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MONTCALM ET LENVIS 1%
moven de subsister chez les habitants, et de les diriger sur Saint-Jean, où ils stationneraient si on pouvait y ramasser quelques vivres, sinon de les faire passer tous à Carillon.
L'ingénieur Desandrouins raconte qu'en montant de Québec à Montréal, au milieu de mai, il trouva partout la même détresse. Nulle part il n°v avait de pain. Sans la chasse du printemps, surtout celle des tourtes, qui donnait alors en abondance, beaucoup de personnes seraient mortes de faim.
Deux navires furent dépèchés coup sur coup en France pour faire connaitre l'état désespéré du pays.
« La colonie est à deux doigts de sa perte, » écrit Montcalm à la date du 15 mai. Malgré ceite affreuse situation, « les habitants, remarque Lévis, conservent loujours leur bonne volonté, et les troupes se soumettent de bonne grâce à toutes les réductions de vivres qui sont juges nécessaires. »
Les sauvages, vivant de chasses dans leurs courses, n'étaient pas arrêtés par le défaut de vivres. Leurs services devenaient inappréciables. 1 ne se passait pas de semaine sans que le gouverneur en recût quelques-uns en audience et les encouragedt en leur distribuant des présents, des munitions, des marques de distinction. On se rappelle le fameux chef Kisensik, orateur des Népissings, aussi renommé par ses exploits que par son éloquence, et qui avait joué un rèle important durant l'expédition de William-Henry. Son père, guerrier aussi célèbre que lui, qui avait été présenté à la cour de Versailles et avait recu un hausse-col des propres mains de Louis XIV, venait de mourir. Kisensik, suivi de vingt-cinq guerriers de sa nation. se présenta en habits de deuil au palais du gouverneur, et lui demanda lPautorisation d'aller frapper sur Pennemi. Mais Kisensik ne pouvait partir ainsi; car, d’après les idées superstitieuses des sauvages, le temps du grand deuil était un temps de malheurs, fatal aux entreprises. Le marquis de Vaudreuil lui répondit selon le cérémonial indien, lui fit ses condoléances sur la mort de son père, en fit un éloge pompeux, et releva Kisensik de son deuil en lui présentant un équipement de guerre. Le gouverneur s’offrit de le revêtir du précieux hausse-col, dont linscription rappelait le don du grand roi; mais Kisensik refusa modestement, disant qu'il voulait d’abord arroser de sang anglais les cendres de son père et s’ilustrer par quelque action d'éclat, afin d’être plus digne de porter cette décoration. Le chef népissing tint parole.
Sur le chemin de Carillon, son parti se croisa avec une troupe d’'Abénakis, qui revenait avec des chevelures prises sur la frontière du Massachusetts, dans un moulin où, dit Montcalm, & nous avions neuf de nos malheureux Acadiens travaillant pour les Anglais. Les Abénakis, au moment de les tuer, les tenant en joue, entendent avec surprise crier : € Vive le roi! Français! » IS les accueillent avec toute l'affection possible et nous les ont ramenés de Dingerfil (sie) L'Anglais a cru bien disperser ce peuple fidèle, n'en a pas changé le cœur, à
Deux semaines ne s'étaient pas écoulées depuis le départ de Kisensik, qu'il rentrait à Carillon après s'être distingué par un éclatant coup de main. Ayant rencontré entre la Chute et la rivière an Chicot un parti de dix-huit sauvages et de cinq Anglais, il fit neuf prisonniers et quatre chevelures; un seul Anglais “échappa de ses mains avec neuf sauvages.
L'impatience où l'on était de voir arriver des vaisseaux de France avait fait
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croire qu’il en apparaitrait dès que le fleuve serait libre de glaces; mais les jours s'écoulaient, le mois de mai 'avançait sans qu’une seule voile se montrât à l'horizon. Enfin, le 19 mai au soir, huit navires et une prise anglaise, escortés par la frégate la Sirène, entrèrent dans la rade de Québec. Toute la ville était accourue sur les quais pour leur souhaiter la bienvenue. Ils apportaient sept mille cinq cents quarts de farine et du lard en proportion. Peu de jours après, ils furent suivis par quatre autres navires. Tous ces approvisionnements réunis ne procuraient de vivres à douze mille hommes que pour cent cinq jours. Mais c'était assez pour gagner une victoire et retarder d’une année la chute de la colonie. La joie de vivre et celte espérance étaient affaiblies dans le cœur de nos soldats € par les tristes et fâcheuses nouvelles d'Europe, où, dit Desandrouins avec amertume, tout va mal pour la France en Allemagne ». Rosbach arrache ce cri à Montcalm : « Bataille perdue contre le roi de Prusse, PAlexandre du Nord... Ce même roi bat les Autrichiens vers Breslau, marche dans l'électorat du Hanovre; ce qui met tous nos quarliers en mouvement et sur les dents! » Bougainville Sattriste à son tour : « Les nouvelles d'Europe, dit-il, prouvent bien la vérité de ce proverbe grec qui dit : qu'il vaut mieux une armée de cerfs commandée par un lion, qu’une armée de lions commandée par un cerf, »
A ces tristesses s’ajoutait la certitude des formidables armements de l'Angleterre contre le Canada, de l’attaque simultanée de Louisbourg, de Carillon et de Duquesne. Malgré l'avis de Montcalm, Vaudreuil avait projeté de faire une diversion contre ces deux derniers forts en poussant une pointe du côté d’Albany, espérant par ce mouvement forcer du même coup les Cinq-Nations à se déclarer pour les Franais. Deux mille cinq cents hommes, composés de quatre cents soldats de l’armée réeulière, quatre cents de la marine, le reste de Canadiens et de sauvages, commandés par le chevalier de Lévis, ayant sous ses ordres MM. de Rigaud, de Longueil et de Senezergues, devaient entrer, par le lac Ontario, dans la rivière Chouaguen, descendre la rivière Mohawk, rivager tout le pays jusqu'aux portes d'Albany.
Lévis écrivait à la veille de son départ : € Ma mission est délicate, importante, politique et militaire; l’on me menace d’une infinité d’obstacles que j'aurai à surmonter, soit pour la nourriture, n'ayant que pour deux mois de farine et de uraisse, ne pouvant porter ni biscuit ni pain, pas même de tentes pour nous mettre à l'abri; je puis aussi trouver des oppositions de la part des Iroquois, partisans des Anglais. »
Ce plan aurait recu l'approbation de Montcalm si l'arrivée des vivres avait permis de l'exécuter à temps; mais, à l'heure où l’on était, il affaiblissait inutilement le corps d'armée déjà si faible, destiné à protéger Carillon. Les divers bataillons qui allaient s’immortaliser devant nos murs étaient en marche dès les premiers jours de juin et se concentraient à Saint-Jean, leur lieu de relâche et de ravitaillement, On y avait préparé pour chaque soldat montant à Carillon six jours de vivres qu'il emporterait avec lui, à raison d’une livre de pain par jour, d’un quarteron de lard et d'autant de pois par ration.
Berry et Languedoc arrivèrent du 15 au 20 juin au fort Saint-Jean et firent voile immédiatement pour Garillon, où la Reine, venant comme eux de Québec, mais stationné depuis un mois à Saint-Jean, allait les précéder d’un jour.
| (15 MONTCALM ET LÉVIS 4149 Le reste de l'armée sortait du fort Saint-Jean quand Montcalm y entra, accomhi pagné de son état-major, M. de Pontleroy, le nouvel ingénieur en chef arrivé le a mois précédent, et de plusieurs ofliciers de Béarn qui, « étant mariés depuis peu, | gate étaient restés jusqu’aux derniers jours près de leurs épouses. » | les Le lendemain 26, un courrier extraordinaire apporta au général ja nouvelle du | sn débarquement des Anglais dans l’ile Royale et de l'investissement de Louisbourg. | ur De ce moment tous les regards furent tournés vers cette forteresse, Loutes les pen- | L de sées s’y portèrent; car, selon l'expression de Desandrouins, Louisbourg était la pal porte cochère du Canada.
re La nouvelle de ce siège précipita le départ de Montcalm. Le jour même, l'artil- | 8 el lerie du fort saluait le bateau qui l’emmenait vers Carillon, et qui lui répondait par | QU : des salves de mousqueterie. 1 aille A Saint-Frédérie, où le général n'arriva que le 30 juin au matin, par suite des | atri- vents contraires, il s'arrêta quelques heures, afin de donner à M. de Pontleroy le uar- lemps d’en examiner les fortifications ct les positions voisines. À trois heures de Les l'après-midi, le colonel Bourlamaque, le brave d’Hébécourt et Îles principaux oftilit : ciers accueillaient le commandant sur le rivage de Carillon, pendant que le canon > de du fort annonçait au loin son arrivée.
Les premières paroles de Bourlamaque en lui pressant la main furent : € Mon re général, dans quelques jours nous aurons les Anglais sur les bras. D’Iébécourt, RHIES que j'ai envoyé à la découverte, et tous nos éclaireurs s'accordent à dire qu'il y a ntre vingt-cinq mille hommes à la tête du lac Saint-Sacrement. Ils ont mille chevaux et pe une quantité de bœufs employés à faire les transports, el ils sont à la veille de | | ran- É lever leur camp. »
RE Montcalm ne fut pas surpris, encore moins découragé. À ces forces écrasantes | ges, il n'avait cependant à opposer que ses huit petits bataillons, parmi lesquels il y avait 4. ù de des recrues qu'il croyait mauvaise. et le corps des Canadiens composé des milices vière de Québec, les moins aguerries de la colonie : « Un contre cinq, peut-être plus : L*) pres voilà, résumait-il, notre position. » La seule chance de succès était dans l’activité k et l'audace. Il dépêcha le soir même un courrier au marqu de Vaudreuil, pour n | LUCE * lui exposer l’extrème danger de sa position et le conjurer d'envoyer en toute hâte [ sur tous les secours possibles.
t de Le lendemain, dès l'aube du jour, il fit battre la générale : ses dispositions 2ure étaient prises. La Reine, Guyenne et Béarn furent mis en marche pour aller occuper 1 des ; le Portage. La Sarre et Languedoc les suivirent pour se placer à droite de la Chute. 1h ; Royal-Roussillon et le premier bataillon de Berry occupèrent la gauche. Le second ;
avait 4 bataillon de Berry, commandé par M. de Trécesson, joint à ce qu'il ÿ avait de la itile- marine et de Canadiens, stalionna entre Carillon et la redoute qui protégeait la | atail- berge du côté du lac et de la rivière à la Chute. niers « Ce mouvement hardi, observe Montcalm, élait nécessaire pour en imposer À ille- à l'ennemi et leur faire perdre l'idée qu'ils ont de notre très grande faiblesse, et ENFEE en mème temps pour empêcher qu'ils ne s'emparent à limproviste du Portage, ce CE qu’ils pouvaient faire par une marche de dix ou douze heures seulement sur le lac. »
Montcalm prit ensuite avec lui les ingénieurs Pontleroy et Desandrouins, et se irent porta sur les hauteurs qui dominent Carillon, pour déterminer un champ de bataille | bec, el la position d’un camp retranché.
La presqu'ile de Carillon, formée par le confluent de la rivière à la Chute et du lac Champlain, est un plateau rocailleux, dont la pointe est tournée au sud-est, A partir du fort, qui s'élevait presque à l’extrémité de cette pointe, le terrain s’abaisse graduellement en gagnant vers l'ouest, puis s'élève en pente douce jusqu’à un coteau qui le coupe transversalement, À gauche, le plateau s’affaisse près de la décharge en pente raide, tandis qu'à droite il descend sur un plan incliné vers un bas-fond assez large que baigne le lac Champlain. C'est sur le sommet de ce coteau, à environ un kilomètre du fort, que Montealin fit faire le tracé d'un retranchement, dont il ordonna de commencer les travaux dès le lendemain.
Ce retranchement devait être composé d'abalis avec des redans, appuyé à gauche par la falaise escarpée de la Chute, à droite par l’éminence dont la pente élit moins raide que celle de la gauche, Cette ligne de retranchement se prolongerait en arrière de chaque côté; à gauche, jusqu'au fort Carillon, et à droite, jusqu'à une redoute fanquée d'un abatis se terminant au lac. Le centre, dont toutes les parties se flanquaient réciproquement, suivrait les sinuosités du terrain en gardant toujours les hauteurs. Ce retranchement devait être fait de troncs d'arbres couchés les uns sur les autres. En avant, des arbres renversés, dont on appointerait les branches coupées, serviraient de chevaux de frises.
€ Mais pour exécuter ces travaux, écrit Montcalm, il faut des bras, et que l'ennemi nous en donne le leraps. Tout ce qu'on peut faire dans le moment présent et que l’on fait, c'est de tracer ces travaux, el de faire faire aux troupes de la Chute et du Portage autant de fascines et de palissades que le service de ces camps le leur permettra. Le bataillon de Berrv, qui est à Carillon, ne peut fournir que quatre-vingts à quatre-vingt-dix travailleurs. Qu'exécuter avec aussi peu de monde”? »
On commença aussi à construire, sur deux bateaux solidement liés ensemble, de hautes plates-formes capables de porter des canons, des pierriers et des tirailleurs : « c’élaient des espèces de tours flottantes, » dont l'invention était due au capitaine de Fiedmond. Sur d’autres grands bateaux on placa une pièce de canon à la proue. Des bastingages v mettaient à Pabri les artilleurs, les fusilliers et les rameurs. Ces vaisseaux de guerre improvisés élaient destinés à disputer le lac aux berges anglaises.
Les sauvages, en pelit nombre, sentaient le besoin qu'on avait d'eux et se montraient d'une insolence insupportable. Hs voiaient les provisions, l’eau-de-vie, le vin, tuaient les volailles, les bestiaux ; en un mot, commettaient loute espèce de déprédations qu'on n’osait trop empêcher, car ils voulaient à tout prix s'en retourucr, Montcalm fut obligé de tenir deux conseils avec eux pour les empècher de partir, et n’y réussit qu'à force de distributions de couvertes, de brayets, de mittasses, ele,
Pour les remplacer au besoin, on forma deux compagnies de volontaires tirés de la ligne, et dont le commandement fut confié à M. de Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et à M. Duprat, capitaine au régiment de la Sarre.
Montcalm, qui avait contié la garde du Portage à M. de Bourlamaque, se rendit de sa personne à la Chute pour être plus à la portée des mouvements des Anglais, Pendant qu'il était occupé à faire construire deux ponts de communication, l'un au Portage, l'autre au moulin de la Chute, il reçut lagréable nouvelle du
départ de Montréal du chevalier de Lévis avec quatre cents hommes de l’armée régulière qu'il lui amenait à marche forcée. En apprenant le danger qui menacçait Carillon, le marquis de Vaudreuil avait renoncé à son expédition contre Albany et résolu « d'envoyer toutes les forces de la colonie au secours de Montcalm ! ».
M. de Raymond, qui apportait cette nouvelle, avait amené avec lui quatre cents Canadiens et une centaine de sauvages, qui furent dirigés immédiatement vers le camp du Portage, où ils pouvaient rendre de grands services pour les reconnaissances et les coup. de main.
Dans la soirée du % juillet, arriva à la tente de Montcalm l'infatigable de Langv, que ce général avait en singulière estime : de tous les officiers partisans, c’est celui dont il a fait le plus bel éloge. « L'’excellent Langv, » comme il l’'appelait, était fils du sieur Levraux de Langy, natif de Notray en Poitou, établi au Canada depuis le commencement du <vine siècle. Langy avait passé une partie de sa vie dans les bois et avait pris toutes les habitudes des coureurs forestiers. [en portait le costume demi-sauvage demi-européen, le couteau à la ceinture, avec le sac à balles, la corne à poudre passée en bandoulière, ta carabine toujours à l'épaule. Comme ses pareils, il avait avee des traits accentués, hâlés par le soleil et le grand air, cette démarche vive et élastique qui dénote des jarrets d’acier. Aussi intelligent que brave, il était employé dans les missions les plus difficiles. Depuis le milieu de l’hiver jusqu’à l'heure présente, if n'avait pas eu un instant de repos, courant sans cesse de Montréal à la frontière et de la frontière à Montréal, faisant le coup de feu avec son parti jusque sous les remparts de l'ennemi, rapportant des chevelures, des prisonniers et des renseignements clairs et précis.
I rendit compte à Montcalm de sa dernière course. Du haut d’une montagne voisine de William- Henry, il avait examiné à loisir les mouvements des Anglais. Lorsqu'il était passé sur les rüînes de ce fort, quelques semaines auparavant, la même désolation, le mème silence Ÿ régnaient qu’au lendemain du départ de l’armée française l’année précédente. Maintenant le vaste tapis vert que la nature avait jeté sur ces décombres et sur les environs était tout piqué de points blancs, comme si une pluie d'étoiles y fût tombée, tellement étaient nombreuses les tentes du camp d’Abercromby.
Ce général se voyait à la tête de la plus grande armée d’origine européenne qui eût jamais mis le pied en Amérique. Elle se composait de quinze mille quatre cents hommes, dont six mille trois cent soixante-sept de l'armée régulière, le reste de miliciens de la Nouvelle-Angleterre, de New-York et du New-Jersev?. Un pare d’artillerie considérable, des vivres et des munitions en abondance, rien n'avait été épargné de ce qui avait été jugé nécessaire pour l’envahissement du Canada.
Le commandant de cette belle armée, qui devait son avancement plus à des influences politiques qu'à ses talents, était une de ces lourdes et épaisses natures, qui semblent incompatibles avec Pactivité d'esprit et de corps qu'exige le génie
1 Journal de Lévis. pe 135.
2 Armée régulicre, ; À . 6,307 Provinciaux. . . . . . . . | ; .. 9,03 Total. 15,101
Ç(Pablie Record Office, Hs ant We Dadiess Hbererondhy à Pitt, 12 juillet T5)