‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 13 sur 86 · LA SOCIÉTÉ CANADIENNE, - LES JEUX DE HASARD · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ CANADIENNE, - LES JEUX DE HASARD

I n'y a guère de triomphe qui ne soit mêlé de quelque amertume, et il n'est besoin souvent de chercher hors de soi pour la trouver. Montcalm ne tarda pas à en faire l'expérience, En enirant à Montréal, il avait été étonné d'entendre associer le nom de Vaudreuil au sien dans le concert de louanges qu’on lui décernait; mais, quand il entendit le gouverneur lui-même s’altribuer une part de la victoire, il eut peine à se contenir. Il ne répondit d’abord que par de fines railleries ; mais, emporté par son tempérament, il se répandit bientôt en sarcasmes amers et finit par se montrer injuste à force d'être acerbe. Sans doute que la vanité de Vaudreuil était puérile, mais il n’en était pas moins vrai que C'était lui qui avait conçu et préparé le plan de campagne si admirablement exécuté par Montcalm. Telle est l’origine de la fameuse quere:le entre ces deux hommes, qui à élé une des causes de la perte du Canada.

« Votre ami l’évêque, écrivait Montcalm à Lévis, vient de donner le plus ridicule mandement du monde; mais gardez-vous bien de le dire, car c’est l'admiration du Canada. »

Ce blâme, par lequel Montcalm déchargeait sa mauvaise humeur, n’a ait d'autre motif que les louanges que Myr de Pontbriand avait distribuées, avec une rare impartialité, entre les chefs et les soldats français et canadiens. Ce mandement d'action de grâces était, du reste, un modèle du genre; il n'avait d’autre ridicule que celui de ne pas réserver tout l’encens pour un seul.

C’est dans celte disposition d'esprit que le général victorieux quitta Montréal pour Carillon ; il emportait avec lui une blessure dont il ne devait pas guérir, celle de l’orgucil froissé,

Le trajet jusqu’au fort Saint-Jean se fit partie à cheval, partie à pied, partie en calèche; car la route, percée à travers une plaine fertile mais peu déboisée, était presque impraticable. Une escorte de quinze miliciens et de trente sauvages outaouais accompagnait le général, parce que cette route paraissait en ce moment peu sûre. La veille, un parti ennemi s'était montré à Laprairie, où il avait enlevé une chevelure.

Bougainville, qui pour la première fois parcourait cette partie du pays, y portait comme toujours son esprit d'observation. « Le fort Saint-Jean, dit-il, placé sur la rivière de Sorel, est une enceinte carrée à quatre bastions. Bâti en pieux, il est fort mal fait, quoiqu'il ait coûté quatre-vingt-seize mille francs.

« Celui de Saint-Frédéric est en pierre, avec une grosse redoute, également en pierre, située dans l’intérieur du fort; il est très mal placé, ayant plusieurs hauteurs qui le commandent à portée de fusil. Sur ces hauteurs on a fait une redoute

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et un retranchement de pièces sur pièces, ouvrages mal faits el plutôt nuisibles qu'utiles à la place, »

Le fort Saint-Frédérie était alors commandé par M, de Lusignan, vieil officier d'expérience, el qui avait de beaux états de services, « d'ail beaucoup raisonné avec M. de Lusignan, écrit le marquis... me parait qu'il connait les choses possibles ct dangereuses, »

« C'est un très bon officier à tous égards, » ajoutait de son côté le chevalier de Lévis, »

Une note jetée en passant par Montealm révèle la Simple et austère vie de soldat que le général s'imposait pour donner l'exemple à son armée, « Ne quittez pas votre maison, écrit-il à Lévis, car vous me nourrirez, et je mettrai mon matelas avec Fonthrune ! dans la grande pièce, » Puis il ajoute : « Heureux si vous avez le temps de recevoir le renfort que je vous envoie; car les ennemis, suivant mon caleul militaire, doivent vous attaquer d'ici au 20 septembre où jamais. »

Lorsque, dans la journée du 10 septembre, le chevalier accourut au pied de la falaise de Carillon à la rencontre de Montcalm, il l'embrassa en le félicitant de sa victoire. [n'y avait pas deux mois qu'il lui avait dit adieu en ce même endroit, et dans ce court intervalle le général avait fait trois cents lieues de marche, assiégé, pris et rasé un fort, Plus d’un fMalteur dut lui rappeler, non sans quelque vérité, le mot de César : Ven, vidi, vici.

Le chevalier de Lévis avait grandement coopéré au succès de celte campagne par ses habiles manœuvres et par ses démonstrations agressives, « Votre ordre de bataille est si bien, lui écrivait de Chouaguen le marquis de Montcalm, que si vous n’en avez point, je veux au moins que le ministre le lise,

La hardiesse des mouvements de M, de Lévis, l'augmentation de ses postes avancés, qui poussaient des pointes de chaque côté du lac Saint-Sacrement, le nombre et la force des partis qu'il tenait constamment en campagne, el qui revenaient avec des prises et des chevelures après des coups audacieux, en imposèrent à ce point aux Anglais, qu'ils crurent toujours à une marche offensive jusqu’au momett de la prise de Chouaguen.

Il, avait d'amples loisirs au camp de Carillon, seul point animé de toute cette région, où l'œil n’apercevait que montagnes et forêts à perte de vue. La nourriture aux pois et au lard, que partageait l'officier et le soldat, m'était pas de nature à charmer la monotonie des jours. Heureusement que la chasse et la pêche étaient d’une extrême abondance : les canards, les sarcelles, les tourtes surtout, s’abattaient aux alentours par bandes innombrables. L'ours, le chevreuil, le castor, n'étaient point rares. La chasse et la pêche avaient donc le double avantage de faire oublier les heures d'ennui et d'apporter quelqfes bons plats sur la table; mais personne ne pouvait se livrer sans danger à ces plaisirs, car il n'v avait pas une anse, pas un rocher, pas un taillis d’où ne pouvait partie une balle lancée par quelques sauvages ou coureurs de bois ennemis, venus là pour guclter une proie.

Dans l'intérieur du camp, la principale distraction était les sauvages, avec leurs

1 M. de Fouthrune, lieutenant de grenadiers du régiment de la marine, et protégé par M. de Lévis. (Journal de Montcalm.

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