‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 17 sur 58 · Maison de campagne des prêtres du séminaire de · texte numérisé non relu

Maison de campagne des prêtres du séminaire de

Québec, :

2 — Knox’s Journal, vol II, p. 31.

men d'ari qu'e

huit des leurs, ou morts ou dangereusement blessés, Les rangers et les Ecossais avaient chèrement payé cet avantage, car beaucoup d’entre eux étaient tombés sous les balles de ces adroits tireurs. Bien des années après, M. Fraser, présent à cet engagement, demandait à un vieillard, nommé Gagnon, s’il n'avait pas regretté la mort de son frère, tué dans cette occasion. — “ Non, répondit Gagnon, car je l'ai aussitôt vengée; j'ai tiré huit coups de fusil, et chaque coup a étendu un de vos Anglais ?

Grièvement blessé, M. de Portneuf put néanmoins suivre ses gens dans leur fuite, Mais, épuisé par la perte de son sang, il tomba sur une pierre que l’on montre encore près du moulin, Il y fut bientôt rejoint par les ennemis, qui le hachèrent à coups de sabre 1,

Les rangers se surpassèrent en atrocités dans cette occasion, Tous les prisonniers furent massacrés et scalpés “avec une barbarie sans exemple ”, (unparalleled piece of barbarity), dit le lieutenant Fraser, On voit clairement, par le Journal de cet officier, que les Canadiens n'étaient pas plus déguisés en sauvages que leur curé 2, “ Le barbare capitaine Montgomery, qui nous commandait, dit-il, les fit massacrer de la manière la plus inhumaine et la plus cruelle, particulièrement deux que j'avais envoyés comme prisonniers par un sergent, apré, leur avoir donné quartier et promis qu’ils ne seraien

1— Le Foyer Canadien, Fragment, par l'abbé Ferland.

2 Knox, qui n'était pas présent à l'action, a probablement répété les affirmations des rangers qui s'excusaient d'arriver au camp avec des chevelures françaises, en disant qu'elles appartenaient à des habitants déguisés en sauvages.

196 MOMTCALM ET LÉVIS

pas tués. Un le fut à coups de fusil, l’autre à coups de tomahawk, et tous deux scalpés en mon absence 1! Des actes du même genre eurent lieu à la baie Saint-Paul ? et ailleurs, “ Les Anglais, remarque Montcalm, fidèles imitateurs de la férocité de nos sauvages, ont fait la chevelure à |

quelques habitants de la côte du sud. Croira-t-on | qu'une nation policée s’acharne de sang-froid à mutiler des cadavres ? Cette barbarie aurait été abolie parmi ( les sauvages, s’il était possible de les corriger. On t leur paye fort cher les prisonniers, très peu les cheve- c lures. On s’y est pris de toutes les manières et sans ( fruit ; mais on n’a pas à se reprocher d’avoir suivi leur (1 exemple ??. S Le système de stricte défensive adopté par Montcalm L

lui interdisait de s’opposer à ces ravages autrement que

par de petits partis qui ne pouvaient qu'inquiéter les incursionnistes. Il concentra son attention sur la côte nord du fleuve, au-dessus de Québec, où la ruine des campagnes s’aggravait du danger imminent de se voir

couper de sa ligne de communication avec ses dépôts .

d’approvisionnements, ce qui en peu de jours l'aurait re mis à la merci de son adversaire. Il détacha le colonel le de Bougainville, avec mille hommes et la cavalerie de d $ ré ta 1 {raser's Journal. — “ Ils ont été si mutilés qu'on & a eu peine à reconnaitre le cadavre de l’ecclésiastique ” Journal de Montcalm. — ‘ Le curé a eu la tête ouverte en CO

quatre, et toute la chevelure faite. M. Wolfe est cruel ”. Bigot à Lévis, ler septembre,

2 L'abbé Mailloux, Histoire de l'Ile-aux-Coudres.— Regis FRE tres de la baie Saint-Paul.

3— Journal de Montcalm, ler septembre. se

la Rochebeaucour, et lui ordonna de s’échelonner le long du fleuve, d’épier tous les mouvements des ennemis, et de les repousser énergiquement partout où ils se présenteraient. Cette tâche allait être extrêmement ardue et fatigante, car les Anglais menacant plusieurs points à la fois, forceraient les troupes à des marches et contremarches continuelles.

Le général Murray avait été expédié avec douze cents hommes montés sur des berges transportées par terre jusqu’à l'entrée de la rivière Chaudière, Il devait d’abord aider les vaisseaux anglais passés devant Québec, à détruire la petite flotte francaise stationnée aux rapides du Richelieu, vis-à-vis Deschambault ; puis saisir toutes les occasions d'attaquer les troupes postées le long du rivage, et y faire des incursions. À une première descente à la Pointe-aux-Trembles, il fut repoussé avec perte de quelques soldats ; et à une seconde, tentée une lieue plus bas, ses premières berges avaient été criblées de balles par les tirailleurs canadiens, cachés dans les buissons du rivage; une partie des hommes avaient été tués ou blessés, le reste avait regagné précipitamment le large. Murray eut un meilleur succès à Deschambault, où il eut le temps de débarquer avant l’arrivée des Français. Il mit le feu et réduisit en cendres la maison d’un des principaux habitants du lieu, le capitaine Perrot, où se trouvaient les équipages des officiers !, Quinze hommes de la cavalerie, commandés par le major de Belcour, entrèrent en ce

1-41.-C, Panet, Journal du siège de Québec. “ Cette maison servait de retraite à la belle Amazone: c'est Mme Cadet ”.

moment au grand galop dans le village, et se présentèrent hardiment malgré leur petit nombre. Les Anglais, les prenant pour une avant-garde, se rembarquèrent précipitamment avec perte de vingt-deux hommes, sans compter les blessés,

Montcalm avait été si fort alarmé À la première nouvelle de cette descente, qu’il avait laissé le commandement de son camp à M. de Senezergues, et était parti incognito, décidé à tout risquer pour empêcher les Anglais de se fortifier.

Quelques jours après, Lévis décachetait le billet suivant : “ L’ennemi a fait une incursion à Deschambault, qui nous à coûté nos équipages. Je n'ai jamais vu un meilleur ton et moins de regrets sur pareilles pertes. Bougainville, qui fit une marche de quatorze lieues, de sept heures du matin jusqu'à minuit, leur empêcha de prendre racine, J’accourais pour le même objet; je fis dix-huit lieues... Voilà, mon cher chevalier, tout ce qu'il y a à vous marquer. Aimez-moi autant que je vous aime, et je n'aurai rien à désirer 1”.

Peu de jours auparavant, Montcalm notait dans son Journal: “ Un vent de nord-est violent, avec un brouillard épais, a tenu l’armée et la garnison très alertes. On peut être battu, c’est un malheur ordinaire au plus faible ; mais le comble de l’infortune, c’est d’être surpris ”,

On eût dit qu’il avait un vague pressentiment de ce qui devait lui arriver, lorsqu'il faisait cette interrogation

1— Au camp du saut Montmorency, 24 août 1759.

à Bourlamaque : ‘“ Je ne sais qui de nous trois sera le plus tôt défait 1”!

La situation était en effet désespérante, Le bombardement de la ville, qui n'avait pas cessé, y avait accumulé de nouvelles ruines, En une seule journée, cent soixante-sept maisons de la basse ville furent brûlées, et plusieurs caves voûtées, renfermant une grande quantité d'objets précieux, crevées et abimées par les bombes, Ce quartier était le plus riche de la ville, Plusieurs citoyens opulents y avaient tout perdu, Autour de Québec et jusqu’à vingt-cinq lieues plus bas, les campagnes présentaient la même désolation. Dans l’armée, la détresse, devenue extrême, amenait le désordre et la désertion, Malgré les menaces et même les châtiments, une masse de Canadiens étaient retournés dans leurs foyers pour Y faire les récoltes et amasser quelques autres provisions, afin de ne pas mourir de faim durant l'hiver, Un grand nombre d’entre eux, dont les habitations avaient été incendites, étaient en outre obligés de se faire des abris pour leur famille et les quelques bestiaux qu'ils avaient pu sauver. Plus de deux mille Canadiens, disait-on, avaient abandonné le camp.

Chaque fois que le vent tournait au nord-est, quelques

1-9 août 1759. “Ce général qui m'honorait de son amitié, m'a témoigné être fort occupé des différents mouvements des Anglais, et avoir des pressentiments fâcheux”. Journal de Malartic, p. 277.— Montcalm donnait à ses pressentiments une tournure prophétique, lorsqu'il écrivait de Wolfe, dont il avait compris le caractère: “Il faut que cet homme finisse par un grand effort, par un coup de tonnerre”. Journal, 26 août, Cette appréciation rend encore plus incompréhenpu l’obstination de Montcalm à mépriser les avis de Vau-

reuil,

vaisseaux ennemis tentaient le passage devant Québec, et souvent y réussissaient, malgré la canonnade de la ville, A la fin d'août, l'amiral Holmes se trouvait à la tête d’une douzaine de vaisseaux, dont les uns ancraient depuis Sillery jusqu’à Saint-Augustin, et dont les autres montaient et descendaient avec la marée dans le but de fatiguer nos troupes. La proximité de cette flottille avait forcé les vaisseaux francais de remonter le Richelieu jusqu'aux Grondines, Le fleuve était tellement infesté de berges anglaises que les convois de vivres, qui tous venaient par eau de Montréal et des Trois-Rivières, ne pouvaient continuer leur route sans un péril extrême, Le transport par terre était devenu si difficile et si lent, faute de chevaux, de voitures et d'hommes pour les conduire, que l’armée était à la veille de manquer de provisions, Les soldats étaient réduits à trois quarterons de pain, et le peuple à un quarteron, comme aux plus mauvais jours de la disette.

Depuis la journée de Montmorency, les vastes salles de l'Hôpital-Général n'avaient pas suffi à contenir les blessés qu'on y avait transportés, On avait converti en hôpital tous les appartements disponibles, même la chapelle et jusqu'aux greniers, hangars, granges, étables et appentis. Le site du monastère, au milieu de la vallée du Saint-Charles, le mettant à l'abri du bombardement de la ville, un bon nombre de familles s’y étaient réfu-

giées au commencement du siège, en même temps que les ursulines et les hospitalières de l'Hôtel-Dieu. Les trois communautés réunies, rivalisant de zèle et de charité, passaient les jours et les nuits auprès des malades. Les soins délicats qu’elles prodiguaient aux blessés

anglais étaient parvenus jusqu’à la connaissance de leurs généraux, qui en avaient témoigné leur gratitude.

Mgr de Pontbriand, retiré au presbytère de Charlesbourg, où il se consumait de la maladie qui allait bientôt l'enlever, descendait cependant presque chaque jour consoler les malades de l’'Hôpital-Général.

A deux lieues plus loin, dans la mansarde d’une

maison de l'Ange-Gardien, voisine du camp anglais, Wolfe était en proie à une fièvre qui épuisait le reste

de ses forces. Le capitaine Knox, traversé un matin de la Pointe-Lévis afin de recevoir des ordres pour sa brigade, apprit qu'il n'avait pu descendre l'escalier pour prendre son diner.

Depuis le commencement du siège, Wolfe avait été l'âme de son armée; il la tenait dans sa main, parce qu'elle avait une extrême confiance dans ses talents militaires. Il l'avait étonnée par une activité en apparence incompatible avec sa frêle charpente, Passant sans cesse d’une rive à l’autre, il semblait multiplier sa présence, A l'apparition de sa longue et mince stature dans un camp, ses soldats, animés de son impulsion, enlevaient l’ouvrage ou couraient au combat avec l’'ardeur qu'inspire le dévouement.

L'armée se sentit paralysée quand elle se vit privée de sa présence, L’inquiétude qui le tourmentait luimême s’empara des esprits; on se répéta d’un camp à l'autre que la campagne tirait à sa fin, et qu'avant peu la flotte ferait voile pour l'Angleterre,

Wolfe, ne voulant pas que sa maladie retardût les opérations, remit le commandement aux trois brigadiers généraux, Monckton, Townshend et Murray, avec un

mémoire contenant trois projets d'attaque, Par le

premier, il proposait de remonter de nuit le Montmo- d rency avec une partie de l’armée, de le traverser à trois sl lieues dans la forêt, et de tomber sur les derrières du p camp de Beauport, pendant que le reste des troupes d l’attaquerait de front, Par le second, il faisait traverser le de nuit le gué du saut au corps d'armée de Montmo- T rency, et le faisait maicher le long des retranchements a jusqu'à ce qu’on découvrit un endroit facile à escalader, d’ Monckton, avec les troupes de la Pointe-Lévis, se a tiendrait prêt à débarquer du moment que l'infanterie et légère aurait gravi le coteau, Le troisième plan se ni réduisait à revouveler l'attaque du 31 par la droite du ré camp de Beauport 1, m

Les trois brigadiers n’accédèrent à aucun de ces a projets, parce qu’en supposant même qu'on réussit à du déloger Montcalm de sa position, il se retirerait derrière r'e les retranchements de la rivière Saint-Charles, et la êt ‘#ampagne serait finie avant qu’on pût l’en chasser, de

Chose singulière, le seul plan dont Wolfe ne dit rien se dans ce mémoire, était celui que le général français au redoutait le plus; c’est-à-dire de couper ses communi- pr cations avec ses dépôts d'approvisionnements, en jetant si un corps d'armée sur la côte nord, ce qui le forcerait à l’'e livrer bataille, Ce fut le plan que proposèrent en et dernier lieu les trois brigadiers ?.

1 Mante, History of the late war, p. 250.— Life of Wolye, p. 944.

2 4 Il est heureux pour le pays qu'il (l’ennemi) se soit uniquement occupé de cette opération (d’incendier à Deschambault), au lieu de s'établir et retrancher ; il n'aurait pas été facile de les déloger. Nous l'avons tous craint, et

l'er

Wolfe y donna son adhésion, plus par condescendance que par conviction; car il ne croyait pas au succès de l’entreprise, L'état d’affaissement moral et physique où il se trouvait, semblait lui enlever sa lucidité d'esprit ordinaire, Dans la dépêche qu'il écrivit le 2 septembre au ministre Pitt, il disait: “J'ai acquiescé à ce projet, et nous nous préparons à l’extcuter, L'amiral et moi avons examiné la ville en vue d'un assaut général; mais après nous être consultés avec l’ingénieur en chef, qui en connaît bien l’intérieur, et après lavoir observée avec une extrême attention, nous avons jugé que malgré la facilité qu’il y avait de réduire ‘au silence les batteries de la basse ville au moyen des “navires de guerre, l'assaut en serait peu avancé, parce que le petit nombre de passages qui conduisent de la basse ville à la haute sont soigneusement retranchés.. et les batteries supérieures ne peuvent être atteintes par les vaisseaux qui en souffriraient un dommage considérable, ainsi que des mortiers, L'amiral se serait volontiers joint à moi pour cela ou pour toute autre mesure d'intérêt public; mais je ne pouvais lui proposer une entreprise aussi dangereuse et promettant si peu de succès. A la force peu ordinaire des lieux, l'ennemi a ajouté un grand nombre de batteries flottantes et de bateaux pour défendre la rivière. A cause de

M. de Montcalm avait si bien senti l'importance de cette situation, que fort ou faible, retranché ou non, il partait dans le dessein de l'attaquer. Plus de communications avec nos magasins, point ou très peu de vivres ici, le pays ouvert à l'ennemi, la colonie perdue ou bien près de l'être”. Journal de Montcalm, 20 août 1759,

leur vigilance et des indiens qui entourent nos différents postes, il est impossible de rien exécuter par surprise... Dans cette situation nous n’avons que le choix des difficultés, à tel point que je suis en peine de savoir comment me déterminer... Toutefois, vous pouvez être assuré que le peu qui reste de la campagne sera employé autant que j'en suis capable pour l’honneur de Sa Majesté et l'intérêt de la nation 17.

Du moment que le projet fut adopté, Wolfe mit à son exécution la même énergique volonté que s’il avait été certain du succès, sans toutefois y porter l'enthousiasme qui était dans sa nature, Son plus grand regret était de penser que peut-être il n'aurait pas assez de force pour marcher er personne à la tête de son armée.—“Je sais parfaitement, disait-il à son médecin, que vous ne pouvez me guérir; mais pourvu que je ne souffre pas duran* quelques jours, et que je sois capable d'agir, c’est out ce que je demande ”,

Le dernier jour d'août, il se sentit assez bien pour sortir, Knox s'était déja empressé de noter dans son Journal : “ Son Excellence le général Wolfe est en convalescence, à la joie inconcevable de toute l’armée ?, La lettre que le général écrivit ce jour-là à sa mère, lu dernière qu'il lui ait adressée, met à jour le complet abattement dans lequel il était tombé : “ Chère Madame, le fait que je vous écris vous convaincra qu'aucun malheur personnel, autre que les défaites et les désappointements, ne s’est abattu sur moi, Mon antagoniste s’est sagement renfermé dans des retranchements inac-

1 — Life of Wolfe, p. 547.

MONTUALM ET L£VIS 205

cessibles, de facon que je ne puis l’atteindre sans verser un torrent de sang, et cela peut-être pour un mince résultat, Le marquis de Montcalm est à la tête d’un grand nombre de mauvais soldats, et moi à la tête d’un petit nombre de bons qui ne désirent rien tunt que de combattre ; mais le prudent vieux évite une action, incertain qu’il est de la conduite de son armée. IT faut être du métier pour comprendre les désavantages et les difficultés contre lesquels nous avons à lutter, qui proviennent de la force naturelle extraordinaire du pays ?”.

En présence de ses intimes, Wolfe épanchait l’amertume de ses pensées, et s’écriait parfois dans ses plus noirs accès, que s'il ne réussissait pas, il ne retournerait jamais en Angleterre pour y être exposé, comme d'autres infortunés généraux, aux censures et aux reproches d’une populace ignorante 1,

Le général enviait son adversaire que la fortune semblait favoriser, Celui-ci cependant se croyait, à l'heure même, en face de difficultés non moins grandes ; et lui aussi épanchait avec ses intimes ses inquiétudes et ses ennuis, Le soir du 2 septembre, assis auprès de sa lampe, dans la maison qu'il occupait au saut Montmorency, il écrivait à Bourlamaque : “ La nuit est obscure, il pleut, nos troupes habillées et éveillées dans leurs tentes, la droite et la ville des plus alertes, Je suis botté et mes chevaux sellés, c’est à la vérité mon allure ordinaire la nuit, suite des interruptions, signatures, visites et conseils des sauvages... Je vous voudrais ici... ; car je

1 Smollett, History of England. — Life of Wolfe, p. 556.

ne puis être partout, quoique je me multiplie bien et que je ne me sois pas encore déshabillé depuis le 23 juin 1”,

Le nuage d’anxiété qui planait sur le camp de Beauport s’éclaircit pendant quelque temps. Les nouvelles venues de Montréal étaient plus rassurantes, M. de Lévis affirmait que l’armée de Johnson ne menacait pas les rapides, qu'Amherst ne sortait pas de Saint-Frédérie, et que d’ailleurs Bourlamaque se trouvait en état de tenir à l’Ile-aux-Noix jusqu’à la fin de la campagne. Bourlamaque lui-même lavait écrit à Vaudreuil, Les mouvements de l’armée anglaise autour de Québec paraissaient indiquer la prochaine levée du siège. Déjà, depuis plusieurs jours, Wolfe avait commencé à démonter ses batteries sur les hauteurs de Montmorency. Bientôt 1l fut évident qu'il déblayait le camp du saut, et le 3 septembre, il l'avait complètement évacué, après avoir mis le feu aux retranchements. “ Si j'avais voulu croire tout le monde hier, disait Montcalm à Lévis le 3 septembre, il n’y avait plus que trois ou quatre cents hommes, qu’il fallait aller charger, Ce matin, il n’y avait qu’à entrer dans le retranchement, M. Wolfe nous tendait une embuscade avec deux mille cinq cents hommes qui ont descendu en bon ordre du saut, La pièce de vingt-quatre les a salués joliment, coulé une berge et incommodé une autre, ce qui était déjà arrivé hier, Dès ce soir, la droite est renforcée de deux mille hommes ; j'y passe demain, et Poulhariez reste général depuis le

1— Montcalm à Bourlamaque, 2 septembre, à 3 heures après minuit.

MONTCALM ET LÉVIS 207 saut jusqu’à l’église de Beauport. Nous avons toujours dix-neuf bâtiments au-dessus de Québec ; et Bougainville, garde-côte, toujours en l'air. Je m’établis de ma personne à la maison de Salaberry pour être en belle vue et à portée de tout 1 ”,

Le ton de satisfaction qui règne dans cette lettre ne laisse qu’entrevoir l’impression de délivrance que fit naître dans le peuple et l’armée l'abandon du saut, Le bruit s’en répandit de tous côtés, et la colonie retentit d’éclats de joie 2; car on crut que c'était le signal de la levée du siège, Mais les généraux ne partageaient pas cette illusion, “ Quelque flatteuse que puisse en être l'idée, écrit Vaudreuil à Lévis, je ne m’y arrête pas, et il est de -a prudence que je m’arrange pour faire vivre l'armée jusqu'au 15 d'octobre à ”,

Il était facile de voir que ce n’était qu’un premier mouvement pour opérer une diversion. Wolfe profitait de chaque bon vent pour faire monter de nouveaux vaisseaux au delà de Québec, Il'rassemblait ses trois corps d'armée à la Pointe-Lévis, afin de les jeter sur quelque autre point, et frapper, s’il était possible, un coup décisif. Quel était ce point ? il était impossible de

1— Au camp du saut, ce 3 septembre au soir, 1759.— L'attitude respective des Anglais et des Français sur les bords du Montmorency offre un nouvel exemple de la hardiesse et de la supériorité de ces derniers. Durant tout le temps que les Anglais restèrent auprès de cette rivière, pas un d’entre eux, rangers ou autres, n’osa mettre le pied sur la rive droite, au-dessus du saut ; tandis que les Français ne cessèrent de faire des incursions sur la rive gauche.

2 Mémoires sur le Canada.

3— Au quartier-général, le 4 septembre.

le deviner, car Wolfe lui-même ne le savait pas, Il avait seuiement résolu de tenter une descente au-dessus de Québec, et il attendait les circonstances pour en déterminer l'endroit précis.

Montcalm fit de nouvelles dispositions à son camp : quatre cents miliciens de Montréal gardèrent la gauche, et cent quatre-vingts les gués d’hiver, La réserve de M. de Repentigny vint prendre les positions de Guyenne, qui alla camper à la droite, renforcée la veille par six cents hommes de Montréal; et Royal-Roussillon se range: auprès de M. de Repentigny sur le plateau voisin de l'église de Beauport. Une chaîne de postes relia le saut Montmorency avec la ville, qui reçut quelques renforts. Déjà Malartic et plusieurs ofliciers de hauts grades, prévoyant la catastrophe du 13, ne se cachaient pas de dire que les précautions prises pour la ligne de Beauport étaient excessives, “et qu’on ne s’occupait pas assez des autres 1”, Vaudreuil était du même avis, particulièrement pour l’anse du Foulon, qui n’était gardée que par une centaine d'hommes ; mais Montcalm persistait à croire que la falaise y était inaccessible. Aux observations que lui avait faites auparavant le gouverneur, il avait répondu: “Je vous jure que cent hommes postés arrêteront l’armée et nous donneront le temps d'attendre le jour et d'y marcher par notre droite ”. Après de nouvelles remarques, il insistait : “ Il ne faut pas croire que les ennemis aïent des aïles pour, la même nuit, traverser, débarquer, monter des rampes rompues,

1—- Journal de Malartic, p. 278.

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et escalader, d'autant que pour la dernière opération, il faut porter des échelles 1”,

Dans la journée du 3, Bougainville vint passer une heure au manoir de Salaberry, pour faire part au commandant des inquiétudes que lui causaient les dernières manœuvres de l'amiral Holmes, dont la flotte s'était rapprochée de la ville, Ce fut probablement la dernière fois que Bougainville vit le général qu’il aimait comme un père et admirait comme un héros. Le lendemain, le bataillon de Guyenne eut ordre de s’avancer sur les hauteurs d'Abraham pour être à portée de secourir au premier signal, soit Bougainville, soit le camp, soit la ville, Les canons anglais rapportés du saut Montmorency à la Pointe-Lévis, ayant servi À augmenter les batteries, le bombardement redoubla d'intensité. “ La

1— Montcalm à Vaudreuil, 27 et 29 juillet, — ‘ Ces mouvements de l'ennemi ne changèrent que peu de chose aux premières dispositions que M. le marquis de Montcalm avait faites. Il jugea que la partie de Beauport était toujours le point essentiel à garder et... où l'ennemi pouvait venir avec plus de succès à la conquête de la ville. Journal au siège de Québec. 4 septembre, Bib. Hartwell.

“M. de Vaudreuil a plus d'inquiétude que moi pour la droite”. Montcalm à Bougainville, 10 septembre 1759. On le savait si bien dans l'armée française, qu’un déserteur rapporta au général Wolfe : ‘That Monsieur Montcalm will not be prevailed on to quit his situation, insisting that the flower of our army are still below the town”. ÆXnozx’'s Journal, ler septembre, vol. IT, p. 66.

“Je sais sûrement que M. de Vaudreuil avait dit de mettre dans ce quartier quatre cents hommes de plus, et de faire quelques redoutes ; ceux qui conduisaient les opérations militaires et l'artillerie pensaient le tout inutile”. Jugement mg des opérations militaires de la campagne du Canada, en 1799,

ville, remarque M. de Foligné, ne peut être dans un état plus pitoyable, à moins d’être rasée ”,

Durant la veillée du 4, l'ennemi, profitant d’un bon vent et d’une nuit obscure, réussit à faire passer devant Québec, tout un convoi de bateaux chargés de bagages et de munitions, Dans l'après-midi du 5, Murray sortit du camp de Lévis avec quatre bataillons pour aller rejoindre au-dessus de Sillery les vaisseaux de l’amiral Holmes ; et le lendemain, Monckton et Townshend le suivirent avec trois autres, M. de Rumigny, qui commandait un détachement de la Sarre, à Sillery, avait vu passer les régiments le long des falaises de Lévis, et les avait incommodés du feu de ses batteries, pendant qu’ils traversaient à gué la rivière Etchemin pour s’embarquer dans l’anse voisine,

A la nouvelle de cette marche, on avait battu la générale au camp de Beauport, et fait avancer les compagnies de grenadiers et la réserve de M. de Repentigny avec presque tous les sauvages, dont le nombre était encore considérable, quoiqu’ilen fût parti beaucoup pour retourner dans leurs pays. La réserve de M. de Repentigny stationna au pied de la côte qui conduit à la porte Saint-Jean, et les compagnies de grenadiers à la fourche des chemins de Samos et de Sillery. Vaudreuil mandait à Bougainville : “Je n’ai pas besoin de vous dire Monsieur, que le salut de la colonie est entre vos mains, que certainement le projet des ennemis est de rous couper la communication en faisant des débarquements au nord ; il n’y a que la vigilance qui puisse y parer ”.

I] lui détaillait ensuite ses dernières dispositions, et ajoutait : ‘“ Par cet arrangement, voici ce qu'il y aurait

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depuis l’anse des Mères jusqu’au cap Rouge: cent cinquante hommes entre l’anse des Mères et l’anse au Foulon ; trente hommes à Samos ; cinquante hommes à Saint-Michel; cinquante hommes à Sillery ; deux cents hommes au cap Rouge ”,

Puis il lui donnait le tableau des forces dont il disposait en sus, “ tant pour garnir les autres postes que pour frapper en masse, non compris les sauvages ”, ce qui formait un effectif de deux mille cent hommes! Etil concluait : “ Je crois, Monsieur, qu'avec cela et un peu de bonheur, vous ferez de la bonne besogne,

“ Je n’ai pas besoin de vous recommander... d'établir le régiment de Guyenne dans le point central... En un mot, Carte blanche sur les moyens 2”. Enfin, dans l'inquiétude que lui inspirait toujours le poste du Foulon, il lui conseillait de l’augmenter de cinquante hommes tirés de la compagnie de Repentigny, la plus aguerrie des troupes canadiennes.

1 — Du détachement de Saint-Mart’ .….. 150 hommes. Idem de Rumigny....….,. 50 «e Idem de Beaubassin.... 250 se Idem de Villejoin....….. 130 “ Idem de Demey .......…. 180 #6

Volontaires de Duprat....…… Ur 240 Li Cavalerie........….. NET 130 s Pétachement de M. de Blau.….…..…. 200 “ SUYONMO enr eterraers ess AC 500 sé Détachement de Royal- Roussillon, sl avec 60 hommes de Repentigny. 110 Détachement de Béarn, avec 60 hommes de Repentigny ..….....….. 110 2,100 N

Vaudreuil à Bouyainville, 5 septembre.

— Vaudreuil à Bouyainville, 5 septembre 1759.

Le lendemain, M. de Montheillard accompagnait 9 l'envoi de deux pièces de campagne d’un petit billet où | percent les anxiétés déjà exprimées par Malartice : ÿ

“Je voudrais bien que toute votre plage fût hérissée l comme celle-ci et retranchée de même, cela vous épar- ( gnerait bien des allées et venues, Au demeurant, vous ti faites une bien belle campagne; puisse-t-elle finir comme elle a commencé, et puissions-nous voir couronner vos peines et vos travaux comme je le désire 1”,

L'armée anglaise achevait de s’entasser sur les vaisseau x, et un ordre du jour du général Wolfe, qui l'avait Te rejointe dans la nuit du 6, l'avait prévenue de se tenir pr prête pour un prochain débarquement, Elle Ctait fati- lot vuée des longueurs du siège et impatiente d'agir,

La frégate le Seahorse avait reçu à son bord le 43"° régiment, dans lequel servait John Knox. ‘“ Le capitaine Smith et ses officiers nous donnèrent, dit-il, l'hospitalité d’une facon princière, et n’oublièrent rien pour rendre aussi agréable que possible l’état d’encombrement où nous étions ?.

Le matin du 7, après une nuit d'orage et de vent, le soleil s'était levé dans une atmosphère tiède et claire.

L’escadre de l'amiral Holmes leva l'ancre devant et Sillery et remonta le fleuve en louvoyant à la faveur d’une légère brise et de la marée montante, Chaque fois e

que les vaisseaux tiraient une bordée vers la côte nord, d'i

les sentinelles françaises et les sauvages cachés au bord

mie de la grève envoyaient quelques balles parmi les habits rt , des

m0] Ha 1 Montbeillard à Bougainville. 7 septembre, à neuf heures

: une du matin.

MONTCALM ET LÉVIS 213 rouges et les uniformes bariolés qui fourmillaient sur les ponts. L’escadre jeta l'ancre vis-à-vis la rivière du cap Rouge, dont les deux rives ouvertes en entonnoir présentaient en ce moment un spectacle aussi animé que pittoresque, Bougainville y avait établi son quartier général, et élevé quelques retranchements au bord de l’anse, où mouillaient plusieurs des batteries flottantes, “ Les ennemis, dit Knox, sont au nombre d'environ seize cents, outre la cavalerie qui est vêtue de bleu et montée sur de légers chevaux jolis et de différentes couleurs. Ils paraissent très alertes et font des évolutions dans les bois qui couvrent les hauteurs et le long de leurs retranchements, afin de montrer leur nombre avec plus d'avantage ”

Les batteries françaises s’'avancèrent à l'embouchure de la rivière et se mirent en ligne de bataulle ; la cavalerie descendit de cheval et se forma à droite de linfanterie, puis tout le détachement descendit la côte et borda les retranchements, en poussant des cris que Knox qualifie de ridicules. “ Quelle différence, remarque-t-il, avec la coutume des troupes britanniques ! Comme le

silence de celles-ei est bien autrement noble et terrible,

et qu'il exprime bien mieux le véritable courage ” !

Le chroniqueur anglais ne réfléchit pas que les Français avaient des sauvages dans leurs rangs, et que le meilleur moyen de les entraîner au combat était d'imiter leurs cris de guerre.

Les batteries flottantes canonnèrent quelques-uns des vaisseaux, dont les berges remplies de troupes

montaient et descendaient le fleuve comme pour tenter une descente ; mais après divers mouvements, elles se

retirèrent sans s'être approchées. Ce n’était qu’une fausse démonstration destinée à retenir le corps principal de Bougainville aux environs du cap Rouge, “ tandis qu’une descente était préméditée ailleurs, peut-être plus bas”, augurait Knox. De son côté, l'amiral Saunders feignait de menacer la droite du camp de Beauport, en faisant exécuter des sondages et poser des boues en face de la Canardière,

Wolfe, monté sur la corvette le Hunter, en compagnie de quelques officiers, poussa une reconnaissance jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, d’où il redescendit aussi perplexe qu'avant son départ. Les pluies continuelles qui tombèrent, les deux jours suivants, suspendirent les opérations et firent -craindre pour la santé des troupes entassées sur les vaisseaux, Seize cents hommes durent être débarqués à Saint-Nicolas, sous la conduite de Monckton, qui les cantonna dans l’église et quelques maisons échappées à l'incendie,

Ce mauvais temps exposait plus que jamais l’armée francaise à manquer d’approvisionnements, “ Vous êtes fort heureux, mandait Bigot à Bougainville, que vos voisins ne vous fassent pas promener : comment l'infanterie s’en tirerait-elle ? Notre camp est plein d’eau, les ponts des chemins sont soulevés, et les charrettes ne peuvent marcher, Il faut espérer que le beau temps reviendra bientôt, sans quoi nous serions très embarrassés 1”,

Montcalm profita de ce temps de répit pour dicter à son secrétaire Marcel, un projet de cantonnement pour le prochain hiver, “Il s’en faut bien, disait-il à Lévis

1— 9 septembre 1759.

en lui adressant ce projet, que la campagne soit finie ici, depuis le départ du saut, Aïns, au contraire, augmentation de batteries et de feu sur la ville. Une petite escadre de vingt bâtiments, cinquante ou soixante berges, depuis trois jours, vis-à-vis Sillery et le cap Rouge. Bougainville côtoyant ; la ligne très longue! Hier, sur les dix heures du soir, démonstration d'attaque ; cent berges en bataille à mi-chenal, J'avoue que je vous voudrais ici, et que je voulais que M. le marquis de Vaudreuil vous en envoyât un ordre conditionnel, s’il n’y avait rien à craindre et que tout fût bien ”..…., A la fin de la même lettre, il ajoutait: “ Je vous voudrais ici pour cette épineuse queue, où je crois à une tentative quelque part”... Et le lendemain: “ Voici un travail à faire, où Lapause peut vous servir d'avance, au cas où la colonie soit sauvée; car elle ne l’est pas encore. N’en écrivez rien au marquis de Vaudreuil, mais à moi seul...

“ En vérité, s'il n’y a rien à craindre pour votre partie, j'avoue, mon cher chevalier, que je vous désirerais bien pour celle-ci, où tout n’est pas encore dit”,

Le jour même que le général français tracait ces lignes anxieuses, son antagoniste exprimait des idées plus sombres encore dans une lettre à Lord Holderness, écrite à bord du Sutherland, ancré vis-à-vis le cap Rouge, L'état du ciel, dans cette journée orageuse, était en harmonie avec la tristesse de ses pensées. Le vent de nord-est qui s’engouffrait entre les deux falaises

sifllait lugubrement dans ‘les cordages en blanchissant les vagues autour du vaisseau amiral, La pluie qui fouettait les vitres des hublots ne laissait pénétrer qu’un demi-jour dans la cabine où Wolfe écrivait, Sa figure

était d’une extrême pâleur, car il Était à peine rétabli d'une dernière attaque de sa maladie, Après avoir donné au secrétaire d'Etat un résums des opérations du siège, des obstacles qu'il avait rencontrés, des préparatifs d’une dernière tentative qu'il croyait inutile, il finissait par cet adieu découragé : “ Je suis assez rétabli pour faire ma besogne, mais ma constitution est entièrement ruinée, sans la consolation d’avoir rendu aucun service considérable à l'Etat, et sans la perspective d’en rendre !”,

Etait-ce pour s’excuser de n'avoir rien fait qu’il disait à Lord Holderness n'avoir avec lui que trois mille six cents hommes, et ne parlait pas du reste des troupes stationnées à Saint-Nicolas, la Pointe-Lévis et l’île d'Orléans ? La semaine précédente, il avait dit à l'amiral Saunders qu'il emploierait environ cinq mille hommes pour la dernière expédition, “which is all T'intend to take”, ajoutait-il : ce qui montre évidemment qu'il laissait derrière lui une réserve, D’après le rapport qu'il avait adressé le 2 septembre à William Pitt, il déclarait n'avoir perdu sur les neuf mille hommes débarqués devant Québec que huit cent cinquante et un tués ou blessés, y compris les officiers ?, En défalquant les malades, manquants, déserteurs, ete. il se trouvait encore avec un effectif de plus de sept mille hommes, sans compter les milliers de marins armés qui montaient la flotte

Les dernières nouvelles recues d’Amherst ne laissaient espérer aucun secours de ce côté, et une sage précaution de Vaudreuil tenait fermé le Saint-Laurent au-dessus

1 Life of Wolfe, p. 565.

2 Idem, p. 547.

des rapides du Richelieu, Malgré les plus vives sollicitations, il avait refusé de risquer les vaisseaux qu'il y avait fait monter, dans un engagement avec l'amiral Holmes, Leur présence empêchait Wolfe d'exécuter le dessein qu'il avait d'envoyer un détachement pour attaquer l’armée de Bourlamaque par les derrières et ouvrir le chemin du Canada à celle d’'Amherst, “ Tout cela, disait-il, aurait pu s’exécuter facilement avec dix batteries flottantes, portant chacune un canon, et vingt bateaux plats, s'il n’y avait pas eu de vaisseaux dans la rivière 1”,

Le matin du 10, le vent tourna au sud-ouest, et soleil se leva radieux derrière les coteaux de la Pointe Lévis. Wolfe, qui déjà avait fouillé de l'œil toutes le anses et les rochers de la rive nord, depuis Québec jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, prit avec lui le brigadier Townshend, l'ingénieur MacKeller, quelques ofliciers, et descendit jusqu'à une demi-lieue en amont de Québec, vis-à-vis l’anse au Foulon, mieux connue actuellement Sous le nom d’'anse de Wolfe, Cet endroit lui avait, dit-on, été indiqué par le major Stobo,

Wolfe examina attentivement à l’aide d’une longue vue une coulée par où descend le ruisseau Saint-Denis, ombragé aujourd’hui comme alors par de hautes futaies. De chaque côté, surtout à l’est, l’escarpement s’affaisse et forme une déclivité par où passe un chemin publie, Wolfe compta soigneusement les tentes dont les cônes blancs se détachaient à travers les arbres sur le penchant de la falaise, Il n’y en avait qu'une douzaine, et il

— ES pmirolquis

1— Life of Wolfe, p. 564.

paraissait y avoir peu de mouvement aux environs. Wolfe en conclut que le poste était peu gardé, et qu’une surprise de nuit y était peut-être possible, Mais l’entreprise semblait si téméraire, qu'il n’osa la proposer directement au conseil de guerre, Il prit un moyen détourné, C’est du moins ce qu’affirment deux annalistes du siège, le chevalier Johnestone et l’auteur du Journal tenu à l'armée, tous deux servant dans le camp francais ! Il est assez étrange que les chroniqueurs anglais, pas même Knox, dont le récit est pourtant si complet, ne fassent point mention de ce fait, “Les manœuvres que nous voyions faire depuis quelques jours à l'ennemi audessus de Québec, dit le Journal, et la connaissance que nous avions du caractère de M. Wolfe, ce guerrier impétueux, hardi et'intrépide, nous préparaient à une dernière attaque, La résolution en était effectivement bien prise dans l’armée anglaise, On y avait tenu, ainsi que nous l'avons appris depuis par différents officiers anglais, après la levée du camp du saut, un conseil de guerre où tous les officiers généraux opinèrent unanimement pour la levée du siège, Les officiers de mer observaient que la saison déjà avancée rendait de jour en jour la navigation du fleuve plus périlleuse, et les officiers de terre, dégoûtés par la longueur d’une campagne

1 -— Bigot confirme cette version dans sa lettre au ministre, du 25 octobre 1759: “Je sais toutes les particularités de cette descente par des officiers anglais de ma connaissance qui me l'ont fait dire, en ajoutant que M. Wolfe n'avait pas comoté réussir; qu'il n'avait tenté que de descendre au-dessus de Québec, et qu'il ne devait sacrifier que son avant-garde, qui était de deux cents hommes ; que si on eut tiré dessus, ils se rembarquaient tous”.

aussi infructueuse que pénible, regardaient comme inutile de rester plus longtemps devant des retranchements qui leur paraissaient inattaquables. D'ailleurs, les uns et les autres ajoutaient que leur armée, toujours en proie aux maladies, se fondait insensiblement ; alors, M. Wolfe voyant qu’il ne pouvait rien gagner en heurtant de front l'opinion générale, prit adroitement les choses d'un autre côté : il déclara aux membres du conseil que bien éloigné de penser autrement qu'eux, il était au contraire de leur avis sur l’inutilité de prolonger le siège de Québec ; qu'aussi, dans la proposition qu’il allait faire, il voulait se dépouiller de la qualité de général pour ne rien attendre que de leur opinion pour lui.

— Enfin, Messieurs, lear dit-il, la gloire de nos armes me semblant exiger que nous ne nous retirions point sans faire une dernière tentative, je vous demande avec instance de vouloir bien ne vous y point refuser, Je veux que, dans cette circonstance... notre premier pas nous mette aux portes de la ville,

“Je vais dans cette vue esse yer de faire pénétrer par les bois de Sillery un détachement de cent cinquante hommes seulement, Que toute l'armée se prépare à suivre, Si ce premier détachement rencontre de la part de l’ennemi quelque résistance, je vous donne ma parole d'honneur que regardant alors notre ré.utation comme à l'abri de toute espèce de reproche, je n’hésiterai plus à me rembarquer ”, Le zèle qui animait un si brave général passa chez tous les ofliciers qui l’enten-

daient, et l’on ne s’occupa plus dans son armée que des

dispositions nécessaires pour l’exécution d’un si* noble projet 1”,

Wolfe, qui savait combien sa présence enflammait le courage de ses troupes, alla les visiter dans chacun des navires. [l donna à cette occasion un témoignage de sollicitude qui fit une profonde impression. Ayant appris que deux officiers du 43" régiment étaient indisposés, il leur exprima toute sa sympathie, leur offrit même son canot pour les conduire à la Pointe-Lévis. Mais ceux-ci, en lui témoignant leur gratitude de sa bonté et de sa condescendance, l’assurèrent qu'aucune considération ne les ferait quitter leur poste, tant qu'ils n'auraient pas vu la fin de cette tentative, Quelqu'un remarqua qu’un de ces officiers était fort mal et n'avait qu’une faible constitution, Wolfe l'interrompit en s’écriant : “— Ne me parlez pas de constitution : cet officier a de l’entrain, et avec de l’entrain un homme peut venir à bout de tout ?.

Depuis plusieurs jours, l’escadre de l'amiral Holmes levait l’ancre devant Sillery à chaque marée et se laissait dériver jusqu’à Suint- Augustin et souvent au-dessus, d’où elle redescendait avec le baissant. Ce va-et-vient continuel épuisait les troupes de Bougainville, forctes de marcher jour et nuit pour se tenir vis-à-vis des vaisseaux, afin d'empêcher un débarquement 2,

Enfin, tout étant prêt, la nuit du 12 septembre fut fixée pour la descente, A partir de ce moment, une succession de circonstances inouïes concoururent au plus

1 — Journal tenu à l'armée.

2— Archives de la querre. Mémoire sur la campagne de 1759, par M. Joannès, major de Québec,

étonnant succès. La fortune qui jusque là s'était montrée si hostile au général anglais parut lui accorder toutes ses faveurs. Cette puissance invisible que les païens appelaient la fatalité, et que les chrétiens nomment la Providence, voulait le triomphe de sa cause, Deux déserteurs de Royal-Roussillon, échappés du camp de ougainville dans là journée du mercredi 12, assurèrent que le poste du Foulon était à peine gardé, et que le soir même un convoi de vivres devait descendre pour ravitailler le camp de Beauport. La difficulté des transports par terre avait contraint le munitionnaire de recourir à ce périlleux expédient. L’essai en avait été fait depuis quelque temps et avait réussi. Les bateliers choisissaient les nuits noires et se laissaient dériver en silence avec leur chargement le long du rivage nord, dans les ténèbres doublement épaisses projetées par les falaises. L'occasion ne pouvait être plus belle pour Wolfe, et il résolut d'en profiter, Il ferait précéder le convoi et tâcherait de tromper les sentinelles en se faisant passer pour Français. | Dès le matin de ce jour, les détachements de Saint- Nicolas s'étaient embarqués, et le colonel Burton avait: ordre de réunir à la nuit tombante tout ce qui restait de troupes disponibles tant à la Pointe-Lévis qu’à l’île d'Orléans, de remonter, en suivant le pied de la falaise, jusque vis-à-vis l’anse du Foulon, où il se tiendrait prêt à traverser au premier signal.

Ce même jour, Wolfe lança du vaissean amiral, le Sutherland, sa dernière proclamation : “ Les forces des ennemis sont divisées, dit-il, il y a maintenant une grande disette de vivres dans leur camp, et un mécon-

tentement universel parmi les Canadiens. Le second commandant est allé à Montréal ou à Saint-Jean, ce qui nous donne raison de penser que le général Amherst s'avance dans l’intérieur de la colonie, Un coup vigoureux frappé par notre armée dans cette conjoncture peut décider du sort du Canada. Nos troupes au-dessous de Québec sont prêtes à se joindre à nous ; toute notre artillerie légère et les outils sont embarqués à la Pointe- Lévis, et les troupes débarqueront là où les Français semblent s’y attendre le moins. Le premier corps qui mettra pied à terre marchera directement à l'ennemi, et le chassera de tous les petits postes qu’il peut occuper ; les officiers auront soin que les corps qui suivront ne tirent pas par erreur sur ceux qui marcheront en avant. Les bataillons se formeront sur la hauteur avec promptitude et se tiendront prêts à charger tout ce qui se présentera. Quand l'artillerie et les troupes seront débarquées, un détachement sera laissé pour garder le lieu de débarquement, tandis que le reste marchera en avant et tâchera de forcer les Francais et les Canadiens

à livrer bataille. Les officiers et les troupes doivent se :

rappeler ce que le pays attend d'eux, et ce qu’un corps de soldats déterminés, endurcis à la guerre, est capable de faire contre cinq faibles bataillons francais mêlés à des paysans sans discipline 1”,

Par une nouvelle faveur de la fortune, cette proclamation ne fut connue dans l’armée anglaise qu'après le départ d’un déserteur du Royal-Américain, qui s’esquiva le jour même.

1— Knox’'s Journal, vol. Il, p. 66.

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