Mémoire de M. de Vaudreuil
Cet éloge de Vaudreuil n’était que l’expression de la vérité, Le nombre des concussionnaires restés au Canada après la capitulation, fut presque nominal, et chacun d'eux a été marqué d’une tache qui ne s’est pas effacée,
Le président de la commission rendit son arrêt contre les accusés, le 10 décembre 1763. Vaudreuil fut déchargé de toute accusation. Bigot et le trésorier Varin bannis à perpétuité du royaume, et leurs biens confisqués. Cadet fut condamné à être banni neuf ans de Paris, et à restituer six millions. Les autres concussionnaires, Bréard, Pénisseault, Péan, Maurin, Corpron, Estèbe, Martel, eurent à restituer des sommes variant de trente mille à six cent mille livres, Des vingt et un accusés, dix furent condamnés, six acquittés, trois admonestés, et deux renvoyés faute de preuves. Sept des contumaces furent condamnés à diverses peines.
En apprenant l’acquittement de Vaudreuil, le roi lui écrivit une lettre de félicitations, et lui accorda une
pension de six mille livres, Le marquis n'en jouit pas longtemps. Miné par le chagrin que lui avaient causé les persécutions dirigées contre lui encore plus que par l’âge, il mourut l’année suivante,
M'* Pénisseault, dit-on, sut gagner les bonnes grâces du duc de Choiseul, qui lui accorda des lettres de justification pour son mari, et lui conserva les gains frauduleux qu'il avait été condamné à rendre, Bréard légua à son fils le soin de venger la flétrissure que lui avait infligée son souverain, Jean-Jacques Bréard, né à Québec, en 1751, se fit élire membre de la Convention, et vota la mort de Louis XVI. ;
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Louis XV témoigna sa satisfaction au chevalier de Lévis en le créant, dès son retour, lientenant général, par une promotion spéciale, A l'ouverture de la campagne, il alla rejoindre l’armée du Rhin, sous les ordres du maréchal de Soubise, Après avoir assisté aux combats de Fillinghausen et de Schedinghem, il vint renforcer en Hesse le maréchal de Broglie, avec un corps de dix mille hommes, CEargé en 1762 du commandement de l'avant-garde du corps de réserve, placé sous les ordres du prince de Condé, il soutint victorieusement toutes les attaques du prince héréditaire de Brunswick. Il eut une large part à la brillante affaire de Gremighen, Attaqué par vingt-cinq mille hommes à deux lieues de l’armée, il ne put jamais être entamé. Durant une des nombreuses charges qu’il eut à repousser, il eut un cheval tué sous lui d’un coup de pistolet, Ce fut Lévis qui décida du succès des armes francaises à Johannisberg. Il y commanda la gauche de l’armée, qui eut à soutenir tous les efforts du prince de Brunswick. Cinq jours après, n'ayant avec lui que quatre mille hommes, il se maintint pendant plus de trois heures sur la montagne de Johannisberg contre dixneuf bataïllons et trente pièces de canon !,
Les compagnons d'armes de Lévis, privés de se battre à ses côtés, applaudissaient de loin à ses succès. Bourlamaque lui écrivit de Paris: “ Voulez-vous bien, mon général, recevoir mon compliment sur l'affaire du 25, et
1 — Lettre du chevalier de Lévis au duc de Choiseul, 18 septembre 1762.— A de Cardevasque, Le quartier de Lévis à Arras.
sur ce qui l’a précédée. J'apprends avec grand plaisir que vous avez eu grande part au succès en cette affaire. N’allez pas, je vous prie, vous faire tuer au moment de la paix. Elle paraît sûre 1”.
3ougainville de son côté lui disait : “ Mon général, il faudra donc tous les ordinaires vous faire un compliment nouveau ? Recevez, je vous prie, le mien sur la part que vous avez certainement eue à la victoire de M. le prince de Condé. Elle est belle et bien glorieuse pour la nation et bien agréable au moment de la conclusion. C’est bien finir et rester sur la bonne bouche. M. de Nivernais part demain matin et pourra se montrer à Londres la tête plus haute 2 ?.
A la mort du duc de Chaulnes (1765), le général de Lévis fut créé gouverneur de la province d'Artois. En 1771, il fut nommé capitaine des gardes de M. le comte de Provence, depuis le roi Louis X VIIL Enfin, comme couronnement de sa glorieuse carrière, il fut créé che. valier des Ordres du Roï, maréchal de France, puis duc héréditaire, Il mourut d’apoplexie à Arras, le 26 novembre 1787, à l’âge de soixante-sept ans *,
Il serait superflu de tracer ici le portrait de Lévis : il ressort de l’ensemble de cet ouvrage. On l’a entendu parler ; on l’a vu agir. Il s’est montré supérieur à tout ce qui l’environnait, Montcalm n’hésitait pas à reconnaître sa supériorité, Sa correspondance témoigne du
1— Lettre de Bourlamaque à Lévis, ler septembre 1762. 2 Lettre de Bougainville à Lévis, 4 septembre 1762. 3— Voir, à l'appendice: Notes sur la famille de Lévis.
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soin qu’il prenait de toujours le consulter, de modifier au besoin ses idées pour ne pas être en opposition avec lui. Lévis fut le seul homme dont l’impérieux marquis subit l’ascendant, Il se sentait dominé par sa haute et froide raison, par l'empire qu’il avait sur lui-même, la sagesse de ses conseils, la prudence de sa conduite, Montcalm et Lévis àvaient de commun de grandes qualités militaires, une bravoure à toute épreuve, une science et une expérience consommées dans l’art de la guerre ; mais Lévis avait plus de sûreté dans le coup d'œil, plus de largeur dans les vues, plus de sang-froid et de fermeté dans l’action. Ce fut la bonne fortune de Wolfe de ne pas rencontrer Lévis sur les plaines d'Abraham. La journée de Montmorency n'avait été pour lui qu’un échec ; celle du 13 septembre eût été un désastre,
La guerre de Sept Ans touchait à sa fin, Un million d'hommes y avaient péri, sans changer la carte de l'Europe, Toutes les puissances belligérantes soupiraient après la paix, l'Angleterre victorieuse aussi bien que la France vaineue, La mort du vieux roi George II, auquel succédait son petit-fils, George III, modifia la politique de la Grande-Bretagne, Le jeune roi, seul souverain vraiment anglais qui eût régné depuis la chute des Stuarts, fut salué avec transports, À son avènementau trône, La puissance de Pitt fut dès lors ébranlée, car le roi le haïssait, Son favori, lord Bute, conseillait la paix.
En France, le petit Choiseul était devenu tout puissant, Il avait acquis la terre de Chanteloup, où il tenait
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une cour, Sa fortune personnelle s'était accrue, dit-on, de six mille livres à un million de revenu. T! entama des négociations avec l’Angleterre, après avoir conelu le fameux pacte de famille qui unissait dans une étroite alliance les différentes branches de la maison de Bourbon. Pitt traîna les négociations en longueur, afin de frapper de nouveaux coups. L'Espagne perdit Cuba et Manille, Le drapeau anglais flotta sur le territoire de France : Belle-Isle fut prise malgré la belle défense de M. de Sainte-Croix.
Les négociations recommencèrent en septembre 1762. Pitt n’était plus ministre ; le roi et son conseil, fatigués.de son arrogance, avaient accepté sa démission qu'il avait offerte, et Bute était devenu premier ministre. Le duc de Bedford fut envoyé à Paris, le due de Nivernais à Londres. Bute exigeait l'abandon de l'Inde et du Canada, de plus la démolition de Dunkerque “ comme un monument éternel du joug imposé à la France ”.
Dans les deux royaumes une question passionnait les esprits : le Canada serait-il rendu à la France ? Voltaire, chez qui le sentiment national était éteint, en réclamait l’abandon. L’occupation de ces quelques arpents de neige ne serait, selon lui, “ qu’une cause éternelle de guerre et d’humiliations 1”, Les esprits clairvoyants — Bougainville et le commissaire Bernier étaient de ce nombre — pensaient bien différemment, Bougainville écrivit un mémoire très curieux, plein d'idées fécondes
1— Lettre au marquis de Chauvelin, le 3 octobre 1760.
MONTCALM ET LÉVIS 427 sur la Nouvelle-France, ses ressources, son avenir, le grand intérêt qui s'attachait à sa conservation !,
Bernier écrivit de son côté à M. de Crémille: “Je pleurerai avec vous et tous les vrais patriotes la perte de cette belle colonie, Si elle doit revenir à la France, c’est un bien; si elle doit être séparée pour toujours, la perte en est irréparable 2 ”.
în Angleterre, les esprits étaient également divisés ; mais la masse de la nation, partageant les sentiments de Pitt, voulait retenir le Canada, L'homme d’Etat le plus éminent des colonies anglaises, Franklin, se moquait de ceux qui prophétisaient que l'acquisition du Canada amènerait leur prochaine indépendance. “ Jose dire, écrivait-il, que l'union entre elles pour un tel objet est non seulement improbable, mais impossible ”. L'Amérique allait, dans bien peu d'années, lui donner un éclatant démenti,
À Québec, le général Murray se moutrait plus perspicace.
— Croyez-vous que nous vous rendions le Canada, dit-il un jour à M. de Malartie ?
— Je ne suis pas assez versé dans la politique pour voir les choses de si loin, répondit celui-ci.
— Si nous sommes sages, repartit Murray, nous ne le garderons pas. Il faut que la Nouvelle-Angleterre ait un frein à ronger, et nous lui en donnerons un qui l’occupera en ne gardant pas ce pays-ei à,
1 — Considérations sur le Canada. Ce manuserit, tout à fait inconnu, couvre cinquante - trois pages de papier grand in-folio.
2 — 8 octobre 1760.
3— Journal de Malartic, p. 331.
Les préliminaires de la paix signés à Fontainebleau (3 novembre 1762) entre la France, l'Angleterre et l'Espagne, soulevèrent de longs et vifs débats dans le parlement anglais, Pitt, quoique souffrant de la goutte, s’y fit transporter, Il affecta d’y entrer au milieu de la séance, soutenu par deux de ses amis, 11 parla pendant trois heures, tantôt debout, tantôt assis, contrairement aux usages parlementaires, La scène théâtrale qu'il avait montée n'eut pas l'effet qu’il en espérait, Il fut écouté assez froidement, la chambre voulait la paix.
Par égard pour l'Autriche, le cabinet de Versailles avait ajourné la signature du traité, qui ne devait être que la reproduction exacte des préliminaires, La France cédait le Canada et tout ce qu’elle possédait dans l'Amérique du Nord, à l’est du Mississipi, à l’exception de la Nouvelle-Orléans et d’un petit territoire adjacent, Elle renoncait à toutes prétentions sur l’Acadie, le cap Breton et toutes les îles du Saint-Laurent, ne conservant que le droit de pêche sur une partie des côtes de Terreneuve et les petites îles de Saint-
Pierre et Miquelon comme station maritime, mais à
condition que ces îles ne seraient ni fortifiées ni munies de garnison, Dans les Antilles, l'Angleterre restituait les îles de la Guadeloupe, la Martinique, Marie-Galante et la Désirade qu’elle avait conquise. La France ne gardait des îles neutres que * e-Lucie, L recouvrait la Havan etour la Floride et toutes ses possi ssipi. La France lui livrait en con t -Orléans et toute la Louisiane, c' dire lin «1ense territoire s'étendant à l’ouest du Mississipi jus: u’au Pacifique,
Espagne
En Europe, la France se soumettait à l’humiliante condition de démolir les fortifications de Dunkerque, Elle rendait Minorque aux Anglais, et l'Angleterre lui restituait Belle-Isle, Les deux puissances s’'obligeaient à ne plus fournir aucun secours à leurs alliés respectifs qui resteraient engagés dans la guerre d'Allemagne, La France abandonnait le Sénégal, où elle ne gardait que les îlots de Gorée, Dans l'Inde, elle perdait tous les territoires qu’elle avait acquis depuis le traité d’Aix-la- Chapelle, mais recouvrait quelques postes de commerce, en s’engageant à n’en fortifier aucun dans le Bengale,
Le traité de Paris, signé le 10 février 1763, mit fin à la guerre de Sept Ans. Il paraissait n'avoir rien changé à la physionomie de l’Europe; en réalité, il marquait une évolution dans l’histoire de l’humanité, La France, confinte dans le vieux continent, allait se replier sur elle-même, se livrer tout entière aux idées nouvelles qui fermentaient dans son sein et qui, avant la fin du sièele, devaient faire explosion sur le monde. L'éclatante revanche qu’elle prit sur l'Angleterre, vingt ans après le traité de Paris, fut le prélude de ce vaste embrasement qui a creusé un ubîme entre le passé et le présent, Le traité de Versailles, conelu en 1783, a consacré l'indépendance des colonies anglaises, devenues la république des Etats-Unis. Par ce traité, l’Angleterre ne conservait plus en Amérique qu’une partie de la Nouvelle-France, avec le petit peuple qu’elle avait conquis, et qui commençait à renaître de ses ruines, Si
M. de Malartic, interrogé par le général Murray, avait pu lire dans l'avenir, il lui aurait répondu :
— Le cabinet de Londres sera moins prévoyant que vous : il ne laissera pas de frein à ronger aux colonies voisines qui, avant peu, briseront celui de leur allégernee, Devenus indépendants, les Etats-Unis étonneront lunivers par leur rapide accroissement, Dans un sièele, ils formeront un peuple de cinquante millions d’hommes, Vous me demanderez sans doute comment s’accomplira ce prodige ? 11 viendra de toutes les parties de l'Europe un tel flot d’'émigration, que les invasions des barbares peuvent seules en donner une idée, Il vous est facile d'en prévoir la conséquence. Cette invasion pacifique sera plus funeste aux colons primitifs des Etats-Unis, que ne le sera pour les Canadiens la conquête violente de la Nouvelle-France, A la fin du XIX' siècle, les descendants des Pilgrim Fathers, c’est-à-dire vos colons les plus intelligents et les plus actifs, auront à peu près disparu de la Nouvelle-Angleterre, Ils auront été remplacés par d'autres races qui donneront au pays une toute autre physionomie, si bien que si les Elders du temps de Cotton Mather revenaient sur la terre, ils ne retrouveraient plus rien des mœurs, des usages, de la religion d'autrefois.
Il en sera tout autrement des Canadiens, Délaissés par la France dans un état de ruine inconcevable, et livrés à un vainqueur qui emploiera sa toute-puissance à les anéantir comme race, ils survivront à tout, Sans immigration étrangère, par le seul développement de leurs familles, ils accroîtront si rapidement, qu’à la fin
du siècle prochain, ils formeront un peuple homogène de plus de deux millions, uni comme un seul homme,
et resté si français, qu'un de leurs poètes pourra dire en toute vérité :
Nous avons conservé le brillant héritage Légué par nos aïeux, pur de tout alliage, Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.
Hs jouiront alors des libres institutions de la Grande- Bretagne, qu'ils auront conquises par des luttes non moins héroïques que celles qu’ils viennent de soutenir, Et ils n'auront plus qu’à rester fidèles À eux-mêmes, pour réaliser les desseins que la Providence a eus en vue dans la fondation de la Nouvelle-France.