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tinction hommes, femmes et enfants, ou les emmenant prisonniers. Chaque maisonnette de Saint-François avait son trophée de chevelures, accroché à des poteaux devant sa porte. La troupe de rangers qu'Ambherst avait déchaînée contre eux, formée par Rogers, n'avait rien à envier aux mœurs de ces indiens: on a vu qu’ils avaient pris jusqu’à l'habitude de scalper, Montés
sur dix-sept berges, ils descendirent de nuit le lac Cham-
plain, échappèrent à la vigilance des croiseurs français, et abordèrent dans la baie de Missiscouy, formée, on le sait, par une expansion du lac, à l’est de sa sortie, Ils y cachèrent leurs berges sous les fourrés de la rive, et mirent en sentinelles dans le voisinage deux de leurs indiens, chargés de venir les avertir si elles étaient découvertes, Rogers se mit ensuite en marche, Il ne mit pas longtemps en défaut les découvreurs de Bourlamaque. Deux jours après, des courriers furent dépêchés à Montréal, Trois-Rivières et Jacques-Cartier. Bourlamaque écrivit à Lévis : “ Les Anglais sont partis de la baie de Missiscouy le 25 au matin. Trois cents hommes que j'ai envoyés sur les pistes de ces Anglais ont trouvé qu’ils dirigeaient leur marche vers Chambly, Masca ou Saint-François. On juge qu'ils peuvent être deux cents ou deux cent quarante hommes. Il se pourrait faire que ce détachement eût ordre d’aller vers Québec. Toutes les apparences sont cependant qu’ils veulent punir le village de Saint-François de sa fidélité 1 ?,
1 — 27 septembre.
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Le 25 au soir, les deux sentinelles avaient rejoint Rogers et l'avaient prévenu que les Français étaient à sa poursuite. L’alarme ne pouvait manquer d’être donnée du côté du Saint-Laurent, d'où seraient dirigés d’autres partis pour lui couper toute retraite, En effet, le marquis de Vaudreuil allait au premier avis, mettre en mouvement les Abénakis de Bécancour, et ceux même de Saint-François, avec quelques marcheurs canadiens 1, Rogers ne vit d'autre moyen de réussir dans son projet qu'en devancant ses ennemis par la rapidité de sa marche, Ayant sur eux l'avantage de deux jours, il pouvait, en suivant la vallée de la rivière Yamaska qui coule en ligne droite vers le lac Saint-Pierre, fondre sur le village Saint-François avant que l'éveil y fût donné, le détruire et s’en retourner en remontant vers le sud-est, le long du Saint-François. Des sources de cette rivière, il atteindrait le lac Memphrémagog, et descendrait ensuite le Connecticut. Il dépêcha en conséquence le lieutenant MeMuilen, avec dix hommes, vers Saint- Frédéric, en lui enjoignant de faire un d'tour pour éviter d’être pris, et d'aller avertir À ‘1herst d'envoyer des provisions au confluent des rivières Ammonoosuc et Connecticut, Rogers accéléra sa course à travers les mille obstacles dés bois, les rochers, les savanes inondées par les pluies d'automne, laissant derrière lui beaucoup de traînards estropiés, malades ou incapables de le suivre,
1 — Lettre de Vaudreuil à Lévis, 3 octobre.
Enfin, après plusieurs jours de marche, inclinant à droite, il atteignit la rivière Saint-François, qu'il traversa à quatre ou cinq lieues du village. Pendant que ses hommes faisaient sécher leurs vêtements, Rogers partit en avant avec deux de ses officiers, le lieutenant Turner et l’enseigne Avery 1. Arrivé à un mille de la mission, il grimpa sur un arbre, d’où il examina attentivement sa position et les moyens de s’en approcher, Les rangers s’avançaient à sa rencontre pendant que le soleil du 3 octobre ? se couchait derrière le rideau de feuillage au delà duquel montaient les fraîcheurs brumeuses du lac Saint-Pierre. A la nuit fermée, Rogers, habillé à lindienne comme un grand nombre de ses compagnons, traversa seul le village sans être observé, et reconnut qu'on n’y avait pas eu vent de son approche. Les feux étaient allumés dans la salle du conseil où la jeunesse chantait, criait, dansait au son du chichikoué. Rogers rejoignit sa bande, restée à distance, et attendit que le village fût enseveli dans un profond sommeil. À trois heures du matin, il le fit cerner, en recommandant à ses rangers de s'approcher en silence. Au signal convenu, tous poussèrent le cri de guerre à la facon des sauvages, enfoncèrent les portes et massacrèrent tout ce qui tomba sous leurs mains, sans distinction d'âge ni de sexe. IL y avait heureusement peu de familles, encore moins de guerriers dans le village. La plupart de ceux-ci, rappelés du camp de Lévis par Vaudreuil, et lancés à la poursuite des incursionnistes,
1 5. abbé Maurault, Histoire des Abénakis, F: 491. laudreuil à Lévis, 5 octobre.
n'avaient pas eu le temps d'arriver, Rogers prétend avoir immolé au moins deux cents personnes, C’est une grossière exagération, Mgr de Pontbriand dit formellement qu'il n’y eut qu'environ trente indiens de tués, sur lesquels, ajoute-t-il, plus de vingt étaient des femmes et des enfants 1, Le reste eut le temps de prendre la fuite, Quelques Abénakis se mirent en défense, tuèrent un sauvage mohican, et blessèrent plusieurs des assaillants, Rogers donne le chiffre invraisemblable de six cents scalpes trouvés aux portes des abanes.
Le village fut pillé et incendié, Avant de mettre le feu à l’église, les rangers enlevèrent les objets les plus précieux, les reliquaires et les statuettes en or, en argent, les vases sacrés dont ils jetèrent les hosties et les foulèrent aux pieds. Rogers fit ensuite emporter tout ce qu'il put de provisions, consistant surtout en maïs, et prit la fuite, emmenant avec lui cinq prisonniers anglais qu'il avait délivrés, trois petites sauvagesses et deux jeunes Abénakis, Antoine et Xavier Gill ?.
Rogers prétend avoir su par les prisonniers qu'il y avait aux environs deux partis de sauvages et de Canadiens épiant son arrivée. Si pareil fait eût été connu dans le village, comment la population se serait-
1— N.-Y. Documents, vol. X, p.1058. Lettrede Mgr de Pontbriand.
2 __ Descendants de Samuel Gill, jeune Anglais de quatorze ans, enlevé et adopté par les Abénakis un demi-siècle auparavant, du village de Gilltown, dans le Massachusetts. La mère des deux jeunes Gill fut tuée en route par les rangers. Ces enfants recouvrérent plus tard leur liberté et revinrent à Saint-François.
elle livrée aux réjouissances sans avoir la moindre conscience du péril ? Nul doute que se voyant sans défenseurs, elle n’eût suivi son instinet traditionnel, et pris la fuite, Quoi qu'il en soit, Rogers comprit qu’il n'avait pas de temps à perdre, et avant que le soleil fût haut sur l'horizon, il s'était enfoncé dans la plaine par où descend la rivière Saint-Francois. Sa bande allait payer cher le coup d’audace qui lui avait réussi. La vengeance sauvage accourait avec les guerriers de Bécancour et de Saint-Francois. Ils les suivirent à la piste. Le général de Lévis, avec son froid laconisme, qui rappelle les commentaires de César, se contente de dire : “ Ils les écharpèrent 1”,
Les rangers n'avaient eu de provisions que pour se rendre au sud du lac Memphrémagog. Là ils furent obligés de se diviser en petites bandes, et de ralentir leur fuite pour vivre de chasse, Les Abénakis les y rejoignirent et les traquèrent avec cet acharnement qu'inspire la rage dans le cœur d’un indien, Rogers avoue qu'une bande d’une vingtaine, aux ordres des lieutenants Turner et Dunbar, fut à peu près toute tuée ou prise, qu'une autre, conduite par l'enseigne Avery, fut chaudement pourchassée, et perdit cinq de ses rangers faits captifs. Une relation française porte à cinquante le nombre des victimes que firent les Abénakis ?, Ceux des fugitifs qui ne périrent pas de faim ou de fatigue, atteignirent les sources du Connecticut, d'où ils se traînèrent péniblement jusqu’au con-
1=- Journal de Lévis, p. 224.
2— Journal tenu à l'armée.
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fluent de l'Ammonoosuc, soutenus par l'espoir d'y trouver le dépôt de vivres demandé par Rogers. Ambherst y avait en effet envoyé un parti d'hommes, avec d’abondants secours, Les feux qu’ils avaient allumés brûlaient encore ; les restes des repas qu'ils venaient d'y prendre gisaient çà et là, sur la mousse ;mais eux-mêmes, qu'étaient - ils devenus avec leurs provisions ? Sans doute qu'ils étaient allés camper un peu plus loin, dans un endroit plus favorable, On se mit à la recherche, on appela, on fit des décharges de mousqueterie, Nulle réponse, nul signe de vie: partout la solitude aride, morne, silencieuse. Le lieutenant Stephen, expédié par Amherst, s'était rendu coupable d’un acte indigne qui le fit chasser honteusement de l’armée, Il s'était impatienté d'attendre, et deux jours seulement après son arrivée, ii était reparti avec ses provisions, Le désespoir des rangers en se voyant complètement abandonnés, est plus facile à comprendre qu’à exprimer, Presque tous se trouvaient à bout de forces, incapables d'avancer plus loin, Rogers seul avait conservé un reste de vigueur, Il s’offrit d'aller chercher du secours au poste le plus voisin, Charlestown, autrement dit Number Four, situé à cinq jours de marche plus bas sur la rivière Connecticut, En attendant, comme le gibier était rare, ses compa-
gnons tâcheraient de se soutenir en mangeant des racines, quelques bulbes, l'écorce tendre des arbres, et des petites baies sauvages croissant sur certains buissons des alentours. Rogers leur promit qu'il serait de retour dans dix jours. Il construisit un radeau avec le bois sec de pins renversés, s’y embarqua avec le
capitaine Ogden, un des rangers, le plus vigoureux des jeunes Abénakis, et s’abandonna au courant de la rivière, Durant le trajet du second jour, il faillit être entraîné dans un rapide avec son radeau, Il fallut en construire un autre au pied du courant, Rogers n'ayant plus assez de force pour bûcher les arbres, en renversa et coupa quelques-uns en y mettant le feu, pendant que le capitaine Ogden tuait les écureuils qui sautaient en criant sur les arbres voisins. Enfin, après cinq jours de cette navigation, il arriva au poste anglais, d'où il fit partir immédiatement un canot chargé de vivres. 11 le suivit deux jours après. C’est à la suite de cette fatale expédition qu'il arriva à Carillon avec vingt et un de ses rangers, dans l’état pitoyable où les vit le capitaine Pouchoti, Dix des prisonniers faits par les Abénakis furent ramenés à Saint- Francois, où les familles échappées aux massacres erraient encore parmi les ruines, en cherchant les ossements calcinés de leurs proches, Malgré toutes les instances des Canadiens, les captifs furent livrés aux femmes qui leur firent cruellement expier leur terrible exploit ?,
1— Il est arrivé à Fle-aux-Noix, depuis quatre jours, cinq Anglais pris au fond de la baie de Missiscouy, qui y sont arrivés demi-morts de faim. “Ils en annoncent encore dix, dont deux sont mourants, qu'ils ont laissés dans la rivière de Missiscouy. C’est un débris du parti de Rogers”. Vaudreuil à Lévis, 6 novembre. Bourlamaque, dans une lettre à Lévis (30 novembre), dit que ces rangers s'étaient égarés. “ Trois Abénakis les ont pris sans peine ”.
2— Journal tenu à l'armée. Cf. Maurault, Histoire des Abénakis ; Parkman, Montcalm and Wolfe.
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Les preuves d’inexpérience données par Bougainville au cours du siège de Québec, le firent reléguer au second rang par Lévis, Le général se disposait à partir pour Montréal, afin d'y préparer, durant l'hiver, sa fameuse ampagne de 1760, Avant de quitter Jacques-Cartier, il remit le commandement de ce poste avancé à un soldat éprouvé, le major général Dumas, qui s'était si fort distingué à la Monongahéla, et tout récemment à la bataille d'Abraham, Sur les six cents hommes qu'il lui laissa, deux cents environ resteraient aux ordres de Repentigny à la Pointe-aux-Trembles, A lIle-aux- Noix, M. de Lusignan commanderait les quatre cent soldats de garnison, tandis que le colonel de Bou lamaque irait prendre quelque repos à Montréal Aux rapides, le capitaine Desandrouins continuerait les travaux du fort Lévis avec trois cents homines, Le régiment de la Rrine prit ses quartiers d'hiver sur la rivière Chambly ; celui de Guyenne, entre Sorel et Varennes ; Royal-Roussillon à Boucherville et à Laprairie ; Béarn dans l’île de Montréal ; la Sarre à l’Ile-Jésus ; Berry entre Terrebonne et Berthier ; et Languedoc dans le gouvernement des Trois-Rivières.
Autour de la rade déserte de Québec, les froids de novembre jetaient des franges d’écume glacée et des taches de neige sur les cimes des Laurentides. L'hiver du Canada s’annonçait par de fortes gelées, avec un temps calme, un soleil éclatant, ou par des coups de vent presque toujours nord-est, amenant les jours sombres, un ciel gris, des nuages de plomb versant de froides averses. Le tonnerre du canon, le roulement de la mousqueterie avaient cessé. Les rivages de Beauport
et de la Pointe-Lévis étaient devenus des solitudes,. L’agitation et la vie s'étaient concentrées sur le cap de Québec, L’enceinte des murs regorgeait de soldats anglais, écossais, anglo-américains, se croisant sur les places publiques, dans les rues, sous les portes, avec une population muette, atterrée, en quête d’un abri ou d’une bouchée de pain. Un témoin oculaire écrit qu’an ne peut se faire une idée du chaos qui régnait dans la place tant parmi les Anglais que parmi les Français. Elle était devenue le rendez-vous des filous, de tous les êtres sans aveu qui se livraient au désordre et au pillage, malgré les exemples de sévérité donnés par le commandant. On voyait des gens courir à droite, à gauche, sans savoir où ils allaient, Chacun cherchait son bien, et ne le trouvant pas, prenait celui de son voisin, Une partie des habitants chassés de leurs maisons pour faire place aux troupes, sortaient de la ville et allaient se réfugier au delà de Jacques-Cartier, D’autres, trop pauvres pour fuir, avaient à ‘peine un coin pour se retirer dans leurs propres demeures envahi:s par les Anglais.
La ville se réveillait chaque matin au son des tambours et du clairon, comme Gans un camp. Tout y annonçait la proximité de l'ennemi, la sévérité de la discipline militaire, la rigueur de la loi martiale appliquée aux citoyens, les précautions prises contre les allants et venants, les gros corps de garde stationnant à toutes les issues, le cordon de sentinelles faisant cerele autour des remparts, les postes avancés échelonnés sur
1— Le commissaire général Bernier à Bourlanrque, 27 septembre 1759,
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les routes jusqu’à Loreite et Sainte-Foye. A l’intérieur des maisons, toute lumière devait être éteinte à dix heures du soir ; aucun citoyen ne pouvait sortir dans la rue, la nuit, sans un fanal à la main, et jamais après dix heures.
Avant la fin de l'automne, la froideur des rapports entre ennemis commenca à s’adoucir, Les vainqueurs furent bientôt subjugués par les grâces, la courtoisie et la spirituelle conversation des dames canadiennes, Knox s’en fait l'écho dans plus d’une page de son Journal, Il avait eu en partage pour logement une espèce de hangar attenant à une écurie. Le local qu’il y occupait était assez spacieux, mais en bois brut, ouvert d’un côté par le râtelier d’une crèche, et n'ayant d’autre plafond que des planches volantes, servant de grenier à foin, Malgré cela, après y avoir fait monter un poêle, et exécuter quelques travaux de charpente, il s'y trouva mieux installé que bien d’autres officiers de son rang.
Rien, dans la cité conquise, n’échappait à son œil inquisiteur, ni le Chien d'Or avec son inscription légendaire, ni les niches pratiquées aux angles des rues avec leurs statues de grandeur naturelle, représentant Saint- Joseph, Saint-Augustin, Saint-Denis, Sainte-Ursule, ni les costumes des ordres religieux, ni les cérémonies du culte auxquelles il assistait, en se félicitant des attentions qu'on y avait pour lui, Il ne tarit pas d’éloges sur les religieuses hospitalières, celles de l'Hôpital-Général en particulier, dont il eut occasion de connaître la charité et le dévouement, Ce fut pour lui une agréable diversion quand il reçut l'ordre d'aller pendant une semaine y commander la garde, veiller à la discipline et observer