ARMES OC MME DE POMPADOUR
A Fort Carillon. F Colonnes anglaises. K Royal-Roussillon. B Abatis. G Volontaires, 1, Giuvenne.
C Basse -Ville. H La Sarre. M Béarn,
D Marine et milice, 1 Languedoc. N La Reine.
E Trouée, J Berry.
milices provinciales occupaient toujours les deux ailes. Les pesants bateaux de l’artillerie, que poussaient à leur suite de vigoureux rameurs, étaient précédés de deux espèces de tours flottantes destinées à protéger le débarquement. Enfin, derrière le bagage et les munitions de toutes sortes, l’arrière-garde, composée de troupes de ligne et de milices, formait la queue de ce gigantesque et formidable serpent, qui s'avancail lentement sur le Canada.
Du sommet d’une montagne située un peu en avant, les sentinelles françaises pl''ées en vigie ne pouvaient s'empècher d'admirer la beauté du spectacle qu’elles avaient à leurs pieds. Entre les deux chaines de montagnes au panache de verdure, le lac, inondé de lumière par le soleil de midi, étendait sa surface limpide, reflétant l'ombre de ses caps el de ses anfractuosités. Là-bas se dressait le front chauve de la montagne Pelée, ici le cène moussu du Pain-de-Sucre. A travers l'archipel d'îles qui, vues à distance, avec leur riche végétation de mélèzes, de pins, de bouleaux, de grandes aulnes, ressemblaient à des corbeilles chargées de feuillages, serpentait l'immense procession de bateaux, dont les rames s'abaissaient el se relevaient
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en cadence avec des jaillissements d’eau reluisant au soleil; et au-dessus les drapeaux flottant à la brise, et les rangées d'uniformes variés suivant les régiments, d'où montaient des roulements de tambours et les notes claires des fifres et des cuivres.
Dès que l'avant-garde avait paru à l'entrée des îles, les sentinelles francaises avaient signalé son approche en baissant et levant un drapeau blanc, signe convenu qui avait été répété de cap en cap jusqu'au camp du Portage.
Aussitôt Montcalm donne ordre aux troupes de la Chute et du Portage de renvoyer à Carillon toutes espèces d'équipages et de passer la nuit au bivouac et en éveil. Pontleroy fut averti de hâter autant que possible les travaux du camp retranché, Les bataillons du Portage devaient signaler la présence de l'ennemi à ceux de la Chute par trois décharges de coups de fusil, Ace signal, le deuxième bataillon du Berry, stationné à Carillon, devait marcher en avant et couronner les hauteurs qui dominent le fort, La compagnie de grenadiers, un piquet et cent cinquante Canadiens qui venaient d'arriver se déploieraient en tirailleurs, de manière à veiller d'abord à la sûreté du fort lui-même, et ensuite à protéger la retraite de l'armée si elle était poussée de trop près.
De chaque côté du lac George, plusieurs gardes furent échelonnées sur les hauteurs afin d'éviter toute surprise, M. de Bernard, avec sa compagnie de volontaires, remonta la riière de Bernetz, afin de s'assurer si les ennemis faisaient la tentative de tourner la position de Carillon, en suivant le revers de la montagne.
A cinq heures du soir, M. de Bourlamaque ordonna au capitaine de Trépezec d'aller se mettre en observation sur la montagne Pelée avec trois cent cinquante hommes, dont cent cinquante de la ligne, le reste de la marine et de la colonie, conduit par M. de Langvy, et d'empêcher l'ennemi de débarquer dans les environs S'il était possible.
L'armée anglaise était venue camper à trois lieues plus haut sur la même rive du lac, à Sabbath Day Point. C'est durant cette veillée que John Stark eut, sous la tente de lord Hove, cette conversation qui fit une si profonde impression sur son esprit, et qu'il rappelait ensuite comme le testament militaire du jeune héros. Howe le questionna minutieusement sur Carillon, sur sa position, ses défenses el les meilleurs moyens de l'attaquer.
L'armée se mit en mouvement de si bonne heure, qu'à cinq heures du matin son avant-garde était en vue du Portage, Les Grailleurs français ne firent qu'échaner quelques coups de leu, ear elle Savançait en colonnes si profondes, qu'il eût été insensé de lui disputer le débarquement. Bourlamaque retira ses avant-postes, rompit le pont du Portage, brûla son camp et se replia en bon ordre à la Chute. Montealm le fit immédiatement traverser sur la rive gauche de la décharge, P\ suivit avec ses troupes, détruisit le pont de communication, et gagna les sept bataillons qu'il avait alors sous la main en ordre de bataille sur les hauteurs voisines, afin de donner aux volontaires et aux piquets dispersés en avant le temps de se rallier.
Bourlamaque disait hautement que c'était la meilleure position stratégique qu'on pût choisir, qu'on devait s'y retrancher et Sv défendre jusqu'à lPextrémité. Par déférence pour une si grave opinion, Montcalm, quoique décidé, convoqua un conseil de guerre, I n'eut pas de peine à démontrer, d'accord avec deux vieux
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officiers d'expérience, MM. de Bernetz et de Montgay, le danger de cette position, où les ennemis pouvaient dominer les hauteurs voisines et les tourner, L'avant-garde des Anglais, guidée par lord Howe, avait mis pied à terre à l’ouest de la décharge du lac, après une légère escarmouche, et avait été suivie par le reste de l'armée, Entre la décharge et la chaine des montagnes derrière laquelle la rivière de Bernetz se fraye un lit s'étend, jusqu'à une distance d'environ un quart de lieue, une plaine alors couverte d'épaisses forêts. La rupture des ponts obligeait de s'y engager et de suivre la courbe que fait la rivière à la Chute pour
Y arriver sous les murs de Carillon, Rogers, avec une bande de ses rangers, et les
deux régiments des colonels Fitch et Lyman avaient été envoyés en avant pour éclairer la route. L'armée se mit en marche sur quatre colonnes, à quelque distance en arrière, La forêt était si épaisse, embarrassée de troncs d'arbres renversés, de détritus couverts d'une mousse fangeuse, de broussailles si inextricables, que les rangs furent bientôt rompus et que chacun marcha au hasard. Le corps principal atteignit ainsi, non sans fatigue, mais sans incident, la tête des rapides.
Le matin de ce jour, le détachement de M. de Trépezec, arrivé la veille à la montagne Pelée, avait vu défiler sans ètre aperçu Pavant-garde anglaise, qui, n'ayant pas touché terre, n'avait pu être molestée, M. de Trépezee, dont la position devenait fort critique, avait dépêché un courrier pour demander des ordres à M. de Bourlamaque; mais ee courrier, fait prisonnier en route, avait élé vainement allendu une partie de la matinée. Dans l'intervalle, les guides sauvages qui avaient vu le lac couvert d'innombrables embarcations, et qui savaient le petit nombre des Français, les avaient crus perdus sans ressources, s'étaient retirés furtivement à l'écart et avaient abandonné le détachement, Le seul parti était de battre en relraile vers les montagnes et de gagner la Chute, soit en suivant leur versant oriental, soit en le gravissant et descendant ensuite par la vallée où coule la rivière de Bernetz, La première route était plus courte, mais plus dangereuse : 1" est probable que, confiants dans l'expérience de M. de Langy et d'autres Canadiens accou- Lumés comme lui aux courses dans les bois, ils voulurent le suivre; mais à mesure qu'ils s'avançaient à travers ce terrain coupé de ravins profonds et de hauteurs escarpées, la forêt s'épaississail; le sol plus riche poussait une exubérance de végélation. Tandis qu'au-dessus de leurs têtes, la cime des arbres qui se touchaient formail une voûte presque impénétrable aux ravons du soleil, devant eux se dressait une seconde forêt de jeunes pousses, dont le feuillage dense empèchait de voir à quinze pas en avant. IS reconnurent bientôt qu'ils ‘étaient égarés; car, malgré la longue habitude forestière de M, de Langv et des siens, ni lui ni les autres n'avaient cel instinel inné des sauvages qui leur fait deviner leur route au milieu de ces dédales inextricables. Hs marchèrent toute la journée, par une chaleur étouffante, écarlant à chaque pas les branches qui les arrêtaient, montant et descendant des côtes, contournant des rochers, traversant des bas-fonds tapissés d'une mousse humide où leurs pieds se perdaient, el croyant à chaque instant entendre le bruit des rapides de la Chute, où ils espéraient arriver; mais la forêt gardait loujours sou silence, impénélrable comme ses profondeurs. Seul quelque écureuil sautant d'un arbre à l'autre à leur approche leur jetait son cri moqueur, où une corneille croassait en s’ébaudissant au-dessus de leurs têtes dans des vagues de verdure et de lumitres. Tout le détachement était exténué de fatigue et de chaleur.
Entin, vers quatre heures du soir, il arriva à la rivière à la Chute, qu'il tenta de passer; mais, n'y pouvant réussir, il rétrogradail pour trouver un gué, lorsque tout à coup des bruits de pas et de branches cassées se firent entendre en avant. « Qui vive? cria M, de Langy, — Français! » répondirent quelques voix, A l'accent anglais de cette réponse, M. de Langy ne fut pas trompé, pas plus que les siens, « Feu! cria-t-il à ses gens, c'est l'ennemi! » Le détachement venait de se heurter contre la colonne que précédait lord Howe.
Quelques coups de fusil furent échangés à travers les éclaircies de feuillage. Lord Hove, qui s'avançait au premier rang, tomba mort, frappé par une balle en pleine poitrine, Les Français, croyant n'avoir affaire qu'à un parti d'éclaireurs, se déployérent à la manière sauvage et commencérent une fusillade générale, qui fut accueillie par un feu tellement supérieur, qu'ils comprirent qu'ils étaient en présence de l'armée anglaise, De leur côté les Anglais, pris à l'improviste, s'imaginérent que toute l'armée de Montcalm était à leur poursuite. IE s'ensuivit ur moment de panique, Putnam el Spark, qui trois ans auparavant se trouvaient avec Braddock, durent se rappeler alors les scènes de la Monongahéla et éprouver un instant d’épouvantables angoisses. Mais les rangers qui accompagnaient Howe, habitués à ce genre de surprise, firent bonne contenance ; les ofticiers les imitérent et arrétérent le désordre.
Cependant les deux régiments de Fitch et de Lyman, qui marchaient en avant à une petite distance, précédés de Rogers el de sa bande, entendant la mousque-
| terie, firent volte-face et vinrent cerner les Français, qui, se voyant écrasés, ne songérent plus qu'à vendre chérement leur vie. Ts se battirent avec le courage du
| désespoir; mais, accablés par le nombre, cent soixante-cinq, Ÿ compris cinq officiers, furent tués ou se noyèrent dans la rivière en cherchant à s'échapper, ou furent faits prisonniers, Le marquis de Montcalm, entendant une forte fusillade, lança en avant quelques compagnies de grenadiers qui bordèrent la rivière et recucillirent plusieurs des fugitifs. MM. de Trépezee et de Langy arrivèrent à la Chute baignés dans leur sang; M. de Trépezee, blessé à mort, expira le lendemain.
Les Angl:i, n'avouèrent pas leurs pertes en tués et en blessés, qui furent considérables. Cei engagement était un échec sérieux pour les Français, mais la mort de Howe en fit pour les Anglais un désastre irréparable. © Hs avaient une telle idée de milord Howe, dit Desandrouins, qu'à ce qu'on leur disait que la journée du 6 nous avait été fatale, ils répondirent : « Elle ne vous à pas été moins favo- « rable que celle du 8!» C'était, ajoute -t-il, principalement sur lui que reposail la réussite de cette entreprise. »
L'effet de sa mort se fit sentir du moment qu’il eut expiré. A l'impulsion décidée, bardie, qu'il avait déterminée, succédèrent l'hésitation, la lenteur. Abercromby suspendit lt marche et fatigua inutilement ses soldats en leur faisant passer la nuil sous les armes.
Le lendemain, au lieu d'avancer pour ne pas donner aux Français le temps de se retrancher, il rétrograda jusqu'au Portage et s’amusa à SY fortitier lui-même, landis que Bradstreet, avec quelques troupes de ligne et de milice, rélablissait les ponts détruits. La journée était avancée avant qu'il remit son armée en marche, el il lait nuil fermée quand ses derniers détachements arrivèrent à la Chute, où il occupa le camp abandonné la veille par les Francais.
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