‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 31 sur 86 · VICTOIRE DE CARILLON · texte numérisé non relu

VICTOIRE DE CARILLON

€ La paix! la paix!» écrivaient à Versailles Montealm et Lévis en ramenant de Wiliam- Henry leurs bataillons victorieux. C'était le cri du patriotisme éclairé. La politique de la France aurait dù être de fortifier sa marine pour raffermir sa puissance coloniale en appuyant Montealm en Amérique et Dupleix en Orient, les deux seuls généraux qui soutenaient l'honneur de ses armes; mais la France, tombée en quenouille, s'était faite l'ouvrière de ses propres humiliations et de sa décadence. Déjà Dupleix avait été abandonné, Montcalm était à la veille de l'être,

La main de la Pompadour, poussée par une autre fennne, avait mis le feu aux quatre coins de l'Europe, La fière Marie-Thérèse d'Autriche avait consenti à souiller sa plume hapériale en écrivant elle-même à Ja favorite du roi et en l'appelant : © Ma cousine. » L'impératrice avait réussi : le succès fit oublier à la femme lignominie de sa démarche.

L'Europe se trouva ainsi n'avoir à opposer que deux femmes aux deux plus grands génies militaires et politiques du temps : Frédérie et Pitt. La guerre de Sept ans prépara la grandeur de la Prusse et donna à la Grande-Bretagne Pempire des mers.

Rarement situation avait paru plus désespérée que celle du roi de Prusse en 17957, Sans autre allié que l'Angleterre, il s'était vu en face de presque toute l'Europe coalisée contre lui. Frédéric FE était un Méphistophélés sur le trône, cynique et sublime, philosophe et historien ; César se disant Brutus. Malgré des prodiges d'audace et dhabileté, malgré d'éclatantes victoires qui Pavaient placé an rang des grands capitaines, il avait été écrasé par le nombre, Ur raoment, se crovant perdu, il avait songé au suicide.

€ Ma chère sœur, écrivait-il à la margravine de Bavreuth, il n°v a plus de port et d'asile pour moi que dans les bras de la mort, »

Et à Voltaire :

« Pour moi, menacé du naufrage, Je dois, en affrontant Porage, Penser, vivre et mourir en roi, »

Le 3 novembre, le roi de Prusse avait brusquement porté son armée sur la rive gauche de la Saale. Les alliés, confiants dans leur supériorité numérique, Savançaient vers les hauteurs pour l’envelopper et lui couper la retraite, lorsque tout à coup Frédérie, par une de ces manœuvres rapides auxquelles il avait habitué ses troupes, opéra un changement de front. Favorisé par des coteaux et des ravins qui dérobaient son mouvement, il fondit inopinément sur le flanc des Français; plusieurs

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batteries, démasquées sur les hauteurs, foudreyérent en même temps l'infanterie alliée qui se pressait dans la plaine. En vain le prince de Soubise chercha-t-il, avant la fin du jour, à rétablir le combat par des charges de cavalerie : tout fut culbuté et mis en déroute. Huit mille prisonniers et trois mille morts furent laissés sur le champ de bataille : c'était la tournée de Rosbach.

Le nom du vainqueur fut porté aux nues. La r'rance elle-même, la France, honteusement vaincue, égarée nar les idées nouvelles, faisant taire son patriotisme, fut la première à exalter le héros prussien. Voltaire le chanta en vers et en prose, et d’Alembert écrivit au même Voltaire .

& À Paris, tout le monde à la tête tournée du roi de Prusse; il v à cinq mois qu'on le trainait dns la boue. »

L'explication du désastre se trouvait à Versailles. Les désordres de la cour avaient pénétré dans les camps: le soldat se modelait sur le noble corrompu qui le commandait. Le jour de la bataille de Rosbach, il y avait six mille maraudeurs hors du camp! Après la déroute, l’armée inonda la Thuringe comme une horde de cosaques et sv livra aux plus odieux excès. Le duc de Richelieu, qui avait précédé Soubise dans le commandement, pillait et autorisait le pillage avec un tel cynisme, que les soldats l'avaient surnommé Le père la Maraude.

« Ces armées, dit un historien, pleines de luxe et de misère, encombrées de courtisanes, de marchands et de valetailles, trainant après elles trois fois plus de bêtes de somme que de chevaux de selle, étalant des bazars ambulants d'objets de mode au milieu de leurs tentes, ressemblaient plus aux cohues de Darius et de Xerxès qu'aux armées de Turenne et de Gustave-Adolphe!. »

On voit par ce tableau que les déprédaieurs du Canada n'étaient que les plagiaires du monde de Versailles. C'est là que plusieurs d’entre eux avaient fait leurs premières armes.

En Angleterre, le génie de Pitt organisait la victoire avec moins d’éclat et de rapidité que Frédérie, mais avec la même sûreté de coup d’æil. Quoique les événements ne lui eussent pas d’abord été favorables, la confiance du peuple anglais n'avait pas “6 ébranlée, depuis surtout que Georges Il, qui le détestait, l'avait éloigné du ministère (avril 1757) et avait élé forcé, trois mois après, de le reprendre sous le coup de lindignation publique. Pitt était devenu le véritable souverain de l'Angleterre. L’admiration pour lui allait jusqu’au fanatisme : on le proclamait le seul politique honnète, le seul incorruptible, le seul capable de relever la fortune du royaume. Le grand commoner était le premier à le penser et à le dire.

€ Il avait une telle confiance en sa force, dit lord Brongham, qu’il renversait la maxime des gouvernants : Ne forcez pas un obstacle quand vous pouvez le tourner. I dédaignait de s’insinuer là où il pouvait pénétrer d'assaut, et de persuader quand il pouvait commander. »

William Pitt est un des exemples les plus frappunts de la puissance de la parole. Il n'eut peut-être jamais d’égal au parlement comme orateur et comme debater. Son éloquence franchissait l'enceinte des communes et faisait tressaillir la nation tout entière. Pénétrant avec la même intensité dans la chaumière du paysan et dans

4 Henri Martin, Histoire de France, 1. XV, pe 520,

le

le palais du noble lord, elle y révélait le patriotisme assoupi, faisait vibrer toutes les âmes à l'unisson de la sienne, leur communiquait cette passion pour la grandeur et la gloire de l'Angleterre qui fut le but unique de sa vie.

Ce grand homme avait les défauts de ses qualités. Sa hauteur le rendait insupportable à ses collègues, qu’il traitait comme des subordonnés, et qu'il ne cessait d’humilier en leur faisant constamment sentir sa supériorité. Il avait le ridicule des petits esprits, la vanité; il était comédien, en prenait les airs, affectait des poses théâtrales. On sait aujourd’hui qu’il n’était pas inaccessible à la corruption.

Mais le peuple anglais ne voulait pas voir ses défauts; il se reconnaissait en lui, sentait qu'il était son âme, son expression, sa force. Appelé à gouverner un peuple libre, Pitt aimait sincèrement la liberté, Ses concitoyens le savaient et se livraient à lui comme lui se livrait à eux, confiants dans un égal patriotisme. En un mot, il avait élevé la nation anglaise à sa hauteur.

« Tel était, dit Hume, le crédit dont jouissait le gouvernement, que le peuple souscrivit à tous les emprunts avec l'empressement le plus extraordinaire. Un esprit inaccoutumé d’audace et de résolution parut animer les armées de terre et de mer. L'amour de la gloire militaire se répandit jusque dans les dernières classes du peuple. Ce passage subit de l’indolence à l’activité, de l'indifférence au zèle, de la crainte à l'audace, fut produit par l'influence et l'exemple d’un ministre. »

Chasser la France de l'Amérique et de l'Inde, lui fermer toutes les mers et la confiner sur le continent, telle était la politique entreprise par Pitt avee sa volonté de fer. Il ne soupçonnait pas que de son vivant même la France s’en vengerait en faisant l’indévendance américaine.

Îl avait maintenant sous la main les hommes qu'il lui fallait pour ses grands desseins. Durant la prochaine campagne, Ferdinand de Brunswick, disciple du grand Frédéric, allait venger la défaite de Cumberland au Hanovre; Clive, dans l'Inde, poursuivre sa victoire de Plassey ; Wolfe, se relever en Amérique.

ce fut vers l'Amérique qu'il tourna d’abord son attention et ses plus formidables armements. Le plan des opérations fut réglé d’après les conseils de l’homme le mieux entendu dans les affaires d'Amérique : Pillustre Franklin, alors délégué de la Pensylvanie à Londres, Trois attaques simultanées devaient être dirigées sur le Canada : l’une au nord, sur Louisbourg; l’autre au centre, sur Carillon; la troisième au sud, contre le fort Duqusne. La célérité avait fait place à la lenteur des préparatifs qui avait tout comproiais l'année précédente. Dès le mois de février deux flottes étaient en mer : l’une aux ordres de l'amiral Boscawen, pour attaquer Louisbourg, avec douze mille hommes, commandés par le général Ambherst; l’autre sous l’amiral Osborn, pour croiser dans le détroit de Gibraltar et intercepter la flotte de l'amiral La Clue, prête à faire voile de Toulon; une troisième, commandée par sir Edward Hawke, appareilla peu après pour aller bloquer devant Rochefort un convoi de munitions et de troupes destinées au Canada.

La Clue ne put franchir le détroit de la Méditerranée. Le convoi, composé de quarante bâtiments de transports, protégé par cinq vaisseaux de ligne et cinq frégales, fut attaqué à l'embouchure de la Charente. Une partie seulement parvint à gagner le large; le reste, afin d'échapper à la poursuite, se fit échouer sur les bancs de sable de la côte, d’où il ne put être retiré qu'après avoir jeté à la mer les canons et les approvisionnements. L'expédition fut manquée, et le Canada ne vit arriver

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presque aucun secours. Jamais, au contraire, les colonies anglaises n’en avaient reçu d'aussi puissants. Pitt avait fait voter par le parlement des fonds pour une levée de vingt mille hommes en Amérique, avec promesse de nouveaux subsides pour leur entretien, I avait fait rappeler Loudon, pour lequel il ne cachait pas son mépris, et avail proposé à sa place lord Howe, jeune oflicier aussi brave qu'expérimenté. D'invincibles influences l'avaient forcé de laisser le commandement au vieil Abercromby, le premier en grade après Loudon. Mais lord Howe allait être de fait la tète de l’armée. L'expédition contre uquesne, forte d'environ sept mille hommes, était ‘confiée au brigadier John Forbes, jeune oflicier comme Howe et des‘iné comme lui à une trop courte carrière.

Le nombre des combattants qui allaient attaquer le Canada, v compris les milices de réserve, dépassait le chiffre total de sa population entire : hommes, femmes et enfants.

« C’élait, remarque justement l'historien Garneau, rendre un hommage éclatant à la bravoure française et reconnaitre la détermination invincible des défenseurs du Canada. »

Dès le 22 février Montcalm était rendu à Montréal, afin d’être plus à la portée des partis d’éclaireurs qui se succédaient continuellement aux frontières et en revenaient avec des nouvelles de l'ennemi. Il parut bientôt évident que le point le plus menacé pour le moment était Louisbourg. M. de Boishébert reçut ordre de se tenir prèt à partir dès l'ouverture de la navigation avec cent cinquante Canadiens, Acadiens el soldats de la colonie. Il devait s’adjoindre à Miramichi quatre cent cinquante Acadiens, formant un total de six cents hommes, qui iraient prêter main lorte à la garnison de Louisbourg. Son principal objet était de s'opposer au débarquement des Anglais, et, S'iln'v pouvait réussir, de harceler continuellement l'ennemi à la faveur des bois. Les militaires français auraient voulu que ce détachement partit sans délai sur les glaces et fût commandé par un officier plus actif et plus intelligent. Les événements démontrèrent qu'ils avaient raison.

Le Ter avril, la population de Québec avait été réduite à deux onces de Fun; peu de jours après, celte faible ration avait été même retranchée, ce qui occasionna une émeute de femmes dans la ville. Elles s’assemblérent devant la maison du lieutenant de police, M. Daine, qui eut peine à les disperser. On voyait des malheureux, aux traits hâves et amaigris, chanceler dans les rues; d’autres, ne pouvant travailler qu'en se tenant appuyés. Dans les campagnes, une partie des habitants vivaient d'avoine bouillie; plusieurs, n'ayant pas mème cette ressource, se nourrissaient de racines où broutaient l'herbe dans les champs. Le long des rivières, les femmes et les enfants élaient continuellement occupés à pêcher et n'altendaient leur repas que d'un coup de ligne. Souvent le premier poisson qu'ils prenaient élail cuit el dévoré sur le rivage même. À Chambly, la garnison affamée n'avait guère d'autre moyen de vivre; les officiers se plaignirent même amérement de ce que le gouvernement ne fournissait pas assez d'engins de pêche.

Le mai, le régiment de la Reine, avant épuisé tout moyen de subsistance à Québec, fut acheminé sur Carillon, où il ÿ avait un dépôt de vivres provenant de William Henry, « qu'il faut, dit Montcalm, extrèmement ménager, el auquel la dure nécessité force de toucher. » Ordre fut donné en même temps à Bourlamaque de former en pelotons les soldats de Languedoc et de Berry, qui ne trouvaient plus

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