‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 10 sur 58 · EN · texte numérisé non relu

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aperçu de Ja cataracte, s'était promis d'aller l’observer de près et d’en donner une description, s’y trouvait par une journée claire et ensoleillée qui la faisait voir dans toute sa beauté, Si le brave Ecossais, avec sa vive imagination, avait eu la tournure d'esprit classique de Bougainville ou de Montcalm, il n'aurait pas manqué de la comparer à la robe blanche d’une naïade, Ilne put résister au plaisir d’y jeter un coup d'œil, Pendant qu'il se livrait à cet imprudent examen, la sentinelle voisine qui l’apereut lui cria de s'éloigner s’il ne voulit pas être tué, car elle venait de voir un frane-tireur se glisser de l'autre côté, entre les jeunes pousses de sapins, et lever vers lui son fusil, Déjà une fois larme avait raté, Knox achevait à peine de descendre le talus qu'une balle sifflant au-dessus de sa tête, faillit interrompre brusquement son intéressanc Journul,

L'infatigable et vigilant Lévis parcourait nuit et jour, d'un jarret aussi solide que celui d’un coureur de bois, la ligne qui s’étendait depuis son camp jusqu’à celui de M. de Repentigny, qu'il avait relié par un chemin de communication ouvert dans l'épaisseur du bois, Cette liyne étant devenue trop dangereuse pour être Jaissée à la garde des mêmes-troupes, l’armée avait été divisée par détachements de quatorze cents hommes qui se relevaient toutes les vingt-quatre heures,

Les bataillons de la Sarre, Béarn et Guyenne avaient été rapprochés de la gauche, afin de border plus vite les retranchements dans le cas où les Angiaïis tenteraient le passage de la rivière, Le bataillon de Languedoc et les milices de Québec et des Trois-Rivières, aux ordres de Bougainville, étaient restés à la garde de laile

droite, De temps en temps un drapeau blanc, agité au-dessus de l’épaulement, faisait taire la mousqueterie et les canons, et pendant quelques heures d’armistice, les parlementaires échangeaient des poignées de mains, des politesses ou des prisonniers.

Ur des parlementaires français dit au général Wolfe : — “ Nous ne doutons pas que vous ne détruisiez la ville ; mais nous avons résolu que votre armée ne mette jamais le pied dans ses rurs”. A quoi le général répliqua : — “Je serai maître de Québec si je reste ici jusqu'à la fin de novembre ”.

Un autre officier français disait à Knox que Lévis avait sollicité Montcalm de déloger Wolfe du saut Montmorency. Montcalm lui aurait répondu : — ‘ Si nous les chassons de là, ils nous donneront plus de trouble ailleurs ; tant qu'ils seront là, ils ne peuvent pas nous faire de mal ; laissons-les s’y amuser 1”,

L’inaction dans laquelle l’armée francaise avait été tenue depuis l'ouverture de la campagne, le manque de vivres, la nécessité de couper les foins qui, en plusieurs endroits, étaient déjà trop mûrs, et plus que tout cela l'habitude des miliciens de faire ce qu'ils appelaient un coup, puis de rentrer dans leurs foyers, commencaient à occasionner des désertions que les commandants essayaient d'arrêter par de sévères exemples. Il ne se passait guère de jours non plus, sans qu'on vit arriver quelques déserteurs anglais, de qui on tirait parfois d'utiles révélations. Un de ces déserteurs avait fait

1— Knox's Journal, vol. I, pp. 333-335.

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partie d’une garde placée en face de Québec. Il avait prétexté d'aller voir une pêche tendue au bas de la côte, et s’y était jeté à la nage. Quelques canonniers francais l'aperçurent à mi-chenal, se lancèrent dans un canot et le hissèrent à bord. Après l'avoir interrogé, Montcalm écrivit à Lévis: “Je suis d'avis de garder strict un homme qui nage si bien et que je soupconne déserteurespion pour s’en retourner ?.

A mesure que les jours s’écoulaient, les hésitations de Wolfe devenaient plus apparentes. Les Français s’étonnaient de voir qu'un général aussi actif passât son temps à tâtonner, L'armée régulière ne s’en impatientait pas moins que les milices. Plus que tout autre, Montcalm avait peine à contenir son ardeur, et il avait besoin de toute sa raison et de l'avis des autres commandants pour continuer à se tenir sur la défensive, ‘“ En cénéral, disait-il, tout le monde désire la fin de tout ceci... L’ennemi hérisse de canons et de mortiers tous les points du saut qui en sont susceptibles... Ces travaux de la part d’un ennemi qu’on disait extrêmement expéditif, nous font soupconner qu'ils veulent nous cpuiser à tous égards. Je le soupsonne actuellement de n'avoir d'autre but que de nous lasser et nous faire quitter notre position, On doit envoyer ce soir un gros détachement de sauvages. Je crois qu'on ne peut trop en envoyer à la guerre: sauvages, Canadiens, soldats, Français, seul moyen de les tenir en haleine, et d’empécher les désordres qui naissent de l'oisiveté, On en tirerait encore un bon parti en harcelant l'ennemi, et en augmentant la crainte qu'il a des sauvages, Car, ajoutait-il à Lévis, ils ont diablement peur des sau-

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112 MOMTCALM ET LÉVIS

vases 1... M. de Lusignan me relève ce soir au camp, et je vais passer mes huit jours en ville ”.

Chemin faisant, il remarquait le soin que prenait le général Wolfe d'organiser ses marins en armée régulière. “ Quinze cents matelots, dit-il, descendent tous les jours à la Pointe-Lévis, et y sont exercés au maniement des armes et à tirer ; le soir ils retournent à bord ?,

Les chaleurs étouffantes du mois de juillet amenaient de brusques changements de température: des orages chargés de tonnerre et d’éclairs montaient à l’horizon, jetaient un voile noir sur le disque du soleil, et enveloppaient bientôt dans la même obsceurité le cap de Québec, l’île d'Orléans et les deux rives du fleuve, Alors un singulier concert cammencait entre le ciel et la terre: les coups de canons tirés entre la Pointe-Lévis et la ville, et à deux lieues plus loin, d’une rive à l’autre du Montmorency, répondaient aux éclats de la foudre roulant au-dessus du bassin avec des éblouissements d’éclairs et des sillons de feu, coupant le ciel en deux, quand le tonnerre tombait quelque part, Les déluges d’eau qui éclataient ensuite faisaient taire les canons et rentrer les soldats sous leurs tentes menacées d’inondation, Le tonnerre s’éteignait peu à peu dans le lointain, et durant quelques heures, le calme et la paix de la nature remplacaient le tumulte de la guerre, Après ces orages, quand le soleil percait les nuées et que l'atmosphère redevenait sereine, les montagnes semblaient s'être rapprochées, tant les objets y apparaissaient nets et distincts sous le ciel éclatant de l'été, Le bassin

1— Montcalm à Lévis, 24 juillet.

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de Québec était devenu comme un amphithéâtre aux proportions gigantesques avec ses coteaux pour gradins, où stationnaient des multitudes attentives aux divers combats qui se livraient, tantôt sur l’eau entre les canonnières et les vaisseaux anglais, tantôt sur terre, d’un côté où de l'autre du littoral.

Les nuits ne faisaient que changer le genre du spectacle : la flotte qui s'était encore rapprochée avec ses transports, illuminait la rade d’une multitude de falots ; les bombes tracaient dans l’obscurité des courbes de feu ; et les incendies qui continuaient à consumer Québec donnaient au cap Diamant l'apparence d’un volcan en éruption,

La ville presque déserte était devenue le repaire des voleurs qui y commettaient toute espèce de désordres. À peine une bombe avait-elle brisé une porte ou les fenêtres d’une maison pendant la nuit, qu’elle était pillée ou dévastée. Pour arrêter ce désordre, on publia une ordonnance de peine de mort contre les voleurs, et pour effrayer plus par la menace que par la réalité du châtiment, on dressa deux potences près des remparts 1, Des patrouilles furent organisées pour faire la garde dans les différents quartiers.

Les nouvelles qui arrivaient fréquemment de Carillon inspiraient peu d'inquiétude, car le général Amherst opérait avec la même lenteur qui avait désespéré Wolfe à Louisbourg, Mais celles venues de Niagara au milieu de juillet furent des plus alarmantes. M. Pouchot s’y

1— Siège de Québec en 1759. Bibliothèque &e Hartwell,

114 MONTCALM ET LÉvis

était cru trop peu menacé, et avait eu l’imprudence de diviser ses forces en envoyant un fort détachement à la Belle-Rivière, “ Aïnsi que jc avais prévu, mon cher chevalier, malgré les raisonnements canadiens de Pouchot, les ennemis ont débarqué, le 6, trois mille hommes, sans qu'il s'en soit douté, Il a envoyé des courriers pour rappeler son armée du fort Duquesne, — Va-t'en voir,

Jean, s'ils viennent. Il était plus simple de ne pas les.

y faire aller, Je vois le Canada attaqué par six enuroits : le saut Montmorency, la Pointe-Lévis, Carillon, la tête des rapides, Niagara et le fort Machault. Le bel eæ-voto si nous en sauvons une partie cette campagne 1”!

Il ne se passait guère de jour où de part et d'autre on ne fit quelques prisonniers. Une escouade , anglaise venant de battre l’estrade, en ramena deux : un enfant et un vieillard, lequel avait été surpris pendant qu’il faisait la pêche. Le vieux, très habile chasseur, avait eu le temps de décharger son fusil et de tuer un soldat. “ Nous eûmes près d’une heure de conversation avec lui, C'était un fin coquin de soixante-dix ans, à ce qu'il affirmait lui-même, et un prodige de vigueur pour son âge avancé, Il parut d'abord taciturne et renfrogné ;, mais quand nous lui eûmes versé quelques rasades de vin de Porto, sa langue se délia, et il se mit à nous débiter des propos exagérés: que l’armée française était dé trente mille hommes; que la moitié se composait de troupes régulières, ete. Quand il vit nos rires moqueurs, il se rattrappa, et dit qu'il souhaitait que tout cela finît d’une facon ou d’une autre; que tous les Canadiens

1 — Montcalm à Lévis, 16 juillet.

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étaient mécontents et qu’ils se rendraient ou resteraient neutres, n'étaient les conseils de leurs prêtres et la crainte des sauvages qu'on menacçait au premier mot de déchaîner contre eux 1 ?,

Les Peaux-Rouges étaient dès lors le fléau des paroisses environnantes. Une de leurs bandes campée en arrière de Beauport ne se contentait pas de tuer les bestiaux, mais enlevait les femmes et les enfants, “ Comme ïl est de la dernière importance, écrivait Vaudreuil à Lévis, d'arrêter au plus vite ce désordre, je vous prie, Monsieur, de faire partir, sitôt ma lettre reçue, un détachement d'une vingtaine d'hommes pour en imposer à ces sauvages. Vous les ferez rendre au camp 27,

Un coureur de bois, probablement métis, fait prisonnier à l’Ange-Gardien, fut pris tout d’abord pour un sauvage, Accoutré absolument comme eux, il était nu, n'ayant qu'un brayet autour des reins, tatoué de rouge et de bleu, avec un panache de plumes sur la tête, le casse-tête à la main, et le couteau à scalper suspendu au cou.

Quelques familles affamées descendaient de temps en temps aux camps anglais pour s’y faire nourrir ; d’autres, surprises dans les bois, et amenées prisonnières, étaient remises en liberté avec des présents et des copies de la proclamation de Wolfe, Mais ces invitations ne produisaient pas plus d’effer que la première; car si la population gémissait du joug présent, elle redoutait encore plus celui des Anglais.

1 Knox's Journal, vol. I, p. 341, 2— Vaudreuil à Lévis, 5 juillet,

Dans le camp francais, les sauvages eurent un jour la fantaisie de faire entonner le chant de mort à un captif, Montcalm en fut averti. “ J'apprends que nos sauvages voulaient brûler le prisonnier anglais; je vous envoie des branches, en cas que cela soit nécessaire. Il me semble que ce serait l’occasion de donner un coup d’eau-de-vie, vous pourriez en écrire à M. le général! ?.

Dans la nuit du 18 juillet, les sentinelles en faction sur les remparts de Québec crurent reconnaitre, à de vagues blancheurs glissant sur Peau, l'approche de quelques vaisseaux anglais : c’étaient, en effet, le Sutherland, vaisseau de cinquante canons, une frégate et cinq autres voiliers qui cherchaient à remonter le fleuve, A peine pouvait-on les distinguer, car la nuit était très obscure, Une fraîche brise de nord-est avait couvert le ciel de nuages. Toutes les batteries de la basse-ville et des remparts firent feu, mais avant qu’elles eussent causé aucun dommage, les vaisseaux, favorisés par la marée montante et le vent, eurent dépassé la ville,

Le lendemain matin, les An:'ais, stationnés à la Pointe-Lévis, purent remarquer de .x cadavres suspendus à un double gibet, vis-à-vis la terrasse du château : c'étaient ceux de deux marins faisant partie de la “ patrouille flottante ” condamnés pour mutinerie et pour défaut de vigilance, Le châtiment avait été sommaire, mais le mal était fait, Jusque-là on avait espéré pouvoir arrêter tout vaisseau qui tenterait le passage.

Maintenant, le siège entrait dans une nouvelle phase : pour la première fois, Montcalm se voyait contraint de

1— Montcalm à Lévis.

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MONTCALM ET LÉvIs 117

diviser ses forces. La communication avec ses dépôts de vivres et de munitions de guerre était menacée, et son armée pouvait être prise à revers: “ Nous serions serrés de trop près, disait-il, et hors d'état de tenir, si jamais l'ennemi s’établissait sur les hauteurs qui dominent du côté de la terre ”,

Cette dernière manœuvre de Wolfe était un nouveau tâtonnement qui faisait dire à Montcalm : ‘“ Tout ceci devient tous les jours plus obscur 1”, L'armée anglaise, déjà dispersée sur trois points difficiles à secourir: le saut Montmorency, l’île d'Orléans et la Pointe-Lévis, se trouva oceuper une quatrième position, Il fallait pour se justifier que Wolfe comptât sur la détermination bien arrêtée des Français de rester sur la défensive. L’extrémité où était la colonie leur imposait cette tactique.

Les vaisseaux anglais ancrés à l’anse des Mères mirent le feu à un brûlot, et tentèrent de détruire les cajeux qu'on achevait d'y construire; mais ils furent repoussés. M. Dumas s'y était porté avec six cents hommes, de la cavalerie, du canon et des sanvages. Un autre corps de troupes le rejoignit le lendemain, sur l'avis qu'un grand nombre de berges avaient été transportées par le chemin de Lévis et lancées à la Chaudière, Le colonel Carleton s'y était embarqué avec six cents hommes ?, et avait remonté le fleuve jusqu'à sept lieues au delà de Québec, IT avait pour guide un ancien otage nommé Robert Stobo, qui, cinq

1] Journal de Montcalm.

2— Douze cents grenadiers et Ecossais, d'après le Journal de J.-C, Panet,.

ans auparavant, avait été livré par Washington à de Villiers, lors de la prise du fort Nécessité, Conduit d’abord au fort Duquesne, puis à Québec où il avait séjourné longtemps, il avait abusé de la trop grande liberté qu’on lui avait laissée, pour étudier la ville et ses environs, Il s'était échappé au mois de mai précédent, par un coup d’audace combiné avec un autre prisonnier, nommé Stevens, officier dans les rangers, et était descendu à Halifax d’où il était revenu pendant le siège, I] s'était rendu important par les renseignements précis qu'il était en état de fournir. Carleton aborda sur la rive gauche du fleuve, non loin du village de la Pointe-aux-Trembles, où d’après les rapports de certains prisonniers, on croyait trouver quelques-uns des principaux magasins de l’armée et des papiers importants. A l'aube du jour, il entoura le village, après avoir repoussé une quarantaine de sauvages qui lui tuèrent ou blessèrent quelques hommes. Il y passa le reste de la journée sans être molesté, mais ne trouva à peu près rien de ce qu’il cherchait, et se rembarqua, emmenant avec lui une centaine de personnes, vieillards, enfants et femmes, parmi lesquelles plusieurs dames de Québec qui s’y étaient réfugiées, entre autres les dames Duchesnay, Couillard, de l’Epinay, la famille de Charnay, ete. Une partie des troupes de Dumas, envoyées à la nouvelle de cette descente, n’arrivèrent que pour fusiller avec l’arrière-garde dont ils blessèrent queïques soldats. Les indiens, plus redoutables que les ennemis, retournèrent au village et pillèrent les maisons abandonnées, Wolfe, qui s'était rendu à bord des vaisseaux mouillés à l’anse des Mères, accueillit les prisonnières avec une

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parfaite courtoisie, invita même les dames à souper, et les plaisanta beaucoup sur la circonspection des généraux français à qui, dit-il, il avait donné des occasions bien favorables de lattaquer : il était surpris qu’ils n’en eussent point profité 1, Le lendemain, il fit hisser un pavillon parlementaire et offrit quelques heures d’armistice à la condition qu’on laissât passer devant Québec les berges chargées de ses blessés qu’il voulait faire conduire aux ambulances de l’île d'Orléans. Les officiers anglais, dit un chroniqueur du temps, poussèrent la galanterie jusqu’à inscrire leurs noms sur les carnets de leurs belles prisonnières, qui mirent pied à terre à l’anse des Mères, aussi surprises que satisfaites de la promenade forcée dont elles revenaient, Elles étaient loin de soupconner en ce moment que peu d'années après, elles feraient leur cour dans le château Saint- Louis au chef de cette expédition, devenu Lord Dorchester et gouverneur du Canada,

: Montcalm passait des nuits entières sur les remparts de Québec pour veiller de plus près à ce qu'aucun vaisseau ne franchit le passage. Il choisit, parmi les meilleurs officiers, des gardes sur lesquels il pouvait compter comme sur lui-même, Plusieurs frégates mirent à la voile par un bon vent de nord-est, et s’'avancèrent jusqu'à la portée du canon; mais elles furent accueillies par une telle grêle de boulets, qu’elles virèrent de bord, Le marquis était sans inquiétude pour son aile gauche, car son alter ego, Lévis, était là toujours sur pied, et prenant si peu de sommeil que

1 — Journal tenu à l'armée.

son ami s'en iuquictait, Il faisait dire à M. de Senezergues ‘“ d’être très attentif et de n’avertir le chevalier que pour des choses importantes ”.

Vaudreuil, malgré ses soixante ans, ne se montrait guère moins actif que Lévis: “ Nous avons été sur pied jusqu’au jour, lui écrivait-il, ainsi que le bataillon de Languedoc et le détachement que nous avons formé pour se porter au secours de la partie qui aurait été attaquée. Nous comptions fort que ce serait vers Sillery ; il y avait effectivement toute apparence que l'ennemi y tenterait son débarquement ; mais M, Dumas m'écrit qu'il a passé une nuit très tranquille.

“ Je n’ai pas reposé de la nuit, et vraisemblablement je n’en aurai pas le temps de la journée ”,

Montcalm écrivait de son côté à Lévis : “ Je m’imagine, M. le chevalier, que vous avez bien reposé la nuit dernière, et je vous en souhaiterais autant pour celle-ci... J'ai vu aujourd’hui le camp de la Pointe- Lévis qui est dans le bois sur les hauteurs. A juger par les tentes qu’on découvre avec peine, et les fumées, il est considérable... On voit beaucoup de mirage, et nos astrologues annoncent du nord-est... Après vous avoir quitté, je vis dans le lointain de l’île d'Orléans, la forêt de gros vaisseaux ”?.

Wolfe commencait à préparer une attaque vers la rivière Montmorency et y multipliait ses mouvements, Il tenta plusieurs fois de jeter un pont sur la rivière en se couvrant par une forte artillerie, Après une escarmouche, le marquis écrivait à son ami: ‘“ Les Anglais ont montré peu de vigueur, car tout avait foutu le camp, hors vingt Canadiens qui ont bien

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fait”. Quelques heures après, il ajoutait : “ Je suis bien convaincu qu’ils n’attaqueront pas la gauche, Je commence à croire qu'ils n’attaqueront nulle part, chercheront à intercepter nos vivres et à désoler le pays en courses 1”. Le soir même Montcalm apprit qu'un détachement remontait vers les gués. “ Ayez des postes de ce côté-là pour donner un coup de peigne à ce petit corps, qui nous embarrasserait bougrement sil avait l'audace de se fourrer sur nos derrières, malgré les risques qu’il courrait ”,

Ce petit corps entrevu à l’entrée de la nuit était une colonne de deux mille hommes conduite par le général Wolfe en personne, qui venait examiner le: gué gardé seulement par onze cents Canadiens, et tenter d’en forcer le passage. Huit ou neuf cents sauvages accourus à son approche avec l’intrépide Langlade, se jetèrent sans être aperçus sur la rive gauche du Montmorency, et s’y tinrent tapis ventre à terre, à une portée de pistolet de la colonne anglaise, qui s'était arrêtée et qui se préparait à passer le reste de la nuit au bivouac, Le silence de la forêt qui n’était troublé que par le glouglou des rapides voisins et par le passage des brises nocturnes dans la cime des arbres, fit croire aux Anglais qu'il n’y avait pas d’ennemis de ce côté de la rivière,

|‘ C'est une partie d'échecs ; nous voudrions faire mat et il semble que Wolfe voudrait faire pat. Il a plus de facilité à faire mouvoir ses pions que nous, ses pions semblent lui valoir mieux ; on dirait qu’ils ont été à dame, et il les soutient assez bien par les tours. Nous ne faisons pas autant d'usage de nos fous que nous voudrions; nos cavaliers n’agissent pas beaucoup, notre roi a une marche grave et lente ; belle partie à gagner”. Montcalm à Bourlamaque, 20 juillet.

Le chevalier Johnstone qui rapporte cet incident, s'étonne qu'un si grand nombre de sauvages aient pu se tenir cachés durant plusieurs heures si près d’un corps ennemi, sans que le moindre bruit ait trahi leur présence 1, C’était une des merveilles de la stratégie indienne, M. de Langlade voyant son embuscade si bien préparée, fit signe aux chefs qui l’entouraient de l'attendre, puis se glissa furtivement en arrière, traversa la rivière, courut au camp du chevalier de Lévis et lui demanda de l’appuyer par un gros détachement, I l’assura que s’il était soutenu, il envelopperait avec son détachement la troupe anglaise, et qu'un bien petit nombre retourneraient à leur camp, L'occasion était belle et tentante ; mais M. de Lévis ne pouvait ordonner une expédition qui exposait à entraîner une action générale, sans y être autorisé par le commandant en chef, et le quartier général était trop loin pour qu'il pût en avoir une réponse à temps, Tout ce que le chevalier put faire, fut d’expédier un fort détachement en écrivant à M. de Repentigny qu’il lui en confiait le commandement, laissant le reste à son habileté et à son expérience. epentigny, aussi brave et non moins prudent que Lévis, se trouva dans le même embarras que lui, Les sauvages attendirent le retour de M. de Langlade, Ils avaient été cinq heures étendus à terre immobiles, le casse-tête à la main, ne remuant que leurs yeux de

lynx dans l’ombre, Aux premières lueurs de l’aube,

1 The Indians losing all patience after having remained so long hid at a pistol shot from you, like setter dogs upon wild fowl, at last gave you a volley. À Dialogue in Hades.

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ne voyant venir aucun secours, ils ne purent retenir plus longtemps leur ardeur, Un eri poussé par huit cents poitrines sauvages fit trembler les bois et tressaillir les soldats anglais qui sautèrent sur leurs armes ; mais les barbares qu'ils craignaient tant étaient sur leurs talons, brandissant leurs tomahawks. Ils reculèrent en désordre, Wolfe et ses officiers empêchèrent une panique ; mais la colonne dut retraiter précipitamment, M. de Repentigny n’osa jeter tout son monde de l'autre côté du gué; mais il détacha une forte escouade qui alla prêter main forte aux indiens, Wolfe refoulé jusque dans son camp, dont tous les régiments avaient pris les armes, fit avancer du canon et marcher le gros de son armée contre les sauvages qui revinrent tromphants au Passage-d'Hiver, après avoir tué ou blessé environ cent cinquante Anglais sans presque aucune perte de leur part 1, Au bruit de la fusillade, le camp français fut sur pied, et M. de Lévis porta le bataillon de Royal-Roussillon sur le chemin du gué pour appuyer au besoin M. de Repentigny, On se crut pendant quelque temps à la veille d’une action véntrale,

Le moment parut propice pour lancer les cajeux, dont la direction avait été confiée, cette fois, à un homme d'expérience et de sang-froid, M, de Courval, officier des milices canadiennes. Ils étaient formés d'environ soixante-dix embarcations : bateaux, chaloupes et berges, remplis de matières inflammables, de bombes, pots-à-feu,

| — Knox admet une perte de cinquante hommes, et ajoute : “We took eleven scalps”. Vol. |, p. 348.

grenades, vieux canons chargés à mitraille, le tout attaché ensemble par des chaînes. Cet appareil étendu en travers du fleuve n'avait pas moins d’une centaine de brasses de longueur, Il fut conduit avec toute l’intelligence possible, et amené jusqu'à une demi-portée de fusil de la frégate qui faisait l’avant-garde, Le feu se communiqua d’un cajeu à l’autre avec rapidité ; mais comme leur marche était très lente, et que la nuit n'était pas extrêmement obscure, les vaisseaux eurent le temps. onu de couper leurs chaînes ou de lever leurs ancres. Au premier signal des vigies, les matelots de la flotte se précipitèrent dans leurs berges, s’accrochèrent aux cajeux avec des grappins et les remorquèrent au rivage, où ils achevèrent de se consurher. Les Anglais en furent quittes pour une alarme ; mais elle fut si grande, que Wolfe fit savoir que si un renouvelait une autre fois une pareille tentative, les prisonniers francais en seraient les premières victimes; qu'il allait les placer sur deux de ses transports où ils seraient abandonnés quand leurs propres compatriotes y auraient mis le feu.

Il y avait un mois que le général anglais était débarqué devant Québec, et il n'était guère plus avancé que le premier jour, La ville ne présentait plus, il est vrai, qu'un monceau de cendres, mais elle n’en était pas moins lors de sa portée, Ii espérait moins que jamais opérer sa jonction avec le tardif Amherst, tenu en échec par le prudent et méthodique Bourlamaque. Son espoir de lasser la patience des Canadiens, ou d'obtenir leur défection, avait été décu, Il ne vit plus d’autres moyens de les réduire que d'exercer contre eux les dernières

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juillet, les habitants de Saint-Henri de Lauzon avaient lu en pâlissant la proclamation suivante, aflichée au portail de leur église : .

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nent à se soumettre aux termes qu’il leur a proposés

dans son placard, et par leur soumission toucher sa clémence et le porter à la douceur ?,

Les malheureux Canadiens des environs de Québec se trouvaient placés dans la plus affreuse alternative : s'ils continuaient à rester fidèles à la France, leurs maisons allaient être incendiées, leurs champs dévastés, le peu qui leur restait détruit et eux-mêmes traqués

1- Jusqu'au 10 août, d'après le texte cité dans le Journal de Malartic.

comme des fauves ; s'ils faisaient la paix avec les Anglais, les sauvages seraient immédiatement déchaînés contre eux, Les habitants de la côte de Beaupré étaient déjà sous le coup de ce châtiment. Montcalm écrivait le même jour à Lévis: “Je crains que les gens de l’Ange-Gardien et de la côte de Beaupré ne fassent leur paix particulière. .… Il faudrait quelque gros détachement de sauvages et de Canadiens pour les corriger..… Et, pour soutenir les Canadiens et les sauvages, nous enverrons, s’il le faut, des grenadiers et soldats volontaires avec des officiers, une centaine ”,

Les habitants de Saint-Henri avaient eu à peine le temps de lire la proclamation de Wolfe et d'en porter la nouveile à leurs familles, que leur principal groupe caché dans les bois avec leur curé fut cecné et fait prisonnier. “ Cette après-midi, raconte Knex, le major Dalling, avec son infanterie légère, a amené au camp deux cent cinquante prisonniers, hommes et femmes, Il y avait parmi eux un prêtre, de l'apparence la plus respectuble 1, et environ quarante hommes en état de porter les armes. Un égal nombre de bestiaux, environ soixante-dix moutons et quelques chevaux. Le brigadier Monckton recut dans sa tente le révérend père et quelques autres notables, et il ordonna avec beaucoup d'humanité de donner des rafraîchissements à tous les autres captifs. Cet exemple fut suivi par les soldats, qui

1 C'était l'abbé Charles d'Youville Dufrost, curé de la Pointe-Lévis, qui desservait en même temps la paroisse de Saint-Henri. Ilétait le fils de Mme d’Youville, née Dufrost de Lajemmerais, fondatrice de l'hôpital de la Charité à Montréal,

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se groupèrent autour de ces infortunés et partagèrent sénéreusement avec eux leurs provisions, leur rhum et leur tabac. Le soir, ils furent embarqués sur les transports mouillés au large ”. Deux jours après “ nous fûmes témoins de nouvelles scènes de détresse et des lamentables conséquences de la guerre, à l’arrivée du colonel Fraser et de son détachement, qui amenaient au camp un grand nombre de malheureuses familles prises avec leurs effets et près de trois cents têtes de bétail : moutons, porcs et chevaux. Quoique de pareils actes d'hostilité puissent être justifiés par la loi des nations et les règles de la guerre, toutefois, comme l'humanité est loin d’être incompatible avec le caractère du soldat, il n’est pas d'homme tant soit peu doué de ce sentiment, qui ne soit saisi de sympathie et sincèrement affecté à la vue des misères de ses semblables, bien qu'ils soient ses ennemis 1”.

Wolfe était aussi sensible qu'aucun de ses officiers aux maux dont il était le témoin et le principal auteur ; mais il peusait y trouver le moyen de désarmer la population, d’affaiblir les forces de son ennemi, et peutêtre même de le décider à sortir de ses retranchements,. C'était là le but de ses efforts ; car s’il pouvait l’amener à un engagement général, il se croyait sûr de le battre, ayant trois fois plus de troupes régulières et mettant à peine en ligne de compte les milices canadiennes qu'il méprisait, Depuis qu'il avait réussi à franchir le passage de Québec, il avait examiné avec soin toute la falaise jusqu’au cap Rouge. Elle lui parut presque

1— Knozx's Journal, vol. I, pp. 346-349.

partout inaccessible, coupée à pic et baignéte par les eaux du fleuve, Alors comme aujourd’hui, un rideau d’épinettes, de pins, de hêtres, de chênes et de sapins en couronnait le sommet. Les rares endroits où la côte s’affaisse ou se creuse pour livrer passage à quelque torrent, avaient été rompus et occupés par des corps de troupes. Il tint sa lunette braquée sur une coulée qui s’ouvre à un quart de lieue en decà de la pointe de Sillery, au fond de l’anse à laquelle il a légué son nom; mais ce point, comme les autres, parut trop bien gardé pour qu'il fût possible d’y faire une descente, On peut difficilement s'expliquer pourquoi il n’eut pas l’idée de s'établir fortement sur quelques points accessibles de la rive nord, sous la protection de ses vaisseaux: c'était, on l’a vu, ce que Montcalm redoutait le plus. Il lui aurait coupé tcate communication avec ses dépôts d’approvisionnements, l'aurait forcé de venir à lui et de lui offrir le combat, Une bataille gagnée lui aurait livré Québec en peu de jours, sans coup férir, car la famine l'aurait réduit à capituler, La perte de Québec entraînait celle de la colonie, Quoi qu’il en soit, il revint au saut convaincu plus que jamais de la difficulté de son entreprise. C’était encore le rivage de Beauport qui lui semblait le plus vulnérable, près un long et dernier examen, il crut qu’il lui serait peut-être possible d’attirer Montcalm hors de ses retranchements, en attaquant les redoutes qu’il avait fait construire sur le bord même de la grève, A partir du saut Montmorency, la falaise s’ineline graduellement et se divise en plusieurs coteaux d’un accès plus facile, Elle forme un ravin vers la rivière

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| es de Beauport et continue à s’abaisser jusqu’à Maizerets, | all où elle devient un plan doucement incliné qui va mourir ii ns à la ligne de la marée, Tout le long de la grève règne | k un vaste estuaire qui à environ un tiers de lieue de | el- largeur. | les Sur cette grève, à moins d’un quart de mille du saut, | Ine se trouvaient la redoute de Johnstone, remarquée par | k Wolfe, et une autre plus importante située un peu plus zué à l’est, en face du gué de la rivière. Les retranchements TOP qui longeaient la crête de la falaise étaient munis de ate. redans dont les feux se croisaient. En arrière couraient pas plusieurs lignes de défense ou traverses, érigées pour see" mettre les troupes à l'abri des batteries anglaises de la | ais- rive gauche du saut qui, dominant la droite, enfilaient | tal la tranchée, Toute l'artillerie de cette aile consistait en | He vingt pièces qui battaient d’un côté la rivière, de l’autre | enir le fleuve. | née Le plan de Wolfe était de diviser les forces des | Oup Français en menaçant leur camp sur trois points à la | La fois. Une fausse attaque serait dirigée sur la droite, Quoi et une autre sur l'extrême gauche ; la première vis- | que à-vis la Canardière, la seconde vers le Gué-d’'Hiver, ture tandis que l'attaque réelle se ferait en face du camp Iné- de Lévis. La masse de l’armée régulière marcherait sur 1 wil deux divisions : celle de droite, sous Townshend, desde cendrait la falaise de l’Ange-Gardien, et déboucherait : qu’il par le gué du saut; celle de gauche, sous Monckton, | montée sur les berges, prendrait terre en decà de la È line chute. Elles y opèreraient leur jonction, attaqueraient lun les deux redoutes et monteraient à l'assaut des retran- “ie ière

150 MONTCALM ET LÉVIS chements. Toutes les embarcations de la flotte seraient réunies pour transporter les soldats et les marins. Chaque marin était armé d’un mousquet, d’une cartouchière, d’un pistolet et d’un coutelas ! ou épée courte.

Le général anglais avait commencé à préparer son attaque dès le 28 juillet, et ilavait cherché à détourner l'attention du saut Montmorency en faisant bombarder et canonner nuit et jour la ville avec plus de violence

que jamais. Chaque jour, il poussait vers les gués de

forts détachements qui en venaient aux mains avec les Canadiens de M. de Repentigny et avec les sauvages. Un de ces détachements parut si considérable, qu’il causa une alarme dans le camp, dont les bataillons prirent les armes. Wolfe se rendit plusieurs fois de si personne aux différents gués : partout il trouvait les Français en alerte. Il connaissait maintenant et appréciait le redoutable antagoniste qui gardait leur gauche. Sa personne même ne lui était pas inconnue, Le 19 juillet, pendant que l’un et l’autre faisaient à la même heure la visite des postes, le chevalier de Lévis se trouva face à face avec lui, et les deux commandants purent se toiser de près, n'étant séparés l’un de l’autre que par les étroits rapides du Montmorency 2,

Le matin fixé pour l'attaque, le régiment d’Anstruther, l'infanterie légère et les rangers avaient ordre d'avancer vers les gués en laissant à peine voir leur marche à travers les arbres, et en allongeant autant que possible leur ligne pour paraître plus nombreux,

1 Knox’s Journal, vol. I, p. 355.

2 Journal de Malartic, p. 253.

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Parvenus aux gués, ils devaient se dérober à la vue de l'ennemi en s’enfoncant davantage dans la forêt et revenir à marche forcée pour se mettre à l’arrière-garde de Townshend.

Quand l'aurore du 31 juillet éclaira les hauteurs des Alléchanys, une forte brise du sud-ouest soufflait sur le Saint-Laurent et favorisait le mouvement des vaisseaux anglais, dont quelques-uns commencaient à déployer leurs voiles. C'était une pareille journée que souhaitait Wolfe pour l'exécution de son projet. Dans le camp de M. de Lévis, les soldats sortaient déjà de leurs tentes. Plusieurs officiers stationnaient devant la maison qu'il avait choisie pour son quartier général, Le chevalier était sur pied, donnant des ordres pour expédier un renfort à M. de Repentigny, qui venait de lui faire dire qu’un corps de troupes très considérable apparaissait dans la direction du Passage-d’'Hiver. Le bataillon de Béarn et une des brigades canadiennes montaient en ce moment la garde aux retranchements de la gauche. Les batteries anglaises du saut s'étaient tues depuis la veille, et trois cents travailleurs en profitaient pour continuer les ouvrages de défense, Pendant que M. de Malartic faisait la visite de ces ouvrages, il apereut une douzaine d'officiers anglais qui examinaient attentivement les positions. Vers onze heures, deux transports armés chacun de vingt canons ? mirent à la voile, et louvoyant à la faveur de l’étale de la marée, vinrent se placer en face de la redoute de Johnstone, où ils se firent échouer à une portée de fusil.

1 Journal de Montcalm.

Peu après, un vaisseau de ligne de soixante-quatre anons, monté par l'amiral Saunders, vint s’embosser un peu plus bas vis-à-vis la redoute de l’est, C’était le fameux Centurion, aussi connu dans la marine anglaise que devait l’être plus tard le Victory, qui portait Nelson À Trafalgar. Aussitôt ces trois vaisseaux, dont les feux se croisaient, ouvrirent une vive canonnade sur les redoutes, les batteries et les retranchements, pendant que les quarante gros canons braqués sur la rive gauche du saut les prenaient en flanc, Les Francais n'avaient, comme on l’a vu, à opposer à ces cent quarante-quatre bouches à feu que vingt canons d’un moindre calibre, Toute la gauche, qui s'était mise en mouvement à l'approche des vaisseaux, descendit la déclivité et vint border la tranchée.

Une flottille de berges portant deux régiments, les srenadiers de cinq autres et un détachement du Royal- Américain avec le brigadier Monckton, se détacha de la Pointe-Lévis et descendit vers l’île d'Orléans, où une autre flottille qui émergeait du milieu de la flotte avec les marins, vint la rejoindre. Elles y furent renforcées par une troisième venue du camp de l'ile. Ces trois ou quatre cents embarcations se rangèrent sur trois lignes à mi-chenal, et y restèrent immobiles jusqu’à de nouveaux ordres, laissant les Francais dans l'incertitude du point qui allait être attaqué. Wolfe, durant cet intervalle, attendait l'effet de ses batteries. Il espérait que la pluie de boulets et de bombes qu’il faisait jeter sur les retranchements de la gauche, ébranlerait les troupes régulières et ferait lâcher pied aux Canadiens ; mais ceux-ci tinrent aussi ferme que leurs compagnons

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d'armes, Montcalm était en observation avec Vaudreuil au quartier général, prêt à se porter avec les bataillons qu’il avait sous la main, à l'endroit où les ennemis se décideraient à aborder, Lévis, descendu aux retranchements, parcourait toute la gauche, prenant ses dispositions et encourageant les soldats par sa présence, “ Quelque chose, dit Malartic, qu’on pût lui dire pour sa conservation qui nous était très précieuse, exposé à une grêle de bombes et de boulets, il y donnait ses ordres avec une tranquillité et un sang-froid admirables 1”,

Les berges s’ébranlèrent et poussèrent une pointe vers Ja rivière Saint-Charles, comme pour y faire une descente. Elles revinrent ensuite et continuèrent à exécuter divers mouvements, menaçant tantôt le centre, tantôt la gauche, tantôt la droite, Un soleil éblouissant, une chaleur étouffante et quelques nuages à l’horizon présageaient pour la fin du jour un de ces violents orages accompagnés de foudre qui rafraichissent l’atmosphère. La marée qui baissait rapidement découvrait les battures, laissait à sec les deux transports et allait bientôt rendre guéable le passage du saut, A une heure et demie, le capitaine Duprat, qui commandait les volontaires stationnés au Gué-d’Hiver, vint avertir le chevalier qu’une colonne qui paraissait forte de deux mille hommes, s’avançait pour attaquer M. de Repentigny. Lévis détacha aussitôt cinq cents Canadiens les mieux rompus à la guerre des bois, ainsi que les sauvages, pour aller porter secours à M. de Repentigny,

1— Journal de Malartic, p. 261.

avec ordre au capitaine Duprat de suivre la colonne ennemie avec ses volontaires, et de lui donner avis de ses mouvements. Il fit avancer Royal-Roussillon à la droite des Canadiens, qui occupaient les retranchements entre les deux redoutes, à côté du bataillon de Béarn aligné sur l’escarpement de la gauche. Montcalm s’'avançait en ce moment avec le bataillon de Guyenne, accueilli partout aux cris de: Vive notre général! Il rejoignit Lévis qui lui rendit compte de l’apparition d’une colonne anglaise en arrière du saut, des ordres qu’il avait donnés pour la tenir en échec, et lui demanda quelques renforts qu'il fit placer derrière lui, sur le chemin de Beauport, afin de les porter au besoin, soit au secours de M, de Repentigny, soit aux retranchements, “Nous convinmes, écrit Lévis... que nous ferions la guerre à l'œil, et que si la gauche était attaquée, il ferait avancer les troupes du centre pour la soutenir, et que j'en ferais de même si la droite était attaquée, Après cet arrangement, M. de Montcalm me quitta et me dit qu’il allait rejoindre M. le marquis de Vaudreuil et lui rendre compte de notre situation 1”,

Peu après, sur l'avis de Duprat que la colonne rétrogradait, Lévis dépêcha son aide de camp Johnstone pour faire revenir les renforts qu’il avait expédiés à M. de Repentigny. Les berges qui jusque-là avaient monté et descendu le long de l'estuaire, menacant surtout le centre et la droite, rentrèrent dans le chenal de l'île d'Orléans et vinrent se placer en arrière des deux transports échoués,

1— Lettre de Lévis au maréchal de Belle-Isle, 2 août 1759, p. 230.

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I] était alors cinq heures du soir; la marée achevait de baisser et le passage du saut était guéable, Dans le ciel, d’épais nuages chargés d’éclairs et de tonnerre avaient caché le soleil, et de grosses gouttes de pluie commencaient à tomber, L'armée, qui s'était tenue en ordre de bataille sur la falaise de l’'Ange-Gardien, venait de la descendre, et se formait en colonne sur le bord de la grève pour franchir le gué, Les batteries et les vaisseaux anglais n'avaient pas cessé la canonnade, qu’ils dirigeaient avec habileté mais sans produire beaucoup d'effets sur les travaux ni sur les troupes françaises, Les sauvages, revenus avec le détachement de Canadiens, furent disposés en tirailleurs entre la redoute de Johnstone et les retranchements. Le chevalier fit avertir Montcalm du mouvement des Anglais et descendre la réserve qu’il tenait sur le chemin de Beauport, A six heures, les berges s’approchèrent, après avoir eu quelque peine à franchir une chaîne de roches à fleur d’eau.

A mesure que les troupes débarquaient, Monckton les rangeait en bataille à l'abri des transports, les grenadiers à l'avant-garde suivis du Royal-Américain 1, Au même instant, l’armée de Townshend commença à franchir le gué et la canonnade devint plus furieuse que jamais, Lévis, prévenu que la redoute de Johnstone manquait de” boulets, ordonna à M. de la Perrière qui y commandait, de l’évacuer après avoir encloué légèrement les canons. Les troupes de Monckton s’avancèrent “ de bonne grâce ” au dire de Lévis. Les grena-

1 — D'après le Journal de Panet et la Relation du New- York Mercury, elle était forte de cinq mille hemmes.

diers, impatients de se distinguer, prirent les devants et coururent à la redoute qu’ils dépassèrent sans s'y arrêter, Là, ils rencontrèrent un terrain spongieux qui retarda leur marche, Les Canadiens, qui se composaient de ce qu’il y avait de meilleurs tireurs part coureurs de bois, ouvrirent un feu meurtrier, qui al vit les premiers rangs !, Les grenadiers oscillèrent un instant, puis s'élancèrent de nouveau en avant, et commencèrent à gravir la côte, qui était beaucoup plus raide que Wolfe ne l'avait supposé, Les plus hardis n'étaient pas arrivés à la moitié de la déclivité, qu'ils furent fauchés par les balles et tomberent sur ceux qui les suivaient, en les entraînant dans leur chute. Pendant que cette lutte désespérée se prolongeait, Townshend qui venait de traverser le gué du saut, lança son corps d’armée sur l’autre redoute où commandait le brave capitaine de

Mazerac, En ce moment, les nuages avaient enveloppé le bassin d’une demi-obscur “evèrent

au-dessus des combattants avec des éclats de tonnerre qui couvrirent le bruit de la canonnade, La montée du coteau devint de plus en plus difficile, à mesure que la pluie qui tombait par torrents détrempait la terre et la rendait vaseuse et glissante. Les assaillants décimés reculèrent en désordre, enjambant par-dessus les rangées de cadavres, et vinrent se reformer en arrière de la redoute pour se préparer à un nouvel assaut ; mais Wolfe, qui de loin avait suivi l’action, en comprit

1— 4 Les Canadiens ont fait sur eux un feu si nourri qu'en moins de demi-heure:ils les ont forcés à se retirer”. Journal de Malartic, p. 261.

MONTCAIM ET LÉVIS 137

ats et l'inutilité et fit sonner la retraite, Le feu de mous- 8 s'y queterie et du canon avait en partie cessé de part et x qui d'autre, car la poudre, exposée à la pluie, était devenue aient humide, reurs Des cris et des hourras retentirent sur toute la ligne y pre- des remparts, quand les Français virent les assaillants , puis reprendre le chemin de la grève, en emportant leurs | ent à blessés, Montcalm, descendu en ce moment à la gauche, Wolfe @ fut salué par les acclamations de : Vive notre général! 'Tivés Les sauvages se répandirent sur l'estuaire pour faire ar les des prisonniers et lever des chevelures, Un incident se n les produisit alors, qui donna lieu ensuite à quelques lutte correspondances entre les généraux des deux armées. it de Le capitaine Ochterlony, blessé à mort, épuisait le reste e sur de ses forces pour échapper aux griffes des Peaux- | ie de Rouges. Un soldat de Guyenne l’apercut au moment | | aient où un de ces barbares brandissait son couteau pour lui | èrent lever la chevelure ; le seldat saisit l’indien à bras-lenerre corps et le retint, au risqt * de se faire tuer lui-même, ée du jusqu’à ce que des officiers trançais venus à son secours, L: ue la . eussent entouré le malheureux Anglais, qui fut trans- | et la | porté à l’'Hôpital-Général. La pluie tombait en si ù | ‘imés grande abondance qu’elle empêchait de voir à distance. : 1 ran- L'orage fut de courte durée, et quand le ciel s’éclaireit, À) à | e de les Français apercurent les derniers détachements de en mais Monckton qui s’éloignaient du rivage dans la direction ñ prit de la Pointe-Lévis, et l’armée de Townshend, repliée au

delà du saut, remontant la falaise, Le fort du combat s'était livré autour de la redoute de Johnstone, où les

u'en : : à + A PA pertes des Anglais avaient été des plus sensibles. La LR LUE division de Townshend, qui avait été lente à s'engager, : :

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s'était avancée encore avec plus de lenteur, et n'avait pas osé monter à l'assaut de la redoute. L'amiral Saunders craignant que les Francais ne s’emparassent des deux

transports, ordonna aux équipages de les abandonner

après y avoir mis le feu.

Le rapport officiel des Anglais avoua une perte de quatre cent quarante-trois hommes tués où blessés, au nombre desquels étaient le colonel Burton du 48", huit apitaines, vingt et un lieutenants et trois enseignes Î. Le chevalier de Lévis lestima bien plus considérable, On sait que la crainte de l'opinion publique en Angleterre portait les généraux à diminuer le chiffre de leurs pertes et à grossir celles de leursennemis. Les Français n'eurent que soixante-dix hommes tués ou blessés 2,

Lévis écrivit sur le champ.au ministre de la guerre : ‘“ On ne peut assez faire l'éloge des troupes et des Canadiens, qui ont été inébranlables, et qui ont continuellement témoigné la plus grande volonté ”.

De retour au quartier général, Montcalm adressa ce petit billet à son ami: “ A l'entrée de la nuit, nous serons tous sous les armes à notre poste. Il y a du mouvement dans l’escadre vis-à-vis de nous, La démonstration qu'ils ont faite en plein jour me persuade que ce sera la fausse attaque, Vous avez le coup d’œil bon, Si ce qui vous occuperait ne vous paraissait pas considérable, il faudrait, mon cher chevalier, nous faire appuyer”.

1— Ænox’s Journal, vol. I, p. 358.

2 . Les Anglais portèrent à deux cents le nombre de tués et blessés français,

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Un heure après, Lévis avait rassuré son général, qui lui répondit : “Je doute d’une attaque pour ce soir, mon cher chevalier... Vous faites la guerre à l’œil, et il n’y a rien de mieux... Je veux vous laisser dormir ; vous devez en avoir besoin ; j'irai cependant vous voir sur les onze heures ”. Lévis avait passé dix heures consécutives à cheval.

Vaudreuil rivalisait d'attention pour le chevalier : “ Cet heureux événement est une suite de vos conjectures que j'ai toujours bien goûtées, Recevez-en, je vous prie, mon compliment, et soyez bien persuadé que je vous le fais d’un très grand cœur. Je serai bien flatté d’avoir le plaisir de vous voir, et que vous puissiez me donner un détail de l’action. Elle est pour nous une très bonne époque, J’en concais les plus grandes espérances pour la campagne... Je n'ai pas ignoré la vivacité et la fermeté des mouvements que vous ordonnâtes. Je sais que vous avez constamment surveillé et que vous vous êtes porté partout. Tout le monde était oceupé du danger auquel vous vous exposiez. C'était mon unique inquiétude par les sentiments que je vous ai voués, Je vous prie déviter à l'avenir, autant que vous le pourrez, des risques aussi évidents, Ménagezvous, je vous prie, nous en avons besoin 1?

On eût dit que Vaudreuil pressentait l'événement qui allait bientôt placer Lévis à la tête de l’armée. Par quel chef-d'œuvre d’habileté et de prudence le chevalier avait-il réussi à se concilier une égale estime et une égale amitié de la part des deux ennemis ? Il était

1— Vaudreuil à Lévis, ler août.

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devenu l’homme nécessaire, l’homme de conseil, le point de contact et de ralliement entre eux. Quel tact il lui avait fallu pour ne porter ombrage ni à l’un ni à l’autre! surtout pour ne pas éveiller l'extrême susceptibilité de Montealn, d'autant plus que Vaudreuil était en continuels rapports avec Lévis, qu’il consultait sans cesse, préférant ses avis, et qu’il en était venu avec lui à la plus grande intimité, ‘Toutes ses lettres en font foi. “ Vous savez, lui disait-il souvent, qu’on ne peut rien ajouter à la confiance que je vous ai vouée... de m'étais arrangé à aller diner avec vous; mais au moment que j'ai voulu partir, je n'ai eu ni cocher ni voiture. Je m'en serais dédommagé en allant vous voir cette après-midi, si je n'avais appris que vous alliez visiter vous-même le poste de Repentigny ”.. Le lendemain, Vaudreuil insistait: “J'aurai le plaisir d'aller diner avec vous, mais à condition que vous me receviez sans facon; je proïterai du premier intervalle que j'aurai pour m'’absenter ”?

Le gouverneur en était aux petits soins avec Lévis. En lui envoyant un billet : “Je recommande bien fort, disait-il au porteur, qu’on ne l’éveille point s’il dort 1”.

Montcalm se vengeait de ces délicatesses par de plus grandes attentions pour son ami.

Le capitaine Ochterlony fut entouré de soins si déliats par les religieuses de l'Hôpital-Général, qu’il en fut touché jusqu'aux larmes, Il lécrivit au général Wolfe, qui manifesta sa vive reconnaissance, et fit savoir aux hospitalières que s'il s’emparait de leur monastère,

1— Lettres des 29 juillet, 2, 4 et 5 août.

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