‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 29 sur 86 · APRES · texte numérisé non relu

APRES

Villiers, le docteur Arnoux avec sa femme, plusieurs des officiers de Parmée de terre. Bourlamaque y portait sa figure triste el mélancolique; Bougainville S'Y faisait

CDR EINGATT BA

remarquer par son esprit jansénisle, ses critiques mordantes, quelquelois par son

humeur maussade; Roquemaure par ses excentricités. VA Envisagée dans son ensemble, la haute société canadienne offrait alors un spec- É. tacle navrant. L'exemple de celle qui arrivait de France lui avait été funeste, et les désordres de la guerre, la présence des troupes, achevaient de la perdre, du moins en grande partie.

On était témoin d'un état de choses qui ne pouvait durer : l'anarchie du haut

orage lerrible. Cet orage allait-il tout engloutir? On ne le savait pas; on en détournait la tête; on ne voulait pas Y penser, et l’on lâchait de “étourdir sur le danger. Pour mieux y réussir, on se plongeait dans le plaisir; on &v livrait avec fureur. Toute cette société aveuglée dansait sur un volcan.

ë f en bas de l’échelle sociale. On pressentait la fin d’un règne; on voyait venir un

« Le 26 décembre, — .. On ne parle ici, écrit Montcalm, que de cent louis gagnés, perdu cent cinquante louis, des momons de mille éeus. Les têtes sont totalement tournées. La nuit dernière, Le Mercier a perdu trois mille trois cents livres. M. de Cadillac, à quatre heures après-midi hier, avait perdu cent soixante louis ; avant minuit il en gagnait cent, On dit que ce sera le jour des rois que cela sera beau. Pour moi, je joue aux cinq sols le tri, aux trente sols le piquet, aux petits écus à tourner.

« Le 30 décembre. — Toujours gros jeu. L'intendant, hier et avant-hier, avait perdu quatre cent cinquante louis de la perte au gain. Johanne à perdu ee soir trois cents louis, Enfin lintendant, ayant le carnet ou les cartes à la main, est quelquelois effravé et refuse, M. de Selles gagne de cinq à six cents louis, mais il combat encore.

« Le # janvier 179, — ... Je n'ai rien à vous écrire, mon cher chevalier, et Roquemaure est en état de vous rendre compte de ma vie unie, des plaisirs de Québec et de ceux qui se préparent pour dimanche. Jamais la rue Quincampoix n’a produit autant de changements dans les fortunes. Bougainville se rattrappe, de Selles décline, lintendant perd, Cadillac reprend le ton, de Brau est noyé (ce nom est heureux pour aimer le jeu), Marin continue à jouer et perd, les petits pontes se remplumaient hier; Saint-Vincent et Belot perdent, Bonneau réalise. Votre pelit ami, Johanne, avait gagné cinq cents louis, mais il voulait en avoir mille; le pot au lait a versé, Le ton de décence, de politesse de société, est banni de la maison où il devrait être. Je erains d'être obligé, avant la fin du carnaval, de punir quelque joueur qui aura oublié que son camarade au jeu est l'homme du roi. Aussi je ne vais plus chez lintendant que le matin où un jour de la semaine avec les dames, ou dans de grandes occasions, Cest vous écrire pour avoir l'occasion de vous renouveler les assurances de la tendre amilié que je vous ai vouée pour toujours, mon cher chevalier. »

Toute la correspondance de Montealin avec Lévis témoigne d'une amilié vraiment extraordinaire entre ces deux hommes; celle de Montealm allait jusqu'à la tendresse. I avait besoin de lexprimer, et il trouvait des tournures ingénieuses et charmantes pour la dire, comme dans ces tins de lettres, par exemple

«Un ne peul vous aimer plus tendrement, mon cher chevalier,

« de suis éloquent quand je parle de quelqu'un que j'estime autant que vous.

« On ne peut vous être plus dévoué et plus tendrement que le meilleur de vos amis.

« Aimez-moi autant que je vous aime, mon cher chevalier, el je Waurai rien à désirer. »

Les réponses du chevalier de Lévis, que celui-ci a conservées, ne renferment pas d'expressions aussi chaleureuses. Son amitié était peut-être aussi solide, mais moins expansive, C'était un esprit plus froid, plus réfléchi, qui s'observail davanlage el qui ne se livrait pas avec autant d'abandon.

Placé entre Vaudreuil et Montcalm, il savait ménager sa posilion avec une sineulière habileté. Dès les premiers temps, il avait deviné que Montcalm jalousait le gouverneur, el il metlail un tact rare à ne pas blesser sa susceptibilité, sans toutelois se compromettre vis-à-vis de Vaudreuil, avec qui il fut toujours en bons termes.

« … Je dois ne pas vous laisser ignorer, écrit-il au maréchal de Mirepoix, la

conduite que j'observe. Je suis fort bien avec M. le marquis de Vaudreuil; j'y serais

MONTCALM ET LÉVIS 137 encore mieux si je voulais, mais je ne me soucie pas d’avoir plus de part que je n'en ai à sa confiance, parce que M. de Montcalm en serait jaloux, et que cela ferait des tracasseries, choses que j'éviterai toute ma vie avec grand soin. »

Ce fut un grand malheur que Montcalm ne comprit pas cette leçon indirecte, si

délicatement donnée par celui qu'il regardait comme son meilleur ami. Lui qui répé-

EE

mA).

On se plongeuil dans le plaisirs on S4 livrail avec fureur, Toute cette société aveuglée

dansail sur un volcan,

Lait sans cesse à cel ami qu'ils ne devaient loujours avoir à eax deux qu'un seul et même avis, pourquoi ne suivait-il point celui-là, le plus important de tous? Qui peut dire les conséquences qui en seraient résultées?

Le sage Lévis avait tant à cœur la fin de ces querelles, qu'il aurait voulu v voir intervenir le roi. I linsinue avec son lact ordinaire dans une lettre au marquis de Paulmy, secrétaire d'état au ministère de la guerre : € Quand on est aussi éloigné, dit-il, il faut toujours être d'accord avec lout le monde, lever les difficultés et n'avoir à cœur que le bien du maitre.

« Je me conduis sur ces principes, dont je ne nrécarterai jamais. Je vous supplic d'en être bien persuadé et d'en assurer Sa Majesté. »

Pr ns

Reese

ET ee ES 2e erinines Tomé Muse

pre

En admirant cette grande sagesse, il ne faut pas croire cependant que Lévis ait échappé entiér nent à l'esprit frivole de son siècle, Il écrit à sa protectrice, la maréchale de Mirepoix :

€ A Pégard du mariage que le chevalier de Mexnon vous à proposé, vous savez que je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour me marier, dans la crainte de prendre une femme qui ne vous fût pas agréable, ce qui ferait le malheur de ma vie.

a Nil S'en trouvait une dont vous fissiez le choix, je la prendais volontiers dès

que je serais assuré qu'elle vous conviendrait. Ainsi, vous pouvez faire la réponse

que vous désirez à M. le chevalier de Mesnon, à qui je suis toujours bien obligé de son souvenir et de l'amitié qu'il me témoigne. Si cette affaire n'a pas lieu et que vous trouviez quelque autre parti qui vous convienne, vous pourrez en disposer de mème, je livndrai tous les engagements que vous aurez pris.

« C'est lout ce que je peux avoir l'honneur de vous mander à ce sujet, en vous priant de faire altention que je voudrais trouver une femme qui vous fût aussi alla chée que je vous le suis.

€... I parait que nous allons être vivement attaqués. Mon avis sera de nous baltre jusqu'à extinction. »

Singulier mélange de folie et d’héroïsme ! Il eroit marcher à la mort; mais, en allendant, «< mariez-moi à qui vous voudrez ! »

€ Le 6 janvier, reprend Montcalm, Bougainville s’est raccroché, gagne et croil avoir plus de conduite que Saint-Vincent, Belot, Johanne, Marin, ete. de ne le pense pas: avec de l'esprit et du talent, c’est, comme vous le dites, quelquefois une Lôte, »

Montcalm écrit encore, le 9 janvier 1758 : « Grand souper au palais; J'Y eus comme de raison la fève, et Mme Péan fut ma reine. Au reste, je me suis retiré à une heure, fou de voir autant jouer et berlander. J'ignore les destins des joueurs. Je compte (énter nos) Y être pour une quinzaine de louis; il v a des sociétés qu'on ue peut reluser. Le souper (pour vous seul) de quatre-vingts personnes, froid à la glace, servi à meilleure heure; la gaieté de la fin du repas du ton de la taverne, et le gros jeu l'occupation, le métier. »

EU quelques jours après : «€ Toujours du jeu : Johanne perd gros du sien et s'arrête; Belol et Saint-Vincent s’écrasent; Marin ne trouve plus de prèteurs; Bougainvilie pourrait bien se rembourser de ce soir.

€. Si on à été mécontent d'un bal que lintendant à donné, on le sera bien plus d'un second donné hier, et d’un troisième qu'il doit donner mardi !. Toujours le plus effrovable jeu. L'intendant à perdu celle nuit quinze cents louis en trois quarts d'heure. est à cuquante mille écus de perte, au moyen de quoi toute la ville, le militaire, gagnent peu où prou, el ses valets qui jouent gros contre lui. Peu de militires perdent heureusement, Johanne et Lestang du leur; mais les petits pontes hardis sont gras à pleine peau. »

Montcalm écrit encore à la date du 12 février : « Le jeu est fini, L'intendant parait honteux, fait amende honorable, perd deux cent mille franes; ce qui n’em-

1 Allusion au mandement publié quelques jours auparavant par Févèque de Québec. Bousainville, qui était de toutes ces parties de plaisir, de ces jeux et de ces folles dépenses, lesquels étaient autant d'insultes a a misére publique et contre lesquels protestait M£e de Ponthriand, écrivait peu de temps auparavant: QU va des cas où la magnificence est un crime contre l'Etat, » (Journal, 14 octobre 1757.)

pêche pas que quelques particuliers ne perdent trop : entre nous, de Selles, capitaine au régiment de la Sarre, L'intendant et ses adhérents veulent diminuer sa perte. Aimez-moi, mon cher chevalier, autant que je vous aime, »

A cette même date, Montealm était engagé dans une correspondance bien plus sérieuse avec le commandant des troupes anglaises au sujet de la rupture de la capitulation du fort George, Les massacres et les captures faits par les sauvages, en violation du traité, avaient, non sans raison, soulevé lindignation dans le camp ennemi, Quoique Montealm et ses officiers eussent exposé leur vie pour arrêter le désordre, il lui était impossible de faire arriver la vérité à l'oreille de ses adverstires, Le tragique événement était trop récent pour qu'il pût être jugé avec sang-froid.

Montealm v fait allusion dans la lettre suivante, adressée à sa femme Le 19 février : «Je ne puis vous rien pronostiquer sur la campagne, les vivres, le bien où le mal joué des ennemis, qui peuvent et doivent nous primer, Je suis iei depuis le 15 septembre; je pars demain pour Montréal, jusqu'à ce que je me porte sur quelque frontière, Jaugure de ma bonne fortune que la campagne tournera bien. Gasnd nous ne fenions qu'une défensive, pourvu qu'elle arrèle l'ennemi, elle ne sera pas sans mérile; nous nous sommes écrit avec milord Loudon sur la capilulation du fort George, C'est un procès qui se traite à coups de plume, en attendant de traiter quelque incident à coups d'épée, de fusil, »

Ce coup d'épée, ce fut celui de Carillon.

L'intendant, dont ni les plaisirs extravagants ni les débauches ne ralentissaient l’activité, avait appris qu’un bon nombre d'habitants tenaient secrètement en réserve une partie de leurs denrées, de crainte que le gouvernement ne vint à les leur enlever. I donna ordre à ses agents de parcourir les campagnes et d'exiger de chaque habitant qu'il déclarât sous serment tout ce qu'il possédait en fait de comestibles, Ce dernier acte de lvrannie acheva dindigner le clergé, qui prit ouvertement la cause du peuple. D'après Pavis de Pévèque, il releva les habitants de cet injuste serment, disant avec raison que si le roi voulait conserver sa colonie, il devait en fournir les moyens; que nulle puissance n'avait le droit d’arracher au peuple les dernières bouchées de pain qui lui restaient, surtout quand on ne lui laissait ni le

temps de semer ni celui de récolter, et que de plus on exigeait qu'il fût le premier

à verser son sang sur les champs de bataille.

On est étonné de voir jusqu'à quel point Passervissement au rot et à la Pompadour aveuglait alors les meilleurs esprits. Montcalm Ini-même, qui, comme tous les ofticiers français, n’attendait d'avancement que de la cour de Versailles, n’osait pas remonter à le vraie cause du mal et s'en prendre à l’incurie royale, Gertains officiers autour de lui se moquaient de la pilié que témoignait Vaudreuil pour « ses chers Canadiens ». Comme au plus mauvais temps de li monarchie, le peuple était la chose taillable et corvéable à merci.

Bien loin du Saint-Laurent, sur la frontière toute blanche de neige du lac Champlain, le capitaine d’Hébécourt, avec sa petite garnison, faisait bonne garde autour du drapeau qui flotlait au-dessus des remparts de Carillon. Des jours bien autrement ternes que ceux dont on se plaignait à Québec et à Montréal S'enchainaient les uns aux autres sur ce coleau sauvage et isolé.

Point de distractions, point de société de dames; aucun de ces plaisirs délicats, de ces amusements de salon qui faisaient le charme des villes; mais Pâpre vie de

Page 1