JAUBERT
Le chevalier de Jaubert fut fait prisonnier le 6 juillet 1758 aux avant-postes de Carillon, et envoyé en Angleterre, d'où il revinten France. Durant sa captivité dans les colonies anglaises, il chargea M. de Malartic de régler ses affaires au Canada. Sa situation financière n'était pas aussi mauvaise qu’on pourrait le croire d’après ses lettres. Déduction faite
de ses dettes, il lui revenait 1387 livres.
M. de Jaubert devait être un officier élégant, si on en juge par l'énumération des effets vendus lors de sa captivité. A l'aide de l'inventaire qui en a été conservé, on pourrait reconstituer la toilette d'un officier, telle qu'elle était aux jours de gala, à une réception chezle gouverneur, par exemple, ou à un de ces bals chez l’intendant, dont il a été si souvent
question au cours de cette histoire. L'inventaire porte que le
chevalier de Jaubert avait des chemises brodées, des bas et des vestes de soie, des manchettes, une culotte à jarretière d'or, des cols blancs en mousseline, deux devants de veste en
satin brodé d'or, etc.
M. Pasquier, archiviste du département de l'Ariège, de qui je tiens ces renseignements, m'écrit de Foix que le chevalier de Jaubert était aide-major de la ville de Perpignan lors de son mariage. Sa famille, très ancienne dans le Midi,
existait encore au commencement du siècle.
La lettre du capitaine Duchat dont je ne donne ici que de courts extraits, fait partie des archives de la Guerre, à
aris. Dans le Mémoire adressé au ministre par le général de Lévis pour demander ‘ des grâces ” en faveur des troupes de terre, figure le nom du capitaine Duchat, du régiment de Languedoe. # C’est un ancien officier, 3 est-il dit, qui a toujours servi avec zèle et application et qui mérite ”. (Lettres du chevalier de Lévis, pp. 418-446).
Au camp de Carillon, ce 15 juillet 1756.
… La Nouvelle-France contient plus de terrain que les deux tiers de l’Europe; je ne parle seulement que du pays où les Français vont trafiquer des castors avec les sauvages, où ils ont des forts, des magasins et des établissements ; il serait beaucoup plus grand que l’Europe si l’on comptait toutes les terres du Nord-Ouest, pays jusqu'ici inconnu.
Il y à vingt ans que le Canada était aussi peuplé qu’aujourd'hui; les guerres que les habitants sont obligés de soutenir
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les affaiblissent cruellement et les voyages qu'on leur fait faire dans les postes d’en haut, dès que l'Anglais paraît vouloir envahir ou interrompre notre commerce; ces courses sont pour l'ordinaire de trois ou cinq cents lieues, ne mangeant autre chose que du lard, du biscuit et quelques coups d'eaude-vie. .
Les Canadiens ou Créoles sont grands, robustes et infatigables, surtout pour les marches, fort ignorants, n'ayant aucune idée des sciences, ne s’attachant seulement qu'à leur commerce, Cela n'empêche pas qu’il: ne soient présomptueux et remplis d'eux-mêmes, s'estimant au-dessus de bien des nations ; grands menteurs. Le sang du Canada est assez beau, les femmes y sont généralement jolies, grandes, bien faites, spirituelles, babillardes, maniant la parole avec aisance,
paresseuses en tout, et pour le luxe au dernier point,
Tous les lacs et rivières fournissent quantité de poissons. Outre l’espèce que l’on trouve en Europe, il y en a une infinité d’autres très bons ; aussi les voyageurs, officiers et soldats, ont soin de se munir d’hameçons pour leur faire la guerre, c'est à quoi nos nous amusons pendant nos campagnes, et nous pouvons dire que la vertu de patience est bannie de la pêche, tant elle est abondante.
Les arbres que produit le Canada sont d'une beauté à ne pouvoir se lasser d'admirer, tant par la hauteur que par leurs droits (sic); les troncs ont jusqu’à soixante pieds (de hauteur), aussi gros à un bout qu’à l’autre; c'est pourquoi l’on construit chaque année un vaisseau de guerre ou frégate à Québec.
Toutes les forêts sont re nplies de gibier; la tourterelle
est l'espèce la plus féconde er Canada, elles y fourmillent et
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ressemblent beaucoup au pigeon ramier de France, à la réserve qu'elle est un peu plus petite. Les arbres en sont si chargés que je puis dire y en avoir vu presqu'autant que de feuilles, si l’on peut se servir de cette expression. L'on en tue jusqu'à cent cinquante d’un coup de fusil, c'est sur letémoignage ds Canadiens; pour moi je n’altère point la vérité en assu it que plusieurs soldats de nos régiments en ont abattu jusqu'à quatre-vingts, et en mon particulier qua rante. 11 me semble que ce soit une manne que Dieu envoie, puisqu'elle nourrit pendant quatre mois tous les habitants du Canada.
Le passage commence au mois de juin et finit à la fin de septembre où elles se réfugient vers le Midi.
Les oies, outardes, canards de dix espèces et d’autres. oiseaux inconnus en Europe abondent aussi dans ce pays.
La perdrix qui, à le bien prendre, est une gelinotte grosse comme une petite poule, se tient continuellement dans le bois, se perche attroupée sur les arbres, et se laisse tuer les
unes après les autres à coup de fusil sans branler,
Il y a aussi un grand passage, au mois d'octobre, de merles aussi bons que des grives, et qui sont en si grand nombre que chaque jour nous en rapportions cinq à six douzaines : c'était notre divertissement tous les matins, joint à cela que la. nécessité nous y engageait, étant réduits aux pois et au lard.
Vous avez su sans doute le projet que l'Anglais avait formé. dépuis trois ans, par des papiers que l’on trouva au général Braddock, à l'affaire de la Belle-Rivière, de ranger sous sa puissance tout le Canada ; mais le désavantage qu'il a eu dans cette affaire que l’on doit regarder comme un coup du ciel, et l'envoi des régiments français auquel il ne s'était jamais
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attendu, l'ont étourdi à un point qu'il ne songe aujourd'hu; qu'à être sur la défensive. Quoique la Nouvelle Angleterre soit dix fois plus peuplée que notre continent, il est à remarquer que ce sont des gens qui n’ont aucune teinture de la guerre, et que ces misérables sont obligés d'abandonner leurs femmes et tout ce qu’ils possèdent pour courir à un fusil. Outre cela les subsides et les frais sont tirés des provinces, ‘ar l’ancienne Angleterre leur a signifié qu’il n’y avait plus ni argent ni hommes à espérer de l’Europe. Jugez si de pareilles ‘troupes sont à craindre : vous me direz peut-être que le Canadien ne peut se glorifier d’être plus aguerri, puisqu’il est dans le même cas; il est aisé à concevoir que ne payant ni taille ni impôt et défendant son propre foyer, il soit meilleur soldat, joint à cela que dans toutes les affaires
du passé, l'Anglais a toujours été battu par le Canadien ”.