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accourut, et écartant les bourreaux avec indignation, en leur faisant de sanglants reproches, rejeta à coups de pieds les fagots enflammés, délia le prisonnier et le remit entre les mains du chef qui en était maitre, en lui disant de mieux faire respecter ses droits. Un autre que Marin, qui n'eût pas joui de la même autorité et du même prestige auprès des indigènes, se serait exposé par celte action téméraire à être tué sur-le-champ.
Le chef iroquois eut quelques égards pour son prisonnier : voyant qu'il ne pouvait, à cause de la contusion qu'il avait reçue à la joue, mordre sur un morceau de pain dur mis à sa disposition, il alla le tremper dans l'eau voisine et le lui rapporta; ce qui ne l’empêcha pas de prendre les précautions ordinaires pour qu'il ne pût s'évader à la faveur des ténèbres, 1 commença par lui enlever des pieds ses mocassins et les attacher à ses poignets. Ille coucha ensuite sur le dos, lui étendit en forme de croix de Saint-André les bras et les jambes, qu'il lia à quatre petits arbres, Puis, coupant de jeunes pousses flexibles, il les posa en travers sur le corps du prisonnier, et se coucha lui-même sur leurs extrémités avec plusieurs Iroquois, de facon que le moindre mouvement du captif les aurait réveillés, C'est dans cette cruelle position qu'il dut passer a nuit. Comme il était d'un caractère gai, il racontait plus tard qu'il ne pouvait s'empêcher de sourire de la figure piteuse qu'il devait faire et du singulier tableau que présentait le groupe dont il était le centre et le personnage le plus intéressant.
A l'aurore il fut détaché et pourvu d'une couverte et d'un morceau de viande d'ours pour apaiser sa faim. Le reste de li marche il fut bien traité, n'eut aucun fardeau à porter, et arriva le soir à Carillon, où il fut remis aux autorités françaises.
Après avoir été interrogé par Monteali, 1 fut dirigé sur Montréal, sous la garde d'un officier qui eut pour lui toute la courtoisie et les attentions dues à son rang. Peu aprés il eut la bonne fortune d'être échangé avec d'autres prisonniers,
On touchait à la mi-août : le peu de céréales que les habitants avaient pu ensemencer étaient déjà trop mûres et Ségrenaient dans les champs. Cependant les militaires français, de plus en plus injustes et exigeants envers les Canadiens, à mesure que les dissentiments entre les chels éclataient davantage dans le publie, se révoltuient à ke pensée de voir partir les miliciens et maugréaient contre Vaudreuil, qui les rappelait pour les moissons, On est toutefois plus porté à plaindre qu'à blämer ces braves ofliciers en songeant au sort Si dur que leur faisait la France, après les avoir jetés sur ces lointains rivages pour défendre son drapeau. Elle ne répondait à leurs héroïques faits d'armes que par de stériles applaudissements, et les abandonnait à eux-mêmes, tandis qu'elle livrait en Europe ses trésors et ses armées aux caprices d’une courtisane. Manquant de lout, mal pavés, vivant chaque jour à la ration, travaillant comme des mercenaires quand ils ne se batlaient pas, témoins du chaos de administration coloniale dont ils étaient victimes comme le peuple, à la veille d'être écrasés sous le nombre en défendant une cause de plus en plus désespérée, comment auraient-ils pu ne pas être aigris el ne pas rejeter un peu partout autour d'eux leur mauvaise humeur”? Leurs relations et leurs lettres sont pleines de récriminations qui atteignent tous, excepté les plus grands des coupables : le roi et sa cour, C'est que là était leur avenir; c’est qu'un seul
mot aurait sufti pour compromettre leur avancement.
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Le chevalier de Lévis grandit au milieu de ce débordement d’invectives ; il reste toujours le même, toujours calme, froid, impassible, Les jugements qu'il porte dans son Journal et si correspondance sont partout empreints du même esprit de justice et d'impartialité.
Montealm fit un choix parmi les Canadiens, renvoya les plus vieux et les chefs de famille dans leurs paroisses, et garda les plus aguerris et les volontaires au nombre de six cents, ce qui réduisit l'armée de Carillon à trois mille cent quatrevingt-neuf combattants, Ce départ, qui eut lieu du 10 au 17, ne pouvait manquer de réveiller l'inconstance des sauvages: tous demandérent à grands eris de partir, La cause de cette débandade était évidente; pourtant certains ofliciers s'en prirent aux interprètes, les accusèrent même de S'être vendus aux Anglais et d'exciter sous main les sauvages à la désertion. On tint conseil sur conseil pour les engager à rester; on ne ménagea ni les flatteries ni les présents, On les assura qu'ils n'auraient plus de longues courses à faire, mais seulement des découvertes autour de l'armée; qu'on aurait surtout bien soin d'eux, et qu'on leur donnerait à l'ordinaire un coup d'eau-de-vie. La plupart finirent par rester.
n'y a nullement à s'étonner de cette défection des sauvages, Elle surgissait de la situation même, L'étoile de la France palissait, et ces peuples d'enfants qu'elle ne guidait plus s'en allaient vers l'astre brillant qui montait à l'horizon, mais dont l'éclat leur devait être mortel.
Ils avaient trop de perspicacité pour ne pas voir Pabandon où la France laissait sa colonie, et l'énorme disproportion des forces entre les denx armées, Hs étaient surpris de la bravoure de nos troupes, encore plus de nos victoires, mais ne s'avenclient pas sur l'issue finale. Ainsi, le prestige et l'influence de la France diminuaient parmi eux à mesure que grandissaient l'influence el le prestige de l'Angleterre,
Un déserteur, entré à Carillon sur ces entrefaites, apporta des nouvelles fort inquiétantes. I contirma d'abord a marche du général Bradstreel vers le lac Ontario, et ajouta qu'Abereromby avait encore quatorze où quinze cents berges sur le lac George, avec une barque portant dix-huit canons; qu'outre les milices, les compagnies franches de Rogers et deux cents sauvages mohicans, il avait huit mille hommes de troupes régulières; quentin il venait d'établir un poste avancé sur le lue.
Ces informations furent confirmées par Marin, qui, avec son audace ordinaire, avait pénétré avec dix Mississagués et trois Français jusqu'aux abords du camp anglais, où il avait entendu calfater des bateaux,
Ainsi, aux inquiétudes qu'inspiraient d'un côté Louisbourg et de l'autre la frontiére des lacs, vint se joindre celle d'une attaque de Carillon, On se prépara plus que jamais à se défendre, ECil ne fallait pas perdre de temps, car, assurait-on, « l'ennemi devait revenir avant huit jours, L'armée tout entière fat employée aux retranchements », excepté un homme par chambrée peur faire la soupe : elle S'v porta avec un zèle infatigable.
Cependant les nouvelles de Louisbourg devenuent plus rassurantes, el les vainqueurs de Carillon applaudissaient à lénergique défense de leurs frères d'armes. D'après les dernières nouvelles de M. de Drucour, datées du 7 juallet, « Fennemi n'a pu encore ouvrir la tranchée... Nous nous défendons avec seienee et valeur, et l'ennemi attaque très mal, ce qui nous donne lieu de bien augurer. »
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On était sous cette heureuse impression lorsque, le 3 septembre, Bougainville, qui avait parié avec les officiers anglais qu'ils n'auraient pas de sitèt la place, reçut d'un neveu du général Abereromby « une gazette rapportant la capitulation de Louisbourg le 26 juillet! ».
Ce fut un coup de foudre; on se refusa d'abord d'{ croire : la nouvelle demandait conlirmation. Qu'était-il advenu à Louisbourg ?
EGE DE Let ISROURG
Lo Lap-Breton, qui n'est sépare de la Nouvelle-Écosse que par l'étroit gui de Canceau, semble être un prolongement de cette presqu'ile, a la forme singulière d’un ler à cheval, avec le lac Bras-d'Or pour mer intérieure, et est extrêmement redouté des marins, à cause de sa situahion au silex d'une région de brumes et de tempêtes, Sur la côte de cette île, qui regarte Flwpope à plus de mille lieues de distance, s'ouvre un havre spacieux et profond, lermé à tous les vents par deux longs promoutoires, contre lesquels viennent se bpiser les vagues de la mer, Ce port, toujours libre de glaces en hiver, offrait un retuge aux navires pêcheurs bien longtemps avant que Champlain leût entendu désigner sous le nom de Port-aux- Anglais. D parait aujourd'hui presque ausst inbabité qu'à cette époque reculée ; mais, quand ca v descend, on ne tarde pas à S'apercevoir que le sol à été remué en plusieurs endroits par la main des hommes, Sur li pointe méridionale gisent les ruines d'une ville fortiliée, à moitié ensevelie sous le gazom, avec ses portes et ses murs renversés dans Les fossés par les boulets et lt mine. @melques pans d'éditices aux vastes proportiom, des casemates qui ont résisté à la poudre, étalent leurs ouvertures béantes au soleil et servent d'abri contre le vent et la pluie à quelques moutons el vaches qui paissent parmi ces décombres et dans le cimetière voisin , où dorment des légions de vaillanis soldats, Quand on parcowet cute cité merte et déserte, dont le silence n'est troublé que par le lintement des dochettes des bes- Liaux et par le roulement mélancolique des vagues, on se emmpait au milieu des ruines de Pompéi.
Du haut d'un monticule qui fut autrelois la citadelle, Fil embrasse toute la rade, où dorment quelques barques de pêcheurs sur une eau tranquille, tandis que au dehors li grande houle de l'Océan vient déferler et rejaillir en éeume blanche sur la pointe de Rochelort, sur l'ile de l'Entrée el sur le promontoire opposé, Les hauteurs rocailleuses qui s'étagent aux alentours sont couvertes d'une végétation de sapins et d’épinettes rabougris d’un vert dur, dont les branches barbelées rendent
Le Maréchal de Ctonp Desandrouins,
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un sifflement triste et monotone en se balancant aux vents du large. On croirait entendre les lamentations lointaines de quelque invisible Jérémie. Cà et là, quelques huttes de pêcheurs, dont les filets sèchent sur les galets et sur les courtines écroules. Voilà tout ce qui reste de Louisbourg, surnommé le Dunkerque de l'Amé: rique,
La fondation de Louishourg date du traité d’'Utrecht (1713), Ses premiers habilants furent les pêcheurs de Plaisance, que la France Bt transporter en cet endroit lorsqu'elle évacua Pile de Terre-Neuve, cédée à l'Angleterre en même temps que l'Acadie, par une clause du même traité, Jusqu'à ce moment, la France avait regardé d'un œil fort indifférent l'ile du Cap-Breton; mais, après qu'elle eut signé Wa paix d'Utrecht, elle comprit la faute impardonnable qu'elle avait commise en laissant l'Angleterre maitresse de tout le littoral de l'Atlantique, depuis la Floride jusqu'à la baie d'Hudson, à la seule exception du Cap-Breton, Cette île attira alors toute son attention, et, pour montrer l'importance qu'elle v attachait, son nom fat changé en celui d'ile royale, et le petit établissement du Port-aux-Anglais s'appela Louisbourg, en l'honneur du roi de France, Des colons v furent attirés et favorisés. Les groupes acadiens de la Nouvelle-Écosse furent même sur le point de venir S'y fixer, à l'exemple des habitants de Plaisance, Is Y étaient poussés par le double motif de rester sujets de la France et de profiter des avantages qu'elle leur promettait. Is avaient mème construit des embarcations pour se transporter avec leurs familles et leurs effets ; mais les gouverneurs de la Nouvelle-Écosse les avaient retenus malgré eux, contrairement aux clauses du traité d’Utrecht et aux ordres formels de la cour d'Angleterre. Un petit nombre seulement parvinrent à s'établir au Cap- Breton, Mais ce fut surtout sur Louisbourg que se concentra la sollicitude du gouvernement francais, I voulut en faire une station navale du premier ordre et son principal entrepôt entre le Canada et la France. À partir de l'année 1720, d'immenses sommes d'argent furent dépensées pour v construire des fortilications, et si les trente millions qui, dit-on, v furent jetés, avaient été judicieusement employés, Louisbourg serait devenu une forteresse imprenable, Malheureusement la mauvaise administration du règne de Louis NV se fit sentir lt comme ailleurs, I suffit de dire que M. Bigot \ était commissaire <ordonnateur, el qu'il v faisait apprentissage des dilapidations qu'il devait continuer sur une si vaste échelle au Canada. Les matériaux employés pour lt maçonnerie des remparts étaient Si mauvais, qu'une partie des murailles eroulaient d'ellesmémes peu de temps aprés leur construction, et qu'il fallut combler les vides avec des fascines.
Cest dans cet état que se trouvaient les fortilicalions quand Louisbourg fut attaqué à Pimproviste, en 1749, par une armée de plus de quatre mille miliciens de la Nouvelle-Angleterre, aux ordres du colonel Pepperell, soutenue par une flotte anglaise de dix vaisseaux. Cette expédition, conçue avec autant d'audace qu'exécutée avec bonheur, réalist plemement les espérances qui l'avaient fait naitre ; tout sembla concourir à son succès : les éléments, l'imprévoyance du gouvernement français, l'incapacité du commandant, enfin les dissensions intestines.
Au mois d'octobre précédent, la garnison S'élail mise en révolle parce que le comiaissaire s'obstinait à refuser la solde due aux soldats pour les travaux qu'ils
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avaient faits aux fortifications, La sédition fut apaisée par une demi-msure de justice ; mais le sourd mécontentement qui subsista parmi les troupes paralvsa la défense et fut une des causes de la perte de Louisbourg, qui entraima celle du Cap- Breton, La ville capitula après quarante-neuf jours de siège et resta au pouvoir des Anglais jusqu'en 1758, où elle fut restituée à la France par le traité d’Aix-la-Chapelle,
Au printemps de 175X, Louisbourg avait pour commandant un brave officier, dont le nom mérite d'être associé à ceux de Montcalm et de Lévis, A la suite de l’événement qui mit fin à l'histoire de cette forteresse, M. de Drucour faisait un triste tableau des quatre années qu'il v avait passées, Iaurait voulu, écrivait-il à un de ses amis de Paris, les effacer de sa mémoire, Le mauvais état de la place, l'impossibilité de l'améliorer, la question de la subsistance ae Ta garnison et des habitants, menacés de famine une fois par mois, étaient des sujets de continuels embarras et d'anxiétés pour tous ceux qui étaient obligés d'y pourvoir, La cour de Versailles, effrayée des millions qu'avait coûtés Louisbourg et du nombre de soldats qu'exigeait sa défense, avait renoncé à l'idée d'en compléter les fortifications, qui plus que jamais tombaient en ruines.
La maçonnerie, dont le mortier avait été fait avec du sable de mer, n'avait aucune cohésion et se disloquait continuellement sous l’action de la pluie et de la gelée, Le mal était d'autant plus difficile à réparer, que les fortifications étaient d’une grande étendue, n'ayant pas moins d'une demi-lieue de circontérence. Elles avaient la forme d'un quadrilatère irrégulier et servaient d'enceinte à la ville, qui occupait sur la pointe de Rochefort une élévation de vingt à trente pieds au-dessus du niveau de la mer, Les approches du côté de la rade et de l'Océan étant fort difficiles, la ligne la plus fortifiée était celle qui, au sud-ouest, regardait la terre ferme, Elle présentait, depuis la porte de l'ouest, jusqu'au bord de la mer, un peu en decà du cap Noir, un développement de douze cents verges flanqué d'un demi-bastion à chaque extrémité, et au centre deux bastions dont le principal, celui du roi, faisait partie de la citadelle ; en avant, s'ouvrait un fossé large et profond, terminé par la pente d'un glacis qui allait rejoindre un terrain bas et marécagenx, d'un accès difficile, Un étang qui se déchargeait par le fossé dans lt rade, en passant sous le pont-levis qui reliait li porte de louest à la campagne, rendait cette partie inattaquable.
Ces ouvrages, Où avait été savamment appliqué le système de Vauban, avaient le grave désavantage a'être à proximité de hauteurs d'où ils pouvaient être battus en bréche, à l'est, du côté de la falaise qui domine l'Océan, et encore plus à l'ouest, du haut des monticules qui S'échelonnent vers Fhorizon. L'accès de la rade était défendu par deux batteries dont les feux se eroisaient : la grande batterie où batterie royale, placée en face de l'ouverture unique du port, et la batterie de l'ile de l'Entrée,
Quatre mille habitants, la plupart pêcheurs, peuplaient la ville, dont les rues assez larges, bordées de maisons en bois, avaient une apparence simple, mais réguliôre, I n'y avait guère de constructions en pierre que les édifices publics, l'arsenal, les casernes, l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu, le couvent de la congrégation de Notre- Dame et le château du gouverneur, le plus remarquable de tous, dominant le bastion du Hoi, avec sa chapelle attenante, servant d'église paroissiale.