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En débarquant à New-York le dernier jour d'août, il apprit la retraite de l'armée française; ce qui ne lPempècha pas de mettre ses troupes en marche vers le fort Édouard, se vantant follement d'aller assifger Montcalm jusque dans Carillon. Cette démonstration eut du moins pour effet de calmer la panique qui s'élait emparée des Anglo-Américains et les avait fait trembler jusque dans New- York.
Plus hardi que Loudon, Pamiral Holbourne sortit d'Halifax avec ses vingt-deux vaisseaux et alla offrir le combat à M. de La Mothe; mais l'amiral français avait
ordre de ne pas risquer sa flotte, et resta ancré sous les canons de Louisbour Holbourne ne devait avoir qu'à braver les éléments. Une tempête d’une violence exceptionnelle, même dans ces régions orageuses, assaillit son escadre et lPaurait infailliblement jetée à la côte, si le vent n'avait tourné d’une pointe de compas. Un de ses vaisseaux alla se perdre sur les rochers, à deux lieues de Louisbourg; plusieurs furent démâtés, d'autres forcés de jeter leurs canons à la mer; le reste tellement avarié, que Painiral ne songea plus qu'à fuir le combat qu'il était venu provoquer et à regagner les ports d'Angleterre,
Durant la nuit du 16 au 17 août, larrière-garde de Parmée française, formée de la brigade de Roval-Roussillon, était venue bivouaquer dans une ile du lac George. Le lendemain, toutes les troupes étaient échelonnées sur la rivière à la Cite Montcalm, avec le corps principal, occupait le Portage; Lévis, avec la Sarre, le camp de la Chute; Bourlamaque était en marche avec Béarn et Royal-Roussillon, pour reprendre son ancienne posilion à Carillon, afin d'y continuer les travaux de fortificalion interrompus.
Dans là matinée du TS, toute l'armée fut appelée sous les armes, et un Te Deum d'action de grâces fut chanté cu bruit de l'artillerie et de la mousqueterie, qui se répondaient d’un camp à l'autre, sur le parcours de la rivière à la Chute. Il n’y avait que vingt jours que Îles troupes avaient quillé les mêmes positions pour accomplir le brillant fait d'armes qu'elles célébraient.
Les milices furent immédiatement envoyées dans leurs paroisses, pour faire les récoltes qui se perdaient dans les champs, Ce départ fit éclater la mauvaise humeur de certüns officiers français, qui auraient voulu les retenir plus longlemps encore, afin de les emplover au transport du matériel, sans songer que c'eût été achever de ruiner la colonie. Malgré la diligence des habitants, les moissons déjà avariées par le mauvais temps furent en partie perdues, et, dès le mois d'octobre, le peuple allait être réduit par ordonnance à un quarteron de pain.
Montealm se reposa sur Lévis pour les dernières opérations de la campagne, et parut le 20 pour Montréal, où lPaltendait le gouverneur.
Durant la nuit du er septembre, pendant que la garnison du fort Carillon était ensevelie dans le sommeil, linfatigable Lévis veillait dans son appartement avec son ami Fonthrune, à qui il dictait son Journal et sa correspondance. Parmi ces notes, Ccrites avec la Simplicité d'un historien antique, se trouvent des réflexions comme celles-ci :
€ Chouaguen à été pris par l'opération du Saint-Esprit, comme nous venons de prendre le fort George; el Dieu veuille que notre bonheur ne nous abandonne pas, si la guerre continue !
€ Vous ne croiriez peut-être pas que je suis celui dont la tête fermente le moins; nous avons des gens qui de leur cabinet font continuellement des projets hardis, pour ne pas dire téméraires, dont l'exécution est toujours diflicile; et si nous n'avions pas affaire à des troupes faibles et timides, nous ne pourrions pas nous Matter des succès que nous avons, Mais je crains que les Anglais de Amérique ne fassent à la fin ce que les Moxcovites ont fait aux Suédois, parce qu’il nous arrive aussi de brider le cheval par la queue, et même à notre dernière expédition; mais il va des gens à qui tout réussit. »
Lévis dit ailleurs : « Jai la confiance de toutes les troupes, même des Canadiens et des sauvages, qui disent que je suis un homme comme eux; c’est la dernière marche que j'ai faite pour notre expédilion qui me procure cet éloge, qui est grand parmi les sauvages,
«Je tiens un état honnête et décent; je suis tres bien servi; j'ai de bons domestiques. Depuis que je suis en campagne, j'ai donné à diner tous les jours à quinze personnes au moins. Tout est hors de prix dans la colonie; il ne me sera pas facile de joindre les deux bouts; mais je compte que Pon voudra bien y avoir égard. Nous sommes tous dans le même cas. »
Le maréchal de Belle-lsle jugeait bien le chevalier de Lévis, lorsqu'il disait de lui qu'il était un © homme d'action et de précaution ».
Lorsque, dans la journée du {er septembre, Montcalm était débarqué à Montréal, le gouverneur achevait de congédier les dernières bandes de sauvages revenus de l'expédition, On a vu qu'après le massacre du 20 août, ils s'étaient tous échappés furtivement, emmenant avec eux les prisonniers qui n'avaient pu être arrachés de leurs mains. Chacune de leurs étapes sur le parcours du lac Saint-Sacrement et du lac Champlain avait été marquée par des scènes d'horreur qui défient toute descriplion. Ils étaient ainsi arrivés à Montréal, chargés de butin, gorgés de sang et de chair humaine, exaltés par une suite de succès qui dépassait tout ce qu'ils avaient imaginé,
Leur insolence ne connut plus de bornes.
La ville de Montréal, complètement dégarnie de soldats, fut à leur merci. C'est dans ces conditions que Vaudreuil eut à traiter avec eux; il fallait tout le prestige dont il jouissail parmi ces nations pour faire quelque impression sur leurs esprits.
Dès que leurs chefs parurent en sa présence, il les réprimanda sévèrement de l'infraction qu'ils avaient faite à la capilulation. Hs s’en excusèrent et rejetèrent la faute sur les Abénakis de Panaouskë.
Chargé, de dépouilles comme ils étaient en ce moment, aucun présent ne pouvait les tenter et les faire consentir à remettre les prisonniers. I fallait de plus racheter ceux qui avaient été pris à PaMaire du colonel Parker, et qui leur appartenaient d’après les lois de la guerre. Les billets que Montcalm avait été obligé de leur donner, simplement pour obtenir d'eux qu'ils fussent envoyés à Montréal, étaient entre leurs mains, et ils ne manquaient pas de les faire valoir, Il fallait cependant à tout prix délivrer ces mialheureuses victimes. Un seul moyen restait : c’élait la boisson, le dicu des sauvages. Mais il était impossible d'en livrer sans s’exposer à des désordres épouvantables, Triste nécessité devant laquelle Vaudreuil ne pouvait reculer, sans voir la plus grande partie des captils trainés en esclavage dans le fond des forêts, où condamnés aux plus affreux supplices.
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Pas moins de deux barils d’eau-de-vie durent être livrés pour chaque prisonnier. Montréal devint alors le théâtre de bacchanales indeseriptibles. « Le 15, raconte Bougainville, à deux heures après midi, en présence de toute la ville, ils en tuent un, le mettent à la chaudière, et forcent ses malheureux compatriotes à en manger. »
Bougainville, qui avait épousé toutes les antipathies de Montcalm contre Vaudreuil, blâme fortement ce gouverneur de ne pas avoir interdit aux commerçants de la ville, sous les peines les plus sévères, de vendre de la boisson aux sauvages; mais il se contredit lui-même en admettant que Vaudreuil avait dù racheter à ce prix les Anglais, À quoi eût servi cette défense, puisqu'il avait à l’enfreindre lui-même? On ne peut avoir assez d'horreur pour les scènes danthropophagie qui se passèrent durant celte campagne; mais Vaudreuil doit-il en être plus responsable que Montcalm, qui n'avait pu empêcher les mêmes actes dans son propre camp, où il commandait les troupes les mieux disciplinées de l'Europe? En était-il plus responsable que Bougainville lui-même, qui avait servi d'interprèle aux deux prisonniers anglais saisis dans la nuit du 2 août, et massacrés cette nuit-là même par les Népissings ? Bougainville ne se reprochait certainement pas ces actes de cruauté, pas plus que l’égorgement des malades et des blessés dans le fort George, où il partageait le commandement avee Bourlamaque.
Les relations officielles que Montcalm et Vaudreuil eurent alors ensemble, quoique toujours irréprochables sous le rapport de la courtoisie, contribuérent plutôt à les éloigner qu'à les rapprocher lun de Pautre. Montcalm se hâta de quitter Montréal pour descendre à Québec, où l'appelait l'arrivée du régiment de Berry, qu'il avait à passer en revue. Ce régiment avait été envoyé pour remplacer les huit compagnies de la Reine et de Languedoc, prises à bord du Lys et de l.flcide. se composait nominalement de quinze cents hommes, mais n’en complait en réalité que onze cents, fort peu en état de servir pour le moment; car ils étaient épuisés par les misères de la traversée et de lPescale de Louisbourg. L2< malades v étaient en si grand nombre, que les salles de PHôpital Général ne suflisaient pas pour les contenir.
Les dépêches que Montcalm eut à expédier à Versailles, pour exposer l'état de la colonie et demander des secours, reportèrent plus que jamais ses pensées vers les hôtes de Candiac, I écrivait, le 43 septembre, à la marquise de Kaint- Véran :
« Je suis ici, ma mère, depuis deux jours, accablé d’affaires äe tout genre et d'écrilures dont la tête me bout, parce que deux vaisseaux de guerre, qui ne devaient partir que dans cinq ou six jours, partent demain.
€ Ma santé est très bonne, quoique épuisée de travail; je voulais vous écrire fort longuement sur bien des choses, ce sera à la fin de la campagne, je m’v prendrai plus tôt. Pembrasse ma fille, la très chère, que j'aime tendrement, dont je suis lort occupé, et vous pouvez Passurer que je n'ai pas en vérité le temps de m'oc-
cuper des diunes, quand même jen aurais envie, »
Peu de jours après, le marquis ajoutait: € Fai un grand désir, si Dieu me prête vie, de changer mon cordon de couleur, L'ambition nait avec les événements heureux. »
Montcalm fait ici allusion au cordon rouge, c’est-à-dire à la dignité de commandeur de lordre de Saint-Louis, que le roi venait de lui acrorder, et qu'il
désirait déjà changer pour le corden bleu, c’est-à-dire la croix de l'ordre du Saint-
Esprit. j
C'était dans une tout autre disposition d'esprit qu'il écrivait peu après à sa mère : « Mon rôle est unique. Je suis un général en chef subordonné, donnant le mot,
ne me mélant de rien dans certaines occasions, de tout dans d'autres : estimé, res-
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f LE {L CE | à LA - | 1 L 1 ; 1 | L À à tai sé Le marquis de la Jonquière, gouverneur du Canada (1749-1752), d'aprés une gravure Ù Bl appartenant à M. le marquis de la Jonquiére. ï | nn: | pecté, aimé, jalousé, haï, haut, simple, liant, difticile, poli, dévot, galant, etc., 3! et bien désireux de la paix. » fl Lévis, qui gémissait de l’irritalion toujours croissante de Montcalm, cherchait til à y apporter remède ; il écrivait à la cour : « J'observerai, comme j'ai toujours fait, la plus grande union el harmonie avec MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm, et j'espère que mon exemple contribuera à la faire observer dans les deux corps de troupes. » Le chevalier avait été rappelé à Montréal peu de jours avant le départ de Montcalm. La bonne entente qui existait entre le gouverneur et Lévis le désignait naturellement pour stationner dans celle ville, où d'ailleurs sa présence allait être nécessaire pour maintenir une stricte discipline parmi la garnison, qu'on allait être | forcé de réduire à la ration. nn: | AE L h 24 d k
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126 MONTCALM ET LÉNVIS
L'armée venait de recevoir l'ordre d'aller prendre ses cantonnements d'hiver : Béarn à Montréal, Royal-Roussillon à Boucherville et aux environs, la Sarre à l'ile
Jésus, Guyenne sur la rivière Richelieu, Languedoc partie à Saint-Augustin et partie
à Saint-Jean-Deschaillons, la Reine à Québec, Berry à la côte de Beaupré et à l'ile d'Orléans.
Quant aux troupes de la marine, elles avaient leurs quartiers d'hiver à Québec et à Montréal, La garnison de Carillon allait être sous les ordres de M, d'Hébécourt, capitaine au régiment de la Reine.
Dès son retour à Québec, Montcalm s'était trouvé en face d'un ennemi plus redoutable que celui qu'il venait de vaincre; cet ennemi, c'était la disette, Elle était générale dans toute la colonie et devait s'aggraver durant les années suivantes, car la guerre enlevait presque tous les bras à Pagriculture, Le cri d'alarme que fait entendre Montcalm dans la lettre qu'on va lire se continue à travers toute sa correspondance jusqu'au dernier pelit billet, en quatre lignes, qu'il adresse à Lévis l'avant-veille d'Abraham.
© 1% septembre, — Nous allons nous trouver, monsieur, dans les circonstances les plus critiques par le défaut de vivres. Nous manquons de pain celle année; les moyens que l’on va prendre pour y suppléer nous feront manquer de viande la prochaine, Quelques difficultés que les troupes qui sont dans les côtes éprouvent pour vivre chez l'habitant, leurs soldats seront encore moins à plaindre que ceux qui seront en garnison dans les villes. Les temps vont être plus durs, à certains égards, qu'à Prague. Je suis en même temps persuadé que ce va être le beau moment de gloire pour les troupes de terre, sûr d'avance qu'elles se prêteront à tout avec le meilleur ton, ct que nous n'entendrons aucunes plaintes ni jérémiades sur la rareté des vivres, puisqu'il n'v a aucun remède. Aussi nous allons donner l'exemple de la frugalité nécessaire par le retranchement des tables et de la dépense, et qu'au lieu de se piquer de bonne chère, de dépense, et de se régaler comme fait Pofticier français, accoutumé à penser avec autant de noblesse que de générosité, cemui qui vivra, si j'ose le dire, le plus mesquinement et qui par là consommera le moins, donnera les marques les plus sûres de son amour pour la patrie, pour le service du roi, et sera digne des plus grands éloges.
€ Le régiment de la Reine, que j'avais cru bien traiter en lui donnant la ville de Québec, éprouvera, ainsi que celui de Béarn, que le séjour des villes n'est pas à désirer, Accoutumé à se prêter à loul et en ayant déjà donné des preuves à Prague, je n'attends pas moins d'eux dans les circonstances dont je vais vous informer,
« On espère que les habitants nourriront les bataillons qui seront dans les côtes; ainsi il n'y a rien à prescrire à cel égard, que d’exhorter les soldats à se contenter du genre de nourriture de son habitant, Pour dans les villes, à commencer du Ter novembre, suivant ce qui vient d'être arrêté après un examen du peu de ressources que nous avons dans le pays, la ration du soldat sera de :
a Uue demidlivre de pain el un quartcron de pois par jour;
€ Six livres de bœuf frais et deux livres de morue pour huit jours.
€ EL il est à craindre que nous ne puissions soutenir ce aux et qu'on ne soit obligé, avec le temps, de donner un peu de cheval. On ne donnera pas de lard actuellement, parce que cette ressource ne peut manquer, et que les bœufs sont
MONTOALM ET LÉVIS 127
actuellement dans le temps de l'année où ils sont les meilleurs et rendent le plus. «M. le marquis de Vaudreuil et M, l'intendant, avec qui nous sommes convenus de ce que j'ai l'honneur de vous écrire, envoient leurs ordres à cet effet; le muni-
lionnaire général en écrit à M, Pénisseault, el je vous prie de vouloir bien y faire conformer les troupes.
« Les habitants de Québec et les Acadiens, plus à plaindre, seront réduits au
quarteron. »
Le désastre de la flotte de Pamiral Holbourne n'était pas encore parvenu à
Québec, LE |!
Au retour d'une excursion, Montcalm trouva la ville tout alarmée des mauvaises | nouvelles reçues de Louisbourg, [se moque en style de Rabelais de ces fraveurs,
qui ne devaient être que trop vite réalisées,
A Versailles, les ministres étaient si mal informés de ce qui concernait le Canada, qu'ils avaient donné croyance à une attaque fantastique contre Québec, Huit cents hommes, dont quatre cents sauvages el quatre cents soldats habillés et tatoués à lindienne, devaient, sous prétexte de la traite, s'approcher de la capitale, la sur prendre, tout ÿ mettre à feu et à sang, et de là porter le carnage et l'incendie dans tout le reste du pays.
On s'amusait à Québec de ces craintes chimériques, sans toutefois négliger les moyens de prévenir une attaque du côté du fleuve, C’élait le sujet qui absorbait alors l'attention de M. de Montcalm. Chaque fois qu'il entrait ou sortait de son hôtel, le même que l’on voit encore aujourd'hui sur la rue des Remparts, il avait sous les veux toute la chaine des Laurentides, depuis la vallée de Saint-Charles jusqu'au cap Tourmente, Son coup d'œil militaire lui faisait deviner le parti qu'on pouvait tirer d’un système de défense établi de ce côté.
Le 10 octobre, il prit avec lui MM, de Montheillard et Bougainville, et, conduit en chaloupe par le capitaine Pélegrin, il fit, comme un simple « maréchal des logis,
une visite d'inspection le long de celte côte ». il Après avoir constaté que lPapproche de Québec était impossible par le rivage "|
sud, le général terminait ses observations en proposant te plan de défense qu'il fit prévaloir deux ans plus tard, c’est-à-dire une ligne de fortification reliée par des redoutes depuis le saut de Montmorency jusqu'à la ville. Il n'y a d’autres moyens de la défendre, ajoute-t-il, que d'empêcher les ennemis d'en approcher; les forti-
fications en sont si ridicules et si mauvaises, qu'elle serait prise aussilôt qu'as- ni siévée. d Le 1% octobre, Montcalm écrivait à Lévis : « J'ai ouvert hier l'avis du retran- ( ï chement des tables. M. de Vaudreuil Pa adopté et a promis de donner l'exemple ; ï toute la colonie à applaudi; l'intendant, pas trop. Il aime le faste, et ce n’est pas h le cas. J'ai été d'avis d'un seul service, conformément à Particle 16 de l'ordon- f nance. J'ai été d'avis qu'il ne fallait de tout l'hiver ni bals, ni violons, ni fêtes, ni J assemblées, Je vous exhorte, comme votre ami, à n'avoir qu'un gros diner bour- ï geois à un seul service pour les officiers arrivant des quartiers, ni violons, ni bals, 4 ni fôles. 1 €. On crie beaucoup contre l’intendant et la Grande Société, et je crois entre fil nous qu'on n’a pas tort. Moi, je me tais; mais j'ai un petit ami qui est homme (el | à écrire la vérité et à la faire parvenir. |
€ M, de Vaudreuil n'est que d'avant-hier ici, Je lui ai déjà lâché quatre mémoires, Heureusement je les ai donnés à Saint-Sauveur! ; l'écriture m'absorbe, el Marcel aussi, »
Quelques jours après, le général ajoutait : €... M, de Vaudreuil m'a fait l'honneur de diner chez moi aujourd'hui, et part demain ou après.
€. J'ai été d'autant plus content du ton des soldats d'ici, entre nous, qu'ils ont été sollicités par le peuple à se mutiner; et cela vient de ce que ce même peuple n’a point de confiance dans le gouvernement, I croit, quoique cela ne soit pas vrai, que c’est une famine artificielle pour contenter lavidité d'aucuns, [a tort; mais l'exemple du passé et du présent l’autorise à cette opinion.
de ne parle ni ne parlerai du petit éeu du lieutenant de la Sarre, détaché du camp de Saint-Jean à Laprairie. L'intendant ne laccorde que pour les officiers détachés pendant la campagne ès villes de Montréal et Québec. Comme il accordait tout au commencement, il serait tenté de refuser tout, Les extrèmes se rencontrent toujours; la règle est une suite du désordre; l'avarice, de la prodigalité; le retranchement des dépenses justes, la suite des dépenses inutiles; la sévérité, de lindulgence; la diète, de trop manger; la médecine, des mauvaises digestions : c'est ce qui est cause que je me suis purgé aujourd’hui, »
La verve satirique de Montcalm avait de quoi s'exercer; il ne s’en faisait pas faute dans l'intimité, el se vengeait ainsi de la réserve extérieure qu'il était forcé de s'imposer.
On a vu comment linsuflisance des traitements accordés aux fonctionnaires publics avait introduit le péculat dans les diverses branches de l'administration
coloniale, Cet abus, dénoncé depuis longtemps à Versailles, était toléré comme une
espèce de compensation à la faiblesse des appointements; mais il devint une menace pour l'avenir, sous le gouvernement du marquis de la Jonquière, S'il faut en croire les mémoires du temps?. Il était réservé à l'intendant Bigot de creuser l'abime et d’y entrainer le pays.
L'esprit qui animait ce Verrès au pelit pied est tout entier dans ce billel si souvent cité qu'il adressait à Vergor, pendant que celui-ci commandait à Beauséjour :
« Profitez, mon cher Vergor, de votre place; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, alin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France et acheter un bien à portée de moi. »
L'armc de satellites qui gravitait autour de lintendant, ramassis de ce qu’il y avait de plus vil et de plus taré, ressemblait moins à une cour qu’à une troupe de chacals lchée sur le pays. Les deux principaux chefs de cette bandeQ Deschenaux, secrélaire de Bigot, et Péan, aide-major des troupes, formaient ave{T'intendant une espèce de triumvirat qui présidail à toutes les opérations véreuses, contre lesquelles protestaient vainement le peuple et tous les honnêtes gens. En vain les hommes d’affaires avaient-ils député à Versailles un des leurs, le sieur Taché, citoyen intelligent et intègre, pour faire des représentations et demander justice, les hautes influences dont jouissaient en France les triumvirs, leurs intrigues et
! Secrétaire de Vaudreuil.
? L'auteur de la Vie de la Jonquiére, publiée à Paris en 1895, s'est inscrit en faux contre ces accusaüons, en s'appuyant sur des preuves difliciles à réfuter.
leur argent, avaient tout fait échouer, Grands et petits tremblaient devant ces maitres arrogants et impérieux ; Vaudreuil lui-même, le faible et débonnaire gouverneur, n'avait ni assez de lumières pour comprendre toute l'étendue du mal, ni assez de volonté pour y résister, Suns participer directement aux fraudes, il semblait être de connivence avec les voncussionnaires, en les abritant de son silence et de son nom. Son impuissance, exploitée par ses ennemis, ne pouvait manquer d'être prise pour de la culpabilité, Ce fut la grande faute de son administration, et pour lui la cause de chagrins qui amenèrent sa mort.
Joseph-Brassard Deschenaux était fils d’un pauvre cordonnier de Québec, Un notaire qui logeait chez son père lui donna des leçons de lecture et d'écriture. L'enfant, d’un esprit vif et pénétrant, fit de rapides progrès et entra fort jeune au secrétariat de M, Hocquart, alors intendant, Bigot l'y trouva, le retint à son service et le fit nommer, non sans peine, écrivain de la marin:. Cemme il était laborieux et souple jusqu'à la bassesse, il lui donna bientôt toute sa confiance et n'agit que par lui. Ambitieux et vain comme tous les parvenus, Deschenaux était aussi insolent à l'égard de ses inférieurs que vil et rampant vis-à-vis de ses maitres, Sa soil de faire fortune, son amour de l'argent, étaient tels, que son proverbe était de dire à qui voulait l’entendre e qu'il en prendrait jusque sur les autels »,
Michel-Jean-Hugues Péan était fils d’un officier qui avait servi jusqu’à sa mort
en qualité d'aide-major des troupes à Québec. Malgré certaines plaintes déjà portées contre lui, la cour l'avait désigné pour succéder à son père, quoiqu'il n’eût aucun talent militaire, et avait confié sa commission à M. de la Jonquière, à son départ de France, mais avec linjonction de ne la lui remettre qu'après être assuré de son innocence, L'intendant l'avait lavé de toute accusation, d’après les conseils de Mme Péan, qui avait su lui plaire.
Péan avait d'ailleurs des qualités réelles, ne se laissant pas trop éblouir par son grand crédit, avait un esprit juste, et pouvait au besoin donner et faire prévaloir un bon conseil.
L'influence de Mme Péan auprès de Bigot ne fit qu'augmenter d'année en année jusqu’à la chute du puissant fonctionnaire. Un mot tombé de «es lèvres faisait souvent la fortune d’un individu. Qu'il fût noble ou roturier, seigneur ou laquais, ignorant ou expert, il pouvait obtenir un poste lucratif, être nommé gardemagasin où avoir un emploi qui lui permit de mettre la main dans le trésor de la Grande Société.
Le munitionnaire général, Joseph Cadet, était d'aussi basse extraction que Deschenaux. Fils d’un boucher, il fut embarqué à treize ans comme mousse à bord d’un navire, et ensuite mis au service d’un habitant de Charlesbourg pour garder les bestiaux. Peu après il embrassa le métier de son père, et ne tarda pas à se reconnaitre des aptitudes pour les affaires. Son ambition acerut avec le succis, et il se lança dans des entreprises commerciales qui lui réussirent et le firent remarquer de M. Hocauart. Cet intendant l'ayant chargé de faire quelques levées de comestibles dans les campagnes, et ensuite de la fourniture des viandes pour les troupes, Deschenaux comprit que cet homme habile et intrigant pouvait lui être utile. Il le ménagea, se lia d'amitié avec lui, et ne perdit aucune occasion de le préconiser auprès de l’intendant Hocquart et ensuite de son successeur Bigot.
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I méritait, au reste, une partie de ces éloges; car rarement vit-on un homme plus industrieux, plus actif et mieux entendu dans les affaires. Le triumvirat senti la nécessité de s'attacher un Lel homme et le fit nommer munitionnaire général (1756). Ce ne fut pas sans étonnement, dit un contemporain, qu'on vit passer cet homme tout d'un coup du couteau à l'épée. Cadet devint le plus riche habitant du Canada, Il vivait avec la prodigalité et le faste d’un pacha, dont il avait les mœurs. Malgré son défaut d'éducation et la rudesse de ses manières, qui rappelaient son origine, il se fil pardonner une partie de ses malversatio®s par les bons côtés de son caractère : il était bienfaisant et généreux.
Cadet avait pour homme de confiance Jean Corpron, natif de Saintonge, Chomme
de néant, » ancien commis, chassé, pour escroquerie, de plusieurs maisons de commerce. Ne manquant ni d'esprit ni de ressources, brisé à toute espèce de
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transactions, il s'était insinué dans ses bonnes grâces et ensuite dans ses affaires. Cadet l'avait fait son comptable et rendu fort riche.
Malgré La disette qui régnait au Canada et l'ordonnance qui défendait d'exporter des denrées, Cadet et Péan expédiaient des chargements de farine aux Antilles. Pour
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échapper à la surveillance, Cadet avait loué un moulin près de Québec, et Péan avait fait bâtir, dans sa seigneurie de Saint-Michel, de vastes hangars d’où partaient les chargements, IK avaient, paraît-il, pour complice dans ce commeree clandestin le contrôleur de marine Préard.
[n'est que juste de dire que Ja construction d’un grand nombre de forts, élevés sous l'administration de Bigot, à d'énormes distances sur les frontières, tels que Beauséjour, Buquesne, Machault, la Presqu'île et bien d'autres, dont Fapprovisionnement élit aussi difficile que coûteux, avait légitimement augmenté les dépenses de la colonie; celles de la guerre étaient ensuite venues SY ajouter. C'était à l'intendance, dont relevaient toutes les questions de finances, à voir à ce que les magasins du roi, établis dans chaque poste, fussent pourvus de tous les approvisionnements nécessaires aux garnisons des forts et aux tribus sauvages, De concert avec le contrôleur de la marine Bréard, Fintendant était entré en société avec la maison Gradish, de Bordeaux, qui remplissait leurs commandes et les expédiait au Canada. Pivot avait fuit élever à quelques pas du palais un vaste entrepôt dstiné à recevoir les marchandises, el iv avait nonnmé comme garde-magasin un commis du nom de Claverv, que lui avait complaisamment fourni le sieur Estèbe, lequel était lui-même garde-magasin du roi, Le but secret de cette spéculation était d'accaparer le commerce el surtout de vendre aux magasins du roi; mais, pour couvrir les apparences, on faisait le commerce de détiul.
Chaque année Pintendant envoyail à la cour Pétat de tout ce qui élait nécessaire à la colonie pour l'année suivante ; il avait le soin de faire des demandes insuffisantes, el fournissail ainsi le prétexte de prendre à lentrepôl ce qui manquait aux magasins du roi. On trouva aussi le moven de vendre plusieurs fois la marchandise au roi, el toujours à des prix plus élevés,
Le public ne tarda pas à s'apercevoir de ces fraudes, et, ne pouvant y remédier, s'en vengea par un lazzi caractéristique ? la maison interlope s'appela © la Friponne ».
L'exemple parti de si haut devint contagieux, d'autant plus que les déposilaires de l'autorité ouvraient eux-mêmes toutes grandes les portes de l'intrigue et
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du péculat. La Grande Société, eut bientôt des ramifications jusque dans les postes les plus éloignés, Des favori peu de temps des fortunes :
mis à la place des fonctionnaires intégres, firent en ix dépens du roi. .
La misère à Montréal était moins grande qu'à Québec; mais, en revanche, le commerce y était encore plus paralysé, Varin, commissaire de la marine, et Martel, garde-magasin du roi, s'étaient emparés de tout le trafic.
On vit s'élever à Montréal une suceursale de la Friponne, dont la direction fut confiée à Pénisseault et à Maurin, deux autres personnages restés en vue dans la galerie des pillards sans vergogne.
Louis Pénissesuit, fils d’un avocat de Poitiers, Lenait une maison de commerce à Montréal, lorsqu'il épousa (1753) Marie-Marguerite Le Moine de Martigny, issue d’une des meilleures familles du Canada. D'un caractère vif et pénétrant, alerte dans ses allures, il était excellent organisateur, habile en toute espèce de transactions, mais d'un esprit faux et d'une insigne mauvaise loi, sans mœurs d’ailleurs, comme la plupart de ses pareils N'ayant pas eu d'enfants, il ne fut pas heureux en ménage el vécut presque séparé de sa femme. Ce fut le malheur de Mme Pénisseault, Elle était d'une rare beauté, € et avait des qualités d'esprit qui la faisaient regarder avec admiration, Sa conversation était libre el enjouce ; » iv avail dans loutes ses manières quelque chose de grand qui dénotait de la naissance.
Elle menait grand train, avait un salon recherché, à cause des grâces de sa personne el de son esprit; mais elle avait le tort de manquer de discernement et d'inviter à sa table plusieurs des parvenus qui remplissaient alors les bureaux de Padministration, Mme Pénisseault attira trop lPattention du chevalier de Lévis, qui se laissa capliver par ses charmes, N°1 assiduité au salon de cette femme, déjà regardée comme légère, acheva de lt compromettre et atira sur M, de Lévis les sévérités de Fopinion.
Le petit bossu, difforme, à la physionomie el au maintien sinistres, réputé l'être Le plus laid de là colonie, qui répondait au nom de François Maurin, était nauf de la Saintonge. Plein d'esprit, de tent, de ressources, expert dans le négoce, rapace, quelquefois généreux par vanité, ce petit Thersite était Le digne acolyte de Pénisseantt L'un et l'autre semblaient être donné la main pour écraser le peuple par leur arroganee el insulter à li misère publique par leur opulence et leur faste,
Pénisseantt, chargé de Ha visite des postes, de Ta construction où de lt réparation des entrepôts, de a nomination des employés, en profit pour v organiser le pillage en règle au profit de la Grande Société. Les fonctionnaires probes furent écartés, pour faire place à des individus plus dociles, où, comme on disait communément, « à des gens qui ne se mélaient point d'examiner ce qu'on leur faisait fure. »
L'entretien des postes devint dès lors une ruine pour PÉtat. Tout fut un prélexte au pillage : la qualité des effets, leur quantité, leur transport, leur emma sasinement, leur vente, leur distribution.
Ainsi Cadet, qui s'était offert à fournir des rations aux malheureux Acadiens réfugiés au Canada, leur fit distribuer de lt morue gâtée, qu'il chargea au compte du roi à un prix exorbilant.
Le contracteur chargé du transport des marchandises où du matériel de guerre obtenait l'ordre de faire des réquisitions le long de la route, L'habitant, aimant mieux
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