‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 17 sur 86 · EE DE · texte numérisé non relu

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blez cette provision. Jer# adore, ma très chère, et je serai au comble de mes vœux de vous rejoindre en octobre 1757. Ainsi soit.

« Tous les enfants de Montpellier, au nombre de quatre-vingts, en bonne santé, »

Six jours après, il ajoutait à sa mère : « Je vais donc ètre, ma mère, six à sept mois sans vous écrire, Aussi, quoiqu'il n'y ait que quelques jours que j'aie écrit à Mme de Montcalm, je veux aussi vous renouveler les assurances de ma respectueuse tendresse, Ma santé est bonne, et j'espère que le renos de l'hiver dont J'avais grand besoin me fera grand bien, Tout ce qui est avec moi est en bonne santé. Je compte passer ‘mon hiver ici, sauf un mois que j'irai passer à Québec lorsque nous pourrons voyager sur les glaces. J’embrasse tendrement la très chère, ma fille et notre très chère Massillan.

€ M. de La Corne envoie six belles queues de martre à Mme de Montcalm. Si elles arrivent à bon port à Paris, la très chère aura un manchon, Une autre année je songerai à en envoyer un à ma fille; mais j'aimerais mieux lui porter. »

Le 15 novembre, deux coups de canon tirés des remparts de Québec répondirent au signal d'adieu de la frégate l'Abénaquise, qui venait de mettre à la voile, emportant les dernières dépèches du Canada. Désormais toute communication avec la France était interrompue jusqu'au mois de mai suivant. Parmi les citoyens et les militaires qui la suivirent de l'œil jusqu'à ce qu’elle eût disparu derrière la falaise de Lévis, se trouvait probablement Bougainville, le plus attristé de tous, quoiqu'il fût un des mieux partagés.

La société de Québec, accoutumée à cet isolement, n'en perdait pas une heure de sa gaieté habituelle.

Le célèbre botaniste suédois Pierre Kalm, qui a visité le Canada en 1749 et y a séjourné plusieurs mois, à tracé une peinture aussi curieuse qu'exacte de cette société.

€ La différence, dit-il, entre les manières et les coutumes des Français au Canada, et celles des Anglais dans les colonies américaines, est la même qui existe entre ces deux nations en Europe. lei, les femmes en général sont belles; elles sont bien élevées et vertueuses et ont un laisser-aller qui charme par son innocence même el prévient en leur faveur; elles shabillent beaucoup le dimanche, mais les autres jours elles S'occupent assez peu de leur toilette, sauf leur coiffure, qu'elles soignent extrèmement, ayant toujours les cheveux frisés el poudrés, ornés d'aiguilles brillantes et d'aigrettes. Chaque jour de la semaine, le dimanche excepté, elles portent un mantelet petit et élégant sur un court jupon qui va à peine à la moitié de la jambe; et dans ee détail de leur ajustement elles paraissent imiter les femmes indiennes. Les talons de leurs souliers sont élevés el très étroits; je m'étonne qu’ainsi chaussées elles puissent marcher à l'aise. En fait d'économie domestique, elles surpassent grandement les Anglaises des plantations, qui ne se génent pas de jeter tout le fardeau du ménage sur leurs maris, tandis qu'elles se prélassent toute la journée, assises, les bras croisés, Les femmes en Canada, au contraire, sont dures au travail et à la peine, surtout parmi le bas peuple; on les voit toujours aux champs, dans les prairies, aux étables, ne répugnant à aucune espèce d'ouvrage, Cependant elles se relâchent un peu à l'égard de la propreté des ustensiles et des appartements... En général cependant les dames ne refusent pas de prendre leur part des soins du ménage; et j'ai vu avec plaisir les filles du meil-

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leur monde, voire mème celles du gouverneur, habillées pour l’occasion, aller dans les cuisines et les celliers pour s'assurer que tout ÿ élait en ordre.

« Les hommes sont extrèmement polis, et saluent, en ôtant leurs chapeaux, chaque personne indistinctement qu'ils rencontrent dans les rues. Il est d'usage de remettre une visite le lendemain mème, en eñt-on des vingtaines à faire dans la journée.

« La politesse des habitants, ici, est bien plus raflinée que celle des Hollandais et des Anglais des colonies aprartenant à la Grande-Bretagne; mais, en revanche, ces derniers ne donnent pas autant de temps à leur toilette que les Français. »

Une église de campagne au XVI siécle : Sainte-Anne de Beaupré,

Telles étaient, au témoignage d’un savant étranger protestant dont on ne saurat suspecter l'impartialité, les mœurs du peuple canadien sous l’ancien régime, Kalm a complété ce tableau si vrai en décrivant avec non moins d’exactitude l'aspect des campagnes. Voici ce qu'il dit des environs de Montréal et de Québee :

« Une population dense habite les bords de l'ile de Montréal, lesquels sont en pur lerreau très unis, et ne 'élévent guère à plus de trois verges de hauteur. Les bois ont été abattus le long de la rivière sur une profondeur d'un mille anglais. Les maisons sont bâties en bois ou en pierre, et blanchies à l'extérieur. Les dépendances, telles que granges, étables, ete., sont toutes en bois. Le terrain dans le voisinage de la rivière est converti en champ de blé ou en prairies. Cà et là nous apercevons des églises qui se font face sur chaque côté du fleuve...

« Les fermes, en Canada, sont séparées les unes des autres, de manière que chaque propriétaire a son bien distinet de son voisin. Chaque église, il est vrai, est entourée d'un petit village; mais il est formé principalement du presbytère, d’une école pour les garçons et les filles, et des demeures des commerçants et artisans, rarement d'habitations de fermiers.

« La pente des bords du Saint-Laurent s’accroit davantage à mesure que l’on approche de Québec. Vers le nord, l'horizon est borné par une haute rangée de montagnes. À environ deux lieues et demie de la ville, la rivière est très étroite, ses rives n'étant qu'à une portée de mousquet l’une de l’autre, Le pays, de chaque côté, est montagneux, accidenté, couvert d'arbres et parsemé de petites roches...

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74 MONTOALM ET LEVIS

« Autour de Québec, toutes les collines sont cultivées : sur le sommet de plusieurs, on distingue des villages pittoresquement groupés autour de belles églises... » Des hauteurs de Beauport, « on jouit de la plus belle perspective possible, Le regard embrasse, comme dans un vaste panorama, Québec, qu'on voit distinetement au sud; la rivière Saint-Laurent, à l'est, et la multitude de vaisseaux à voiles de loutes grandeurs qui en montent où descendent le cours; et, à l'ouest, un long amphithétre de montagnes s'abaissant graduellement, depuis celle dont la masse imposante borne Fhorizon jusqu'aux collines dont le pied forme la berge du fleuve. Toute la contrée est en état de culture et divisée en champs et en prairies ou pâturages, La plupart des terres sont couvertes de riches moissons de blé, d'avoine blanche et de pois. La campagne est parsemée de fermes et d'habitations, dont quelques-unes fort belles; il n'y en a pas deux qui se touchent. Les maisons sont généralement bâties en pierre à chaux noire, et blanchies à l'extérieur, Beaucoup dé ruisseaux et de cours d'eau descendent des éminences des montagnes qui les dominent...

A la date où nous sommes, il y avait à peine sept ans que le savant botaniste de Nockholm avait tracè ce tab'sau si riant et pourtant si vrai. Le Canada, alors sous l'administration d'un gouverneur éminent !, était réellement prospère ; el rien ne fait mieux voir combien la guerre, jointe à la malversation, pesait lourdement sur les Canadiens que le changement qui s'était opéré depuis. Une grande partie des terres, comme on la vu, n'avaient pu être ensemencées, el pour comble de malheur la récolte avait été mauvaise.

La ner avait à peine couvert le sol, que déjà la disette se faisait sentir. On lait réduit à mèler de la farine d'avoine et de pois à celle de blé, et le peuple se disputait Le pain à la porte des boulangeries.

Écoutons un témoin oculaire : « Par une ordonnance de police, il a été réglé qu'on ne distribuerait le pain au publie que l'après-midi, J'ai été voir cette distribution : elle présente image d’une famine, On se bat à qui approchera du guichet par lequel on passe le pain, Ceux qui n'en peuvent approcher tendent leur ordonnance au bout d'un bâton, C'est un spectacle dont il faudrait éloigner surtout les prisonniers anglais, qui viennent tous les jours y assister, et qui ne manquent pas d'en tirer des conséquences *. »

Ces scènes avaient heu à quelques pas de l'intendance, Etquand les malheureux afamés, qui revenaient avec un morceau de pain sous le bras, après avoir attendu au guichet jusqu'à lt nuit fermée, passaient devant la facade du palais, ils entendaient le bruit des fêtes auxquelles présidait lintendant Bigot, Car, si on souffrait à Québec, on S'amusail aussi, surtout au palais de Fintendant, dont les salons étaient devenus le rendez-vous du monde élégant et frivole de la capitale. A cette heure de la soirée, on voyait affluer dans la cour, que formaient les deux pavillons avec le corps principal, les plus beaux équipages de la ville et des environs. Ces équipages d'hiver étaient d'élégantes rarrioles, dont les sièges capilonnés étaient revêlus de riches fourrures dont la plus belle fottait au vent à l'arrière de la voiture. Ces équipages S'annonçaient de loin par le tintement argentin des elochettes ou des petits grelots suspendus au cou des chevaux. Is se succédaient au pied de

M, de la Galissonniere.

2 Journal de Bouguinville.

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l'escalier à double rampe qui conduisait à la grande porte d'entrée, où des laquais en livrée enlevaient les vêtements de fourrures des invités, Parmi ceux-ci figuraient un trop grand nombre de représentants de la noblesse canadienne, la riche bourgeoisie et beaucoup d'officiers de l'armée, entre autres M. de Roquemaure, commandant du régiment de la Reine; le chevalier de Montreuil, MM, de Pascalis, de Germain, d'Hébécourt, d'Hert, Marin, de Laas, du même régiment; M. de Launay, commandant du régiment de Guyenne, avec MM. de Manneville, Deblau, de Chassignolles, de Chabert, de Montanier, du même régiment.

A Montréal, la vie rangée, honorable, vertueuse, que menaient le gouverneur et la marquise de Vaudreuil était une éclatante protestation contre les scandales de l'intendance.

Les réceptions se faisaient an château avec une dignité et une simplicité qui sevaient aux malheurs des temps. Malgré les dissentiments qui régnaieut entre Vaudreuil et Montcalm, et qui commencaient à percer dans le public, leurs rapports de société en souflraient peu, et l'on voyait assez souvent Montcalm et son Gtat-major assis à la table du gouverneur, qui, à son lour, agréait les invitations du géviral,

e M. le chevalier de Lévis, écrivait Montealm, à donné un très beau bal à toutes les dames de la ville de Montréal; il doit en donner encore un le lundi gras. I y a eu beaucoup de profusion dans les rafraichissements, et beaucoup d'attention dans les politesses. Les commandants des troupes de terre ont cherché à vivre honorablement dans leurs quartiers, et ont fait plus de dépenses que leurs appointements ne leur permettaient ; ils auraient même encore plus fait, si le goût de M. et Mme la marquise de Vaudreuil n'était tourné vers la dévotion, et sil m'avait fallu ménager le ton d’un pays où il v a un mélange de dévotion italienne qui n'exclut pas la galanterie.

Montcalm ajontait, dans une lettre à Bourlamaçue :

€ M. le chevalier de Lévis s'amuse fort ici, Il passe sa vie chez Mme Pénisseaull. [a été d'un grand souper chez M. Martel, Pour moi, je joue un trictrac el je fais un tri chez mon général, Mme Varin, rarement Mme Deschambault... Vous vovez que je n'ai pas étendu mes connaissances...

« Je vous prie, monsieur, de dire à M. de Solvignac que M. l’intendant parait craindre que le séjour de l'hiver à Québec ne fût dispendieux, Ainsi, quand lui et M. de La Mothe auront passé le temps des plaisirs à Québec, il faudra bien songer à venir faire le carème dans ce triste gouvernement de Montréal, pour, suivant les règles, faire Pâques avec son curé. »

Les Iroquois avaient ressenti plus qu'aucune autre nation le coup frappé sur Chouaguen, et depuis lors ils avaient cherché toutes les occasions de se rapprocher des Français. Au mois de décembre, une ambassade de cent quatre-vingts de leurs guerriers élail arrivée à Montréal. Le gouverneur les recut au château au milieu d'une brillante cour d'officiers civils et militaires, el leur présenta le général qui les avait étonnés par la rapidité de ses conquêtes.

« Les députés des Iroquois du Saut et du Lac y étaient présents, raconte Montcalm dans son Journal. Les Outaouais et les Poutéotamis y ont aussi assisté, et lous ces sauvages étaient extrèmement parés et matachés, [ls s'étaient rendus à la salle d'audience avant l’arrivée des Cinqg-Nations.

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16 MONTOALM ET LEVIS

«Les Cinq-Nations se sont assemblés à la salle du séminaire, d'où ils sont partis pour venir chez M. le marquis de Vaudreuil, Le grand chef, à leur tête, est entré dans la salle en chantant, en dansant et en pleurant, Hs ont porté dix-huit paroles, et donné pour cet ellet quatorze colliers et plusieurs branches de porcelaine.

« À chaque collier présenté par les Onevouts pendait une chevelure anglaise, Is ont foulé aux pieds les médailles qui leur avaient été données par le roi d'Ancleterre,

Personne, les astucieux Hroquois moins que les autres, ne se laissait prendre à ces protestations d'amitié ; mais elles assuraient pour le moins une plus stricte neutralité de la part des Cing-Nations durant la prochaine campagne.

On était à la tin de décembre, Vaudreuil se hâta de congédier l'ambassade pour se trouver à Québec à l'occasion de la nouvelle année, F4 fut suivi par Montealm et Lévis,

€ M. l'intendant, écrit Montcalm, va tenu un très grand état et a donné deux trés beaux bals, où j'ai vu plus de quatre-vingts dames ou demoiselles très aimables eU très bien mises, Québec m'a paru une ville d’un fort bon ton; je ne crois pas que dans la France iv en ait plus d'une douzaine au-dessus de Québec pour la ociété car, d'ailleurs, nv a pas plus de douze mille &mes, »

Le marquis fut témoin, pour li première lois, du jeu effroyable dont Bigot

donnait exemple, ebeut des serupules de Sy voir méèler. en rejette lo faute sur

ele goût décidé de M, lintendant pour les jeux de hasard, et sur li complaisance outrée de M, le marquis de Vaudreuil».

€ On a joué indécemment, ditil, les jeux de hasard, et même les plus désavanligeux, comme le pharaon. Plusieurs ofticiers S'en repentiront pendant longtemps, comme M, Marin, lieutenant en second dans le bataillon de la Reine, qui, outre beaucoup d'argent comptant, à perdu cinq cents louis. La générosité française n'a pas permis que cet oflicier fût en peine vis-à-vis de ceux de la colonie qui les avaient gagnés; et M, de Roquemaure à eu le bon procédé de faire prêter Pargent el d'en répondre, »

On voit paraitre let une des malheureuses conséquences des divisions qui régnaient entre les deux commandants, Avec Fautorité absolue qu'ils avaient sur leurs troupes respectives, iPeût suffi d'une ordonnance pour arrêter ces désordres; mais, au lieu de se concerter pour agir avec vigueur, ils fléchissaient, de crainte de perdre une popularité qu'ils commencaient à se disputer.

Sur ces entrefaites, un incident qui hit éclater l'attachement des Canadiens pour le gouverneur rendit a position encore plus tendue. Vaudreuil venait de partir pour Montréal, lorsqu'on apprit tout à coup qu'une violente attaque de pleurésie l'avait arrêté aux Trois-Rivières el menaçait ses jours. L'alarme fut grande dans la colonie, el Mat de Pontbriand ordonna des prières publiques avec procession et exposition du saint Sacrement. On se demanda avec ironie, dans les cercles mililaires, Si sa mort ferait un aussi grand vide qu'on paraissait le craindre, L'alarme fut passagère, car le gouverneur se rétablit promptement,

Le 51 janvier, Montcalm, accompagné de son premier aide de camp, était sur le chemin de Montréal, où lPappelaient les préparatifs d'une prochaine expédition, Les deux voyageurs, enveloppés d'épaisses fourrures, jouissaient de cette prome-

nade à laquelle ils étaient peu habitués, La carriole attelée de deux chevaux glis-

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Paluis de l'intendant

sait tantôt sur la neige durcie du chemin, tantôt sur la glace du fleuve, avec une rapidité qui les émerveillait. Autour d'eux s'étendait, éclairée par les rayons obliques d'un pâle soleil, l'immense nappe blanche sur laquelle courait une poudrerie fine, emportée par un ‘ent sec et glacé.

Le silence morne de 12 nature n'était interrompu que dans le voisinage des maisons, par le jappement de quelque roquet qui courait après la voiture, ou par le bruit cadencé des fléaux dans les granges où l'on battait le grain.

La nuit vient vite à cette saison de l’année : la scène changeait alors d'aspect. Les étoiles s’'allumaient au ciel, et, dans cette atmosphère pure et limpide comme le cristal, elles étincelaient par myriades dans l'azur immaculé. L'horizon s'approfondissait au loin dans un clair obscur indéfini aux lueurs vacillantes de l'aurore boréale. De distance en distance une petite lumière, scintillant à travers une fenêtre, indiquait la chaumière d’un habitant, Cà et là, au bord de la route, des bouquets d’épinettes et de mélèzes, avec leurs branches chargées de neige, ressemblaient à des fantômes qui s'avançaient en se balançant vers les voyageurs.

En contemplant cette nature hyperboréenne, si différente des climats tempérés, ils songeaient combien ils étaient loin de la France et se demandaient quand finirait cette dure expédition.

A lun des relais, ils furent rejoints par un courrier de Carillon, qui ieur apporta la nouvelle d’une alerte causée dans ce fort par un parti de franes-lireurs ou rangers américains, Ce parti de soixante-quatorze hommes avait pour chef un aventurier du New-Hampshire, le capitaine Robert Rogers, qui, avant la guerre, avait fait la contrebande sur les frontières du Canada et de la Nouvelle- Angleterre. Ce commerce interlope lui avait fourni l'occasion d'apprendre un peu de français et de s’'endureir aux courses dans les bois. Il s'était déjà rendu célébre par des coups d'audace qui avaient fait de lui le rival de nos plus hardis chefs de bandes, mais aussi par des actes d'atrocité qui lui avaient acquis la réputation d’un brigand. Son portrait à été conservé : à ses lèvres minces sous un nez énorme, à ses yeux de Ivnx, on reconnait un homme aux instinets sanguinaires. Il avait été sccusé comme faussaire, il fut plus tard soupçonné de trahison ; mais les services Sedadés qu'il rendil avec ses partis d’éclaireurs firent fermer les veux sur ses crimes, augmentérent d'année en année son crédit dans l’armée anglaise, et le lirent placer à la tête de corps considérables.

Rogers, avec sa troupe, était sorti le 16 janvier du fort William-Henry, et, après avoir franchi le lac George sur la glace, 1 avait suivi en raquettes un sentier dans

la montagne, nommé le chemin des Agniers, qui lPavait conduit sans être aperçu jusqu'au bord du lac Champlain, à mi-chemin entre Carillon et Saint-Frédérie.

Le 21 janvier, une escouade de quinze soldats et d’un sergent aux ordres d'un olücier canadien, M. de Rouilly, était sortie du fort Carillon, avait descendu la falaise et pris le chemin tracé sur la glace du lac. HS emmenaient avec eux plusieurs traines, sur lesquelles ils devaient charger des provisions que M. de Lusignan envoyait chercher à Saint- Frédéric. Au moment où, sans soupçonner le danger, ils passaient en face de l'embuscade dressée par Rogers, ils virent déboucher du rivage sa troupe sur quatre colonnes, qui s'avança sur eux au pas de course, Sept soldats furent pris avec trois traines; le reste s'enfuit et arriva hors d'haleine au tort Carillon, où il répandit l'alarme,

80 MONTCOALM ET LEVIS

M. de Lusignan fit partir immédiatement cent hommes de troupes de terre et de la colonie avec quelques volontaires canadiens et sauvages, ceux-ci presque tous Outaouais, sous le commandement de M. de Basserode, pour aller couper la retraite aux maraudeurs, Parmi les Canadiens qui faisaient partie de cette expédilion se trouvait un fameux € officier partisan » très populaire parmi les tribus des grands lues, Charles de Langlade., C'était lui qui avait dirigé les principales attaques des sauvages à la bataille de la Monongahéla. La troupe alla s’'embusquer, à environ une lieue du fort, de chaque côté d’un ravin où l’on arrivait par une montée que devaient gravir les rangers pour aller regagner la glace du lac George.

Le temps était au dégel, et il faisait une pluie battante, Les soldats, sans raquettes, enfonçant jusqu'aux genoux dans la neige, se voyaient dans une position très désavantageuse pour combattre.

I était trois heures de Paprès-midi quand parut la colonne des rangers, qui s'avançait en raquettes sur une seule file, marchant à grands pas; car, dès que Rogers avait vu que l'alarme allait être donnée à Carillon, il s’était hâté de rebrousser chemin. À son tour, il allait être surpris, car il vint donner en plein dans l’embuscade, sans rien apercevoir. Ce ne fut qu'à l'instant où le bruit sec de plusieurs fusils qu'on bande se fit entendre derrière le fourré, que son avant-garde fut mise en éveil; mais, avant qu'ils eussent le lemps de se mettre en défense, une décharge de balles S'abattit sur eux. Le lieutenant Kennedy et plusieurs rangers furent tués sur le coup. Une balle raya le crâne de Rogers. Dans le moment de confusion qui s'ensuivit, les sept prisonniers se précipitèrent vers les Francais, quatre les rejoignirent, les trois autres furent tués par les Anglais. La décharge cependant n'avait pas été si meurtrière qu'on aurait pu le supposer, car un bon nombre de fusils, mouillés par la pluie, ne partirent pas. Les Français s'élancèrent, la baionnette baissée, sur la tête de la colonne, qu'ils culbutèrent; mais celle-ci avait l'avantage que donne la raquette sur une neige molle. Une partie <'échappa et parvint à rejoindre Parrière-garde, qui s'était ralliée autour de Rogers sur une éminence qui dominait les Francais. Là, abrités derrière les troncs d'arbres et les rochers, entourés d'une neige épaisse qu'on ne pouvait escalader sans raquette, les rangers étaient presque inattaquables. |

On se fusilla de part et d'autre jusqu’à la tombée de la nuit, Les deux partis, qui se trouvaient à portée de la voix, échangeaient des paroles de menaces où de pacification.

€ Rendez-vous leria à plusieurs réprises M. de Basserode à Rogers, qui avait été reconnu, nous vous traitérons bien, Pourquoi verser plus de sang et sacrilier inutilement vos braves? Nous allons recevoir des renforts, el vous allez tous être pris où scalpés par nos Sauvages. »

Les Outaouais appuvaient ces paroles en faisant trembler Ha forêt par leur épouvantable er de guerre : le vur-ichoop, Si redouté des Anglais. Rogers entra en eflet en pourparlers: mais c'était par feinte, en vue de gagner du temps, et il prolila de l'obscurité de la nuit pour battre précipitumment en retraite, abandonnant sur de champ de bataille vivres, armes, raquettes et quarante hommes, dont trois olliciers, sans compter huit prisonniers.

Son expédition avait été aussi désastreuse qu'inutile; avait perdu plus de la moitié de ses rangers, et ne runenait pas un seul des prisonniers qu'il avait Faits,

rre € : k ï Du côté des Français, la perte avait été de neuf hommes tués, dont un volon- | er por aire canadien, le brave Sunguinet, comnis au magasin de Carillon, qui s'était

spédi- ‘+ distingué dans l'action, un sauvage et vingt et-un blessés, parmi lesquels était Le fs ue ‘1 capitaine de Passerode.

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