‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 22 sur 86 · FEU PR TE · texte numérisé non relu

FEU PR TE

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étranges et les plus pilloresques qui se puissent imaginer. On voyait des dames, vètues à la mode de Paris, se coudoyer dans la rue ou se croiser dans les antichambres du gouverneur avec des matrones oulagamises où huronnes, enveloppées des pieds à la tete de leur couverte blanche, chaussées de mocassins, avant sur le dos üñ pelit bambin ennaailloté dans sa 2dgane. Des fonelionnaires en häbits de cour, portant la perruque et l'épée, étaient accostés sur li place publique par de fiers lroquois ou de féroces Poutéolamis, la lance au poing, des chevelures anglaises à lt cein- Lure.

Autour des tentes dressées sur la place ou dans les terrains vagues joignant les murs de la ville grouillail tout un peuple de Peaux- Rouges, d'interprètes, de coureurs de bois, de trafiquants de fourrures, où chaque groupe > parlait un dialecte différent, On voyait les ouerriers de certaines nations, comme celles des Lowas des Prairies, dont on n’entendait pas la langue et qu'on n'avait jamais vus à Montréal. Le palais du gouverneur, assiégé du malin ou soir par les dépulations, était le théâtre de cérémonies et de pantomimes aussi originales qu'interminables.

Au soruür d'une de ces audiences, trois cents Outaouais de Michilimakinac demandèrent à voir le grand général dont la renommée les avait amenés de si loin jusqu'ici,

« Tous ces sauvages, dit Bougainville, sont faits à peindre, presque tous de la plus grande aille, HS sont nus, à l'exception du bravet, se malachent de noir, de rouge, de bleu, ete.

Leur tête est rasée : des plumes en font l'ornement; leur marche est noble et fière. Je

leur trouve cependant Pair moins féroce qu'aux lroquois, même domiciliés. »

à , Jusqu'aux Abénakis et aux Miemacs, ha- En apercevant Montealm, leur chef parut MR Ont tt Spore

; 3 bitués à poursuivre Le Saumon au fun elonne, beau et à le darder avec le nigog.

«& Nous avons voulu voir, dit-il, ce fameux chef qui, en mettant pied à terre, à foulé aux pieds l'Anglais. Nous pensions que sa Lôle se perdait dans les nues, Tu es petit, mon pére; mais nous voyons dans Les veux la grandeur des pins et le vol de l'aigle, »

Le flot de ces barbares allait toujours grossissant, et au mois de juin leur

nombre S'élait élevé à plus d'un mille, » qui passait la journée à chanter, danser

et hoire'. » Les cilovens de Montréal, en proie à ces hordes sans frein, étaient témoins de bacchanales aussi impossibles à décrire qu'elles étaient impossibles à réprimer,

Journal de Montealn.

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Les Mohicans, dont il v avait plusieurs venus de la Belle-Rivière, avaient passé l'hiver à dévaster les frontières de la Virginie,

€ Un de leurs partis, rapporte Montealn, à fait prisonnier un officier anglais qu'ils ont mangé, leur ayant paru bien gras. Quoiqu'ils exercent plus guère ces

sortes de cruautés, il n'y a point d'années que dans de certains moments ils ne brûlent quelques prisonniers, En général, tous les sauvages domiciliés, depuis qu'is sont de la prière, ont renoncé à ces sortes de cruautés. Dans les premiers moments, après le combat, ils tuent assez volontiers leurs prisonniers; mais, S'ils les conservent, ils se contentent de leur donner la bastonnade. »

La difficulté pour le moment était de nourrir tous ces guerriers, qui faisaient une consommation énorme de vivres. La disette, particulièrement à Québec, était extrême :

€ Le pain ÿ manque, écrivait Bougainville, et le peu que l'on en à est de la plus mauvaise qualité. L'intendant a été obligé de faire distribuer aux habitants deux mille minots de grains pour faire les semences. Cette quantité n’est pas à beaucoup près suffisante, et une partie des terres demeurera non ensemencée. On sera mème obligé de faire descendre des vivres des entrepôts destinés à la subsistance des troupes pour nourrir la capitale. »

La pénurie n'était pas aussi grande dans les paroisses de Montréal; mais les dépôts de l’armée étaient presque vides. Montcalm proposa au gouverneur de faire une levée de vivres dans les campagnes pour nourrir trente hommes par compagnie pendant un mois. € On ne sait, ajoute ironiquement le marquis, “il acceptera cetle sage proposition, qui n'est pas partie de sa minerve. »

Montcalm se trompait : Vaudreuil consentit. Si ce gouverneur avait un lort, c'est qu'il aimait trop les Canadiens; et S'il hésitait à les pressurer, c’est qu'il connaissail leur dévouement. I savait que ceux-ci ne lui refuseraient rien. « Prenez tout ce que nous avons, disaient-ils, pourvu que le Canada soit sauvé. »

€ À peine, remarque Lévis, avions-nous des vivres pour tenir un mois; mais, comptant sur les secours de la France, on forma les préparatifs pour faire le siège du fort George. »

Dès le 8 mai, M. de Bourlamaque était en marche pour Carillon avec les bataillons de Royal-Roussillon et de Béarn. Son corps d'armée allait être porté à treize cents hommes et avait ordre de camper entre le fort et la redoute construite sur le bord de la falaise et de $’v retrancher par des abatis.

Avant de l'aller rejoindre, la Sarre et Guvenne avaient été arrètés sur le Richelieu pour réparer le fort Saint-Jean et le chemin de Chambly. La Reine, ramené de la côte de Beaupré, stationnait à Québec, où ce régiment pouvait être secouru en peu de jours si une flotte anglaise paraissait dans les eaux du fleuve.

Ce danger toutefois n'était guère à craindre pour le moment, car la France tenait encore à Louisbourg les clefs du Saint-Laurent.

Aucune escadre anglaise moserait aventurer dans les détroits du golfe lant qu'on verrait le drapeau blanc fotter au-dessus de la forteresse qui dressait F-bas ses fiers bastions dans les brumes du Nord. C'était à Pabri de ses canons que venaient se réfugier les corsaires français qui croisaient dans ces mers et qui déjà avaient fait sur les Anglais des prises estimées à cent mille éens.

D'après les rapports des prisonniers faits récemment, 6n s'était convaincu au

Canada que c'était de ce côté que l'Angleterre concentrait ses forces, lorsque arrivèrent enfin de France les nouvelles si impatiemment attendues. Elles ranimèrent tous es courages. La France avait, en effet, noblement répondu (hélas! c'était pour la dernière fois) aux appels que lui avait faits le marquis de Vaudreuil. Elle envovail à peu près Lous les secours en hommes, vivres el munitions, qui lui avaient élé demandés, Les premiers navires arrivés en rade avaient amené des vivres el cent soixante-dix hommes d'un corps de volontaires étrangers nouvellement formé en France aux ordres du maréchal de Belle-lsle,

Quelques jours après, deux vaisseaux apportant quatre cents hon mes de recrues, Six officiers d'artillerie et vingt canonniers, annoncèrent larrivée à Louisbourg de lescadre de M. Dubois de La Mothe, avec le régiment du Perry, en destinalior de Québec.

Désormais sans crainte de ce côté, Montcalm ne songea plus qu'à pousser ses troupes en avant. Le régiment de li Reine avait eu ordre de partir de Saint-Jean le Fer juillet; celui de la Sarre, le 2, celui de Languedoc, le #; celui de Guyenne, le 6; les troupes de la marine, les milices et les sauvages, du 8 au 1%, Outre les régiments de la ligne, Parmée se composait de mille hommes de la marine, deux mille cinq cents Canadiens, dix-huit cents sauvages, deux compagnies de canonniers avec un pare el une compagnie d'ouvriers.

« de vais, le 9, chanter la guerre au lac des Deux-Montagnes, écrivait le marquis à sa femme; le 10, au Saut-Saint- Louis. Grande et ennuyeuse cérémonie. Je pars le 42, et je compte que nous aurons événement tout à la fin du mois ou les premiers jours du prochain. »

Le chevalier de Lévis, arrivé le 7 à Carillon, où il venait de remplacer le froid et méthodique Bourlamaque, hätait le mouvement de Parmée, I avait laissé ce colonel au fort avec deux bataillons pour ÿ faire continuer les travaux et faire avancer lParällerie et les munitions. Lui-mèême S'était établi à la Chute avec quatre bataillons, eten trois jours il avait ouvert un chemin entre Carillon et le lac Saint- Sacrement. Pour ne pas retarder la marche de l'artillerie, il faisait passer de nuit les divisions et les bateaux tirés à bras à mesure qu'ils arrivaient.

I était important de dérober ces opéralions aux Anglais, d'autant plus qu'ils étuient plus alertes que l'année précédente el que leurs éclaireurs avaient eu des escarmouches avec nos patrouilles. Néanmoins la supériorité de nos troupes dans ce genre de guerre, qui leur donnait la plupart du temps Pavantage, augmentail leur confiance et leur audace.

M. de Langy fut chargé d'aller avec cent Canadiens et sauvages explorer la eôte occidentale du lac Saint-Sacrement jusqu'au lort George, atin de s'assurer S'il v avait possibilité d'y faire passer un corps d'armée. A peine avait-il fait cinq lieues de marche, qu'il Lomba sur un part de trente éclaireurs anglais, Quatre seulement de ces malheureux échappèrent; dix-huit furent tués, les huit autres Ruts prisonniers.

Sur ces entrefaites arriva à Carillon lintrépide Marin, avec quatre cents Outaouais, Folles-Avoines, Sauteux el autres sauvages des pays d'en haut. M. de Lévis ne lui laissa que deux jours pour se préparer, adjoignit cent cinquante Canadiens à trois cents de ses sauvages, et le dépècha du côté oriental du lac Saint-Sacrement, pour masquer nos mouvements sur la gauche et pousser une reconnaissance jusqu’au fort Édouard, Il suivit la grande voie qui menait de ce

amer osent aélestauserens Re ES

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côté, c'est-à-dire la tête du lac Champlain, appelée alors la Baie, et la rivière au Chicot qui sv décharge, A cinq lieues du fort Édouard, la navigation de cctte rivière est interrompue par une cascade auprès de laquelle avait été bâti Pancien fort Anne, alors abandonné. Marin v laissa ses eanots. Lorsqu'il arriva en vue du fort Édouard, plus de la moitié de ses sauvages, cédant à leurs caprices où à leurs Superstitions, Pavaient quitté,

I S'approcha cependant el tomba à limproviste sur une patrouille de cent hommes, qu'il dispersa el poursuivit jusqu'auprès des remparts. Au bruit de la fusillade, une partie de la garnison sortit de <es retranchements, Elle s'avança «en bataille jusqu'à l'entrée du bois en faisant, sans aueun effet, des décharges résulitres. Les sauvages, à Pabri de gros arbres, tiraient à coup sûr, eLils disent en avoir beaucoup tué. La fusillade à duré quelque temps, après quor ils ont fait leur retraite, poursuivis pendant pus d'une lieues mais qui pourrait atteindre un sanvase qui fuil! »?

Marin n'avait eu qu'un de ses hommes tué et cinq sauvages blessés légèrement. Les sauvages avaient fait quatre prisonniers et levé trente-deux chevelures; mais, observe Bougainville, ils savent avec une en fire deux et même trois.

Montcalm reconnut Lt main puissante de Lévis, en examinant les travaux faits aux camps de Garillon. Le pare d'artillerie et les bateaux étaient transportés; il ne restait plus en arrière que quelques munitions de guerre el les munitions de bouche.

Le général, arrivé avec les dernières troupes de Ta marine et le reste des sauveucs (ER juilleD, se fixa à Carillon ebenvova M, de Rigaud, venu avec lui commander au Portage el aux postes avancés, tandis que les € sauvages se plaçaientoû il leur plaisait ». M. Dumas fut chargé d'organiser les milices par brigades et de lormer un bataillon des troupes de la marine, en choisissant pour officiers ceux qui étaient moins propres à marcher avec les sauvages et à faire la guerre de partisans.

L'inspection des postes avancés que fit Montcalm, dans lt journée du 21, fut accompagnée dune scène caractéristique que le marquis s'est plu à retracer. I Sétait embarqué, pour se rendre à la Chute, dans un canot pagavé par plusieurs sauvages des pays d'en haut. Durant tout le trajet, un jeune guerrier se tenait debout dans le canot et chantait en S'accompagnant du tambourimet indien. Derrière lui était assis le plus vieux sauvage de l'expédition, Pennahouel, le Nestor de la forèt, Dans son réeitalif, modulé sur un lon qui ne manquait pas de grâce, le jeune guerrier disait ses derniers rêves : € Le manitou nrest apparu; il m'a dit: De tous ces jeunes gens qui te suivent à la guerre, tu en perdras aucun; ils réussiront, se couvriront de gloire, el tu les ramèneras tous sur leur natte. » Des eris d’applaudissements linterrompaient de temps en temps. Le vieux chef prit à la fin la parole, el lui dit d’un ton solennel : € Mon fils, avais-je tort de l'exhorter à jeüner? Si, semblable aux autres, tu eusses passé le temps à manger, à sacrifier à ton appéUt, Lu ne Le serais pas rendu le manitou favorable; et voilà qu'il La envoyé des rêves heureux et qui font la joie de tes guerriers. »

Le camp de ces sauvages retentissait jour et nuit de semblables tongleries. Is piquaient en lerre une perche au bout de laquelle était suspendu leur manitou c'était un équipement, une peau de bête où un chien mort, auquel ils offraient en

1 Journal de Montealin,

sacrilice des bouts de tabac, quelques bouffées de leur pipe ou des morceaux de viande qu'ils jetaient au feu. Le reste du temps se passait à danser, à se divertir ou à se baigner. Leur habileté à nager et à plonger faisait Pétonnement des blancs.

Les meurs des sauvages chrétiens formaient un contraste avec celles de ces

Partis d'éclaireurs sur le lie Kaint-Sacrement.

païiens. Vêlus en général avec plus de décence, ils se montraient plus traitables, étaient munis de mousquets dont ils se servaient avec une rare habileté, tandis que la plupart des autres n'étaient armés que de flèches, de lances où d’espontons. Leurs missionnaires, qui les avaient suivis, exerçaient sur eux une grande influence : c’élail Pabbé Piquet, de la Présentation, Fabbé Matavet, du lac des Deux-Monlagnes, tous deux sulpiciens; et le P. Roubaud, jésuite de la mission des Abénakis de Saint-François Ces missionnaires les réunissaient matin el soir pour la prière, les prèchaient, les confessaient et leur disaient chaque jour lt messe, qu'ils entendaient avec un recucillement qui était une leçon pour l'armée, IS étaient cependant bien encore les enfants de la nature, avec des instincts grossiers et de violentes passions. [ls avaient leurs jeux, leurs danses et leurs festins de guerre.

Le %

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De Carillon au pied de la Chute, où était débarqué Montealm, il nv avait guère plus d'une demi-lieue navigable. La cascade que forme Ha rivière à cet endroit, bondissant sur un Hit de rochers, faisait mouvoir un moulin 4 scie, d'où lon üruit le bois nécessaire aux constructions. Au delà, la rivitre se frave un Hit Sinueux et bruvant en se précipitant de rapide en rapide jusqu'à la Chote. C'est t, au milieu dune vaste clairière fortifiée par des abatis et une redoute, que se dressaient les lentes du chevalier de Lévis, avec ses quatre régiments de la Reine, Languedoc, Guyenne et a Sarre. Aprés avoir accompagné Montealu autour de son camp, le chevalier Lui fit visiter la demidieue de chemin qu'it venait d'ouvrir el qui aboultissait au Portage, où étaient lancés les bateaux en eau calme, pour entrer de à dans le lac George, à un quart de lieue plus haut. Le charrovage des munitions se faisait toujours avec une extrême activité, malgré les pluies fréquentes qui, en détrempant le chemin, avaient rendu les transports difficiles. La tête de ce chemin élait gardée par le camp de M. de Rigaud, fortifié comme celui de la Chute. Aprés avoir passé en revue le bataillon de lt marine et des brigades canadiennes, les deux commandants $ rendirent aux postes avancés, el ils éprouvèrent une vive salisfaction en v voyant massée la plus grande partie des sauvages, qu'ils “étaient donné des peines infinies à faire avancer jusque-là. ain d'éclairer ko marche de l'armée dès qu'elle S'ébranteruil. € C'est que, dit Montcalm, au milieu des bois de FAmérique, on ne peul pas plus se passer d'eux que de lt cavalerie en plaine !

Le cordon de sentinelles établi autour du camp rendait presque impossible l'approche des espions, Tandis que les patrouilles faisaient la ronde aux environs, louillaient les taillis et les ravins, les vigies montées sur des canots avaient Pal sur le lac George, Malgré toutes ces précautions, quelques sauvages agnicrs parvinrent à se glisser à cent cinquante pas du camp, S'y ünrent cachés toute la nuit dans un fourré, d'où ils irérent sur un piquet de grenadiers qui se rendaient à li Chute, el levérent deux chevelures. M de Villiers se lança à leur poursuite avec ses limiers, mais inutilement, car € ceux qui avaient fut le coup étaient sûrs de leurs jambes

Chaque jour, une berge montée par neuf Canadiens et un officier, sous le commandement de M. de Sant-Ours, allait à la découverte jusqu'aux environs des ites qui parsèment le milieu du lac. Le 20 juillet, elle revint après avoir eu une rencontre durant laquelle lofficier, M. de Gros-Bois, fut tué et M. de Naint-Ours blessé légérement, avec deux miliciens, Encouragés par ce petit succès, les éelaireurs anglais S'aventurèrent plus avant dans le lac ? six berges avant paru entre les chenaux des iles dans la soirée du 23 juillet, quatre cents sauvages, cinquante Canadiens et soldats, sous la conduite de MM. de Langlade et de Corbière, allérent Se mettre en embuscade dans les ilots qui se trouvent au pied du Pain-de-Sucre, précisément à l'endroit où avait cumpé Fhiver précédent le détachement de M. de Rigaud. Les canot arés à lerre el abrités sous le feuillage, K attendirent jusqu'au lendemain le passage des berges qu'on apercevail dans le lointain. Ces berges, au nombre de vingt-deux, montées par trois cent cinquante miliciens du New-Jersey, commandés par le colonel Parker, étaient parties la veille du fort Gorge et s'étaient mises en panne pour la nuit. A Paube du jour, elles s'étaient remises en

Journal de Montealur, 23 juillet.

mouvement sur trois divisions, à une assez bonne distance les unes des autres. Elles s’avancèrent silencieusement à travers le groupe d'îles qui allait être témoin d'une des plus horribles tragédies dont il soit fait mention dans les annales de l'Amérique.

Dès que les trois berges qui faisaient l'avant-garde furent parvenues en face

Pennahouel assistant au conseil du Portage,

de l'embuscade, elles furent cernées et prises sans avoir tiré un coup de fusil. Les trois autres qui suivaient eurent le même sort. Les seize dernières s’avancèrent en bon ordre jusqu’à la portée du fusil. Selon leur habitude invétérée, les sauvages üirérent trop tôt. Les berges répondirent par quelques décharges, puis commencèrent à tourner pour battre en retrate; mais les sauvages ne leur en donnèrent pas le temps. Avec une agilité incrovable ils se précipitérent dans leurs canots et les assaillirent de toutes parts. Alors cornmença une scène de carnage indescriptible et qu'on se refuserait à croire, si elle n'était racontée par les témoins oculaires. La vue, les cris, lagilité de ces géants cuivrés, brandissant leurs lances ou leurs asse-têle rougis de sang, frappérent les équipages d’une telle épouvante, qu'ils ne

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firent presque aucune résistance, € Les sauvages, dit Montcalm, plongeaient dans l'eau pour les darder, comme ils font pour le poisson et aussi pour couler bas les berges, en les prenant par dessous et les faisant chavirer. » Deux berges seulement réussirent à s'échapper, Près de deux cents prisonniers tombérent entre les mains des sauvages et, malheureusement aussi, plusieurs barils de rhum avec lesquels ils S'enivrérent, Ce fut ensuite une orgie et des cruautés sans nom exercées sur Îles prisonniers, dont trois furent mis à la chaudière et mangés, Le commandant Parker, fait prisonnier avec les autres, eut le bonheur de s'échapper.

Le P, Roubaud, témoin de la rentrée de l'expédition au camp, en à fait un récit tout plein de l'épouvante qu'il en ressentit ? € On vit paraitre au loin, dans la rivière, une barque française qui nous amenait cinq Anglais liés et conduits par des Outaouais dont ils étaient les prisonniers. La vue de ces malheureux captifs répandit la joie et l'allégresse dans le cœur des assistants; mais c'était, dans la plupart, une joie féroce et barbare, qui se produisit par des cris effroyables et par des démarches bien tristes pour l'humanité, Un millier de sauvages, tirés des trentesix nations réunies sous l'étendard francais, étaient présents et bordaient le rivage. Dans l'instant, sans qu'il parût qu'ils se fussent concertés, on les vit courir avec la dernière précipitation vers les bois voisins Xe ne savais à quoi devait aboutir une retraite si brusque et si inopinée, Je fus bientôt au fait, Je vis revenir un moment après ces furieux, armés de bâtons, qui se préparaient à faire à ces infortunés Anglais la plus cruelle des réceptions. Je ne pus retenir mon cœur à la vue de ces cruels préparatifs. Les larmes coulaient de mes veux; ma douleur cependant ne fut point oisive, J'allai, sans délibérer, à la rencontre de ces bêtes farouches, dans l'espérance de les adoucir; mais, hélas! que pouvait ma faible voix, que pousser quelques sons que le tumulte, la diversité des langues, plus encore la férocité des cœurs rendaient inintelligibles? Du moins, les reproches les plus amers ne furent-ils pas épargnés à quelques Abénakis qui se trouvèrent sur mon chemin; Pair vif qui animail mes paroles les amena à des sentiments d'humanité. Confus et honteux, ils se séparrent de la troupe meurtrière en jetant les cruels instruments dont ils se disposaient à faire usage. Mais qu'était-ce que quelques bras de moins sur deux mille déterminés à frapper sans pitié? Voyant Pinutilité des mouvements que je me donnais, je me déterminai à me retirer, pour n'être pas témoin de la sanglante tragédie qui allait se passer. Je n’eus pas fait quelques pas, qu’un sentiment de compassion me rappela sur le rivage, d'où je jetai les veux sur ces malheureuses vicumes dont on préparait le sacrifice. Leur état renouvela ma sensibilité, La fraveur qui les avait saisies leur laissait à peine assez de force pour se soutenir; leurs visages consternés et abattus étaient une vraie image de la mort. (était fait de leur vie. En eflet, ils allaient expirer sous une grèle de coups, si leur conservation ne fût venue du sein mème de la barbarie, et si la sentence de mort n’eût été révoquée par ceux mêmes qui, ce semble, devaient être les premiers à la prononcer.

€ L'oflicier français qui commandait dans la barque s'était aperçu des mouvements qui s'étaient faits sur le rivage. Touché de cette commisération si naturelle à un honnète homme à la vue des malheureux, il tâcha de la faire passer dans le cœur des Outaouais, maitres des prisonniers ; il mania si adroitement leurs esprits, qu'il vint à bout de les rendre sensibles et de les intéresser en faveur de la cause des misérables. Ils s’y portèrent avec un zèle qui ne pouvait qu’infaillible-

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MONTOALM ET LÉVIS 99

ment réussir, A peine la berge fut-elle assez près du rivage pour que la voix pût y porter, qu'un Outaouais, prenant fièrement la parole, s'écria d’un ton menaçant : « Ces prisonniers sont à moi; je prétends qu’on me respecte en respectant ce qui € m'appartient; trêve d’un mauvais traitement, dont tout l'odieux rejaillirait sur ma € tête, » Cent officiers français auraient parlé sur le même ton, que leurs discours n'auraient abouti qu'à leur attirer, à eux, des mépris, et à leurs captifs des redoublements de coups; mais un sauvage craint son semblable et ne craint que lui. Leurs moindres disputes vont à la mort; aussi n’en viennent-ils guère là. Les volontés de l'Outaouais furent done aussitôt respectées que notiliées; les prisonniers furent débarqués sans tumulle et conduits au fort... »

A leur passage au camp de Lévis, le chevalier tenta de racheter un colonel de la milice anglo-amérieaine qui se trouvait au nombre des captits; mais, dit-il, il ne fut pas possible de le retirer de leurs mains, quelque offre qu'il fit faire pour cela, et il fut emmené dans le pays des sauvages,

Le P, Roubaud ajoute dans son récit qu'il vit passer par bandes les infortunés caplifs, trainés, la corde au cou, le visage territié, le corps ruisselant de sueur. Avant remarqué lun d'eux, qu'il reconnut pour un officier à quelques lambeaux d'uniforme qui lui restaient, il 'approcha d’un des Outaouais qui lemmenait, et, lui adressant la parole de Pair le plus caressant qu'il pût, 1 lui fit comprendre qu'il désirait racheter ce prisonnier, L'Outaouais le repoussa avec un geste si menaçant, que le Père se retira tout effravé.

Quelque temps après, comme il parcourait à l'entrée de la nuit le camp indien, il remarqua un groupe de sauvages faisant festin autour d’un bûcher, Au bout de quelques perches plantées en terre pendaient des morceaux de viande qui grillaient à la flamme, Le Père “approche et recule d'horreur en apercevant un des Indiens tenant une tète humaine qu'il dévorait : e’était celle d'un prisonnier qui venait d'être jeté à la chaudière. Aux remontrances que lui fit le Pôre, le sauvage répondit froidement, en continuant son festin : « Toi avoir le goût français; moi, sauvage, celte viande bonne pour moi. »

Montcalm prend occasion de ces horreurs pour rendre justice aux sauvages chrétiens, « Ce ne sont, dit-il, que ceux d'en haut qui commettent ces cruautés ; nos domiciliés n'y prennent aucune part. fs se confessent toute la journée. »

Montcalm tint conseil sur conseil avec les sauvages durant toute la journée du 25, sans réussir à racheter les malheureux captits, qui, exposés à chaque instant à être assommés, élaient en proie à des {erreurs pires que la mort. La victoire avail rendu les sauvages plus insolents et plus intraitables que jamais.

Ce ne fut qu'après minuit qu'ils consentirent, non à rendre la liberté à leurs caplifs, mais à permettre de les envoyer au marquis de Vaudreuil, en se réserant le droit de les reprendre au retour. Ils exigèrent mème que le marquis de Montcalm donnât à chaque bande un recu signé de sa main, L'escorte et les canots étaient prèls à recevoir ces malheureux, qui furent dirigés sur Montréal.

Depuis leur victoire, les sauvages ne parlaient plus que de partir; ils voulaient à tout prix s’en retourner dans leur pays. Ds avaient fait coup, disaient-ils, et c’était tenter le Maitre de la vie que de s’exposer à de nouveaux combats. Montcalm se hâta de convoquer deux grands conseils de toutes 1ës nations sauvages : lun au camp de la Chute, l’autre à celui du Portage, pour les rattacher à l'expédition et

leur faire connaître la marche de l'armée. Trois orateurs célèbres y portérent la parole : Kisensik, de la tribu des Népissings; Lamotte, de celle des Folles-Avoines,; et le vieux Pennahouel, orateur des Outaouai, le plus remarquable de tous, C'était un homme d’un esprit et d'une sagacité extraordinaires, autrefois l'ennemi acharné des Français, mais devenu leur ami dévoué, surtout depuis qu'il s'était lié d'amitié avec le marquis de la Galissonnière, qui avait admiré son intelligence et s'était amusé de ses spirituelles saillies.

Pendant que Montcalm prononçait son discours, un gros arbre toraba fortuitement à quelques pas de l'assemblée. Le général, sans perdre sa présence d'esprit, interpréta pour lui ce présage : © Voilà, s'écria-t-il, comment PAnglais sera renversé, comment tomberont les murs du fort George, Cest le Maitre de la vie qui nous l'annonce, »

Lamotte accepta laugure au nom des tribus d'en haut; et Pennahouel, se levant avee solennité, l'appuya par ces paroles :

€ Mon père, moi, qui de tous les sauvages compte le plus de Tunes, je te remercie, au nom de toutes les nations et au mien, des bonnes paroles que tu viens de nous donner, je les approuv. : personne ne nous à jamais mieux parlé que toi, C'est le manitou de la guerre qui l'inspire. »

Un grand nombre d'oflicicrs français, attirés par la curiosité, étaient accourus au Portage, et formaient un second cercle autour du grand conseil qui siégeait au centre du camp. Aucun de ces ofticiers, quelque accoutumé qu'il fût aux scènes d'opéra et de fécries des boulevards parisiens, n'avait vu de spectacle plus théâtral et mieux fait pour frapper l'imagination. Tout + prétait à la fois : le lieu, les hommes et les choses, Ce camp militaire, avec ses tentes dressées duns une clairière, au milieu d'une vallée déserte, entre deux chaines de montagnes couvertes de la base au sommet de forêts vierges, dans toute la splendeur de leur feuillage d’été, exhalant sous un ciel napolitain de chauds effluves chargés de senteurs sauvages ; ces officiers pimpants, aux blanes uniformes galonnés d’or, aux cheveux poudrés sous leur chapeau à panache, qu'on eût dit de petits maitres déplacés en un tel lieu, s’il n'avaient été aussi braves qu'élégants; et autour d'eux, les coudovant, les frôlant de leur corps nu, des Kakis, des lowas de Pextrème ouest, des Mascoutins, mangeurs d'hommes ; enfin toute celle agglomération plus semblable à une mascarade qu’à une armée, et, en perspective, une victoire assombrie par une sanglante tragédie.

Kisensik, l’orateur des Népissings, debout au milieu du con$cil, porta la parole au nom des sauvages chrétiens :

« Mes frères, dit-il en s'adressant aux nations des pays d’en haut, nous sauvages domiciliés, vous remercions d’être venus nous aider à délendre nos terres contre l'Anglais qui les veut usurper. Notre cause est bonne, et le Maitre de la vie la favorise. En pouvez-vous douter, mes frères, après le beau coup que vous venez de faire? Nous l'avons admiré, nous vous en faisons notre compliment ; il nous couvre de gloire, et le lac Saint-Sacrement, teint du sang de Corlar !, attestera éternellement cel exploit. Que dis-je? il couvrira aussi de gloire nous, vos frères, el nous en irons vanité. Notre joie doit encore être plus grande que la tienne, mon pére, continua-t-il en s'adressant au marquis de Montcalm, toi qui as passé le grand lac

1 Nom sous lequel les sauvages désignaient les Anglais,

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non pour ta propre cause, car ce n'est pas sa cause qu'il est venu défendre, c'est le grand roi qui lui à dit : Pars, passe le grand lac, et va défendre mes enfants. I va nous réunir, mes frères, et nous lier par le plus solennel des nœuds, Acceptezle avec joie, ce nœud sacré, el que rien ne puisse le rompre, »

Cette harangue fut rendue aux nations par les différents interprètes et reçue avec applaudissements.

Le marquis de Montcalm leur fit dire ensuite :

« Mes enfants, je suis ravi de vous voir tous réunis pour les bonnes allaires. Tant que durera votre union, l'Anglais ne pourra vous résister, Je ne puis mieux vous parler que votre frère Kisensik vient de le faire, Le grand roi n'a sans doute envoyé pour vous protéger et vous défendre, mais il m'a recommandé surtout de chercher à vous rendre heureux et invincibles, en établissant entre vous cette amitié, cette union, ce concours pour opérer les bonnes affaires, qui doivent se trouver entre des frères, enfants du même père, du grand Ononthio, »

Alors Montcalm, levant le collier à six mille grains, qu'il tenait entre ses mains, ajouta : « Par ce collies gage sacré de sa parole, symbole de bonne intelligence et de force par la liaison des différents grains qui le composent, je vous lie tous les uns avec les autres, de manière qu'aucun de vous ne puisse se séparer avant la défaite de l'Anglais et la destruction du fort George. »

Cette parole fut alors rapportée par les divers interprètes, et le collier jeté au milieu de l'assemblée,

I fut relevé par les orateurs des différentes nations, qui les exhortérent à l’accepter, et Pennahouel, en le présentant à celles du pays d'en haut, leur dit :

€ Voilà maintenant un cercle tracé autour de nous par le grand Ononthio, qu'aucun de nous n’en sorte; tant que nous resterons dans son enceinte, le Maitre de la vie sera notre guide, nous inspirera ce que nous devons faire et favorisera toutes nos entreprises. Si quelqu'un en sort avant le temps, le Maitre de la vie ne répond plus des malheurs qui pourront le frapper; que son infortune ne relombe que sur lui, et non sur les nations qui se promettent ici une union indissoluble et la plus grande obéissance à la volonté de leur père. »

Les olticiers français s'étaient peu à peu glissés à travers les rangs et obstruaient la vue des orateurs. Les Sakis, les Folles- Avoines et les Renards quitté ‘nt alors l'assemblée, parce que, disaient-ils, on les empèchait de voir leur père et d’entendre sa parole.

Le marquis de Montcalm, averti à temps, les envoya chercher et fit retirer les curieux.

L'assemblée paraissait avoir réussi, quand on apprit que les Miamis s'étaient dérobés secrètement avec leurs canots, qu'ils avaient portagés à travers les bois, de crainte d’être retenus. Celle désertion amena un ébranlement général : deux cents sauvages s’en allérent, le reste ne fut retenu qu'à force de cajoleries, de présents et de promesses. La plupart d’entre eux, bivouaqués à la sortie du lac, Sv livraient jour et nuit à des orgies indescriptibles. Les bûchers qu'ils allumaient de tous côtés, sans la moindre précaution, mirent le feu au camp de M. de Contrecœur, qui à partir de ce jour porta le nom de Camp-Brülé. Faute de viande fraiche ou de prisonniers anglais à manger, ils envahirent un pare où l’on tenait en réserve un troupeau de bétail, tuèrent dix-huit de ces animaux et les dévorèrent, Cette héca-

tombe, ou, comme l'appelle Bougainville, cette Saint-Barthélemy de bestiaux les calma.

Enfin, le 29 juillet, l’armée commença à se mettre en mouvement. Elle comp- Lait huit mille dix-neuf hommes de toutes armes, répartis comme suit :

2570 hommes de troupes de terre ;

9470 hommes de troupes de la merine et de la milice ;

ISO canonniers ;

1799 sauvages.

Chaque tribu, imitant, sans le savoir, une coutume de J1 plus haute antiquité, fit le dénombrement de sa troupe en présentant autant de bûchettes qu’elle complait de guerriers.

Il avait été convenu que l’armée marcherait en deux divisions : la première, sous M. de Lévis, suivrait par terre la rive occidentale du lac, tandis que la seconde irait par eau. Le rendez-vous était à la baie de Ganaouské (North West Bay), où M. de Lévis devait signaler son arrivée par trois feux placés en triangle sur le Mane de la montagne. Comme la route de terre à travers un pays montueux, obstruë d’épaisses forêts, était beaucoup plus pénible et plus longue, le détachement du chevalier partit deux jours avant celui de Montcalm. Ce premier détachement, de deux mille cent soixante-dix hommes, l'élite des troupes françaises et canadiennes, était accompagné de huit cents sauvages; chaque hornme portait pour tout bagage une couverte, son havresac et ses armes.

Le soir du 29 juillet, il alla bivouaquer à une demi-lieue du Portage, au Camp- Brülé. On se mit en marche à quatre heures du matin. Les sauvages et les volonlaires de Villiers, coureurs des bois à toute épreuve, formaient Pavant-garde, frayant la route à travers les broussailles, les branches d'arbres et les tron:s renversés couverts de mousse, où l’on enfonçait jusqu'à la cheville du pied. il faut avoir marché dans nos forêts primitives pour avoir une juste idée de lPenchevêtrement de végélations inextricables qui s'élèvent partout, sur un terrain semé de toute espèce d'inégaiités et d'obstacles. On fit ainsi la montée et la descente de la montagne Pelée par une chaleur d'Italie. Le détachement marchait sur trois colonnes : les grenadiers au centre, deux brigades canadiennes avec les piquets de la liyne et de la marine à droite, deux brigades canadiennes sur la gauche, On campa à quatre heures du soir dans une forte position, après avoir fait quatre lieues. Les troupes, non accoutumées à ce genre de marche, étaient éreintées. Un bon nombre de trainards, deux officiers, un de la ligne, l'autre de la marine, étaient restés en arrière à bout de forces.

L'expédition continua sa marche dans le mème ordre les deux jours suivants, et arriva, le soir du der août, à la baie de Ganaouské par une pluie d’averse, Le chevalier de Lévis, aussi ferme de corps que de volonté, avait supporté galamment les faligues du soldat, Après avoir solidement établi son camp au bord d'un ravin, qui le protégeait de front, tandis que sa gauche s'appuyait sur le lac et sa droite sur le flane de la montagne, il ft allumer les signaux convenus.

En partant du Portage, les Indiens avaient suspendu à des arbres un capot, une peire de mittasses et un brayet, auxquels ils avaient sacrifié, Les missionnaires, qui avaient élevé leur autel dans le voisinage, en eoncurent des scrupules el eurent l’idée assez singulière de consulter Montealnr pour savoir si on pouvait célébrer la messe en ui lieu où l'on sacriliait au diable, Le casuiste militaire, dit ironiquement

MONTOALM ET LEVIS 103

Bougainville, répondit qu'il valait mieux la célébrer là que de ne pas la célébrer du tout.

Les sauvages restés au camp, ennuyés d'une longue inaction, mécontents d’ailleurs de la défense qui venait d'être faite de leur livrer de la boisson, n’eurent pas la patience d'attendre la levée du camp. fs partirent en canots le dimanche soir, 31 juillet, avec trois cents Canadiens qu'on leur avait adjoints, et allèrent camper à quatre lieues sur une pointe du lac, où ils devaient attendre le marquis de Montcalm. Ce lieu était infesté de serpents à sonnelles, que les sauvages s’amusèrent à poursuivre et à tuer. Gà et là, le long de la grève, gisaient des berges abandonnées et des cadavres en putrélaction, tristes vestiges de la défaite des Anglais.

Le malin du Îer août, les deux cent quarante-sept bateaux de transport étaient échelonnés à la sortie du lac, prêts à recevoir l’armée.

Gent hommes de garnison et cent travailleurs armés avaient été laissés à Carillon ; cinquante au camp du Portage, où se trouvait le dépôt de vivres, De fortes averses avaient retardé l'embarquement des troupes, qui ne fut terminé que dans l'aprèsmidi. A cinq heures du soir, la flolille avait rejoint les sauvages, dont les cent cinquante canots d'écorce, lancés à son approche et se plaçant à l'avant-garde, atlirérent tous les regards par l'aspect original qu'ils offraient, « Ce coup d'œil, dit Montcalm, était curieux, même pour un militaire accoutumé à voir les armées européennes, mais qui ne peut se représenter le spectacle de quinze cents sauvages nus dans leurs canots. »

Le lac, avec ses promontoires abrupts et son archipel d'îles, à travers lequel cireulait la Mottille, disparut peu à peu dans les ténêbres d’une nuit pluvieuse. Vers les onze heures, on vit briller, à l'horizon des montagnes, quelques lumières qui paraissaient comme trois éloiles, et qui grandirent à mesure qu'on s’approchait. Elles annonçaient la présence du chevalier de Lévis. Avant le jour, les deux corps d'armée s'étaient rejoints et prirent quelque repos.

« Comme nous étions, dit Montcalm, à portée des découvreurs ennemis, on avait défendu de tirer et de faire du feu, ni de battre la caisse, dans la crainte d'être découverts. Le Français, qui ne doute de rien, à tiré, fait du feu et mème sonné du cor, comme pour une partie de chasse, »

La matinée fut employée à distribuer des vivres pour quatre jours au délachement de M. de Lévis, qui repril son mouvement vers onze heures, à travers un pays plat, couvert de belles forêts, mais entrecoupé de marëcages qui rendaient la marche extrêmement fatigante. Les bateaux avaient ordre de s'avancer en se tenant Loujours à lt hauteur du détachement. À cinq heures du soir, au pied d’une pointe du sommet de laquelle on découvrait le fort William-Hlenry à une licue de distance, le chevalier de Lévis assit son camp dans une position avantageuse, défendue en avant par un ruisseau, à gauche par le lac, à droite pat la montagne, et envoya MM. de Bougainville et Wolf avertir le marquis de Montcalm que les bateaux pouvaient aborder en arrière de ses lignes.

Le beau temps était revenu, tout était tranquille dans le camp avant minuit, lorsqu'on aperçut, à la clarté des éloiles, deux berges qui s'approchaient sur le lac. Personne ne pouvait s'expliquer pourquoi ces berges couraient ainsi à une perte certaine, car il était impossible de supposer que les Anglais n’eussent eu

aucune connaissance de l'approche de l'armée. Cependant les deux berges avan-

caient toujours, n’entendant aucun bruit et attirées par un objet éclatant qu’elles ne pouvaient discerner : c’élait une tente dressée sur un des bateaux qui, éclairée par les étoiles, ressortait sur l'ombre du rivage. Tout à coup un des moutons vivants amenés dans les bateaux se mit à bêler. À ce bruit, qui décelait une embuscade, les berges firent volte-face et se mirent à fuir précipitamment le rivage opposé. Aussitôt des hurlements épouvantables sortirent du gosier de mille sauvages, qui se précipitérent dans leurs canots pour les poursuivre. Berges et canots disparürent dans l'ombre, et l’on n’entendit plus que les cris, qui continuaient loujours en s'éloignant. Les équipages des berges, en arrivant au rivage, tirèrent quelques coups de fusil et se jetèrent dans les bois. Un sauvage népissing avait été tué et deux autres blessés, Trois prisonniers anglais furent amenés au camp et interrogés. Ils apprirent que le commandant du fort George avait su la veille l'approche de l’armée ; «© qu'à six heures du soir lui était arrivé un renfort de mille hommes avec quatre pièces de canon et un convoi de vivres de cinquante chariots; que l’ordre avait été donné de venir au-devant de nous pour nous attaquer; qu'à minuit on devait tirer un coup de canon qui était le signal pour prendre les armes, et que l’on marcherait à la pointe du jour !. » 3

A la suite de cette déposition, les malheureux prisonniers, dont les sauvages ne b. voulurent pas se dessaisir, furent ramenés dans leur camp et massacrés la nuit même par les parents du Népissing tué dans le combat. Ce chef fut inhumé avec Ë toute la pompe des cérémonies indiennes. « Le cadavre, dit le P. Roubaud, avait été paré de lous les ornements que ia plus originale vanité puisse mettre en œuvre : colliers de porcelaine, bracelets d'argent, pendants d'oreille el de nez, habits magnifiques, tout lui avait été prodigué ; on avait emprunté le secours du fard et du vermillon pour faire disparaitre sous ces couleurs éclatantes la pâleur de la mort. On n'avait oublié aucune des décorations d'un militaire sauvage : un haussecol, lié avec un ruban de feu, pendait négligemment sur sa poitrine, le fusil appuyé sur son bras, le casse-tête à la ceinture, le calumet à la bouche, la lance à la main, { la chaudière remplie à ses côtés. Dans cette attitude guerrière, on l'avait assis sur une éminence revèêtue de gazon qui lui servait de lit de parade. Les sauvages, ran- F. sés en cercle autour de ce cadavre, gardèrent pendant quelques moments un silence ki sombre. L'orateur le rompit en prononçant l'oraison funèbre du mort; ensuite suc- : cédèrent les chants et les danses, accompagnés du son des tambours de basque ff entourés de grelots. »

A l'aube du jour, la dépouille du guerrier fut déposée dans la tombe, avec des provisions pour son voyage au pays des âmes.

Quand le voyageur s’arrêle aujourd’hui à la tête du lac George, il a peine ÉL

à reconnaitre l'emplacement qu'occupait le fort William-Henry. De ses murailles et “

de ses fossés, il ne reste que de vagues ondulations de terrain. Des champs cultivés ? ont été taillés çà et là dans la forêt, et de gracieux villages s'élèvent au bord du lac; mais les grandes lignes de l’horizen ont gardé leur aspect sauvage. Les belles

montagnes du lac Saint-Sacrement mirent toujours leur panache de verdure dans *

ses eaux limpides, Quand revient cette quinzaine d’août témoin des tragiques événe- ‘|

ments que nous allons dire, les promontoires et les iles revétent toujours les |

1 Journal de Lévis, p. 96, 4

mêmes teintes d’une fin d'été; et, quand le sifflet de l'engin à vapeur qui a remplacé le canon de Montcalm a cessé de retentir, les feuilles mortes que la brise emporte sur le lac y retombent dans le même silence qu’autrelois.

Le 3 d’août, l'armée fut sur pied dès que l'aurore eut paru à la cime des montagnes. Le canon entendu à minuit, comme l'avaient annoncé les prisonniers,

EcneLee De 400 Toises

£0 100 to 200

Plan du fort William-Henry ou fort George.

A, Fort William - Henry. 4. Position pour l'investissement, aux ordres B. Camp retranché. de M. le marquis de Lévis. C. Hangar entouré de palissades. 2, Position pendant le siège. D. Anse où débarqua l'artillerie. 3. Position pendant la démolition du fort. E. Ancien retranchement, 4. Batterie de dix pièces et un mortier. F. Travaux de la nuit du # au 9 août. 5. Batterie de six piéces et un mortier. G. Travaux du 5 au 6. 6. Batterie de six pièces qui n'ont pas tiré. H. Travaux du 6 au 7. eæ ‘Troupes de terre.

1. Passage d'un marais fait en plein jour. == ‘Troupes de la marine et Canadiens. J. Travaux du 7 au 8, 2 Sauvages.

faisait croire à une attaque des ennemis. L'armée se mit en marche à travers les bois, le détachement de Lévis faisant l'avant-garde éclairé par les sauvaxes. Montcalm commandait à sa suite le gros de l'armée. Cinq cents hommes, aux ordres du licutenant de Privat, avaient été laissés à la garde des bateaux.

Les Anglais ne sortirent pas de leurs retranchements. Une escouade conduisit

le colonel Bourlamaque, chargé de la direction du'siège, et l'ingénieur en chef

Desandrouins sur les hauteurs voisines pour examiner le fort; ils reconnurent que le coté le plus vulnérable était précisément celui par où s'avançait l’armée,

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A droite, c'est-à-dire au sud-est, le fort George était défendu par un marais impraticable ; à gauche, par le lac; et des deux autres côtés par un bon fsssé palissadé.

Ces remparts étaient formés par un assemblage de grosses pièces de bois croisées les unes sur les autres et solidement liées ensemble; les interstices en étaient remplis de terre et de gravier.

On avait pratiqué à une portée de canon de la place un désert dont les arbres, à demi brûlés et couchés lun sur l'autre, offraient, ainsi que leurs souches, un obstacle presque inconnu dans les approches des places d'Europe. A lPest du fort, un camp retranché avait été construit sur une hauteur très avantageuse, dominant le fort lui-même et protégée en grande partie par des marécages. Les retranchements en étaient faits de troncs d'arbres posés les uns sur les autres; ils avaient peu d’étendue, beaucoup de flancs munis d'artillerie, et pouvaient être bordés par les ennemis.

Le fort et le camp retranché, qui communiquaient par une chaussée construite le long du rivage, étaient défendus par vingt-neuf canons, trois mortiers, un obusier, dix-sept pierriers, en tout cinquante pièces d'artillerie, et par une garnison de deux mille quatre cents hommes, commandés par le lieutenant-colonel Monro, du 99e régiment de l’armée anglaise, véléran écossais d’une bravoure personnelle incontestable, mais d’un caractère faible, comme le démontrèrent les événements.

Bourlamaque et Desandrouins revenus de leur expédition et le plan d'attaque décidé, Parmée, qui avait fait halte de onze heures à midi, accéléra le pas pour S'emparer avant la fin du jour des hauteurs qui déminaient la place. Tandis qu’une partie des Indiens opéraient sur la droite en escarmouchant avec les avant-postes ennemis, qu'ils refoulaient sous les murs du fort, le reste des sauvages menacaient la gauche en faisant une démonstration sur le lac. Leurs canots rangés de front sur une même ligne s'étendant d'une rive à Pautre, ils pagayaient à coups réguliers, en faisant tressaillir les échos par des milliers de cris, auxquels répondaient les guerriers échelonnés sur le cercle des hauteurs voisines. Les bateaux de lartillerie, qui s’'avançaient en arrière d'une pointe, débouchèrent alors sur la droite et répondirent aux cris des Indiens par une décharge générale à laquelle ripostérent les canons des deux retranchements. En ce moment le soleil, qui baissait à l'horizon des montagnes auxquelles s'adossait Parmée, mettait en pleine lumière le vallon où s'élevait le fort George, avec ses solides bastions au-dessus desquels fottait le drapeau britannique, avec sa vaste clairière embarrassée de souches et de squelettes d'arbres renversés el noireis par la flamme, avec les lignes irrégulières de son camp retranché. Toul autour S'arrondissait la ccinture des grands bois s’élageant en amphithéâtre jusqu'au bord du ciel. Plusieurs rangées de tentes, placées non loin des glacis à lPouest du fort, étaient repliées en toute hâte et transportées au camp, tandis qu'une centaine de soldats anglais essayaient de rassembler et de sauver un troupeau de cent cinquante bestiaux qui paissaient dans les bas-fonds du voisinage. Les sauvages, dont les cris démoniaques retentissaient sur loute la lisière du bois, eMrayérent les soldats, les repoussérent sous les murs de la place, amenèrent le troupeau et vinrent offrir vingt-cinq bœufs au général, lui disant que c'était pour remplacer ceux qu'il avait mangés au Portage, et qu'il pouvait s’en servir pour Lrainer ses oros fusils,

Le chevalier de Lévis, par un mouvement hardi, s'était avancé au delà du

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camp retranché, où il avait divisé ses troupes en deux corps : le premier occupant le chemin du fort Édouard, pour intercepter les secours qui pouvaient venir de cetle place; le second stationnant un peu en arrière, pour masquer et observer les mouvements qui se faisaient au fort et au camp retranché. Le marquis de Montcalm, que le chevalier prévint de ses dispositions, fit faire halle à son armée et alla le rejoindre. Tous deux examinèrent de nouveau les fortifications ennemies, et se convainquirent par leurs propres yeux qu’elles exigeaient, pour être emportées, un siège régulier.

Ordre fut donné à Bourlamaque, qui se trouvait alors à la hauteur du fort George avec les régiments de la Sarre et du Roval-Roussillon, de rétrograder et d'aller prendre une position que le général venait de reconnaitre. C’est Peudroit où s'élève aujourd’hui le village de Caldwell : la gauche y était appuyée au lac, la droite à des cavités inaccessibles, le front à un ravin au fond duquel coulait un petit ruisseau, el dont la berge masquait le fort. Une petite anse, formée par cette berge qui s’avance dans le lac, favorisait l'accès des bateaux. |

Aussitôt leur camp dressé, les deux régiments se mirent à couper des fascines, à faire des saucissons et à déblayer le ravin destiné au dépôt de l'artillerie.

Le régiment de la Reine alla bivouaquer à un quart de lieue en arrière du chevalier de Lévis, pour le soutenir au besoin.

Le soir même, le marquis de Montcalm fit porter par M. de Fontbrune, aide de camp de Lévis, une lettre au colonel Monro pour le sommer de se rendre, l’'avertissant au nom de lhumanité que, s’il attendait l'assaut, il serait impossible d'arrêter les sauvages, qui massacreraient loute la garnison. Le colonel répondit, en homme de cœur, qu’il était résolu de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Durant larmistice, les sauvages se montrèrent en si grand nombre dans la clairière, que les assiégés furent frappés de stupeur en voyant Peffrovable contingent qu’ils apportaient à l’armée française. De tous les guerriers de ces différentes nations, nuls ne haïssaient les Anglais autant que les Abénakis, leurs voisins, avec qui ils avaient presque toujours été en guerre. Les New-Englanders, loin de chercher à les humaniser, rivalisaient souvent de cruauté avec ces barbares, Pour n’en citer qu'un exemple, un parti de rangers, avant un jour surpris et capturé quatorze de ces sauvages, s'étaient amusés à les couper par morceaux et à éparpiller sur le sol ces horribles restes.

Avant que l'officier envoyé en otage par Monro fût sorti du camp français, ün Abénakis l’aborda et lui dit en mauvais français : € Ah! toi ne pas te rendre? Eh bien, tire le premier; mon père tirera ensuite ses gros fusils; alors, toi, te bien défendre, car si je te prends, point de quartier à loi, »

Dès l'aurore lavant-garde, dont la position était critique à la distance où elle était, dans un pays montagneux et boisé, reçut ordre de se rapprocher du lac. En mème Lemps Montcalm attira à lui toutes les troupes de ligne, le bataillon de la marine el les deux brigades de Saint-Ours et de Gaspé. Le chevalier de Lévis resta à l'avant-garde avec les brigades de Repentigny, de Vassan, de Courtemanche, de La Corne, les volontaires de Villiers et tous les sauvages. I devait multiplier ses mouvements sur la gauche et pousser des reconnaissances vers le chemin de Lydius, pour laisser croire à l'ennemi que cette communication élait encore interceptée.

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Au coucher du soleil, les bateaux se mirent en mouvement pour venir accoster dans l’anse où devait se faire le débarquement de l'artillerie, et le lieutenant-colonel de Roquemaure fut commandé avec six piquets pour la garde de tranchée. Les troupes restées au camp dcvaient passer la nuit au bivouac, afin d'être à portée de secourir la garde de tranchée en cas de besoin. On continua le reste du siège à prendre les mêmes précautions.

Cinq cents travailleurs ouvrirent la tranchée à douze cents pieds de la place, en face de la capitale du bastion nord-est, et préparèrent le terrain pour une batterie de sept pièces de canon, un obusier et un mortier devant battre les flancs qui défendaient cette capitale, et écharper les deux fronts du nord-ouest et du nord-est.

On creusa aussi cette nuit un boyau qui communiquait du dépôt à cette batterie, et l’on commenca une parallèle. :

Tous ces travaux s’opéraient au grondement du canon ennemi, qui jetait des éclairs dans l'obscurité, et dont les boulets, en labourant le sol, faisaient voler en éclats les arbres renversés. Sous les tentes les plus rapprochées, quelques officiers et soldats qui dormaient, enveloppés dans leurs couvertes ou leurs peaux d’ours pour se protéger contre le froid de la nuit, furent atteints par les boulets, et Montcalm dut changer la disposition de son camp. Il fit reculer les tentes de la Sarre et porter le régiment de Royal-Roussillon en potence derrière celui de la Reine, placé hors d'atteinte.

Durant toute la journée, autant de travailleurs, remplaçant ceux de la nuit, perfectionnérent la batterie.

Les sauvages et les francs-tireurs canadiens, cachés dans les plis du terrain ou derrière les souches, fusillaient continuellement autour de la place. Dans le camp retranché aussi bien que dans le fort régnait la plus grande activité; on commença un second retranchement à l’intérieur du premier; on enleva les toitures des casernes et des hangars pour donner moins de prise à l’incendie, et on jeta dans le lac une grande quantité de planches et de bois de chauffage. Comme, à distance, on ne pouvait discerner la nature de ces objets, les sauvages vinrent se plaindre au général de ce qu'ils allaient perdre une partie du butin qu’ils espéraient piller, et demandérent des troupes pour arrèler ces mouvements.

Cependant la fusillade qui <e faisait autour du fort détournait les sauvages des avant-postes où ils étaient des plus utiles. Montcalm les assembla en conseil le soir du à.

€ Mes enfants, leur dit-il, vous n’écoutez plus la voix de votre père; il semble que vous ayez perdu l'esprit. Au lieu de rester au camp de M. le chevalier de Lévis, vous vous exposez sans nécessité dans le désert du fort, où plusieurs de vos guerriers ont été tués. J'en ai été profondément affligé, car le moindre des vôtres est d'un grand prix à mes veux. Sans doute il est avantageux d’incommoder l'Anglais par le feu de la mousqueterie, mais ce n’est pas là lPobjet principal. Votre grande occupation doit être de m'’instruire de toutes les démarches de l'ennemi, et d’entretenir pour cela des partis cor nuels. »

Le marquis termina son discours en les exhortant à aller Lous se réunir au camp du chevalier de Lévis; qu’ils ÿ trouveraient Loutes les munitions de guerre et de bouche dont ils avaient besoin; que les missionnaires allaient même sy établir, et

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MONTCOALM ET LÉVIS 109

que c'était là où les enfants de Îa prière les rencontreraient; que le chevalier de Lévis leur expliquerait la volonté de leur père; que lui-même serait toujours prêt à écouter les avis et les représentations de leurs chefs. Enfin, pour leur remettre l'esprit, les faire rentrer dans la bonne voie, effacer le passé et répandre sur l'avenir la lumière des bons conseils, il leur offrit deux colliers et dix branches de porcelaine.

Les sauvages les acceptèrent et promirent de mieux observer la volonté de leur père; mais ils ajoutèrent qu'eux aussi ils avaient quelque chose sur le cœur. Invités avec douceur à parler librement, ils se plaignirent qu'on ne leur disait plus rien ; qu'on ne rendait à leurs chefs aucun compte des opérations, et qu'on les trailait comme des esclaves, prétendant les faire marcher à la découverte sans avoir délibéré avec leurs chefs.

€ Mon père, ajoutérent-ils, tu as apporté ici l’art de la guerre des pays qui sont au delà du grand lac. Nous savons que dans cet art lu es un grand maitre; mais pour la science et la ruse des découvertes, pour la connaissance de ces bois et la facon d’y faire la guerre, nous l’emportons sur toi. Consulte-nous, et tu l'en trouveras bien !.»

Montcalm les apaisa par une de ces réponses habiles qu'il savait ménager avec art. I les assura d’abord que, s'ils avaient été négligés, ce ne pouvait être que par une de ces méprises inévitables dans le tumulte d’affaires dont il était accablé ; qu’il appréciait hautement leurs talents pour la guerre de découvertes, et qu’ample satisfaction leur serait accordée. Il conclut par un mot dont l'effet ne pouvait manquer. Îl leur annonça que le lendemain les gros fusils commenceraient à tirer. A cette nouvelle éclatèrent d'immenses cris d’acclamation qui, joints à la canonnade du fort, ébranlèrent tous les échos des montagnes.

A l'entrée de la nuit la garde de tranchée fut relevée, et le licutenant- colonel de Fontbonne la remplaça avec trois compagnies de grenadiers et trois piquets *. Sept cents hommes continuérent la première parallèle et commencèrent à son extrémilé une nouvelle batterie de neuf pièces de canon, un mortier et un obusier, qui devaient battre directement le front d’attaque.

Au point du jour, la première batterie fut en état de saluer vivement lennemi.

C'était le moment que les sauvages attendaient avec impatience; il fat imposible de les retenir à leurs postes. Accourus tous pour voir tirer les gros fusils de leur père, ils accucillaient chaque décharge par des clameurs immenses, répétées par tous les échos du lac. « Ils étaient sans cesse autour de nos canonniers, dont ils admiraient la dextérité. Mais leur admiration ne fut ni oisive ni stérile. Ils voulurent essayer de tout pour se rendre plus utiles. Ils s’avisèrent de devenir canonniers ; un entre autres se distingua : après avoir pointé lui-même son canon, il donna juste dans un angle rentrant, qu'on lui avait assigné pour but. Mais il se défendit de réitérer, malgré les sollicitations des Français, alléguant pour raison de son refus qu'ayant atteint dès son essai le degré de perfection auquel il pouvait aspirer, il ne devait plus hasarder sa gloire dans une seconde tentative. »

Un grand nombre de ces sauvages se glissèrent comme des couleuvres à travers

1 Journal de Bougainrille.

2 Ne pas confondre M. de Fonthonne, lieutenant-colonel du régiment de Guyenne, avee M. de Fontbrane, lieutenant de grenadicrs du régiment de la marine et aide de camp du chevalier de Lévis.

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les broussailles jusqu'à un bas-fond, qui s'étendait entre la place et le camp français; là, couchés à plat ventre, ils firent un feu si bien dirigé dans les embrasures, que les ennemis eurent peine à servir leur artillerie. Quelques-uns, imitant ce qu'ils avaient vu à la tranchée et ce que faisaient les franes-tireurs canadiens, remuaient la terre el élevaient de petits épaulements pour s'abriter contre les projectiles.

Pendant la journée du 6 on resta sous les armes, et trois cents travailleurs perfectionnérent la parallèle et continuèrent la batterie de droite.

Le même jour, les éclaireurs du chevalier de Lévis surprirent trois courriers

expédiés du fort Édouard : ils tuërent le premier, prirent le second et poursuivirent

le troisième, qui parvint à s'échapper, grâce à son agilité. On trouva dans les habits du soldat tué une balle renfermant une lettre du général Webb, commandant le camp de Lydius, par laquelle il promettait de secourir le fort William-Hlenry, au cas où il pourrait rassembler à temps les milices du pays. En attendant il exhortait le gouverneur à se bien défendre; il insinuait néanmoins qu’il ne devait pas attendre la dernière extrémité, afin qu'il pût oblenir des conditions plus honorables.

La nuit du 6 au 7, M. de Privat, avec trois compagnies de grenadiers et sept piquets, vint relever la garde de tranchée, et cinq cents hommes furent envoyés au travail. Hs furent occupés à continuer les approches, à faire des réparations convenables à la batterie de gauche, à perfectionner celle de droite el à v trainer l'artillerie, afin qu'elle se trouvât en état de tirer au jour. Celle dernière avait un avanlage énorme: elle portait sur les retranchements du camp tous les boulets qui passaient par-dessus les défenses du fort.

Le jour, deux cents hommes remplacaient aux travaux les cinq cents de la nuit.

Vers neuf heures du matin, le marquis de Montcalm envoya au commandant anglais la dépèche interceptée du général Webb, Il y joignit une lettre par laquelle il l'engageait à ne point se défendre à outrance, pour ne pas exciter la fureur des sauvages.

Bougainville, porteur de ce message, raconte ainsi sa mission :

€ J'ai débouché de la tranchée, faisant porter devant moi un pavillon rouge, accompagné d’un tambour qui battait le rappel et d'une escorte de dix-huit grenadiers. Les Anglais n’ont crié de faire halte au pied des glacis; un oflicier et quinze grenadiers sont venus à moi el m'ont demandé ce que je voulais. Sur ce que j'ai dit, que j'avais une lettre de mon général à remettre au commandant anglais, deux autres officiers sont sortis de la place, dont l’un est resté à la garde de mes grenadiers, el l'autre, m'ayant bandé les veux, m'a conduit d’abord au fort, ensuile au camp retranché, où j'ai remis au commandant la lettre du marquis de Montcalm et celle du général Webb.

« Grands remerciements de la politesse française, protestations de joie d’avoir affaire à un ennemi aussi généreux : tel est le contenu de la réponse du lieutenantcolonel Monro au marquis de Montcalm.

« L'on ma ramené, les veux toujours bandés, où lon m'avait pris, et nos batteries ont commencé à tirer quand on à jugé que les grenadiers avaient eu ic temps de rentrer dans le fort. »

Les volontaires canadiens de Villiers, impatients de se distinguer, attaquèrent le camp retranché, soutenus par une partie des sauvages. L'action fut longue et

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meurtrière; les Anglais essayèrent une sortie, mais furent repoussés avec perte. Ils auraient pu mème être forcés dans leurs retranchements, si la prise du camp eût décidé la reddition du fort.

La nuit du 7 au 8, la garde de tranchée fut relevée par le licutenant- colonel de Senezergues avec un pareil nombre de compagnies et de piquets d'infanterie. Puis trois cents nouveaux travailleurs poussèrent jusqu'à un petit marais de cinquante ou soixante pieds de largeur, où il fallait cheminer entièrement à découvert, Quoique en plein jour, on se délermina, afin d'accélérer l'ouvrage, à faire ce passige comme celui d’un fossé de place rempli d’eau. Les travailleurs s’y portérent avec tant d'ardeur, qu'il fut exécuté dans la matinée mème, malgré le feu très vit du canon et de la mousqueterie des ennemis. On put ensuite pratiquer dans le marais, à force de fascines et de rondins, une chaussée capable de supporter l'arlillerie.

Sur les quatre heures, des découvreurs indiens jetérent lalarme dans le camp, en annonçant l'apparition d'une armée sur le chemin de Lydius. Le chevalier de Lévis sy porta sur-le-champ avec la plus grande partie des Canadiens et des sauvases; le marquis de Montcalm le suivit avec la brigade de la Reine et trois compagnies de grenadiers; les trois autres et les brigades de la Sarre et de Royalloussillon restèrent aux ordres de M. de Bourlamaque, pour couvrir nos tranchées et le camp.

On reconnut bientôt que c'était une fausse alerte. Avant la fin du jour toutes les troupes étaient rentrées au camp, sans que le travail du siège eût été interrompu.

Le terrain situé au delà du marais s'élevait en pente et formait un plateau occupé par un jardin potager, à l'usage de la garnison. Le fond de ce plateau ayant été jugé favorable pour l’emplacement d’une batterie, on y commenca les travaux d’une troisième de six pièces de canon, el on les poursuivit toute la nuit du 7.

Au jour, pareil nombre de travailleurs perfectionnèrent l'ouvrage ainsi que le passage du marais.

La nuit du 8 au 9, le chevalier de Bernetz, licutenant-colonel de Royal-Roussillon; prit la garde de tranchée avec les grenadiers de Languedoc, Guyenne et Béarn et six piquets. Il soutenail cinq cents travailleurs qui creustrent une parallèle embrassant tout le front d'attaque au delà du marais, à trois cent soixante pieds du fort. En avant de cette parallèle on devait construire deux batteries : l’une de brèche aurait battu « la berme sur laquelle le revêtement était assis; l'autre aurait aidé la première en enfilant la mème brèche, et aurait pu battre les retranchements et leurs communications avec la place '. »

Le travail fut fort inquiété dès le commencement par la mousqueterie des Anglais et par leurs canons chargés à balles. Mais la terre étant très aisée à remuer, nos travailleurs furent bientôt à couvert. À l'aube du jour, la tranchée se trouvail en fort bon état et les batteries prêtes à tirer.

Après le lever du soleil, trois cents soldats remplacèrent ceux de la nuit.

Les troupes francaises et canadiennes étonnaient leurs chefs aussi bien que les

1 Journal de Desundrouins.

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