‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 24 sur 86 · SR A PT TT OR M · texte numérisé non relu

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414 MONTOALM ET LÉVIS

les principaux officiers et interprètes attachés aux sauvages, Jusqu'au retour de cette escorte, un ofticier resterait en otage au camp français, Ces troupes ne pourraient servir de dix-huit mois ni contre la France ni contre ses ali Dans l'espace de trois mois, tous les prisonniers français, canadiens et sauvages, Aits par terre dans l'Amérique septentrionale depuis le commencement de la guerre, seraient ramenés aux forts français,

Le général aurait peut-être obtenu que la garnison se rendit prisonnière de guerre; mais, outre que la colonie manquait de vivres pour nourrir deux mille prisonniers, Montcalm craignait que de plus dures conditions ne retardassent de quelques jours li capitulation, Or les sauvages étaient impatients de s'en retourner; les Canadiens n'avaient pas un instant à perdre pour aller recueillir leurs moissons, et, chose plus redoutable encore, le général Webb pouvait d'un moment à l'autre venir au secours des assiégés.

Avant de signer la capitulation, le marquis de Montcalm cenvoqua en conseil les chefs de toutes les nations, leur fit part des articles de la capitulation, leur demanda s'ils lapprouvaient, leur dit que leur refus pousserait les Anglais au désespoir et que le sang coulerait, Or, comme ils sont très avares de leur sang, remarque Desandrouins, ils approuvérent la conduite de leur père, promirent de ne pas inquiéter la garnison dans sa retraite, et acceptèrent les colliers offerts par Montcalm.

« On voil par ces précautions, dit Bougainville, jusqu’à quel point on est dans ce pays esclave des sauvages; ils sont un mal nécessaire, »

La garnison évacua le fort George vers deux heures de Paprès-midi et se réunit aux troupes restées à la garde du camp retranché, Elles devaient en sortir la nuit suivante pour se rendre au fort Édouard, Bougainville prit immédiatement possession du fort Gcorge avec le chevalier de Bernetz et sa garde de tranchée ?.

Malheureusement les Anglais avaient laissé quelques-uns de leurs malades dans les casemates, Plusieurs sauvages, qui avaient pénétré dans les embrasures, les v égorgérent impiloyablement.

« Je vis, dit le P. Roubaud, un de cvs barbares sortir des casemates, où il ne fallait rien moins qu'une insatiable avidité de sang pour entrer, tant l'infection qui s'en exhalait était insupportable. I portait à la main une tête humaine, d’où découlaicnt des ruisseaux de sang, et dont il faisait parade comme de la plus belle capture dont il eût pu se saisir. »

Ce n’était là cependant qu'un bien léger prélude de la cruelle tragédie du lendemain.

Le siège avait coûté aux Français une vingtaine d'hommes tuës ct une quaranlaine de blessés, et aux Anglais environ quatre-vingts tués et cent vingt blessés, dont un officier, Outre Partillerie, on trouva dans le fort et dans le camp retranché trente-six mille livres de poudre, deux mille cinq cent vingt-deux boulets, cinq

D dournal de Lévis, p.101 Ge fut Bourlamaque, d'apres Moatealn. Cette contradiction est peut-etre jlus apparente que réelle. 1Pest probable que Montcalm et Lévis décidérent d'abord ensemble de nommer ougainville, mais qu'ensuite Montealm changea d'avis et noruma Bourlumaque premier commandant sans avoir eu Foceasion d'en parler à Lévis, La présence de Pongainville men était pas moins requise à cause de sa connaissanee de l'anglais, De fait, sinon de droit, il remplissait le rôle que lui assiune Lévis,

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cent quarante-cinq bombes, mille quatre cents livres de balles, une caisse de grenades, six caisses d'artifices et une quantité énorme de lurd et de farine,

Malgré les troupes françaises placées à la garde du camp retranché, il fut impossible d'empêcher les sauvages d'y entrer et de Sx livrer au pillage, Le marquis de Montcalm avait instamment prié les Anglais de jeter tout ce qu'ils avaient d'eau-de-vie et de vin, pour éviter de plus grands malheurs.

Avant de commencer le récit de l'épouvantable catastrophe dont il fut le témoin, le capitaine Desandrouins fait une profession de foi d'honnête homme qui mérite d'être citée :

« Je vais, dit-il, rendre compte de ce massacre, fidèlement et selon ma comscience, avec Va plus grande impartialité, après m'être informé avec soin aux témoins oculaires de ce qui s'était passé hors de ma vue, Ce serait participer au crime que d'altérer la vérité pour sauver l'honneur d'aucun coupable, quel qu'il fût. Je serais bien plus porté de le livrer à lindignation de tous les honnètes gens.

« Dans l'après-midi du jour de la capitulation, plusieurs d'entre nous allérent faire visite dans le camp aux officiers anglais, qui, selon lusage, pendant les suspensions d'armes, se piquérent de nous faire l'accueil le plus honnête el nous offrirent du vin et de leur bitre, qu'ils avaient beaucoup plus abondamment que nous.

« Je me contentai de demander le plan du fort et des retranchements à Pingénieur en chef, appelé Williamson, et, par une sorte de réserve, je ne voulus rien accepter autre chose qu'il m'ofrit fort honnètement.

« On avait d'abord résolu de faire partir les Anglais dans le milieu de la nuit, en silence, pour mieux échapper aux sauvages. On espérait, leur coutume n'étant pas de rôder la nuit, qu'ils n'auraient aucune connaissance du départ, et que les Anglais seraient rendus à l’armée de Webb, qui était au fort Lydius, à cinq ou six lieues de là, avant d'avoir été rejoints par ces barbares. Aussi, hors d'inquiétudes à leur sujet, on n’assigna pour les escorter que deux cents hommes, qui furent tirés de la Reine et Languedoc et commandés par M. de Laas, capitaine au premier de ces deux régiments, et maintenant major de la citadelle de Bayonne. Le colonel Young fut remis en otage, pour la sûreté de notre escorte.

« On paraissait en pleine sécurité, et on attendait minuit pour partir, lorsqu'un bruit se répandit et oblint croyance trop légèrement, que les sauvages, instruils qu'on se préparait à s'évader furtivement, s'étaient embusqués dans les bois le long du chemin.

« Celle fausse alarme suspendit le départ. On délibéra avec les officiers et les interprètes; ils s’accordèrent à conseiller d'attendre le jour, promettant d'aller engager les barbares à se retirer et s’obligeant de les contenir.

« En conséquence, ils quittérent le camp anglais pour les aller joindre; mais ils les trouvèrent tranquilles, ne songeant qu'à dormir. Dès lors ils crurent pouvoir eux-mêmes se livrer au repos. »

Parmi les prisonniers se trouvaient un bon nombre de femmes et d'enfants, qu'on avait eu l’imprudence de ne pas envoyer au fort Édouard à l'approche du

siège. Tous ces malheureux, abattus par la défaite, passèrent une nuit d’agitation et d’efroi, l'imagination hantée par des spectres d'Indiens, horribles comme des démons, aux corps nus bariolés de jaune, de rouge, de noir, aux regards

flamboyants, aux gestes sinistres, avec des vocilérations à la bouche et des tomahawks levés, C'est dans ces dispositions d'esprit, énervés par ces cauchemars, qu’ils virent lever le fatal matin du FT d'août.

« Quand il fit jour, continue Desandrouins, on entreprit enfin de se mettre en route, M. de Laus tit précéder la colonne par un détachement de son escorte, el recommanda aux Anglais de se tenir toujours serrés el de suivre sans intervalles. Lui-même se Lint à la porte du camp pour faire filer.

« Toutes ces précautions, ces variations dans les arrangements du départ, ces faux avis et les cérémonies que nous observions pour trailer avee des sauvages, et surtout cette manière limide el circonspecte d'agir avec eux, aväient tout naturellement inspiré aux Anglais une grande appréhension de ces barbares, pour le moment où ils se trouveraient en rase campagne, exposés à leurs insultes. Aussi se troublérent-ils dès qu'ils aperçurent quelques-uns de ces sauvages, au nombre peut-être d'une cinquantaine, que la curiosité, encore plus que lFenvie de butiner, avait attirés dans ce moment-là aux retranchements. Hs étaient même sans armes,

& Voyant la colonne qui commençait à défiler, is coururent pour la voir. La tête se serra rapidement sur le petit détachement qui la précédait. Ceux des Anglais qui m'élaient pa sorlis sé relinrent et parurent balancer, se fit une éclaireie dans l'intervalle, On envoya ordre à lt tête de ralentir sa marche.

« Les sauvages s'approchèrent, le trouble augmenta, ete flottement qui s'en suivit les enhardit jusqu'à faire quelques gestes menacants. Les Anglais, un peu écartés, se crurent trop heureux de livrer leurs saes ou leurs armes pour rejoindre le gros de la troupe. D'autres sauvages pillérent dans le camp quelques effets abandonnés. Les nègres qu'ils purent saisir furent enlevés sans serupule, el peut-être aussi quelques blanes de la suite de l'armée, dans ce premier moment de confusion.

& I était encore nostible de rétablir l'ordre, et les ofliciers de l'escorte s'y employèrent de leur mieux, Mais ceux des sauvages qui ramassaient quelque chose couraient à mesare au camp, chacun vers ceux de sa nation, pour en faire trophée à sa manière, Les autres, jaloux dè ne pas paraitre en leur pays avec moins de gloire que leurs frères, partirent dans Finstant et accoururent tumultueusement pour tâcher d’avoir leur part du butin; quelques-uns mème firent le eri de guerre.

« Ge fut alors que les têtes se troublèrent. Le commandant anglais, sur Pavis. à ce qu'il a prétendu, d’un Français qui n'a pas été connu, ordonna à <a troupe de mettre les fusils la crosse en Fair, sous prétexte que la maniôre ordinaire de les porter avait un air menaçant qui irritait les sauvages.

« Celle manœuvre pusillanime acheva d'abattre le courage du soldat et enhardit les sauvages, dont quelques-uns <e hasardèrent à empoigner des fusils, faisant signe aux soldats de Les leur livrer, ce qui Put fil avec tous les signes de la terreur, Le sauvage, peu sausfait d'un fusil de munition trop pesant pour lui, tenta bientôt de léchanger contre celui de Follicier, ce qui montre par quelle progression S'accrut linsolence d'un côté et la peur de Pautre.

: Le colonel Monro crut que pour faire cesser le désordre il ne s'agissait que d’assouvir la eupidité de ces barbares, el commanda de jeter les sacs el autres objets à leurs pieds, disant que le roi d'Angleterre était assez puissant vour en

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dédommager, Ceux des Anglais qui se trouvèrent à portée de l’escorte jetèrent les leurs aux soldats français; eeux-ei eurent la faiblesse d'en ramasser. [ls eurent bien l'occasion de les leur rendre,

€ Les sauvages trouvèrent dans la plupart de ces paquets du rhum et autres liqueurs fortes, dont ils s'enivrérent. Mors ce furent de véritables tigres en fureur

Les femmes, les enfants, rien ne fut épargné.

Le casse-tête à li main, ils tombérent impitoyablement sur les Anglais, qui, remplis d'effroi, achevérent de se disperser, se crovant à la fin véritablement saeriliés par les Francais.

€ Aucun d'entre eux ne songea à chercher son salut ailleurs que dans la fuite. Notre escorte, trop peu nombreuse, protégea autant qu'elle put, principalement les oficiers. Mais, forcée de garder les rangs pour se faire respecter, il ne lui fut possible que de mettre à abri ceux qui se trouvaient à sa portée.

« Les sauvages s'attachérent aux fayards. Ceux qui, les premiers, étaient revenus dans leur campement, fort contents des dépouilles prises d'abord, retournérent à loute course faire des prisonniers où des chevelures ? chacun voulait en avoir.

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« Tout autre trophée n'est rien à leurs yeux en comparaison d’une chevelure. Les femmes, les enfants, rien ne fut épargné. Ceux auxquels ils conservaient la vie

furent mis nus comme la main et outragés à leur manière. Etant entrés à l'hôpital,

où élaient nombre de malades et de blessés trop impotents pour avoir pu suivre la colonne, ils les massacrèrent tous inhumainement pour profiter de leurs chevelures.

€ [ne se trouva pas malheureusement, pendant tout ce désordre, aucun officier canadien ni interprète, qui ont généralement du pouvoir sur l'esprit des sauvages. On avait essuyé beaucoup de fatigues durant le siège; tout le monde reposait tranquillement.

€ A la fin, M. de Montcalm, M. de Lévis, M. de Bourlamaque, sont avertis. Ils accourent et donnent ordre d'employer la vive force, s'il le faut. Interprètes, officiers, missionnaires, Canadiens, tous sont mis en œuvre, et chacun s'efforce de son mieux à sauver les malheureux Anglais, en les arrachant à leurs bourreaux.

€ Ceux-ci, enivrés de sang et de carnage, w'étaient plus capables d'écouter personne, Plusieurs assomment leurs prisonniers plutôt que de les abandonner, un grand nombre les entrainent dans leurs canots et s’échappent.

& M. de Montcalm, au désespoir de ne pouvoir plus faire aucune impression sur les sauvages, ’écria en se découvrant la poitrine : € Puisque vous êtes des enfants rebelles, qui manquez à la promesse que vous avez faite à votre père, et qui ne voulez plus écouter sa voix, tuez-le le premier. »

€ Celle véhémence extraordinaire du général parut en imposer un peu; ils se dirent : « Notre père est fâché, » Mais le mal était fait. »

Sur les inslantes prières du colonel Young, Montealm fit arracher violemment son neveu des mains des sauvages; mais cet acte de vigueur eut pour conséquence la mort de plusieurs Anglais, que leurs bourreaux assommérent sur le coup, de crainte qu'ils leur fussent enlevés comme ce jeune homme.

Une grande partie des fuyards s'étaient réfugiés, avec le colonel Monro, dans lintéricur du fort. Le P. Roubaud raconte qu’en y entrant, il vit accourir vers lui une foule de femmes affolées qui vinrent l’environner : « Elles se jetaient à mes genoux, dit-il; elles baisaient le bas de ma robe, en poussant de temps en temps des cris lamentables qui me perçaient le cœur. »

«Ce ne fut pas sans peine, ajoute Desandrouins, et sans se donner beaucoup de mouvement, que les officiers habitués avec les sauvages et les interprètes, et surtout les missionnaires, parvinrent à retirer encore trois cents malheureux qu'ils emmenaient. Plus de quatre cents furent emportés par les sauvages du THaut- Canada avec tant de précipitation, qu'ils échappèrent à toutes les poursuites. Ils descendirent rapidement les lacs George et Champlain et passèrent à Montréal, où le marquis de Vaudreuil, ne pouvant pas employer la foce qu'il n'avait pas, eut bien de la peine à obtenir d'eux la délivrance de quelques-uns de leurs prisonnicrs, plutôt encore par Pappät des liqueurs fortes que par égard ou persuasion.

« Ces sauvages poussérent même l'atrocité jusqu’à brûler une de leurs victimes... Je n'ai pas su que, de ceux qu’ils emmenèrent au delà de Montréal, aucun n’ail jamais trouvé le moyen de regagner sa patrie.

« Ceux des Anglais qui avaient pu regagner les retranchements s’y trouvèrent protégés par lescorte et par les gardes qu'on ÿ ajouta le plus tôt que l'on put.

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On y mit en sûreté les prisonniers qu’on délivra : les principaux furent emmenés par nos officiers et revêlus de nos propres vêtements, et vécurent dans nos tentes avec nous.

€ Nous n'épargnâmes rien pour adoucir leur triste sort et les convaincre que nous n'avions eu aucune part dans ces horreurs. D’après les démonstrations de leur reconnaissance, nous avons lieu de croire qu’ils sont restés convaincus de notre innocence. D'ailleurs, combien de fois depuis lors n’ont-ils pas eu l’occasion d’user de représailles à notre égard, s’il leur fût resté quelques ressentiments contre nous?

€ Rien n’est comparable au désespoir dont nous fûmes pénétrés au spectacle de celle boucherie... Pai vu des soldats jeter de hauts cris d’indignation. »

Desandrouins s’étonngensuile avec raison que les Anglais, qui avaient conservé leurs armes, dont les fusils étaient chargés et qui étaient plus nombreux que les sauvages, se soient laissés intimider et désarmer par eux! Is avaient outre cela leurs cartouchières garnies, ils avaient des baïonnettes au bout de leurs fusils, et ils ne s'en sont pas servis. «© Une épée nue, dit-il, fait peur aux sauvages. Présenter ses armes avec vigueur el fermeté à ces barbares, et on obtient du respect; par une contenance timide, au contraire, on en devient toujours le jouet et souvent la

victime, »

Montcalm et Lévis ne s'étonnent pas moins que Desandrouins de la pusillanimité des Anglais. « On comprendra avec peine, dit le chevalier, comment deux mille Lrois cents hommes armés se soient laissés déshabiller par des sauvages, qui n’élaient armés que de lances et de casse-tête, sans qu’ils aient fait seulement mine de se

mettre en défense.

« Les Anglais, ajoute-t-il, ne doivent S'en prendre qu’à eux de l'infraction qui a été faite de la capitulation par les sauvages, puisqu'ils leur ont donné de l’eaude-vie, malgré la recommandation qu'on leur avait faite de ne leur donner aucune boisson,

« Les Anglais doivent même être satisfaits de ce qu’ils ont vu que toutes les troupes françaises el canadiennes, de même que les officiers supérieurs, ont exposé leur vie pour les Uirer des mains et de la fureur des sauvages. »

Le chevalier de Lévis et le P. Roubaud s'accordent sur le nombre de victimes égorgées au moment du massacre : « Une cinquantaine de cadavres, disent-ils, gisaient mulilés sur le sol, »

I n’arriva d’abord au fort Édouard que trois ou quatre cents hommes de la garnison, On fit Lirer du canon par intervalles durant plusieurs jours, afin d'indiquer la route aux fugitifs égarés dans les bois,

Presque tous les sauvages avaient déserté le camp aussitôt après avoir commis leurs brigandages.

« Quelques jours après la catastrophe, continue Desandrouins, le colonel Monro et tous les ofliciers et soldats que nous avions pu rassembler partirent en ordre et défilérent en notre présence, trainant à leur suite la pièce de canon qui leur était due.

€ Tel est ce malheureux événement dont je n’ai rien déguisé, el que je raconte comme je l'ai vu et entendu. »

Bougainville était absent le jour du massacre. Il avait été expédié à Montréal la

veille à dix heures du soir, pour annoncer la chute de William-Henry, Son antipathie pour tout ce qui était canadien n’est nulle part aussi visible que dans la relation qu'il à faite à distance de cet événement. Il accuse les interprèles d’avoir soudové les sauvages, contredisant ainsi les témoins oculaires les plus dignes de foi, acteurs eux-mêmes, qui n’ont eu que des éloges à leur faire. Ii s’en prend à Vaudreuil de ce qu'à Montréal les sauvages ont tué et mangé un de leurs prisonnicrs. Or, comme l’observe très bien Desandrouins, le gouverneur n'avait en ce moment à sa portée aucune troupe pour contenir ces barbares. La ville de Montréal était absolument à leur merci, et 1 nv avait qu’une seule chose capable de les tenter et de leur arracher les prisonniers, €’élait l’eau-de-vie, Était-il possible de leur en fournir sans qu'ils commissent des horreurs? Il est même éionnant que dans de telles conditions ils n'aient fait qu'une victime. « Tous ceux qui furent emmenés à Montréal, dit le chevalier de Lévis avec son impartialité ordinaire, M. le marquis de Vaudreuil les racheta fort cher et les renvoya à Boston. »

Bougainville lui-même, qui assista à la prise ‘de possession du fort George lors de son évacuation par les Anglais, n'avait pu prévenir le massacre des blessés et des malades abandonnés dans les casemates. Il avait pourtant sous la main l'élite des troupes françaises. De lui ou de Vaudreuil, si l’un doit être blâmé, c’est cerlainement Bougainville le premier.

I semble, à ce propos, que ni les Anglais ni les Français n'ont eu assez de prévoyance pour les blessés, les plus à plaindre de tous les prisonniers et les plus exposés. Les Anglais n’auraient-ils pas dû exiger, avant de quitter le fort, que des gardes françaises fussent placées autour de leur hôpital? De leur côté, les Français n'auraient-ils pas dù avertir les Anglais de ne pas abandonner les blessés sans protection? De part et d'autre on était coupable de faire la guerre avec des monstres pour alliés, et on en subissait de part et d'autre le châtiment.

Les sauvages emportérent avec eux la punition de leurs cruautés. Quelques-uns avaient fouillé des fosses fraichement remslies et en avaient retiré des chevelures de soldats morts de la petite vérole. La maladie qu'ils communiquèrent à leurs nations y fit d'épouvantables ravages; celle des Poutéolamis périt presque tout entière.

Le lendemain de la capitulation, l'armée était allée prendre position en avant du camp retranché, sur la route du fort Lydius,

Tout le matériel de guerre, avec les vivres, fut transporié immédiatement à bord des embarcations françaises.

Les troupes ne prirent aucun repos. Outre celles qui furent employées au déblaiement du fort et à l'embarquement de toutes les prises, quinze cents travailleurs commencèrent la démolition du fort lui-même et du camp. Cette démolition se fit avec une prodigieuse activité. En quelques jours toutes les casemates furent comblées où éventrées, tous les hangars et les magasins démolis, tous les remparts et loutes les fortifications rasés, Les bois de construction et les énormes poutres des courtines el des bastions, entassés pêle-mèle avec les cadavres, lormèrent un immense bücher, dont les flammes éclairérent pendant plusieurs nuits toute la vallée, Le 15 août, il ne restait de ce qui six jours auparavant était le fort William-Hlenry qu'un monceau de ruines fumantes.

Le soir du 16, les derniers bateaux français avaient quillé ce rivage et disparaissaient l’un après l'autre dans les brumes légères que la fraicheur du crépuscule

condensait sur le lac, De vagues lucurs d'incendie, achevant de s'éteindre, marquaient de taches rouges les endroits qu’avaient occupés le fort et le camp anglais. Tout bruit de guerre avait cessé sur ce coin de terre où venaient de se battre des milliers d'hommes. Les hurlements sauvages, les plaintes du désespoir et de l'agonie avaient fait place au silence morne des grands bois, à peine interrompu par le cri sinistre de quelque oiseau nocturne ou de fauve rôdant aux alentours, alléché par l'odeur des cadavres.

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