‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 4 sur 86 · D'ARGENSON · texte numérisé non relu

D'ARGENSON

La lecture de cette lettre jeta dans le désespoir la marquise de Mortéalm, dont le caractère timide, un peu effacé, s'élevait difficilement au-dessus du cercle de famille. Elle ne put jamais consentir à laisser partir son mari pour cette expédition lointaine. La marquise de Saint-Véran, au contraire, forte comme une Romaine, quoique brisée de douleur, conseilla à son fils d'accepter ce poste d'honneur et de conliance que lui contiait son souverain. La marquise de Montcalm ne pardonna Jamais ce conseil à sa belle-mère et Ini reprocha plus tard la mort de son mari*.

A Brest, Montcalm avait rencontré dans le chevalier de Lévis un compagnon d'armes qui s'élut trouvé avec lui sur plus d’un champ de bataille. Gaston-François de Lévis était, comme Montcalm, originaire du Languedoc. Il était né le 23 août 1720, au château d’Azac, d'une des plus antiques maisons de France. Dès la troisième croisade, Philippe de Lévis accompagnait le roi Philippe-Auguste en terre sainte.

Deux membres de cette famille, Henri de Lévis, duc de Ventadour, et François- Christophe de Lévis, due de Damville, avaient été vice-rois de la Nouvelle-France (1625-1644). Dès l’âge de quatorze ans, le chevalier de Lévis portait Pépée et annonçait des talents aussi solides que brillants. Le régiment de la marine où il était lieutenant se battit à l'affaire de Clausen. Le jeune Lévis se fit remarquer par une bravoure et un sang-froid surprenants pour son âge; il obtint une promotion. Ce fut, dit-on, pendant la campagne de Bohème que Montcalm et lui se virent pour la première fois. Lévis, blessé à la cuisse d’un éclat de bombe au siège de Prague,

1 Je tiens cette tradition du marquis Victor de Montcalm.

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était probablement au nombre des invalides laissés dans cette ville à la garde de l'héroïque Chevert.

I soutint un combat opiniâtre sur les bords du Mein, à la tête d'un détachement de cent hommes, et assista à la bataille de Dettinghen (27 juin 1743). Les pertes que le régiment de la marine essuya dans cette bataille ne lui permirent pas

de rentrer en campagne, Le chevalier de Lévis revint en France,

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Le maréchal de Lévis,

d'aprés un tableau appartenant à li galerie de M, le comte Raimond de Nicolay.

Peu de temps après, il passa à l'armée de la Haute-Alsace, sous les ordres du maréchal de Coigny, qu'il suivit en Souabe, où il ne se distingua pas moins que dans les campagnes précédentes.

En 1745, il servit sous le prince de Conti et se trouvait au passage du Rhin. I suivit, l'année suivante, son régiment dirigé sur Nice pour défendre les frontières de la Provence.

Nommé aide-major de l'armée d'Italie en 1747, il se signala aux sièges de Montalban, de Valence, de Cazal, de Villefranche et du château de Vintimille. À la désastreuse bataille de Plaisance , il eut un cheval tué sous lui, et fut blessé à la tête d’un coup de feu, près de Biéglis, où il avait été détaché pour faire une reconnaissance.

20 MONFCALM ET LEVIS

Pendant cette campagne, le chevalier de Lévis avait fait admirer sa valeur, sa présence d'esprit et de rares qualités militaires. On cite de lui un brillant fait d'armes qui eut du retentissement, Le due de Mirepoix, Gaston de Lévis, son cousin, commandant le régiment de la marine, l'avait choisi pour aide de camp à l'attaque de Montalban. Ils se trouvèrent tous deux sans escorte, au débouché d'une gorge, en présence d'un bataillon de Piémontais : € Bas les armes! crient-ils à l'ennemi, vous êtes entourés, » Le bataillon fut fait prisonnier.

Tels étaient les services militaires qui avaient mis en vue le chevalier de Lévis, et qui avaient déterminé le comte d'Argenson à l'adjoindre à Montcalm dans le commandement des troupes du Canada,

Ces deux hommes ont joué un si grand rôle à cette période de notre histoire, qu'il est nécessaire, avant d'aller plus loin, de bien définir leur caractère. Rarement deux commandants furent unis d'une si étroite amitié et s'entendirent si bien ensemble dans toutes leurs opérations; et cependant leurs caractères présentaient des contrastes frappants. Autant lun était ardent, autant l'autre était tempéré.

Montcalm était le véritable Méridional : son tempérament avait la chaleur du ciel de Provence; il s'emportait facilement, mais redevenait maitre de lui-même avec la mème facilité, Un jour, — c'était avant ses campagnes d'Amérique, — il commandait à une grande revue dans une des villes du Midi, Un de ses ofliciers, qu'il eut à réprimander pour sa tenue, hasarda quelques remarques un peu vives, Montcalm fut suffoqué de colère et accabla le malheureux officier d’un tel Mot d’invectives, que toute sa suite en fut consternée, Il s'en aperçut et resta confus de lui- mème, Peu de temps après, dans une circonstance loul aussi solennelle, ayant vu venir le ième oflicier, il courut à lui, lembrassa en le serrant dans ses bras et en lui disant :

« Je vous aime comme mon ils, voilà pourquoi je vous reprends comme un pére! »

Ce trait peint Montcalm au naturel : caractère impélueux, irascible, mais bon enfant. C'est dans ces qualités et ces défauts qu'il faut chercher l'explication des succès et des revers du général.

Le chevalier de Lévis, quoique né dans le Midi comme Mentcalm, n'avait rien de son impéluosité ni de sa loquacité. Il était calme, froid, sobre de paroles.

Tous deux étaient également ambitieux, révant toujours de l'avancement dans la carrière militaire et des honneurs, ayant les veux sans cesse lournés vers la cour de Versailles pour demander ce que, dans le style du temps, on appelait des grâces. Mais Montcalm se créait facilement des obstacles, tandis que Lévis les évitait avec le plus grand sin, ne perdant jamais de vue le but qu'il poursuivait. Dans tout le cours de l'expédition, on verra apparaitre ce grand mobile de leurs actions. Au reste, chefs et soldats sont animés du mème esprit. L'avenir de la colonie qu'ils vont défendre les intéresse assez peu. C’est une contrée lointaine, affligée d’un climat rigoureux, peuplée d’une poignée de Français, dont on ne comprend plus guère l'importance, et que Voltaire, l’oracle du siècle, appelle quelques arpents de neige, en altendant que le ministre Choiseul se félicite d’en être débarrassé.

Si, pour les soldats de France, ce n'est pas une terre étrangère, elle va le

1 Cette anecdote est de tradition dans la famille du général, et m'a été racontée par le marquis Victor de Montcalm.

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devenir: ils le sentent, ils le prévoient. D'ici là c'est pour eux un champ de bataille où ils vont cueillir des lauriers et gagner des grades, 11 ne faut pas perdre cela de vue dans l'étude des dernières années du régime français au Canada, Les intérêts de la colonie seront souvent en conflit avec eeux de l'arnée, et il en résultera bien des erreurs et des fautes.

Dans la rade de Brest, une flottille de six voiles était prête à appareiller pour transporter le corps expéditionnaire placé sous les ordres de Montcalm. Ce corps se composait des seconds bataillons des régiments de la Sarre et de Royal-Roussillon, commandés le premier par M. de Senezergues, le second par le chevalier de Bernetz, et formant un effectif de onze cent quatre-vingt-neuf hommes,

Village et château d'Ajac (Aude), où est né Lévis, Vue d'ensemble, prise du côté sud-est,

L'arrivée de ces régiments avait fait sensation dans la ville, où les généraux, entourés de brillants états-majors, les avaient passés en revue au milieu d’une foule qui les avait suivis jusque sur les quais, en les accompagnant de ses acelamations.

Plusieurs officiers de la garnison s'étaient même pris d'enthousiasme pour l'expédition, qui avait l'attrait d’une aventure, et avaient offert des sommes d'argent pour remplacer ceux qui partaient.

Les régiments, vêtus et armés à neuf, avaient une tenue superbe. L'uniforme de la Sarre était blanc, à revers et parements bleus, tandis que celui de Roval-Roussillon était de même, à revers et parements rouges.

« On ne peut rien ajouter, écrivait Montealm au ministre, à la bonne grâce, à l'air de satisfaction et de gaieté avec lesquels l’officier et le soldat se sont embarqués. »

De son côté, Bougainville ajoufait :

« Les soldats avant que d'aller à bord eurent à déjeuner, et tous s’'embarquèrent sans confusion ni désordre, avec une ardeur et une gaieté incroyables. Quelle nation que la nôtre! Heureux qui la commande et qui en est digne... »

Les trois frigates avaient été destinées aux chefs de l'expédition : Montcalm montait la Licorne, Lévis la Sauvage, et le colonel de Bourlamaque, troisième commandant, la Séréne. Les troupes avaient été réparties sur les trois vaisseaux, le Héros, V'Illustre et le Léopard.

Pendant les préparatifs du départ, Montcalm, accablé d'ouvrage, avait eu peu de temps à donner à sa correspondance; mais dès qu'il se vit installé à bord de son navire, sa première pensée fut pour Candiac, et il se hâta d’y envoyer des nouvelles rassurantes.

« Ma frégate {a Licorne, disait-il, est neuve et bien propre à résister aux tempêtes,; et l'on me donne le sieur Pèlegrin, capitaine de port de Québec, qui irait les veux fermés dans le fleuve Saint-Laurent. Vous voyez que M. le garde des secaux veut me conserver. M. de la Rigaudière (commandant la Licorne) est un officier d’un grand mérite et très aimable. »

Telle était à cette date la décadence de la marine française, qu’elle n’osait plus se mesurer avec celle d'Angleterre; à tel point que le marquis de Conflans, marin aussi brave qu'expérimenté, ne se crut pas en état, faute d'équipage, d'envoyer deux vaisseaux à la découverte avant la sortie du corps expéditionnaire.

Montcalm avait l'âme d’un soldat, mais il avait une mère, une femme, des enfants; et il éprouvail un serrement de cœur en regardant les côtes de France, qu'il ue devait plus jamais revoir. Il tâchait de se fortifier et de consoler les siens en se persuadant et en les assurant qu'il reviendrait.

« J'espère, madame, écrivait-1l à sa belle-mère, la marquise du Boulay, que Dieu nous conservera l’un et l’autre, et me procurera la grâce la plus chère et la plus fatteuse pour moi, qui est celle de vous embrasser au retour de l'expédition du Canada. Heureusement je m'en crois sûr, et ce pressentiment me soutient. »

La première semaine de la traversée fut fort agréable; mais le 12, vers les quatre heures du soir, le temps changea soudainement.

QI y eut un grain de vent, suivi d’une espece de tempête, qui nous a obligés de mettre à l cape et d'y rester loule la nuit; ce gros temps nous a fort fatigués et rendus presque tous malades. »

Le coup de vent du 12 m'était que le prélude d’une épouvantable tempête qui dura quatre-vingt-dix heures, sépara les vaisseaux et les mit en danger.

« Le jour de Pâques, ajoute Montcalm, nous ramena un temps favorable, ce qui nous fit plaisir à tous. Nous eûmes la consolation d'entendre la messe, qui ne put se dire qu'avec beaucoup de précaution, en faisant tenir le calice par un matelot assuré. Je n'oublierai pas de sitôt celte semaine sainte,

€ On est sur ies vaisseaux d’une manière édifiante; on y prie Dieu trois fois par jour : le matin, le soie avant que l'équipage soupe, et on dit les litanies de la Vierge à l'entrée de la nuit, À chaque fois on prie Dieu pour le roi, pour l'équipage, eLon termine Loujours les prières par des cris de : Five le roi! Les dimanches et les fêtes on dit les vépres sur le pont, afin que tort l'équipage puisse v assister, meme sans quitter les manœuvres. »

En somme, la traversée avait été heureuse, Avant même d’avoir mis pied à terre, Montcalm se hâla de rassurer sa famille, en adressant à sa mère une lettre datée « du mouillage à dix lieues de Québec, le 11 mai ».

Malgré tout ce que les officiers français avaient entendu dire du fleuve Saint-

ntealm isième SCAUX ,

Laurent, ils furent frappés de son immensité et de la majesté de ses rivages. L'époque était favorable pour faire ressortir ses sauvages beautés, car la saison était plus avancée que d’habitude, et la nature commençait à prendre l'aspect réjoui du printemps.

A A « La journée a été tempérée, observe Montcalm, le 8 mai, il a même fait chaud

rd de comme en France dans le commencement de l'été. »

7 des On l’entendra plus tard vanter le ciel éclatant du pays, la pureté de latmosphère. Les voyageurs oubliaient les longueurs de la route en contemplant les grands

; one horizons, les larges découpures boisées des Laurentides, au pied desquelles ecin-

A: HAT “glait le navire,

EUX « Depuis le cap Tourmente jusqu'à Québec, remarque le général, la côte pré-

licier sente le plus beau pays du monde, et elle est très cultivée et remplie d'habitations. Du côté du sud, elie commence à offrir un beau pays depuis Kamouraska, et il y à

plus une paroisse de deux lieues en deux lieues. »

SRE La Licorne était venue mouiller non loin du cap Tourmente, où elle attendit

POYEE plusieurs jours le bon vent, qui ne s'élevait pas. Ces contretemps, au terme du voyage, étaient une trop rude épreuve pour la nature vive de Montcalm. Il s’impa-

, des tiente; les pieds lui brûlent dans cette prison flottante où il est enfermé depuis six

Ace; semaines. Îl veut débarquer. Le rivage de Saint-Joachim est si proche! La plage est

ESS belle, el il n’y a que dix lieues de là à Québec. On lui représente qu’à cette saison les chemins sont presque impraticables. N'importe, il essayera. I ordonne de des- + "que cendre le canot el se met en frais d'aller à terre. et la

Je cite son Journal :

dition * € Du 10 mai 1756, — Les vents continuant d’être toujours contraires, j'ai pris

» $ mon parti pour débarquer à la Petile-Ferme et me rendre par terre à Québec avec rs les des petites voitures du pays, charrettes et calèches, qui sont comme nos cabriolets, conduites par un seul cheval. L'espèce de chevaux est dans le goût de ceux des bligés Ardennes pour la force, la fatigue et même la tournure, Le chemin de la Petiteligués Ferme à Québec est beau, on le fait dans la belle saison en six heures: on change à chaque paroisse de voiture, ce qui retarde, à moins qu'on n’en ait fait prévenir. Le qui On paye ces voitures à un cheval à raison de vingt sols par lieue. Les lieues sont déterminées sur celles de l’Hle-de-France, Je fus obligé de coucher en chemin chez :e qui M. du Buron, curé de la paroisse du Château-Richer. Les cures sont ordinairele pul ment possédées par des gens de condition où de bonne famille du pays ; ils sont atelot : plus considérés qu’en France, mieux logés, et, comme ils ont la dime de tous grains, les moindres cures valent douze cents livres et communément deux mille is par è livres. »

de la En apercevant, des hauteurs de Montmorency, le promontoire escarpé de

équi- Québec, Montcalm ne put s'empêcher d'admirer sa position stratégique. I examina

nches du même coup d'œil militaire le vaste panorama Qu'il avait sous les yeux, les sister, hautes falaises de Lévis, limmense rade, les côtes de Beauport, où il devait, trois

ans plus tard, remporter sa dernière victoire. En franchissant d’un cœur léger les lerre, + murs de Québec, il était bien loin de soupçonner que la cime de ce rocher allait datée À: lui servir de tombeau.

u . Le général à consigné dans son Journal ses premières impressions en mettant Saint- : pied à terre au Canada :

&-La côte, depuis l'endroit où j'ai débarqué, jusqu’à Québec, m'a paru bien cultivée, les paysans très à leur aise, vivant comme de petits gentilshommes de France, ayant chacun deux ou trois arpents de terre sur trente de profondeur. Les habitations ne sont pas contiguës, chaque habitant ayant voulu avoir son domaine à portée de sa maison.

« J'ai observé que les paysans canadiens parlent très bien français; et comme sans doute ils sont plus accoutumés à aller par eau que par terre, ils emploient volontiers les expressions prises de la marine.

« Le Canada doit être un bon pays pour v vivre à bon marché en temps de paix: mais tout est hors de prix depuis la guerre. Les marchandises qu'on tire de France viennent difficilement: et comme tout habitant est milicien, et qu’on en lire beaucoup pour aller à la guerre, le peu qui reste ne suffit pas pour cultiver les terres, élever les bestiaux et aller à la chasse; ce qui occasionne une grande rarelé pour la vie.

« Le seul gouvernement de Québec à fait marcher depuis le 4°" mai trois mille miliciens, dont dix-neuf cents guerriers et onze cents hommes pour le service; et le roi, qui ne leur donne aucune solde, est obligé de les nourrir.

«€ M. Bigot, intendant, m'a donné à diner avec quarante personnes. La magnilicence et la bonne chère annoncent que la place est bonne, qu’il s'en fait honneur, et un habitant de Paris aurait été surpris de la profusion de bonnes choses en tout genre.

« L'évèque, M. de Pontbriand, prélat respectable, voulut me donner à souper,

ainsi que M. le chevalier de Longueuil, commandant la place en Fabsence de M. de Vaudreuil, gouverneur général, que les opérations de lt campagne retiennent à Montréal. » 4

Montealm fat vivement intéressé en visitant la petite ville de Québec, qui occupait déjà une si grande place dans l’histoire de la Nouvelle-France. Tout était nouveau pour lui dans ce nouveau monde : celle société si jeune comparée à la société si vicille qu'il venait de quitter, cette nature immense et sauvage comparée à la gracieuse nature de France.

La petite enceinte de Québec regorgeait de soldats, de miliciens et de Peaux- Rouges, qu'on dirigeait rapidement vers les frontières, où ils allaient rencontrer l'ennemi. C'était un assemblage aussi bizarre par les costumes que par les mœurs.

A Avee son activité brûlante, le marquis eut bientôt parcouru la ville et les remparts. M. de Longueil et l’intendant qui l'accompagnaient lui en avaient indiqué les principaux points : le château Saint-Louis, dont la masse sévère et imposante dominait la crête du cap; au pied, la vüle basse, centre principal des affaires avec le mouvement de la navigation, Du sein des rues étroites et tortueuses surgissaient les clochers des églises de Notre-Dame, des jésuites, des récollets, le séminaire, le palais de Pévêque, le monastère des Ursulines, les ruines de Pôtel-Dieu , incendié l'année précédente !, et plus loin, dans la vallée du Saint-Charles, le monastère de l'Hôpital-Général; enfin, tout au pied de la falaise, le palais de Pintendant. I n'était pas besoin d’en voir davantage pour reconnaitre que c’était bien là le cœur de la Nouvelle-France. Les trois palais du gouverneur, de Pintendant et de l'évêque,

1 Ces hospitaliers occupaient alors une aile du collèze des jésuites,

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étaient l'expression de la triple puissance qui rayonnait d'ici jusqu'aux extrémités de cet immense continent. Dans la seule enceinte des murs, cinq églises, trois monastères, un collège, un séminaire, révélait quelle était la part qu'avait le catholicisme dans cette impulsion.

La colonie ne consistait qu’en deux lisitres de paroisses échelonnées de chaque clé du Saint-Laurent. Au delà, dans toutes les directions, régnait la forèl primitive, la forêt interminable, couvrant de son vaste et uniforme manteau de verdure montagnes, plaines et ravins; la forêt avec ses lacs, ses savanes, ses rivières sans nombre, avec ses calaracles grondant nuit el jour, avec ses myriades de ruisseaux gazouillant sous la feuille, avec ses rochers et ses caps dénudés ou moussus, dressant leur front immobile au vent ou à la neige, à la pluie ou au soleil, solitudes redoutables, servant de repaires aux bêtes féroces et aux tribus fadigènes plus léroces encore. Ces tribus étaient disséminées un peu partout. À Pest vivaient les Etchemins, les Abénakis, les Micmacs, éternels ennemis des Anglais; au sud, les cinq nations iroquoises, ennemies traditionnelles des Français, aujourd'hui indécises, cherchant une occasion pour se déclarer; plus loin c’étaient les Chaouenons, les Miamis, les Chéroquis; et, vers le grand ouest, les Poutéotamis, les Outaouais, les Illinois, les Sakis, et une multitude d'autres tribus indigènes presque toutes sympathiques aux Français J'ai indiqué ailleurs la raison de celle sympathie; il suffit de rappeler ici, en passant, que la colonisation anglaise était partie d’un tout autre principe que la colonisation française : l’égoïsme en avait été le mobile ; et cette différence n'avait pas échappé à la sagacité indienne.

Le Canada n’était vulnérable que par trois points : les trois voies maritimes du Saint-Laurent, du lac Champlain et des grands lacs. La citadelle de Louisbourg gardait l'entrée du golfe; le fort Saint-Frédéric protégeait la tête du lac Champlain, et le fort Frontenac la sortie des grands lacs.

Les pays d'en haut, qui s’étendaient à des distances indélerminées, étaient le vaste champ d'exploitation des coureurs de bois. C’est là que se formait cette race de hardis pionniers, d'où étaient sortis les plus illustres découvreurs : les Joliet, les Nicolas Perrot, les Nicolet, les La Vérendrye et tant d’autres. Race indomptable, indisciplinée, cruelle parfois à force d’être témoin de eruautés sans nom. Vêtus à l'indienne, accoutumés à toutes les fatigues, connaissant tous les sentiers aussi bien que les sauvages, alliés souvent à eux par des mariages plus où moins réguliers, ayant parmi leurs tribus une grande influence, les coureurs de bois étaient d’une utilité inappréciable en temps de guerre.

A certaines époques de l’année, on les voyait arriver, accompagnés la plupart du temps de sauvages pagayant comme eux les canots d’écorce et fredonnant des chansons canadiennes. Ces enfants perdus de Ja civilisation avaient pris les allures de leurs hôtes habituels, fiers et nonchalants come eux ; les bras, la poitrine et les mains taloués, les muscles secs et durs, les Yeux perçants, éclairant des traits et un teint de cuivre. Ils venaient de toutes les profondeurs du désert où ils avaient rempli leurs pirogues de paquets de fourrures achetées des sauvages.

Braves souvent jusqu’à la témérilé, mais ne comprenant pas la bravoure comme les Européens, ils se battaient à la manitre des sauvages, c’est-à-dire en guérillas. Pour eux, reculer n'était pas une fuite ni une honte, c'était une manière de prendre une meilleure position. Leur indiscipline était un danger pour les armées régu-

lières, qu’elles exposaient à se débander; aussi les employait-on de préférence dans les expéditions à la découverte et pour les coups de main.

Depuis le jour où le plus grand des découvreurs français, Champlain, avait pénétré le premier dans la vallée des grands lacs, ces vastes régions étaient devenues le domaine de la France. Elle y avait conquis un double droit, celui de premier occupant et celui de puissance civilisatrice, seul droit, en définitive, qui puisse justifier aux yeux de la raison l’envahissement d’un pays barbare.

En 1673, doliet et Marquette s'étaient confiés aux eaux inconnues du Mississipi et avaient suivi leurs gigantesques méandres jusqu'à l'Arkansas:; La Salle avait reconnu son embouchure et sondé son delta sous le ciel des tropiques (1682). Cétaient des Français qui, en apercevant du haut des Alléghanys le magnilique bras du Mississipi, qui étalait ses flots dorés en serpentant à travers la vallée de l'Ohio, avaient poussé cette exclamation : « La Belle-Rivitre ! » qui fut son premier nom. La Vérendrye, avait, le premier, fixé ses regards sur les cimes des montagnes Rocheuses (1743).

Avant que les explorateurs eussent dressé les cartes de ce pays, les missionnaires l’avaient arrosé de leur sang. Dans les bourgades les plus lointaines et les plus farouches, on voyait souvent une petite croix surmonter une cabane d’écorce, et sur le seuil apparaître la robe noire ou le manteau de bure de quilque moine.

À l'éternel honneur de la France, on peut dire avec un historien protestant : Ÿ__« Paisibles, bénignes et bienfaisantes furent les armes de sa conquête. La France cherchait à soumettre non par le sabre, mais par la croix ; elle aspirait non pas à écraser et à détruire les nations qu'elle envahissait, mais à les convertir, à les eiviliser et à les embrasser dans son sein comme ses enfants !. »

Et ailleurs : « Les colons français agirent, à l'égard de lPinconstante et sanguinaire race qui récamail la souveraineté de celte terre, dans un esprit de mansuétude bien propre à contraster d’une éclatante manière avec la cruauté rapace des Espagnols et la dureté des Anglais.

€ Dans le plan de la colonisation anglaise, il n’était tenu nul compte des tribus; dans le plan de la colonisation francaise, elles étaient tout. »

VO Ainsi, hostilité ou indifférence à Pégard des Indiens, tel était l'esprit dans lequel élaient nées et avaient grandi les colonies voisines. Elles s'étaient tenues cenfinées sur le versant oriental des montagnes qui les séparaient de nous, tant que l'intérêt et l'ambition n'avaient pas tourné leurs veux et leurs pas vers le couchant. I leur avait fallu plus d’un siècle pour les décider à sv aventurer, car leur conduite traditionnelle envers les indigènes avait rendu leur accès auprès d'eux aussi difficile qu'il était facile aux Français. Du moins, après un siècle, l'expérience les avait-elle instruits? Apportaient-ils aux Indiens une idée élevée, un bienfait, la

civilisation? Non; rien de tout cela. Trafic et boissons, voilà tout ce qu’ils leur offraient.

Mais ils étaient aussi riches de ces objets qu’ils étaient dépourvus de tout le reste.

On achèvera de comprendre l'esprit de démoralisation qui marchait avec ces nouveaux envahisseurs, quand on saura qu’ils se composaient de lPécume de la population ?.

1 Parkman, Pioneers of France in be New -Werdd, pe nr. ï 2 Dinwiddie, gouverneur de la Virginie, cité par M, Parkman, éerivait à Hamilton, gouverneur de la 3

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Tels furent les premiers conquérants américains de l'Ouest.

En peu d'années, grâce à leurs moyens, ils firent une concurrence redoutable aux trafiquants français et attirérent un bon nombre de tribus à qui ils vendaient, à des conditions plus avantageuses, des nrmes, des munitions, des marchandises et tout ce qui pouvait les tenter.

En 4748, le Canada était gouverné par un officier de marine sans grâce extérieure, parce qu’il était bossu, mais extrèmement intelligent, instruit, actif, perspicace, et qui devait s’illustrer plus tard par une belle victoire sur les Anglais devant l'ile de Minorque. Le comte de la Galissonnière attira fortement l’altention de son gouvernement sur le danger qui menaçait la Nouvelle-France du côté des Alléghanys, et sur la nécessité de la protéger par nn système de forts qui la rattachàt en même temps à la Louisiane.

La Nouvelle-France était faite à l’image des deux grands fleuves qui la traversaient et dont les sources se rapprochent et ne se touchent pas. À mesure qu’on S'éloignait des points d'appui qu’elle avait, l’un au nord, à l'entrée du Saint-Laurent, l'autre au midi, aux bouches du Mississipi, ses forces diminuaient et finissaient par disparaitre avant de s’être rejointes. La colonie allait être coupée en deux si on ne se hätait d'exécuter les plans de la Galissonnière. Ce fut la préoccupation des administrations qui suivirent.

Une chaine de forts fut construite, à d'énormes frais, sur les principaux points par où l'ennemi pouvait déboucher : le fort Niagara, sur le lac Ontario, à l'embouchure de la rivière de la Chute; le fort Duquesne, à la jonction de la rivière Alléghany avec l'Ohio; les forts Machault, Le Bœuf et Presqu'ile, qui établissaient la communication avec le lac Erié; le fort Miamis, sur la rivière du même nom ; le fort Vincennes, sur le Ouabache; enfin, sur le Mississipi, le fort de Chartres, le seul qui fût digne du nom de fort, bâti en pierre avec quatre bastions imprenables sans arlillerie.

Avant la déclaration formelle de la guerre qui avait amené Montcalm au Canada, trois rencontres fameuses avaient eu lieu sur les frontières indécises qui séparaient les deux colonies : lPune au fort Nécessité, où avait été tué Jumonville ; l’autre près du fort Duquesne, où le général Braddock avait payé de sa vie son orgueilleuse témérité; la troisième à la tête du lac George, où le baron de Dieskau avait été battu, blessé et fait prisonnier.

L’explication détaillée de ces événements avait absorbé l'attention de Montcalm dès ses premières conversations à Québec, parce qu’elle lui donnait la clef de la situation. Îl avait entendu ce récit de la bouche même des officiers français et canadiens qui avaient pris part à l’une ou l’autre de ces actions. Le marquis n'avait pas observé avec un moindre intérêt la société coloniale dont on lui avait vanté l’originalité et l'agrément, et dont il se promettait bien de tirer parti pour tromper les ennuis de lexil.

Montcalm n’aurait pas élé un homme d: xvine siècle, s’il n'avait pas aimé le plaisir; mais il savait le concilier avec le travail. La société de bon ton était pour lui un besoin. Avant même son départ pour le Canada, il s'était enquis de celle

Pensylvanie, en parlant de ces trafiquants : € They appear to me to be in general à set of abandoned wretches. » Et Harailton lui répondait : «{ concur with you in opinion that they are a very licencious people, »

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qu'il y rencontrerait. « Je lis avec grand plaisir, écrivait-il de Lyon, l’histoire de la Nouvelle-France par le Père de Charlevoix. Il fait une description agréable de Québec : compagnie choisie, »

Montcalm ne fut pas désappointé. \ecueilli avec empressement par toute la société, qui le recherchait à cause de sa haute position, mais aussi à cause des grâces de son esprit, de la gaieté et des charmes de sa conversation, il fut enchanté d'elle autant qu’elle le fut de lui.

Ce petit monde était une miniature de la société française, avant comme elle ses stratifications, ses degrés hiérarchiques bien caractérisés, Au sommet, était la noblesse d'épée où de robe : les seigneurs, les fonctionnaires publics, le haut clergé ; au second plan venaient les bourgeois, les commercants, auxquels pouvait s'adjoindre le clergé des campagnes; enfin au troisième rang était le peuple, ce qu'on appelait et ce qu'on appelle encore aujourd'hui les habitants, celte classe nombreuse de cultivateurs qui n'a rien de commun avec le paysan français, surtout celui d'autrefois, mais qui a li conscience de son importance et de sa dignité ; € vivant, selon Pexpression de Montcalm, comme de petits gentilshommes de France. »

Les privilèges des seigneurs étant moindres au Canada qu’en France, et les censilaires étant plus indépendants, il n'v avait pas entre eux les mêmes distances el les mêmes préjugés : Loutes les classes vivaient en général dans une parfaite harmonie, L'instruction se bornail à un petit nombre, mais elle était excellente; elle embrassait ceux qui avaient suivi le cours classique du collège des jésuites de Québec, où qui avaient étudié en Europe. Les femmes étaient plus instruites que les hommes, grâce à de plus amples moyens d'instruction, grâce aux couvents répandus dans les villes et les campagnes. Quoiqu'il ÿ eût des écoles dans les paroisses, la masse du peuple ne savait ni lire ni écrire, On peut dire que son instruction se bornait en grande partie à l’enseignement qu'il recevait du haut de la chaire.

L'esprit de révolle contre toute loi divine et humaine, qui souffait alors sur la France, n'était pas parvenu jusqu'ici. L'autorité civile et religieuse était acceptée sans conteste. Cette autorité élait concentrée en trois mains : celle du gouverneur, celle de Pintendant et celle de Pévèque, qui d'ordinaire se prêtaient un mutuel appui. Il en résultait une forte unité d'action qui en temps de guerre était d’une valeur inappréciable, et qui explique la longue résistance du Canada à un ennemi infiniment supérieur en nombre et en ressources de tout genre, mais divisé.

Cet absolutisme, si utile au dehors, était fatal au dedans : il tuait toute initiative ; il tenait le peuple dans un perpétuel état d'enfance, et ouvrait la porte à tous les abus. Tandis qu'au delà de la frontière l'esprit démocratique était poussé jusqu’à l'exagération, ici le régime monarchique dégénérait en autocratic.

De tout temps le peuple avait été soigneusement écarté des affaires publiques ; il ne comprenait pas ses droits, il n’aspirait pas à conquérir sa liberté. Cependant tout esprit d'indépendance n'était pas étouflé au sein de cette rude et vaillante race. On ne saurait si bien comprimer la nature humaine, qu’elle ne trouve une issue quelque part. L’issue ici, c’était la forêt, qui s’ouvrait de tous côtés avec ses mille sentiers mystérieux, avec ses tribus vagabondes, avec la délivrance de tout lien, avec l'attraction de ses aventures. Toute la jeunesse canadienne avait une tendance vers la forêt, nourrissait l'amour des voyages. Les natures les plus ardentes

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