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dant, M. de Lusignan, ils débarquèrent le 3 juillet à Carillon.
On montre aujourd’hui aux voyageurs, sur la pointe de Ticondéroga, quelques pans de murs en ruine qu’on désigne sous le nom de fort Carillon ou Ticondéroga. Ces ruines appartiennent à des fortifications plus récentes, élevées sur l'emplacement de l’ancien fort Carillon, qu'achevait de terminer M. de Lotbinière à l’arrivée de Montcalm. Le fort, placé “ sur la montagne 1” consistait en un parallélogramme, flanqué de quatre bastions, et entouré de fossés, L’enceinte, moitié en pierre, moitié en bois, était un assemblage de troncs d'arbres reliés ensemble par des pièces transversales, dont les interstices étaient remplis de cailloux et de graviers. Quelques travaux extérieurs en défendaient l'approche, Le plateau déhoisé qui l’environnait, formait un triangle borné à droite par 12 lac Champlain, ou rivière Saint-Frédéric, à gauche par la rivière à la Chute, et en face par le rideau de la forêt. C’est là que s'élevait le camp avec les tentes des troupes régulières et les huttes de toute espèce, bâties par les miliciens ; car le gouvernement qui ne payait pas la milice ne la fournissait pas même de tentes.
Pendant que les salves d'artillerie, tirées du haut des remparts, annoncaient l’arrivée du général, les principaux officiers de l’armée étaient accourus à sa rencontre sur le bord du rivage. La plupart d’entre eux ne l'avaient jamais vu et n'étaient pas moins attirés par la
1 Bulletin adressé par M. de Montcalm au chevalier de Lévis. Cette hauteur n’est qu'un plateau élevé.
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MONICALM ET LÉVIS
curiosité que par le devoir, On remarquait surtout à leur tête l’excentrique commandant du bataillon de la Reine, M. de Roquemaure, qui, l’année précédente, avait habilement exécuté la retraite de l’armée après la défaite de Dieskau ; M. de Privas, commandant du bataillon de Languedoc ; le chevalier de Montreuil, officier plein de mérite, mais plus plein de lui-même ; le rude capitaine D’Hert, surnommé Bras-de-fer ; le vieux capitaine des grenadiers, D’Aiguebelle ; le spirituel
mais inconsidéré chevalier Duchat; enfin, le “ petit ”
Joannès, ce joueur effréné, à qui sera réservé le triste honneur de conclure la capitulation de Québec. Parmi les officiers de la colonie : M. de Lotbinière et les chefs de partisans déjà fameux, M. de Contrecœur, le chevalier de La Corne, M. de Florimond, de la Colombière,
Depuis la grève, décorée du nom de basse-ville, où s’étalaient quelques baraques et de longues files de canots d’écorce, jusqu'au fort, les troupes qui faisaient la haie, avaient peine à contenir la multitude désordonuce des sauvages qui faisaient brûler leur poudre en l'honneur du général. A l’arrivée au fort, il fallut subir les compliments des chefs avec tout le cérémonial, que le bouillant marquis supporta avec une patience héroïque,
Il se transporta de sa personne aux avant-postes pour se rendre compte par lui-même de la position. Il poussa Ges reconnaissances sur le lac Saint-Sacrement jusqu’à l'ile à la Barque, et vers la tête du lac Champlain jusqu'aux Deux-Rochers.
Le lac Saint-Sacrement, appelé lac George par les Anglais, se décharge dans le lac Champlain par un cours
d’eau, dont là navigation est interrompue par une cascade, qui a fait donner à cette décharge le nom de rivière à la Chute, Deux camps y furent établis, lun de trois cents hommes, sous les ordres de M. de Contrecœur, pour garder la rive gauche du lac; l'autre de cinq cents hommes, sous les ordres du chevalier de La Corne, pour garder la rive droite “ avec un poste intermédiaire à la Chute, qui se relevait tous les quatre jours ”.
Les travaux du fort Carillon, que M. de Lotbinière faisait avancer trop lentement au gré du général, furent poussés avec plus de vigueur. Tort le service fut soumis à une sévère inspection, Montcalm s’appliqua surtout à établir plus d'économie et de régularité dars l’approvisionnement de l’armée et une discipline plus stricte dans le camp. Les milices, jusque là peu exerces, attirèrent toute son attention, Il inaugura un système qui eut dans la suite les meilleurs résultats, celui de les incorporer peu à peu dans l’armée régulière, Il versa dès lors six compagnies de ruiliciens dans les troupes de la marine,
Des patrouilles furent organisées pour veiller avec plus de soin à la garde du camp et des ouvriers, tandis que des détachements allaient s'assurer des forces et du mouvement des ennemis. Le chevalier de Lévis se mit en personne à la tête d’un parti de Canadiens pour
1 Dans ie bulletin adressé à M. de Lévis, Montcalm indique en détail les travaux qu'il a surveillés en personne au fort Carillon. Le bastion de la Reïne avait été porté “ à treize pieds de haut, comptant le solage ; le bastion de Languedec à sept pieds ; le bastion de Joannès à huit; et le bastion de Germain également à huit ”.
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explorer, à l’ouest de Carillon, une issue, appelée le chemin des Agniers, par où l’on craignait que les Anglais ne vinssent à déboucher et à menacer les derrières de l’armée, Lévis étonna les coureurs de hois par son entrain et par sa résistance aux fatigues, les suivant à pied à travers les montagnes et les forêts, partageant leur nourriture et couchant comme eux à la belle étoile, IT avoua cependant que cette expédition avait été une de ses plus dures épreuves,
“ Depuis que je suis ici, écrivait Montcaln à Bourlamaque, je me couche à minuit; je me lève à quatre heures ; je donne à diner à dix-huit ou vingt personnes, et je suis arrivé sans aucune provision. Je n'ai qu'un mouchoir, une pièce de drap, six chemises et une couverte... Nous avons de toutes nations. Les sauvages, l'hôpital, le hameau, la police du camp, les petites misères m'excèdent et ne me donnent pas le temps de respirer ; beaucoup de malades... J'ai passé la nuit à tenir des conseils de guerre avec les officiers généraux de mon armée (les sauvages). Cela n’a duré que cinq À six heures ; ils ont été s’enivrer en sortant de là... 1”
A la rentrée de Lévis au camp, Montcalm lui remit le commandement avec ses instructions, et quitta Carillon sans trop d’inquiétudes, car il ne pouvait confier l'armée à des mains plus vaillantes ni plus habiles,
Le 20 juillet il écrivit de Montréal à la marquise de Montcalm :
“ J'ai été, on ne peut mieux, aidé par M. le chevalier de Lévis, J’ai recu un courrier de M. de Vaudreuil, le
1 — Au camp de Carillon, le 10 juillet 1756.
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13 au soir, Je suis parti le 16 et, venant jour et nuit, je suis arrivé hier, Je puis vous dire avec vérité que je n'ai de ma vie eu aussi peu de temps que dans ces trois semaines, Je laisse M. le chevalier de Lévis dans uné position épineuse, mais dont il se tirera mieux qu'un autre, étant rempli de zèle, d'intelligence et de courage ; je lui ai laissé deux mille deux cents hommes, dont les régiments de la Reine, Royal-Roussillon et Languedoc.
“Je crois avoir déterminé M. le marquis de Vaudreuil à augmenter ce corps d'armée jusqu’à trois mille hommes, et il n’y aura rien de trop.
“ M. le chevalier de Lévis, qui est plus jeune et plus vigoureux que moi, à fait un furieux détachement,
“Il a été trois jours dehors, marchant comme les Canadiens et couchant dans les bois au bivouac, Les autres courses, nous les avons faites ensemble,
“ Ma santé n’a jamais été meilleure, J'ai jusqu’à présent réussi chez le Canadien et le sauvage: ils m'adorent; et j'ai été obligé d'annoncer mon retour à Carillon pour empêcher la désertion des sauvages qui auraient suivi, J’ai pris leurs facons, et je suis toute la journée avec eux à tenir des conseils de guerre. C’est cependant ennuyeux, excédant ”.
Montcalm annonçait dans la même lettre qu’il partait le lendemain soir “ pour se rendre avec toute la dili-
gence possible à Frontenac”, afin de tenter le siège de Chouaguen, “ Ma commission, ajoutait-il, est si hérissée de difficultés, dépend du concours de tant de choses, que je ne puis répondre que de beaucoup de zèle pour la bien remplir”, C’est que Montcalm n’ignorait pas
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les grands préparatifs que l'Angleterre avait faits pour cette campagne, Le parlement britannique avait, en effet, accordé tous les secours qui lui avaient été demandés, en hommes et en argent, pour venger les deux désastres qui l'avaient si profondément humilié, l'année précédente : celui du général Braddock, à Monongahéla, et celui de.lamiral Byng, devant l’île de Minorque. Il avait voté en faveur des colonies une
indemnité de cent quinze mille livres sterling; expédié
de Plymouth pour New-York deux régiments avec les généraux Abercromby et Webb, et de nombreux transports chargés de tentes, de musïitions, d'artillerie et d'outils pour les travaux de fortifications ; enfin, nommé gouverneur de la Virginie et général en chef des armées de l'Amérique septentrionale, un vieil officier d’un tout autre esprit que Praddock, lorl Loudon. De leur côté, les colonies avaient résolu de lever dix mille hommes pour attaquer le fort Saint-Frédéric, et se frayer un chemin jusqu'à Montréal; six mille pour s'emparer de Niagara ; trois mille pour assiéger le fort Duquesne ; enfin, deux mille pour menacer Québec, en se jetant à tra’ers les bois, dans la vallée de la rivière Chaudière, Toutes ces milices, réunies aux troupes régulières, devaient former une armée de plus de vingtcinq mille hommes, c’est-à-dire le double de toutes les forces que pouvait réunir alors le Canada, C'était en présence d’un tel armement que Vaudreuil, de Pavis de Montcalm et de Lévis, osait prendre loffensive ; l’entreprise eût été plus que téméraire, s'il avait eu affaire à des soldats aussi entreprenants et à des généraux aussi habiles que les siens.
[ n'avait pas attendu l'arrivée de Montcalin à Montreal pour expédier un corps d'observation du côté de Chouaguen, dont il méditait dès lors de faire le siège, Coulon de Villiers, à qui il avait confié les six cents Canadiens qui composaient ce corps, était le fameux chef de bande qui commandait au combat des Mines (1747), et à l'attaque du fort Nécessité, où il avait vengé la mort äe son frère, Jumonville, en forçant le jeune et brave Virginien, qui le défendait, à lui remettre son épéel,
Ce jeune officier se nommait (George Washington,
Parti de Montréal le 18 mai, Villiers fut rejoint à la Présentation par un parti de sauvages que lui avait dépêché le gouverneur. Il y fut retenu un jour pour “ Jeur faire festin et chanter la guerre avec eux”, Les guerriers, costumés à leur facon, les cheveux retroussés et attachés avec des plumes d'oiseaux, la figure peinte de toutes les couleurs imaginables, depuis le noir charbon jusqu'au jaune et au rouge feu, se livrèrent à des danses figurées, en brandissant leurs casse-tête, leurs fusils et leurs couteaux à scalper, en signe de menaces contre les ennemis, Ils parcoururent l’une après l’autre les maiscns du village en sautant en cadence, au son du chichicoué, et poussant des hurlements et des cris de mort à faire trembler, Un parti d’Iroquois de la Présentation était arrivé à propos, avec deux prisonniers et deux chevelures, pour donner de l’entrain à cette fête, dont le vacarme infernal ne cessa qu'avec la nuit.
1__ Coulon de Villiers mourut à Québec, le 2 novembre 1757, à l’âge de 48 ans.
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M. de Villiers les lia à son expédition jar un collier de porcelaine, et lanca de nouveau sa flottille de canots sut le Saint-Laurent, Le 5 juin, il débarqua à la baie de Niaouré, aujourd'hui Sackett’s Harbor, et y dressa un camp volant, fortifié d’une ceinture de palissades, pour servir de dépôt à ses vivres et à ses munitions.
A la suite d’une escarmouche sous les murs de Chouaguen, pendant que ses découvreurs fouillaient la profondeur du bois et les bords du lac Ontario, 1l apprit qu'une barque canonnière et huit berges ennemies étaient anerées le long de l’île aux Galots. Il se hâta de s'y transporter avee une partie de sa troupe et de dresser une embuscade, É
À peine y était-il arrivé, qu’un de ses éclaireurs vint l'avertir que cette petite flotte remontait le long de l'ile, La barque avancant hors de portée, il la laissa passer, mais ordonna un feu d'ensemble sur les berges qui furent criblées de balles, L’une d’elles fut complètement désemparée et prise avec le commandant et douze hommes qui la montaient ; les autres se rejetèrent en toute hâte du côté de la barque, emportant leurs morts et leurs blessés, qui ne purent être comptés.
Suivant leur coutume, après un succès, les sauvages voulurent s’en retourner à leurs villages. M. de Villiers n'en put retenir que deux, de la Présentation. Heureusement que sur les entrefaites, aborda au rivage un parti de soixante sauvages alliés : c’étaient des Folles- Avoines |, venus de la rive occidentale du lac Michigan,
| Ce nom a été donné à ces sauvages, parce qu'ils faisaient leur principale nourriture d'une espèce de graine qui ressemble à l'avoine.
sous la conduite de l'intrépide Marin, le rival de Villiers en courses aventureuses, Il avait hiverné à la baie des Puants, aujourd’hui la baie Verte, et avait amené avec lui, jusqu’au fort de la Presqu'ile, cinq cents sauvases de ces lointaines régions ; mais ces sauvages ayant oui dire que la petite vérole régnait parmi les Francais, ils avaient tous rebroussé chemin, hormis les soixante Folles-Avoines qui venaient de débarquer, Cette inconstance des sauvages qui se répétait à chaque expédition, et qui éclatait au moindre prétexte, pour un songe, pour un incident quelconque, faisait d'eux les alliés les plus incommodes et les plus dangereux. Ils exposaient sans cesse à des mécomptes, et souvent à des désastres,
Durant la veillée, lorsque les feux allnmés pour le repas du soir commencèrent à s’éteindre, Villiers et Mariu, assis sur des peaux d'ours étendues sur le:sable de la grève, tinrent conseil, Autour d'eux étaient assis en rond le chevalier de Gannes, préposé à la garde du camp, MM. de Vilmomble, de l'Espervanche, de la Saussaye, quelques autre; officiers et les chefs des Népissings, des Jroquois du Saut et des Folles- Avoines. La brise d'été qui souftlait sur le lac et sur la tôte des arbres leur apportait, avec les âcres senteurs des bourgeons et des feuilles fraiches écloses, les murmures confus des voix humaines qui montaient du camp. Pour ces hommes dont la vie se passait dans les bois, le spectacle que présentait cet attrouvement au fond d’une baie déserte, entourée de tous côtés d’unmenses solitudes, n’avait rien que d'ordinaire; mais c'était, en réalité, une vision étrange et fantastique qui
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rappelait les scènes d'Homére, Les pâles clartés des étoiles de cette nuit sereine, et les lueurs intermittentes des bûchers à demi éteints, laissaient vaguement entrevoir les costumes et les figures, Villiers, Marin et leurs compagnons portaient les vêtements hahituels des coureurs de bois: la capote et la ceinture de diverses couleurs, avec güôûtres et souliers de caribous et quelques signes de leurs grades, Les Folles-Avoines se distinguaient des autres Indiens par l'absence de vêtements ; ils étaient complètement nus, hormis un ceinturon de peau de bête ou d’étoffe attaché autour des hanches,
Il fut décidé dans le Conseil qu’on enverrait des découvreurs le long de la rivière Onontagué, par où descendaient les convois qui approvisionnaient le fort Chouaguen, Le 3 juillet, quatre sauvages apportèrent la nouvelle qu’ils avaient aperçu la queue d’un convoi arrivant au fort.
C'était une flottille de quatre ou cinq cents bateaux, manœuvrée par deux mille hommes, sous le commandement du lieutenant-colcnel Bradstreet, qui apportait à Oswégo des vivres et des munitions de guerre, M, de Villiers mit aussitôt son détachement en marche pour intercepter ce convoi au retour,
Vers trois heures de l'après-midi, oreille exerece des sauvages discerna un bruit de rames en aval de la rivière : c'était l’avant-varde du convoi formée de cent bateaux, portant trois cents hommes, commandés par Bradstreet en personne, Ils s’avancèrent sans soupconner le danger jusque vis-à-vis lembuscade, Soudain, une violente fusillade éclata sur la lisière du bois,