‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 2)Chapitre 6 sur 85 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

La ville de Québec. Parallèle entre la Nouvelle-France et les colonies anglaises. — Les coureurs de bois. — La société canadienne. — Coup d'œil rétrospectif, — Expédition de M. de Léry.

Montcalm fut vivement intéressé en visitant la petite ville de Québec, qui occupait déjà une si grande place daus lhistoire de la Nouvelle-France, Tout était nouveau pour lui dans ee nouveau monde: cette société si jeune comparée à la société si vieille qu’il venait de quitter, cette nature immense et sauvage comparée à la gracieuse nature de France.

La petite enceinte de Québec regorgeait de soldats, de miliciens et de Peau x-Rouges, qu’on dirigeait rapidement vers les frontières où ils allaient rencontrer l'ennemi. C’était un assemblage aussi bizarre par les costumes que par les mœurs.

Avec son activité brûlante, le marquis eut bientôt parcouru la ville et les remparts. M. de Longueuil et l’intendant qui l’accompagnaient lui en avaient indiqué les principaux points : le château Saint-Louis, dont la

masse sévère et imposante dominait la crête du cap; au pied, la ville basse, centre principal des affaires avec le mouvement de la navigation, Du sein des rues étroites et tortueuses surgissaient les clochers des églises de Notre-Dame, des jésuites, des récollets, le séminaire, le palais de l’évêque, le monastère des ursulines, les ruines de l’'Hôtel-Dieu, incendié l’année précédente !, et plus loin, dans la ‘vallée du Saint- Charles, le monastère de l'Hôpital-Général ; enfin, tout au pied de la falaise, le palais de lintendant, Il n'était pas besoin d'en voir davantage pour reconnaître que c'était bien là le cœur de la Nouvelle-France, Les trois palais du gouverneur, de l’intendant et de l’évêque étaient l'expression de la triple puissance qui rayonnait d'ici jusqu'aux extrémités de cet immense continent, Dans la seule enceinte des murs, cinq églises, trois monastères, un collège, un séminaire, révélaient quelle était la part qu'avait le catholicisme dans cette impulsion,

La colonie ne consistait qu’en deux lisières de paroisses échelonnées de chaque côté du Saint-Laurent. Au delà, dans toutes les directions, régnait la forêt primitive, la forêt interminable, couvrant de son vaste

et uniforme manteau de verdure montagnes, plaines et

ravins ; la forêt avec ses lacs, ses savanes, ses rivières sans nombre, avec ses cataractes grondant nuit et jour, avec ses myriades de ruisseaux gazouillant sous la feuillée, avec ses rochers et ses caps dénudés ou

1 — Les hospitalières occupaient alors une aile du collège des jésuites,

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moussus, dressant leur front immobile au vent ou à la neise, à la pluie ou au soleil, solitudes redoutables, servant de repaires aux bêtes féroces et aux tribus indigènes plus féroces encore. Ces tribus étaient disséminées un peu partout, A l’est vivaient les Etchemins, les Abénaquis, les Micmacs, éternels ennemis des Anglais; au sud, les cinq nations iroquoises, ennemies traditionnelles des Français, aujourd’hui indécises, cherchant une occasion pour se déclarer; plus loin c’étaient les Chaouenons, les Miamis, les Chéroquis ; et vers le grand ouest, les Poutéotamis, les Outaouais, les Ilinoïs, les Sakis, et une multitude d’autres tribus indigènes presque toutes sympathiques aux Francais. J’ai indiqué ailleurs la raison de cette sympathie ; il suflit de rappeler ici, en passant, que la colonisation anglaise étais partie d’un tout autre principe que la colonisation francaise : l’égoïsme en avait été le mobile ; et cette différence n'avait pas échappé à la sagacité indienne.

Le Canada n’était vulnérable que par trois points : les trois voies maritimes du Saint - Laurent, du lac Champlain et des grands lacs. La citadelle de Louisbourg gardait l'entrée du golfe; le fort Saint-Frédérice protégeait la tête du lac Champlain, et le fort Frontenac, la sortie des grands lacs.

Les pays d’en haut, qui s’étendaient à des distances indéterminées, étaient le vaste champ d'exploitation des coureurs de bois. C’est là que se formait cette race de hardis pionniers, d’où étaient sortis les plus illustres découvreurs : les Joliet, les Nicolas Perrot, les Nicolet, les La Vérendrye et tant d’autres. Race indomptable, indisciplinée, cruelle parfois à force d’être témoin de

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cruautés sans nom. Vêtus à l’indienne, accoutumés à? toutes les fatigues, connaissant tous les sentiers aussi bien que les sauvages, alliés souvent à eux par des mariages plus où moins réguliers, ayant parmi leurs tribus une grande influence, les coureurs de bois étaient d’une utilité inappréciable en temps de guerre.

A certaines époques de l’année, on les voyait arriver, accompagnés Ja plupart du temps de sauvages pagayunt comme eux les canots d’écorce et fredonnant des chansons canadiennes. Ces enfants perdus de la civilisation avaient pris les allures de leurs hôtes habituels, fiers et nonchalants comme eux ; les bras, la poitrine et les mains tatoués, les muscles secs et durs, les yeux percants, éclairant des traits et un teint de cuivre. Ils venaient de toutes les profondeurs du désert où ils avaient rempli leurs pirogues de paquets de fourrures achetées des sauvages, |

Braves souvent jusqu’à la témérité, mais ne comprenant pas la bravoure comme les Européens, 1ls se battaient à la manière des sauvages, c’est-à-dire en guérillas. Pour eux, reculer m'était pas une fuite ni une honte, c'était une manière de prendre une meilleure position. Leur indiscipline était un danger pour les armées régulières, qu’elles exposaient à se débander ; aussi les employait-on de préférence dans les expéditions à la découverte et pour les coups de main.

Depuis le jour où le plus grand des découvreurs francais, Champlain, avait pénctré le premier dans la vallée des grands lacs, ces vastes régions étaient devenues le domaine de Ja France. Elle y avait acquis un double droit, celui de premier occupant et celui de

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puissance civilisatrice, seul droit, en définitive, qui puisse justifier aux yeux de la raison l’envahissement d’un pays barbare,

En 1673, Joliet et Marquette s'étaient confiés aux eaux inconnues du Mississipi, et avaient suivi leurs gigantesques méandres jusqu’à l’Arkansas ; La Salle avait reconnu son embouchure et sondé son delta sous le ciel des tropiques (1682). C’étaient des Francais qui, en apercevant du haut des Alleghanys le magnifique bras du Mississipi, qui étalait ses flots dorés en serpentant à travers la vallée de l'Ohio, avaient poussé cette exclamation: La Belle-Rivière ! qui fut son premier nom, La Vérendrye avait, le premier, fixé ses regards sur les cimes des Montagnes Rocheuses (1743).

Avant que les explorateurs eussent dressé les cartes de ce pays, les missionnaires l'avaient arrosé de leur sang, Dans les bourgades les plus lointaines et les plus farouches, on voyait souvent une petite croix surmonter une cabane d’écorce, et sur le seuil, apparaître la robe noire ou le manteau de bure de quelque moine,

A l'éternel honneur de la France, on peut dire avec un historien protestant : ‘“ Paisibles, bénignes et bienfaisantes furent les armes de sa conquête, La France cherchait à soumettre non par le sabre, mais par la croix ; elle aspirait non pas à écraser et à détruire les nations qu'elle envahissait, mais à les convertir, à les civiliser et à les embrasser dans son sein comme ses enfants 1 ?,

Et ailleurs : “ Les colons français agirent, à l'égard

L— Parkman, Pioneers of France in the New World, p. 417.

de l’inconstante et sanguinaire race qui réclamait la souveraineté de cette terre, dans un esprit de mansuétude bien propre à contraster d’une éclatante manière avec la cruauté rapace des Espagnols et la dureté des Anglais.

“ Dans le plan de la colonisation anglaise, il n’était tenu nul compte des tribus ; dans le plan de la colonisation française, elles étaient tout ?.

Ainsi, hostilité ou indifférence à l’égard des Indiens, tel était l’esprit dans lequel étaient nées et avaient grandi les colonies voisines, Elles s'étaient tenues confinées sur le versant oriental des montagnes qui les séparaient de nous, tant que l'intérêt et l'ambition n'avaient pas tourné leurs yeux et leurs pas vers le couchant. 11 leur avait fallu plus d’un siècle pour les décider à s’y aventurer ; car leur conduite traditionnelle envers les indigènes avait rendu leur accès auprès d'eux aussi difficile qu’il était facile aux Français. Du moins, après un siècle, l’expérience les avait - elle instruits ? Apportaient-ils aux Indiens une idée élevée, un bienfait, la civilisation ? non; rien de tout cela. Trafic et boissons, voilà tout ce qu’ils leur offraient, Mais ils étaient aussi riches de ces objets qu’ils étaient dépourvus de tout le reste.

On achèvera de comprendre l’esprit de démoralisation qui marchait avec ces nouveaux envahisseurs, quand on saura qu'ils se composaient de l’écume de la population |.

1 Dinwiddie, gouverneur de la Virginie, cité par M. Parkman, écrivait à Hamilton, gouverneur de la Pensylvanie, en parlant de ces trafiquants : # They appear to me to be in

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. , Ja Tels furent les premiers conquérants américains de ué- l'Ouest, ère En peu d'années, grâce à leurs moyens, ils firent des une concurrence redoutable aux trafiquants francais, et attirèrent un bon nombre de tribus à qui ils vendaient, tait à des conditions plus avantageuses, des armes, des ni- | muuitions, des marchandises et tout ce qui pouvait les tenter, ens, En 1748, le Canada était gouverné par un officier ient de marine sans grâce extérieure, parce qu’il était bossu, con- mais extrêmement intelligent, instruit, actif, perspicace, les et qui devait s’illustrer plus tard par une belle victoire tion sur les Anglais, devant l'ile de Minorque, Le comte cou- de la Galissonnière attira fortement l’aitention de son les gouvernement sur le danger qui menaçait la Nouvellenelle France du côté des Alléghanys, et sur la nécessité de près la protéger par un système de forts qui la rattachât en Du À! même temps à la Louisiane.

CO Ci La Nouvelle-France était faite à l’image des deux evée, grands fleuves qui la traversaient, et dont les sources éolé. se rapprochent et ne se touchent pas. A mesure qu'on tént: s’éloignait des points d'appui qu’elle avait, l’un au nord, Matt à à l’entrée du Saint-Laurent, l’autre au midi, aux bouk ches du Mississipi, ses forces diminuaient et finissaient ide à par disparaître avant de s'être rejointes. La colonie ours, allait être coupée en deux si on ne se hâtait d'exécuter déta les plans de la Galissonnière. Ce fut la préoccupation des administrations qui suivirent, parle k generala set ofabandoned wretches.” Et Hamilton lui réponie, en dait: ‘TI concur with you in opinion that they are a very

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Une chaîne de forts fut construite, à d'énormes frais, sur les principaux points par où l'ennemi pouvait déboucher : le fort Niagara, sur le lac Ontario, à l’emz bouchure de la rivière de la Chute ; le fort Duquesne, à la jonction de la rivière Alléghany avec l'Ohio; les forts Machault, Le Bœufet Presqu'île, qui établissaient la communication avec le lac Erié ; le fort Miamis, sur la rivière du même nom; le fort Vincennes, sur le Ouabache ; enfin, sur le Mississipi, le fort de Chartres, le seul qui fût digne du nom de fort, bâti en pierre avec quatre bastions imprenables sans artillerie,

Avant la déclaration formelle de la guerre qui avait amené Montcalm au Canada, trois rencontres fameuses avaient eu lieu sur les frontières indécises qui séparaient les deux colonies : l’une au fort Nécessité, où avait été tué Jumonville ; l’autre près du fort Duquesne où le général Braddock avait payé de sa vie son orgueilleuse témérité ; ‘a troisième à la tête du lac George,

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L’explication détaillée de ces événements avait absorbé l’attention de Montcalm, dès ses premières conversations à Québec, parce qu’elle lui donnait la clef de la situation, Il avait entendu ce récit de la bouche même des officiers francais et canadiens qui avaient pris part à l’une ou l’autre de ces actions. Le marquis n'avait pas observé avec un moindre intérêt la société coloniale dont on lui avait vanté l’originalité

où le baron de Dieskau avait été

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Montcalm n'aurait pas été un homme du dix-huitième siècle, s’il n'avait pas aimé le plaisir; mais il savait le concilier avec le travail, La société de bon ton était pour lui un besoin, Avant même son départ pour le Canada, il s'était enquis de celle qu’il y rencontrerait, “ Je lis avec grand plaisir, écrivait-il de Lyon, l’histoire de la Nouvelle-France par le P. de Charlevoix, Il fait une description agréable de Québec: compagnie choisie 1 ?,

Montcalm ne fut pas désappointé, Accueilli avec empressement par toute la société, qui le recherchait à cause de sa haute position, mais aussi à cause des grâces de son esprit, de la gaieté et des charmes de sa conversation, il fat enchanté d'elle autant qu'elle 'e Fat de lui,

Ce petit monde était une miniature de la société francaise, ayant comme elle ses stratifications, ses degrés hiérarchiques bien caractérisés. Au sommet, c'était la noblesse d'épée ou de robe : les seigneurs, les fonctionnaires publics, le haut clergé; au second plan venaient les bourgeois, les commercants, auxquels pouvait s’adjoindre le clergé des campagnes ; enfin au troisième rang était le peuple, ce qu'on appelait et ce qu'on appelle encore aujourd’hui les habitants, eette classe nombreuse de cultivateurs qui n’a rien de commun avec le paysan francais, surtout celui d’autrefois, mais qui a la conscierice de son importance et de

sa dignité, “vivant, selon l'expression de Montcalm, comme de petits gentilshommes de France ”

Les privilèges des seigner.. étant moindres au Canada qu’en France, et les censitaires étant plus indépendants, il n’y avait pas entre eux la même distance ni les mêmes préjugés : toutes les classes vivant, en général, dans une parfaite harmonie, L'instructiôn se bornait à un petit nombre, mais elle était excellente ; elle embrassait ceux qui avaient suivi le cours classique du collège des jésuites de Québec, ou qui avaient étudié en Europe. Les femmes étaient plus instruites que les hommes, grâce à de plus amples moyens d'instructions, grâce aux couvents répandus dans les villes et les campagnes. Quoiqu'il y eût des écoles dans les paroisses, la masse du peuple ne savait ni lire ni écrire, On peut dire que son instruction se bornait en grande partie à l’enseignement qu'il recevait du haut de la chaire.

L'esprit de révolte contre toute loi divine et humaine, qui soufait alors sur la France, n’était pas parvenu jusqu'ici. L'autorité civile et religieuse était acceptée sans conteste, Cette autorité était concentrée en trois mains : celle du gouverneur, celle de l’intendant et celle de l'évêque, qui, d'ordinaire, se prêtaient un mutuel appui. Il en résultait une forte unité d'action qui en temps de

rre était d’une valeur inappréciable, et qui explique ngue besistancé du Canada à un ennemi infiniment ieur en nombre et en ressources de tout genre, divisé,

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dedans; il tuait toute initiative ; il tenait le peuple ! dans un perpétuel état d'enfance, et ouvrait la porte à #

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al, À tous les abus, Tandis qu’au delà de la frontière, l'esprit démocratique était poussé jusqu’à l’exagération ; iei le nada | régime monarchique dégénérait en autocratie, lants, De tout temps, le peuple avait été soigneusement ièmes | écarté des affaires publiques ; il ne comprenait pas ses s une droits ; il n’aspiroit pas à conquérir sa liberté, Cependant \petit | tout esprit d'indépendance n'était pas étouffé au sein > CUX Se de cette rude et vaillante race, On ne saurait si bien e des comprimer la nature humaine qu'elle ne trouve une urope. L issue quelque part. L’issue, ici, c'était la forêt qui mme, s’ouvrait de tous côtés avec ses mille sentiers mystéce aux | rieux, avec ses tribus vagabondes, avec la délivrance pagnes. | de tout lien, avec l'attraction de ses aventures. Toute | masse M la jeunesse canadienne avait une tendance vers la forêt, ire QUE NS nourrissait l'amour des voyages. Les natures les plus iseigne- ardentes ne pouvaient y résister, et elles allaient grossir l’armée des coureurs de boïs. À maine, “ On ne compte guère à Québec que sept mille âmes, nu jus- écrivait Charlevoix en 1720; mais an y trouve un petit

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monde choisi, où il ne manque rien de ce qui peut former une société agréable... On y voit des cercles aussi brillants qu'il y en ait ailleurs... On joue, on fait des partis de promenades, l'été, en calèche ou en canot; l'hiver, en traîne sur la neige ou en patins sur la glace. On chasse beaucoup; quantité de gentilshommes n’ont guère que cette ressource pour vivre à leur aise, Les nouvelles courantes se réduisent à bien peu de choses, parce que le pays n’en fournit presque point, et que fatal au celles d'Europe arrivent tout à la fois; mais elles e peuple »ccupent une bonne partie de l’année, On politique sur a porte à e passé, on conjecture sur l'avenir: les sciences et les

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beaux-arts ont leur tour, et la conversation ne tombe point. Les Canadiens, c’est-à-dire les Créoles du Canada, respirent en naissant un air de liberté qui les rend fort agréables dans le commerce de la vie, et nulle part aiileurs on ne parle plus purement le francais. On ne remarque même ici aucun accent.

“ On ne voit point en ce pays de personnes riches, et c’est bien dommage, car on y aime à s’y faire honneur de son bien; et personne presque ne s'amuse à thésauriser, On fuit bonne chère, si avec cela on peut avoir de quoi se bien mettre; sinon on se retranche sur la table pour être bien vêtu. Aussi faut-il avouer que les ajustements font bien à nos Créoles, Tout est ici de belle taille et le plus beau sang du monde dans les deux sexes; lesprit enjoué, les manières douces et polies sont communs à tous; et la rusticité, soit dans le langage soit dans les facons, n’est pas même connue dans les campagnes les plus écartées,

“ Il n’en est pas de même, dit-on, des Anglais, nos voisins, Et quine connaîtrait les deux colonies que par la manière de vivre, d'agir et de parler des colons, ne balancerait pas à juger que la nôtre est plus florissante, Il règne dans la Nouvelle-Angleterre et dans les autres provinces du continent de l'Amérique soumises à l'empire britannique, une opulence dont il semble qu'on ne sait point profiter ; et dans la Nouvelle- France une pauvreté cachée par un air d’aisance qui ne paraît point étudié, Le commerce et la culture des plantations fortifient la première ; l’industrie des habitants soutient la seconde ; et le goût de la nation:

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L'étiquette jouait un grand rôle dans cette colonie où les amusements prenaient une si large place. Elle avait même certaines exigences inconnues en France, On sait que les questions de préséance avaient plus d’une fois pris la proportion événements ?.

Montcalm en fait la remarque dans sa correspondance ; il était cependant sensiblement flatté lorsqu'il écrivait: ‘On a tiré le canon À mon arrivée; cet honneur ne m'était pas dû en France, mais en fait d'honneurs, il y a des usages particuliers dans les colonies,

“Au gouverneur général, comme à un maréchal de France, et les honneurs de Eglise comme au roi, l’encens et la paix; pour l’évêque et l’intendant, prendre les armes et rappeler; pour tout capitaine de vaisseau, se mettre en haie ”

Le sentiment de satisfaction exprimé ici par Montcam respire dans la lettre suivante qu’il adressait, le 20 mai, à la inarquise du Boulay, sa belle. mère :

“ On n'espérait pas au Canada que les secours que le roi y destinait cette année y arrivassent d'aussi bonne heure...

1— Charlevoix, Journal historïque, t. UT, pp. 79, 80.

2— Notamuent dans l'affaire des deux prie-dieu, dans l'église des récollets de Montréal ; il y a là un thème aussi comique que celui du Lutrin de Boileau.

“ Hier, un officier, envoyé par le commandant de la Sirène, nous à appris qu'elle était mouillée à neuf lieues d'ici, et le Léopurd à douze, Aujourd’hui, nous apprenons que l’{lLustre et la Sauvage étaient mouillées du 15 à lile du Bic : ainsi nous voilà assurés de l'entière arrivée du secours parti de Brest au premier vent de nord-est. La traversée a été courte, presque point de malades.

“ Nous avons aussi dans la rade trois gros vaisseaux marchands et une goélette, partis de Bordeaux et de La Rochelle, frétés pour le compte du roi. Ils ont porté des provisions, des munitions et environ deux cents hommes de recrue, Nous espérons que tous les autres vaisseaux qui ont dû partir successivement dans le mois d'avril, arriveront aussi, [Il y en a même suivant les nouvelles que nous avons eues aujourd'hui d’entrés dans notre rivière, C’est ainsi que l’on parle du fleuve Saint-Laurent.

“ L'hiver n’a pas été rude, ce qui a été fort heureux pour la navigation, La saison est très avancée, M. le marquis de Vaudreuil a déjà tout mis en mouvement : milices, troupes de la colonie avec nos bataillons et nos sauvages pour entrer en campagne, M, le marquis de Montcalm part après-demain pour le joindre,

“ Les opérations de l’hiver se bornent à beaucoup de courses de la part des sauvages d'en haut, qui ont réellement désolé une partie de la Pensylvanie et de I Virginie, et à un détachement que M. de Vaudreuil a fait faire par M. de Léry, lieutenant des troupes de la colonie qui, avec environ trois cents hommes |, Cana-

1 La lettre porte six cents, mais c'est une erreur.

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L'expédition de M. de Léry, que Montcalm signale ici en quelques lignes, est un de ces hardis coups de nain, comme on en trouve plusieurs exemples dans nos annales, et qui répandaient autant d’étonnement que de terreur parmi les ennemis. Cette expédition, entreprise en plein mois de février, ne dura pas moins de quarante-quatre jours, pendant lesquels le détachement parcourut plus de deux cents lieues.

On se rendra compte des difficultés et des fatigues qui accompagnaient ces sortes de courses par les extraits suivants du Journal tenu par M. de Charly, un des officiers français qui faisaient partie de l'expédition en qualité de major du détachement.

Le fort Oswego, appelé par les Francais Chouaguen, était le point d'appui des Anglais du côté du lac Ontario, Ils avaient établi, sur la route qui reliait ce fort à Albany, deux autres forts: celui de Williams, sur la rivière Mohawk, et celui de Bull, une lieue °t demie plus haut, où ils avaient accumulé une grande quantité de vivres et de munitions,

Vaudreuil, instruit par ses éclaireurs indiens que de grands mouvements se faisaient de ce côté, résolut d’y

pousser une pointe audacieuse et d'arrêter les progrès de l'ennemi en détruisant les deux forts,

On verra par la suite de ce Journal qu’il y avait une impossibilité apparente de pouvoir seconder ses vues par la longueur du chemin qu'il nous fallait fairé à

pied, les vivres sur le dos, l’inconstance des sauvages, qui chaque jour menacaient de nous abandonner, et le mauvais temps de la saison d'hiver qui devait faire un très grand obstacle à notre marche. Maloré tout, le départ est fixé au 24 février.

“ Le détachement s'étant rendu à Lachine, M. le marquis de Vaudreuil s’y rendit aussi avec plusieurs officiers qui lui firent compagnie, Il passa en revue, visita les armes et renvoya les soldats qui lui parurent trop faibles jour un voyage de cette nature, ou n'avoir pas assez de volonté, Il en revint le soir très satisfait de l'envie et du zèle de toute la troupe, des officiers surtout, qui se montrèrent déterminés à tout entreprendre.

“Le 25, il fit un si grand froid qu'il ne fut pas possible de prendre son parti sur l’embarras douteux d'aller à pied ou en bateau à la Présentation, où était marquée l'assemblée générale des sauvages qui devaient être des nôtres.

“ Le froid ayant encore augmenté la nuit du 25 au 26, nous jugeñmes le matin qu'il était impossible de commencer la route autrement qu'à pied. Comme major du département, par ordre de M. de Léry, notre commandant, je fis charger les traînes. Nous partimes et vinmes coucher à la Pointe-Claire, trois lieues au-dessus. Le soir, M. de Langy, o:ticier des troupes de la marine, alla au sault Saint-Louis assister au festin de guerre que les sauvages de ce village faisaient avant que de partir, Il eut ordre de nous rejoindre le plus tôt qu'il pourrait. On envoya aussi un courrier au village des Deux-Montagnes pour avertir les sauvages

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MONTCALM ET LÉVIS GE que nous devions les attendre au fort de la Présentation, et qu'ils n'avaient qu’à s’y rendre ”,

L'expédition continua sa périble marche jusqu’au 29, où elle fut rejointe par M. de Langy. “II nous conduisait vingt-cinq Iroquois du lac qui demandèrent à passer le jour pour se préparer au voyage, On ne les refusa pas, et nous sommes obligés d'attendre que le cérémonial soit fini pour achever le décampement. M. de Léry profite de ce retard pour leur faire dire par l'interprète, au moyen d'un collier, qu'il les attache immuablement à sa volonté, qui est cellé de leur père, et qu'il attend d'eux qu’ils surmonteront avec lui tous les obstacles qu'ils rencontreront dans leur marche. Nous avons été très contents de leur réponse; mais, à la première occasion, on va voir qu'ils oublièrent tout ?,

Sur ces entrefaites, arriva un courrier, détaché par l'officier commandant la première division, qui annonc: que les chemins étaient impraticables, et qu'il était absoluaent impossible d'aller plus loin, Malgré cela le détachement se mit en marche, “ Chemin faisant, nous trouvion$ partout les débris des traines cassées de la division qui nous précédait ”.

Enfin, le 7 mars, on arriva à la Présentation, où M. de Léry fit la revue générale du détachement, et l'on se remit en route, La pluie, la neige, le froid, des chemins impossibles eurent bientôt découragé les sauvages,

“Is voulaient renoncer à l’entreprise, mais on leur dit qu'on se passerait d’eux,

“ Le 25 mars, jour de la Vierge, on entendit la messe solennelle et on marcha insqu'à midi, M. de Léry

n'ayant point de nouvelles des officiers découvreurs, fit partir l'interprète Perthuis avec cinq Troquois, et leur donna des branches de porcelaine pour arrêter les sauvages étrangers. Les sauvages reconnurent la piste de deux chasseurs ; ce qui leur fit craindre d’être découverts. Un sauvage arriva à toutes jambes dire que l’on avait rencontré six Oneyouts. On les joignit, ainsi que les officiers découvreurs partis la veille, qui n'avaient pu faire leur découverte parce que les sauvages les avaient égarés.

“ M. de Léry donna trois paroles aux Oneyouts en présence des chefs. Par deux branches de porcelaine, il essuya les larmes de leurs parents qui étaient morts ; par un collier de six pieds de haut, il les engagea à n'être pas surpris de sa marche, qui n’était que pour leur bien et pour leur rendre des terres que les Anglais avaient usurpées ; par un autre collier en forme de hache, il les invita à se venger de l'Anglais, et les assura du secours de leur père. Les Oneyouts acceptèrent les colliers, promirent de les rendre à leur village pour y parler des bonnes affaires ; is dirent qu'ils étaient partis depuis deux jours des forts, et qu’on y attendait le colonel Johnson !,

“ Le 26, le détachement partit de bonne heure, et, après avoir fait quatre lieues, arriva sur le midi, à un quart de lieue du fort Bull. On envoya à la décou-

1 I] y avait dans ce détachement quelques guerriers des Cinq-Nations, ce qui n’est pas indifférent à observer, Jusqu'à présent elles n'ont promis que la neutralité : on se flatte toujours qu’elles pourront se déclarer. ” Lettre de Montcaln à la marquise du Boulay.

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verte MM. de Montigny et de Portneuf, qui rapportèrent qu'ils avaient vu les forts d’en haut et d’en bas en bon état, et qu'il passait à tous moments des chariots de vivres; ce qui fit d'autant plus de plaisir que le détachement n'avait pas mangé depuis deux jours... ?”

La nuit du 26 au 27, il neigea sans discontinuer jusqu’au jour. Les hommes affamés, sans abri, eurent à souffrir horriblement du froid durant toute cette nuit. À huit heures du matin, tout le détachement était en marche, À peine arrivé sur le bord du chemin, on apereut une longue file de chariots qui se dirigeaient chargés de vivres vers le fort Bull. Les sauvages se olissèrent silencieusement à travers le bois, en avant et en arrière de la colvnne, et s’en emparèrent sans bruit, On se hâta de faire la distribution des vivres pour satisfaire aux premiers besoins de la troupe qui mourait de faim. D’après la déposition des prisonniers, le fort Bull, construit en palissades, avait une earnison de cinquante hommes. Quinze autres, placés dans une maison, vis-à-vis plusieurs bateaux, étaient chargés de leur garde, Dans le fort Williams, il y avait cent cinquante hommes de troupes ; cent autres étaient campés dans uné île voisine,

Comme on achevait d'écouter la déposition des prisonniers, on vit venir neuf bateaux, traînés sur des chariots, dont on s’empara comme des premiers, avec leurs conducteurs. M. de Léry résolut d'attaquer le fort, sans délai, afin de le prendre par surprise. Il fit agenouiller toute sa troupe, à qui l’aumôuier donna une absolution générale, puis on avanca en bon ordre, Arrivé à deux arpents du fort, une partie du détachement se précipita

sur les meurtrières, tandis que l’autre fusillait tout ce qui se montrait, Les sentinelles n'avaient eu que le temps de jeter le cri d'alarme et de fermer la porte derrière elles, Un combat acharné s’en suivit, durant lequel les assiéveants s’emparèrent des meurtrières, d’où 1ls faisaient feu à l’intérieur, Les palissades et la porte du fort furent attaquées à coups de hache, maleré les balles et les grenades que faisaient pleuvoir les assiégés. M. de Léry, qui se tenait à une des meurtrières, cria au commandant de se rendre; mais celui-ci refusa, voulant se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Après une heure de combat, la porte fut renversée et les assiégcants se précipitèrent dans la place. Le commandant voulut alors mettre bas les armes; mais sa voix se perdit dans le tumulte, et toute la garnison fut passée avec lui au fil de lépée, hormis trois hommes qui s'étaient cachés et qui ne furent découverts qu'après que le massacre fut fini,

On s’apercut alors que le feu avait été mis à une maison et qu'il allait se communiquer à la poudrière, A jeine avait-on eu le temps de se retirer à deux arpents, qu'une terrible explosion retentit ; le fort, avec tout ce qu’il contenait, vola en éclats et fut rasé jusqu’à terre,

M. de Léry jugea le fort Williams trop bien défendu pour oser l’attaquer, et ordonna la retraite. Une partie de la garnison accourut, sous les ordres du colonel Johnson, au secours du fort Bull, mais n’y trouva qu'un amas de ruines fumantes et désertes.

“ La perte des ennemis a été grande, et par celle du fort et par ceiie de l’ainas considérable de vivres et de

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munitions qu'ils avaient, Les prisonniers ou les chevelures ont été au nombre de quatre-vingts, Nous y avons eu un soldat de la marine tué, un sauvage tué, quatre blessés, trois Canadiens blessés, ainsi que deux soldats des troupes de terre... ?”

Le détachement faillit périr au retour, “ faute de vivres et de souliers ”, et rentra à Montréal triomphant, mais exténué 1,

En parlant de cette expédition, Montcalm fait cette réflexion : “ Les soldats conviennent que les fatigues de Bohême n’approchaient pas de celles de ce détachement, Ils s’y sont distingués et ont supporté ces fatigues, lincommodité de marcher en raquettes, de conduire ses vivres sur une traîne, comme les Cana-

diens qui y sont accoutumés 2”,

Cet exploit avait eu le double avantage de causer des pertes considérables à l’ennemi, et d'arrêter ses projets d'attaque contre Frontenac et Niagara,

Η Montcalm dit qu'outre le fort qui fut détruit “ on a brûlé un dépôt de vivres et noyé quarante-cinq milliers de poudre ”,

2 — Lettre de Montcalm à la marquise du Boulay, 20 mai 1756. Journal de la campagne de M. de Léry, tenu par M. de Charly, major du détachement. Lettre de Vaudreuil au ministre. Extrait d'une lettre de Québec, en date du 10 avril 1756.

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F ‘1 CHAPITRE TROISIÈME NN ‘À 1756 £ à Première entrevue entre Vaudreuil et Montcalm. — [Intimité D entre Montcalm et Lévis. — L'armée régulière, — Les de ne: troupes de la colonie. — Les milices. — Les sauvages n. auxiliaires, — L'ingénieur Desandrouins.— Bougainville, | Re — Bourlamaque envoyé à Frontenac. — Arrivée de Mont- do # calm et de Lévis à Carillon. — Description de ce fort, — 24 Discipline établie par Montcalm,— Expédition de M, de | \y F Villiers. — Défaite du général Bradstreet, — L'intendant : 4 Bigot, son caractère. ; | J Montcalm emporta de Québec l'impression la plus favorable, quoiqu'il n’y eût séjourné qu’une dizaine de 4 jours.

3 I avait dépêché un courrier à M. de Vaudreuil pour 4° lui annoncer son arrivée ; et dès qu’il eut appris que ; le reste de la flotte était dans les eaux du fleuve, avant ù même l’arrivée du chevalier de Lévis, il se rendit à L Montréal pour conférer avec le gouverneur sur le plan | È de campagne à suivre. | Rien ne fit pressentir dans cette première entrevue 1 la terrible animosité qui devait bientôt surgir entre ces NE 5

deux hommes, devenir si fatale À l’un et à l’autre, et

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encore plus fatale à la colonie, Ta réserve diplomatique qu'ils eurent à s'imposer durant cette conférence tout officielle disparut sous les formes courtoises, sous les grands airs de cour, auxquels chacun d'eux était "e Vaudreuil était un gentil- CA homme de belle taille, fier de sa personne, autant que de ka vicille origine, Plus d’une fois, au cours de l’entretien, il toisa des pieds à la tête, sans qu'il y parût, le petit homme allègre, au regard percant, à la parole brève, véhémente, qui gesticulait devant lui avec une pétulance extraordinaire, Il le sentit grandir à mesure qu’il parlait, et il dut entrevoir dès lors ce qu’il y avait de dominateur dans cette volonté qui trouvait une expression si énergique, Il dut regretter aussi plus que jamais de n’avoir pu faire prévaloir l'avis qu'il avait donné au ministre, peu de mois auparavant, dans un mémoire où il disait qu’il n'était nullement nécessaire d'envoyer un officier général pour remplacer le baron de Dieskau ?,

Vaudreuil aurait eu raison de parler de la sorte, sil avait été un Frontenac; car le partage du commandement militaire, tel que entendu par la cour, était plein d’inconvénients, Mais Vaudreuil était loin d’avoir l’étoffe d’un Frontenac.

1 — Lettre du marquis de Vaudreuil au ministre de la querre, M. le comte d'Argenson, 16 janvier 1756. Dans cette lettre, Vaudreuil se plaint amèrement de la hauteur avec laquelle le baron de Dieskau avait traité les milices canadiennes.

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Montcalm, de son côté, n'ignorait probablement pas les démarches faites par Vaudreuil; mais il se flattait que sa supériorité 1nilitaire ferait accepter ses services de bonne grâce,

La Cour avait cru éviter le dualisme dans le commandement en aftirmant l'autorité du gouverneur, La lettre du roi à Vaudreuil disait formellement : “ M. le marquis de Montcalm n'a pas le commandement des troupes de terre; ilne peut l'avoir que sous votre autorité, et il doit être en tout et pour tout sous vos ordres 1 ?,

Pierre-Francois Rigaud, marquis de Vaudreuil-Cavagnal, était le fils du gouverneur de ce nom qui avait administré la Nouvelle-France pendant vingt-deux ans (1703-1725), avec autant de sagesse que de fermeté, D'abord gouverneur de la Louisiane, il avait succédé au marquis Duquesne, en 1755, Comme son père, il était très aimé des Canadiens, qui étaient fiers d’avoir un des leurs à leur tête? Au reste, ses défauts comme ses qualités étaient d’une nature à le rendre populaire.

Il était doux, affable et complètement dévoué aux colons, qu’il traitait comme ses enfants, et qui le regar-

daient, avec raison, comme leur père ; mais il était

d'un caractère faible, irrésolu, peu éclairé, jaloux de son autorité, et exploité par un entourage corrompu, qu'il était incapable de dominer.

1 — Lettre du ministre à M. de Vaudreuil, 15 murs 1756. 2— Vaudreuil était né à Québec, le 22 novembre 1698.

Montcalm ne remarqua guère ces défauts au premier abord, et il parut très satisfait des préparatifs de campagne ordonnés par Vaudreuil, Celui-ci, de son côté, ne le fut par moins du concours franc et eflicace que lui offrit le cénéral.

La première pensée de Montcalm, au sortir de cette entrevue, fut d'en écrire à son ami Lévis.

C’est à partir de ce moment que “ommence, entre lui et Montcalm, cette correspondance dont j'ai déjà parlé, et qui jette un jour nouveau sur ces deux hommes et sur les événements dont ils ont été les principaux acteurs, On voit dès lors quelle confiance Montcalm avait en Lévis, quel cas il faisait de ses avis, et quelle amitié les attachait l’un à l’autre.

Le 29 mai, il ?ui dépêchait M. Doreil, commissaire de la guerre, avec une lettre où il lui prescrivait le mouvement des troupes débarquées à Québec. Royal- Roussillon devait monter par terre, et la Sarre par: eau, dans des bateaux conduits par des Canadiens. “Les soldats, ajoute-t-il, percheront, rameront et tireront à la cordelle, et porteront indistinctement avec les Canadiens, laissant cependant aux derniers la direction et la conduite des bateaux, et exécuteront ce qu’ils leur demanderont pour la manœuvre, ‘ soldats et Canadiens

Lorsqu'ils auront des démélés, ils

‘“ Défense aux d'avoir des

disputes ensemble, en rendront compte à celui qui commandera le bateau. et si le cas mérite attention, au commandant de division” Puis Montcalm ajoute en terminant :

“,.. Si M. Doreil n’était pas porteur de ma lettre, je mais il suppléera à tout, et

vous écrirais des volumes :

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er je n'ai pas besoin de lui recommander de parler au n- chevalier de Lévis avec vérité et confiance. Ne doutez

ne pas de ma tendre amitié, mon cher chevalier ”. ul Nous venons de voir quels soins prenait Montcalm pour empêcher toute altercation entre les soldats et les te Canadiens. C’est qu'il existait entre les troupes régulières et les miliciens un esprit d’antagonisme qui re s'était envenimé depuis la défaite de Dieskau, que éjà chacun des deux partis se reprochait amèrement l’un à ux l'autre. Les causes qui l'avaient amené étaient sur le in- point de faire éclater le même antagonisme entre les 1ce deux chefs de l’armée, On verra alors officiers et soldats ‘18, de chaque corps suivre leur exemple, se montrer aussi injustes les uns envers les autres, et préparer ainsi le

ire désastre final,

le Les forces de la colonie se composaient de trois ral- éléments distincts : les troupes de terre, les troupes de par la marine et les milices. Les troupes de terre consisns, taient en divers détachements de l’armée régulière, et venus de France, Ils formaient un effectif d'à peu près vec trois mille hommes, choisis parmi lélite de l’armée et Lec- répartis eutre les bataillons de la Reine, de Béarn, de ils ‘ Languedoc et de Guyenne, amenés par le baron de AU Dieskau, et ceux de la Sarre et-de Royal-Roussillon des M qui venaient d'arriver, Dans ce chiffre ne sont pas comils pris les onze cents hommes de la garnison de Louis- AU. NU bourg, composée des bataillons de Bourgogne et d'Artois, n° à Les troupes de la marine étaient l’armée régulière de # la colonie, chargée du maintien de l’ordre et de la ;, je 0 défense des places. A la différence des troupes de terre et M quiétaient expédiées par le ministère de la Guerre, celles-

là dépendaient du ministère de la Marine, de qui rele-

raient les colonies. ÆEtablies depuis longtemps dans le pays, elles y avaient de fortes attaches, d'abord parce qu'une partie des ofliciers et des soldats étaient recrutés parmi la population ; ensuite parce que beaucoup d'autres avaient l'intention de s’y fixer, s’y étaient mariés ou se livraient, durant les loisirs de la vie de garnison, à certaines industries qui leur assuraient quelque avenir, Ce corps de troupes formait environ deux mille hommes, assez bien disciplinés, plus portés à sympathiser avec les miliciens qu'avec les troupes de ligne, dont elles n'avaient pas les états de services.

La milice embrassait toute la population mâle de-la colonie, depuis seize jusqu’à soixante ans. Elle était sous les ordres du gouverneur et devait prendre les armes à son appel. C'était la conscription dans toute sa rigueur, avec cette aggravation que le service militaire n'était pas payé. Les hommes étaient seulement armés, équipés et nourris aux dépens du roi, Les premières levées avaient fourni un contingent d’une douzaine de mille hommes, mais ce chiffre s’accrut d'année en année, et atteignit celui de quinze mille au moment de la dernière crise.

Les milices de Montréal, plus exposées aux attaques, étaient plus aguerries que celles de Québec, surtout à l'ouverture des hostilités ; mais l'élite de ces troupes se recrutait parmi les coureurs de bois qui, eux-mêmes, se recrutaient dans toutes les paroisses, parmi la Jeunesse hardie et aventurière, qu’ils venaient périodiquement embaucher,

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Si on ajoute à ces différents corps d'armée, les renforts irréguliers ‘“wapportaient les sauvages alliés, on aura une idée des forces dont disposait le Canada.

il faudrait avoir vu sur une place d'armes ou sur un champ de bataille ces diverses troupes, avec leur escorte d'Indiens, pour se rendre compte du coup d'œil pittoresque qu'elles présentaient,

L'uniforme des troupes de ligne était celui de linfanterie francaise, c’est-à-dire blane, liséré de diverses couleurs : rouge, bleu, violet où nankin, avec chapeau tricorne noir, bordé comme l'habit, et guêtres ordinairement noires, montant jusqu'aux genoux, Le régiment de la Reine se distingua's des autres en ce que l’uniforme était tout blane, avec col et parements rouges, L’uniforme des grenadiers était bleu, à revers et parements rouges, culotte blanche et bonnet doursin, La marine n’en différait guère que par la coiffure, qui était la même que celle de l'infanterie régulière, Enfin, la milice portait uniforme gris, à revers et parements rouges, tout comme les grenadiers, exc:pté le bonnet d’oursin remplacé par le chapeau tricorne noir, hordé de rouge,

Chaque bataillon avait trois drapeaux, dont un blanc colonel et deux autres d'ordonnance, de diverses couleurs : rouge et noir, avec croix blanches, pour la Sarre ; bleu, rouge et feuilles mortes, pour Royal-Roussillon ; vert et isabelle, avec croix blanches, pour Guyenne ; isabelle et rouge, avec croix blanches, pour Languedoc, Le régiment de la Reine, plus important que les autres, avait six drapeaux, un blanc colonel et cinq d'ordonnance, verts et noirs, et les croix blanches

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semées de fleurs de lys d’or, avec quatre couronnes d’or au milieu, Le drapeau colonel de Royal-Roussillon se distinguait des autres par sa croix blanche et ses fleurs de lys d’or 1,

La troupe indisciplinée des sauvages qui remuait autour de l’armée, était accoutrée selon le caprice de chaque guerrier, C’était un assemblage de loques et de peaux de bêtes, prises de partout, qui défiait toute description.

Les chefs étaient faciles à reconnaître aux haussecols et aux grandes médailles d'argent, dons du roi, qui brillaient sur leur poitrine, ainsi qu'aux horribles scalpes, tendus sur des cerceaux, qui flottaient, tout sanglants, à leur ceinture, Chaque sauvage, armé en guerre, avait la corne à poudre et le sae à plomb suspendus au cou, le tomahawk et le couteau à scalper accrochés à la ceinture, et le fusil sur l’épaule. Plusieurs de ces sauvages, venant des tribus les plus éloignées, portaient encore l'arc et le carquois, quelquefois Ja lance.

A Québec, le chevalier de Lévis avait tout mis en mouvement dès son arrivée. Au moment de partir pour Montréal, il écrivit au ministre de la Guerre, le comte d’Argenson (11 juin) :

“Je laisse ici bszaucoup de malales, dont la plus grande partie étaient embarqués sur le Zéopurd, 11 n'v en à presque pas de ceux qui étaient dans les autres

1 — Costumes militaires français depuis l'organisation des #4

troupes régulières, en 1439 jusqu'en 1TS9, par D. de Noirmont

et A.de Marbot, Le maréchal de camp Desandrouins, par

l'abbé Gabriel,

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