Québec. On lui représente qu’à cette saison les chemins sont presque impraticables, N'importe, il essayera. Il ordonne de descendre le anot et se met en frais d'aller à terre,

Je cite son Journal :

“ Du 10 may 1756, — ... Le temps étant toujours contraire, j'ai voulu me rendre à Québec par terre en abordant en chaloupe à uu endroit appelé la Petite- Ferme, où l’on n'avait assuré que je trouverais des calèches ; mais, n'ayant pu y aborder, malgré les indications qu’on nous avait données, faute de connaître une petite rivière qui y mène, j'ai été jusqu’à la Grande- Ferme, Je n’y ai trouvé que des charrettes ; on n'a assuré que je ne pourrais m'y rendre dans le jour, et qu’il y aurait du danger à passer le Sault de Montmorency, qui a grossi par la fonte des neiges. J'ai pris mon parti de rejoindre la frégate, qui avait appareillé sur les onze heures, pour, en louvoyant et profitant du flot, venir au pied de la traverse, où elle a mouillé sur les deux heures, après avoir fait trois lieues.

“ Du 12 may 1756—... Les vents continuant d’être toujours contraires, j'ai pris mon parti pour débarquer à la Petite-Ferme, et me rendre par terre à Québec avec des petites voitures du pays, charrettes et calèches, qui sont comme nos cabriolets, conduites par un seul

cheval, L'espèce de chevaux est dans le goût de ceux des Ardennes pour la force, la fatigue, et même la tournure, Le chemin de la Petite-Ferme à Québec est beau ; on le fait dans la belle saison en six heures ; on change à chaque paroisse de voiture, ce qui retarde, à moins qu'on n’en ait fait prévenir. On paye ces voitures à un cheval à raison de vingt sols par lieue, ler lieues sont déterminées sur celles de lIle-de-Fraice. Je fus obligé de coucher en chemin chez M. du Buron, curé de la paroisse du Château, Les cures sont ordinairement possédées par des gens de condition ou de bonne famille du pays ; ils sont plus considérés qu’en France, mieux logés, et comme ils ont la dime de tous grains, les moindres eures valent douze cents livres et communément deux mille livres,

Du 13 may 1756. —...Les vents étant hier devenus nord-est, le Héros est entré dans la rade de Québee et a débarqué ce matin neuf compagnies du régiment de la Sarre, La Licorne à profité du même vent pour entrer ce matin dans la rade, au moyen de quoi je ne suis arrivé que quelques keures après, et, en voulant me presser, j'y ai été pour de la pluie, de la fatigue et de la dépense”,

Eu apercevant, des hauteurs de Montmorency, le promontoire escarpé de Québec, Montcalm ne put s’em-

pêcher d'admirer sa position stratégique, Il examina, du même coup d'œil militaire, le vaste panorama qu'il avait sous les yeux, les hautes falaises de Lévis, Pimmense rade, les côtes de Beauport où il devait, trois ans plus tard, remporter sa dernière victoire, En franchissaut, d’un cœur léger, les murs de Québec, il était

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loin de soupeonner que la cime de ce rocher allait lui servir de tombeau.

Le générai a consigné, dans son Journal, ses premières impressions en mettant pied à terre au Canada :

“.., La côte depuis l'endroit où j'ai débarqué jusqu’à Québec m'a paru bien cultivée, les paysans très à leur aise, vivant comme de petits gentilshommes de France, ayant chacun deux ou trois arpents de terre sur trente de profondeur, Les habitations ne sont pas contiguës, chaque habitant ayant voulu avoir son domaine à portée de sa maison,

“J'ai observé que les paysans canadiens parlent très bien francais, et comme sans doute 1ls sont plus accoutumés à aller par eau que par terre, ils emploient volontiers les expressions prises de la marine,

“Le Canada doit être un bon pays pour y vivre à bon marché en temps de paix ; mais tout est hors de prix depuis la guerre, Les marchandises qu’on tire de France viennent difficilement ; et, comme tout habitant est milicien, et qu’on en tire beaucoup pour aller à la guerre, le peu qui reste ne suffit pas pour cultiver les terres, élever les bestiaux et aller à la chasse, ee qui occasionne une grande rareté pour la vie.

“ Le seul gouvernement de Québec a fait marcher depuis le premier de may trois mille miliciens, dont dix-neuf cents guerriers et onze cents hommes pour le service, et le Roi qui ne leur donne aucune solde est obligé de les nourrir.

“ M. Bigot, intendant, m'a donné à diner avec quarante personnes, La magnificence et la bonne chère annoncent que la place est bonne, qu'il s’en fait hon

neur, et un habitant de Paris aurait été surpris de la profusion de bonnes choses en tout genre.

«“ L'évôque, M. de Pontbriand, prélat respectable, voulut me donner à souper, ainsi que M. le chevalier de Longueuil, commandant la place en l'absence de M. de Vaudreuil, gouverneur général, que les opérations de la campagne retiennent à Montréal ?. à

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