‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 15 sur 58 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Lévis aux rapides. A l'Ile-aux-Noix. — Bourlamaque s’y fortifie. — Sa correspondance avec Montcalm. Abattement et maladie de Wolfe, — 11 fait incendier les campagnes. — Horreurs commises par les rangers. — Protestations de Montcalm.— Descente des Anglais à Deschambault. — Inquiétudes de Montcalm. —. Bougainville en observation au-dessus de Québec. Perplexités de Wolfe, — Sa dernière lettre à sa mère. — Il évacue le camp de Montmorency., — L'amiral Holmes cherche à surprendre Bougainville. — Nouveau projet d'attaque. — Démonstration au cap Rouge. Pressantes recommandations de Vaudreuil à Bougainville, — Il n’en tient compte. — La veille du 13 septembre, — Pressentiments de Montcalm et de Wolfe.— Vergor surpris à l’anse du Foulon.— L'armée anglaise sur les plaines d'Abraham. — Montcalm à la Canardière.— Nuit d’agitation. — Il refuse de croire au débarquement des Anglais. — Sa stupéfaction. — L'armée française accourt de Beauport. — Vaudreuil conjure Montcalm de ne pas précipiter l’action. — Bataiile d'Abraham. — Montcalm et Wolfe blessés à mort. Héroïque résistance des Canadiens.

Pendant le trajet que le chevalier de Lévis avait fait de Québec à Montréal, il avait été attristé de l’aspect désert des campagnes, où l’on ne voyait que des femmes, des enfants et quelques vieillards occupés aux moissons,

dont la plus grande partie était encore sur pied, et se gâtait sous les averses fréquentes qui tombaient depuis le cominencement du mois d'août, Le danger de la disette lui parut plus pressant que celui de l'ennemi, et il laissa à Montréal la moitié de son détachement pour dit-il, les femmes, les religieuses, les prêtres et généralement tout

y être employée aux récoltes, “ Il encouragea, le monde de la ville, à aider directement ou indirectement à ce travail dont dépendait le soutien du pays 1”.

Peu de jours après, Vaudreuil écrivit à Lévis : “ Votre arrivée à Montréal a produit un effet merveilleux ; les esprits timides ont acquis un degré de force supérieure ; les dames, à commencer par M"° de Vaudreuil, ont cessé de craindre l'ennemi; votre présence les a non seulement rassurées, mais même agucerries ; les demoiselles, moins expérimentées, ne désirent pas moins de faire éclater la confiance qu’elles ont en vous, Elles méritent les unes et les autres que vous leur en teniez bon compte ; mais il faut nécessairement qu’elles vous donnent du répit. Vous avez une besogne beaucoup plus sérieuse et plus pressée, Vous allez, mon cher chevalier, être le héros de la colonie et celui des cœurs; vous en méritez le titre par les excellentes qualités que vous réunissez ?”.

Le chevalier fit une inspection minutieuse du Saint- Laurent jusqu'à Frontenac, pour en reconnaitre les endroits susceptibles de défense, Il fit immédiatement commencer, sur une île située à la tête des rapides, un

1 — Journal de Lévis, p. 194.

2 Au quartier général, 15 août 1759.

se

petit fort auquel Vaudreuil donna le nom de Lévis. L'ingénieur Desandrouins avait été rappelé de l’'Ileaux-Noix pour en faire les plans et en surveiller la construction !, Peu de temps auparavant était arrivé au camp du chevalier de La Corne, dressé dans l’'Ileaux-Galops, M. de Langy, toujours prêt à accourir aux endroits les plus menacés, Sa présence avait communiqué une nouvelle ardeur aux partis de découvertes. Un de ces partis s'était rendu jusque sous les murs de Niagara et en avait rapporté des informations qui avaient calmé les appréhensions qu’inspirait cette frontière, L'armée de Johnson n'avait fait aucun mouvemeut depuis la prise de ce fort et ne paraissait occupée qu'à s’y fortifier.

Les sauvages de la Présentation, dont le village palissadé n’était pas à l'abri d’un coup de main, l'avaient abandonné et s'étaient rapprochés du camp du chevalier de La Corne. Il avait fallu toute l'influence dont jouissait parmi eux l'abbé Piquet pour les maintenir dans la fidélité à la France. M. de Lévis s’appliqua à les rassurer, alla les visiter dans Pile où ils étaient campés, et y fit élever quelques retranchements. Il fit bémir avec solennité la première pierre du fort Lévis, et y fit célébrer la messe par leur missionnaire. Il se soumit même de bonne grâce à leurs ennuyeuses cérémonies, Les sauvagesses, qui jouent toujours un grand rôle dans leurs tribus, le convoquèrent à un conseil sous la tente de l'abbé Piquet. “ On le fit asseoir, dit-il, sur un fau-

1 Le chevalier de Beauclair au chevalier de Lévis, 13 et 15 septembre 1759,

teuil avec ceux de sa suite d’un côté, et les missionnaires de l’autre, Le respectable conseil femelle entra, leur sibylle en tête, Après que chacun eut pris sa place et qu’elle fut assise, elle dit : — Mon Père, c’est de tout notre cœur que nous remercions le Maître de la vie de t'avoir conservé; tu nous es cher, nous t’aimons, et nous comptons que tu penses de même pour nous. Nous avons eu un grand plaisir de te voir, et sommes sensibles à l'affection que tu nous as témoignée de la part d'Ononthio, et que tu sois venu pour nous défendre et mourir avec nous ”. Elle sortit en même temps un grand collier pour lui dire que par ce collier elles l’arrêtaient auprès d'elles jusqu’à la paix, Et sortant ensuite quatre branches de porcelaine pour lui notifier qu’on le recevait comme naturel adoptif dans leurs cabanes, elle lui imposa le nom d’Orakouinton, qui veut dire en francais le soleil suspendu 1”,

La mission que le chevalier de Lévis avait à remplir à l’Ile-aux-Noix était assez délicate, car M. de Montcalm venait de lui écrire que Bourlamaque avait été froissé en apprenant sa visite d'inspection, et surtout le choix du du commandement qui lui était laissé sur l’une ou l’autre des deux frontières. Bourlamaque n'avait pas d'ailleurs pardonné à Lévis l'avancement que celui-ci avait eu aux dernières promotions, tandis que lui-même avait paru être laissé dans l'oubli : “ Je crois, écrivait Montcalm, n'avoir pas besoin, mon cher chevalier, de vous recommander dans votre tournée à lIle-aux-Noix, d’agir

1 — Journal de Lévis, p. 198.

vis-à-vis de Bourlamaque comme vous voudriez qu’un lieutenant général en agît vis-à-vis de vous, s’il venait dans un poste que vous eussiez arrangé | ”

Lévis, avec son tact ordinaire, n'eut pas de peine à se conformer à ce conseil ; il n'eut d’ailleurs qu'à approuver les dispositions prises par Bourlamaque. De retour à Montréal, il manda à Montcalm : “Je me suis bien aperçu que Bourlamaque a de l'humeur, Il m'écrit froidement, Je continue à lui écrire sur le même ton d'amitié que j'ai toujours fait, IT faut bien qu’il s’accoutume à trouver sur son chemin des maréchaux de camp, comme je trouverai sur le mien des lieutenants généraux, Au surplus, j'espère qu'il aura lieu d’être content de moi, et j'en agirai avec lui comme je désirerais qu’en pareilles circonstances on en usât avec moi 27,

Bourlamaque n’en était pas moins un soldat aussi actif qu'intelligent, La. belle retraite qu’il venait de faire devant des forces supérieures en était une preuve ; et il allait se distinguer encore davantage par sa conduite à l’Ile-aux-Noix. Cinq jours après son arrivée dans cette île, il avait écrit à son général les dangers de tout genre qui l’entouraient dans sa nouvelle position, Les retranchements commencés étaient mal faits, et il était obligé d’en modifier le plan. ‘“ Les terres, ajoutait-il, sont sèches à droite et à gauche de Pile, un

| — Lettre de Montcalm à Lévis, 19 août 1759. 2 Lettres du chevalier de Lévis, Montréal, 6 septembre 1759,

chemin magnifique mène à Saint-Jean par les profondeurs, cinq ou six lieues au plus, Le portage par la baie de Missiscouy très aisé... tombe à une lieue audessous dé l’Ile-aux-Noix ; beau chemin, trois lieues et demie d’une eau à l’autre... La pointe.en avant de l’Ile-aux-Noix fournit un beau débarquement à couvert de mes retra hements, et mène jusqu’à un endroit de la rivière du Sud, enfoncé d’une lieue dans les profondeurs, d'où les bateaux peuvent venir dans la rivière Saint-Jean. Voici done trois portes pour gagner le fleuve Saint-Laurent 1”, Dans une lettre précédente, Bourlamaque disait au même Montcalm: ‘Si vous étiez sur le lac Champlain, vous connaîtriez bientôt la baie de Missiscouy et cette rivière du Sud, et, en présentant une tête À l’Ile-aux-Noix, vous réussiriez à prendre Saint-Jean sans vous embarrasser de cette ile... Mais heureusement ils ne feront pas ce que l’on peut faire ?”

Si, en eftet, Amherst eût débarqué au commencement d'août, à la sortie du lac Champlain, et marché directement sur Saint-Jean, comme le redoutait Bourlamaque, il n'aurait rencontré sur sa route qu’un petit corps d'armée de deux mille huit cents combattants, dont il n’y avait que dix-sept cent soixante - dix-huit de troupes régulières. Le reste se composait de miliciens parmi lesquels “un grand nombre d'enfants

1 Bourlamaque à Montcalm, à l'Ile-aux-Noix, T août 17 59, 2 A Carillon, le 11 juin 1759.

Cal Sol

et de vieillardsl”, Sur cet effectif, Bourlamaque aurait eu encore à défalquer quelques centaines d’hommes pour garder lIle-aux-Noix, Le camp d’observation placé à Laprairie, sous M, de Rigaud, n’était que de quatre ou cinq cents hommes et quelques sauvages, | La flotte en miniature jetée sur le lac n'était montée

que par cent soixante-dix-huit hommes, y compris les

équipages. C'était avec ces moyens infimes que Bourlamaque avait à faire face aux onze mille hommes | d'Ambherst, Il y réussit à force d'activité, En quelques semaines, il eut élevé et armé de canons de solides retranchements, barré la rivière de chaque côté de l’île |

par de fortes estacades, en un mot, mis la place en état

1 — Bourlamaque à Montcalm, T août 1759.

Page 1