‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 46 sur 86 · SR · texte numérisé non relu

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se réduisait à une trentaine de soldats de la marine et quelques Canadiens, en tout quatre-vingts hommes. La négligence de M. de Vaudreuil à fortifier et à protéger ce poste était d'autant plus impardonnable, qu’il était l'entrepôt de toutes les fournitures destinées aux postes de l’ouest. Ses magasins étaient en ce moment remplis de marchandises, de vivres et de munitions de guerre.

Toute la flotte du lac Ontario se trouvait réunie dans le port; mais des neuf vaisseaux qui la composaient, il n’y avait d’armées que deux barques : la Marquise de Vaudreuil, de seize canons, et la Furault, de huit, avec dix ou douze hommes d'équipage chacune. Les autres était sans agrès.

Dés que M. de Noyan avait appris l'approche des Anglais, il s'était employé jour et nuit avec sa garnison à faire les réparations les plus urgentes et à mettre en état de service le peu de pièces d'artillerie qui se trouvaient sur les remparts.

Le 25 au soir, le colonel Bradstreet avait terminé le débarquement de ses troupes et de ses munitions. Dans la journée du 26, plusieurs canons, débarqués dès l'aurore, commencèrent à battre le fort en brèche. M. de Noyan répondit aussi bien qu'il le put avec la poignée d'hommes dont il disposait. Les pièces étaient tellement détériorées, que quelques-unes crevèrent et tuérent des canonniers. °

Durant la nuit, une trentaine de berges anglaises avaient tenté de s'emparer des deux barques armées; mais elles avaient été vaillamment repoussées par les équipages. Les Anglais avaient profilé de la mème nuit pour élever, à deux cents verges de la place, deux retranchements ouverts d’embrasures armées de canons, qui commencèrent au jour à faire feu sur les :emparts. [ls vinrent alors en colonne, soutenus de quatre pièces de douze et de deux mortiers, s'établir dans le camp retranché, dont ils firent aisément une parallèle, et d’où ils tirérent à une courte portée.

Le matin du 27, une batterie érigée durant la nuit précédente fit un feu écrasant sur la place. Les barques s’approchèrent pour la démonter; mais elles furent si cruellement maltraitées, qu’elles durent se retirer.

Avant midi, la brèche était devenue praticable au bastion de la droite; une partie des canons avaient été démontés, et la poudritre découverte.

Une plus grande résistance en de telles conditions eût été insensée, et M. de Noyan arbora le drapeau parlementaire. Toute la garnison, dont le chiffre total, en y comprenant les voyageurs, les artisans et les journaliers, ne s'élevait qu’à cent cinquante hommes, fut faite prisonnière de guerre et renvoyée immédiatement à Montréal, à la condition que le même nombre de prisonniers anglais, y compris le colonel Schuyler, captif depuis la prise de Chouaguen, seraient mis en liberté et conduits sous bonne escorte aux avant-postes du général Abercromby. Toute la flotte du lac Ontario tomba au pouvoir des Anglais. Les équipages avaient eu le temps de s'échapper avant la signature de la capitulation. Pas un Anglais n'avait été tué durant le siège. Le colonel Bradstreet se fit honneur par ses bons procédés à l'égard des prisonniers français. Il n’y eut qu’un blessé, dont la jambe avait été emportée par un boulet, qui fut scalpé par Tête-Rouge. M. de Noyan fut blâmé de ne pas avoir brûlé et rasé le fort à la première nouvelle de l'approche de trois mille Anglais, et de n’avoir pas pris le large et regagné Niagara avec les barques qu’il aurait pu armer après avoir mis le feu aux autres.

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Bradstreet, conformément aux ordres qu'il avait reçus d'Abercromby, fit sauter le fort et incendier les magasins avec les approvisionnements, toutes les constructions qui se trouvaient à l'intérieur et à l'extérieur du fort, ainsi que les vaisseaux, à l’exception de la Marquise et d’un brigantin, dont il se servit pour le transport du butin, Quand, après sa facile victoire, son escadrille, chargée de dépouilles, sortit de la baie de Cataracouïi, il ne restait plus du fort Frontenac et de sa petite bourgade que des monceaux de ruines fumantes.

L'expédition ne séjourna à Oswégo que le temps de décharger les deux vaisseaux et d'y mettre le feu; puis elle reprit la route d’'Albany.

La perte de Frontenac était presque aussi désastreuse dans ses conséquences que celle de Louisbourg. Outre que les frontières du Canada se trouvaient désormais ouvertes à l’ouest aussi bien qu’à l’est, le lac Oatario ne lui appartenant plus, les communications avec les pays d’en haut élaient interrompues, et du même coup était anéantie notre puissance sur les tribus sauvages, Celles qui inclinaient de notre côté allaient devenir neutres, et celles qui chancelaient lever la hache contre nous. Le fort Duquesne, plus faible encore que Frontenac et privé de tout secours, devait forcément être abandonné à l’approche de l’armée formidable qui le menaçait. I ne resterait plus à la France dans toutes ces immenses solitudes qu’un seul appui important : le fort Niagara, qui allait être défendu, il est‘vrai, par un officier d'intelligence et de cœur, le capitaine Pouchot, mais à qui il aurait fallu de puissants secours que Vaudreuil, complètement abandonné par Versailles, était absolument incapable de lui fournir. Un officier français, écrivant à sa famille à la fin de la campagne, résumait en un mot ce qui se disait tout bas d’une extrémité à l’autre de la colonie, et ce que l’on criait bien haut au delà de la frontière : Fénis nova Francie.

M. Duplessis-Fabert n'était encore qu’au village de la Présentation lorsqu'il apprit la reddition du fort Frontenac. Le messager qu’il dépècha à Montréal pour demander de nouveaux ordres trouva M. de Vaudreuil tout déconcerté, appréhendant avec raison que Bradstrect, fier de sa victoire, n’eût remonté le lac Ontario et mis le siège devant le fort Niagara. I fit dire à M. Duplessis d'y envoyer à marche forcée cinq cents hommes d'élite, sous le commandement de M. de Montigny, le mème officier que Montcalm qualifiait d’admirable, mais pillard.

Quoique les habitants de Québec et des Trois-Rivières fussent en pleine récolte, le gouverneur en fit monter quinze cents, qu'il dirigea sur la Présentation. Un autre corps de milice de deux mille hommes allait bientôt grossir la petite armée de Montcalm, menacée d’une nouvelle attaque.

La noavelle de la perte de Frontenac arriva à Carillon le même jour qu’un courrier de Québec confirma la prise de Louisbourg (6 septembre). Ces deux coups de foudre éclatant à la fois trouvèrent Montcalm aussi impassible que Lévis. On verra par quelques-unes de leurs lettres combien peu le courage de ces deux hommes en fut ébrarlé.

Vaudreuil manda Montcalm en toute diligence pour conférer avec lui sur les mesures à prendre.

« Le médecin après la mort! » s’écriait le générai en partant. Le soir même, à neuf heures et demie, le canot qu'il montait suivi de quelques-uns de ses officiers, parmi lesquels Pontleroy et Bougainville, glissait silencieusement dans l'ombre

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projetée par le promontoire de Carillon, et disparaissait vers le nord dans les vapeurs que les fraicheurs de septembre faisaient monter du lac Champlain. Les voyageurs pouvaient encore voir en se retournant les lumières qui brillaient aux casernes du fort Carillon, où les officiers ignoraient le départ de leur général, Montcalm avait ordonné le secret sur son voyage, de crainte que les ennemis, toujours en nombre supérieur à la tête du lac George, apprenant son absence, n'en prolitassent pour descendre à limproviste et essayer de prendre une revanche du 8 juillet.

Montcalm présenta au gouverneur trois mémoires sur la défense des trois points principaux par où le Canada pouvait être attaqué : le lac Ontario, le lac Champlain et Québec, Ses vues s'accordèrent en somme avec celles de Vaudreuil et avec les mesures que celui-ci venait de prendre, Leurs relations parurent moins tendues, et les amis de l'union et de la concorde eurent quelque espoir d’un rapprochement, Le premier à s'en réjouir, le chevalier de Lévis mandait au prince de Beauvau : «M. de Montcalm a demandé son rappel au mois de juillet par un mécontentement avec M, de Vaudreuil; depuis ce temps ils sont de meilleure intelligence, et il a demandé à rester... Quant à moi, j'ai trouvé le moyen de bien vivre avec tout le monde, »

Sur l'avis de Montcalm, l'ingénieur Pontleroy alla immédiatement examiner ce qui restait du fort Frontenac, afin de juger s'il était susceptible d’être réparé.

Quelques travaux 4 furent faits, et deux barques destinées à porter du canon furent mises sur les chantiers.

Montcalm, se croyant toujours sui le point d'être attaqué, avait précipité son retour à Carillon, où il était arrivé dans la nuit du 16, après dix jours d'absence seulement, Le chevalier de Lévis avait fait ériger une seconde ligne de retranchements en arrière de la première, afin de protéger l'embarquement de l’armée en cas d’une retraite, L'arrivée à New-York de plusieurs régiments amenés de Louisbourg par le général Amherst, dont un déserteur révéla la marche vers le camp d'Abercromby, acheva de convaincre Montcalm d'un prochain retour de l'ennemi ; mais il était si bien préparé à le recevoir derrière les nouvelles fortifications, auxquelles il n'avait cessé de faire travailler avec une activité incroyable, qu'il fit arrèler à Saint-Frédéric les deux mille miliciens que lui avait envoyés le gouverneur. « Je ne doute pas, écrivait de son côté Lévis le K septembre, que si les ennemis viennent nous attaquer de vive force, en quelque nombre qu'ils puissent être, nous ne les battions comme nous avons déjà fait, »

Les berges anglaises, qui sillonnaient le lac George et v'naient quelquefois faire le coup de fusil jusqu'aux avant-postes français, tenaient l’armée dans de continuelles alertes.

« Notre situation est critique, écrivait Montcalm à sa mère, le 16 octobre, et plus nous irons, plus elle doit le devenir; mais nulle inquiétude. Dieu surtout et l'honneur seront toujours conservés de ma part en tout événement, Comme je resterai en campagne jusqu’au 15 novembre, et que les vaisseaux partiront de Québec, qui est à cent vingt lieues d'ici, du # au 6, voici ma dernière lettre de cette année J’ai loujours cru que l'ennemi viendrait m'attaquer une seconde fois; mais je commence à croire, vu la saison avancée, qu'il n’en sera rien.

« Je viens de recevoir, il n’y a que quelques jours, vos deux lettres du 18 mai

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et 26, j'en ai reçu une de seime pages de mon fils, bien éerite, un peu style du siècle ; les détails militaires bien.

«M, de la Bourdonnave m'écrit que le chevalier est grand comme un chêne, un peu effilé, Croyez-vous que je ne suis pas un peu inquiet de n'avoir aucune nouvelle? Ma santé assez bonne, malgré des fatigues grandes,

« Bougainville passe en France; Dieu veuille qu'il y arrive! en ce cas, il nous écrira; M, Doreil, commissaire-ordonnateur, y passe aussi, Dans les circonstances, il fallait des ictires vivantes, Parviendront-elles°?

€ J'ai grand besoin de repos, je dois dix mille écus, et je vieillis bien, Je compte n'être à Montréal qu'avec les glaces, du 20 au 29 novembre, Je vais me reposer jusqu'à Noël; de là à Québec, janvier et février; mars, avril, à Montréal; sans doute revenir ici, où une affaire qui sera décisive, Les Anglais sont au moins six contre un, Quelle différence de moyens!...

€ J'embrasse tendrement li très chère, que j'aime au delà de toute expression, Je ne vous envoie rien cette année; je n'ai pas eu le temps d'y songer, d'embrasse ma fille el suis entièrement à vous, ma mère, avec autant d'attachement que de respect, »

Le 27, il ajoulait à sa femme : « Entin, ma très chère et bien-aimée, les ennemis commencent à abandonner leur camp à la tête du lac Saint-Sacrement et détilent pour leurs quartiers, suivant quelques déserteurs, Je me dispose à commencer de faire déliler nos bataillons, troupes de la colonie, ele., du Ter au 8 que je ferai larrière-garde, et je laissera mes deux forts de Carillon et de Naint-Frédérie, que j'ai couverts toute la campagne avec des forces bien inégales, avec leurs garnisons bien approvisionnées et de bons blindages, En voilà, Dieu merci, jusqu'aux premiers jours de mai; car, Si Dieu n°y met la main, il faudra se battre courageusement la campagne prochaine.

« Nous avons, le 13 septembre, battu une avant-garde de neul cents hommes à la Belle-Rivière; c'est à trois cents lieues d'ici; mais nous sommes inquiets que les six mille n'aient pris leur revanche,

€ Adieu, mon cœur, aimez-moi; je songe fort à vous, je vous aime beaucoup et ma mère, d'embrasse ma lille, Quand reverrai-je mon Gandiac ? 1 faut que ma santé soit bonne; mais elle S'use par le travail, car il faut être ici tout et de tout métier, Je l'aime plus que jamais. »

Au moment où Montcalm, rassuré sur € la partie de Carillon », reportait sa pensée inquiète du côté de la Belle-Rivière, le commandant du fort Duquesne, M. des Ligneris, un des héros de la Monongahéla, venait de faire revivre le souvenir de celle glorieuse journée par un coup d'éclat accompli sur les bords de cette mème rivière, où blanchissaient sans sépulture les ossements des soldats de Braddock. Le marquis de Montcalm, à qui la première annonce de ce succès élail parvenue, s'en réjouissait, sans toutefois se faire illusion sur la position de M. des Ligneris.

Quand on à visité le site où la rivière Monongahéla se jette dans l'Ohio, on n'est pas surpris que les Français aient donné à ce dernier cours d’eau le nom de Belle-Rivière. Dans celle partie de son cours, elle longe à droite une chaine de montagnes fort élevées, abruptes, dont l'aspect est presque aussi sauvage aujourd’hui qu'au siècle dernier. C’est à l’endroit même où s'élève la grande et industrieuse ville de Pittsburg que le marquis Duquesne avait fait élever, en 1754, un

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petit fort auquel il légua son nom. Ce gouverneur avait eu un double but en choisissant ce point stratégique et en y entretenant une garnison avec des comploir;: c'était d'abord de tenir en échec les Anglais, qui commençaient à descendre le versant des Alléghanys pour y faire des établissements; ensuite d'accaparer le commerce des nombreuses tribus sauvages de cette région contre les trafiquants anglais qui essayaient de S'en emparer, avec moins d'influence sur les Indiens, il est vrai, mais avec beaucoup plus de ressources matérielles,

Le fort Duquesne, dont la construction fut commencée le 8 avril, était «en bois équarri d'une épaisseur de douze pieds du côté de terre; l’épaisseur remplie de lerre, avec un fort parapet el trois bastions garnis chacun de quatre canons, avec un fossé profond en dehors ! ».

Les successeurs de M, de Contrecœur, MM. Dumas et des Ligneris, complétèrent les premitres fortifications et commencèrent des ouvrages extérieurs qui n'étaient pas encore finis lors de Pabandon de la place.

L'assassinal de Jumonville, survenu peu de temps après la fondation du fort Duquesne, et la revanche qu’en prit son frère Coulon de Villiers, sur Washington, furent le signal des incursions des sauvages, qui ensanglantèrent les frontières jusqu'à la fin de la guerre, et dont le récit seul fait frémir.

La défaite du général Braddock à Monongahéla par une troupe de milice el d'Indiens, commandés par un brave Canadien, le capitaine de Beaujeu, en fut le principal épisode.

IV avait irois ans que duraient ces déprédations, quand Vaudreuil écrivait à M. de Massiac, alors ministre de la marine : € M. des Ligneris, conformément à mes ordres, à loujours la plus grande attention à faire harceler les Anglais. » I énumérait ensuite le nombre de prisonniers emmenés et de chevelures levées par divers partis de guerre, puis il ajoutait : « Les Loups des montagnes vinrent avertir, le 10 juin, l'officier que M. des Ligneris avait au village de la Fourche, que les Anglais devaient se mettre en marche vers le temps de l« récolte pour venir assiéger le fort Duquesne... Il résulte du rapport des prisonniers, continue-t-il, qu'ils ont une quantité prodigieuse de sauvages qui se rassemblent au fort Cumberland, et qu'ils ont oui dire que les Anglais se mettraient bientôt en inarche.

« J'ai prévu, malgré notre triste situation, à la sécurité de la Belle-Rivière. Le convoi des Iinois ÿ est heureusement arrivé, Du reste, j'ai envoyé à M. des Ligneris environ trois cent cinquante Canadiens ; il recevra tous les secours des postes qui sont à proxiaité, tant en Francais que sauvages. Je m'attache actuellement à faire passer abondaminent des vivres dans cette partie. »

L'armée qui marchait sur le fort Duquesne était composée de troupes levées dans les États de Pensylvanie, de Virginie, du Maryland et de la Caroline du Nord, d'une partie du régiment de Royal-Américain et de douze cents montagnards d'Écosse, formant un ellectif de six à sept mille hommes. Le général Forbes, qui commandait cette armée, avoit des traits de ressemblance avec le général Wolfe. luiné de santä comme lui, il était comme lui impétueux, irascible et d'une fermu: de caractère qui lui avait valu le surnom de Tête-de-Fer (Æead of Iron). N fit cette campagne au milieu de soufirances qui le réduisaient parois à l’« agonie », et d’une faiblesse qui l’obligeait à se faire transporter dans une litière.

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La lenteur des mouvements de son armée, due au défaut d'organisation et à la mauvaise qualité des milices provinciales ; cette lenteur, qui avait été auparavant une cause de défaite, fit précisément le succès de cette expédition, qui, au reste, se réduisit à une simple marche à travers la forêt.

Pendant que Forbes, à Philadelphie. s'occupait d'organiser l'expédition, et que Washington, au fort Cumberland, rassemblait ses Virginiens, le licutenant-colonel Henry Bouquet, officier suisse d'un courage et d’un mérite éprouvés, qui commandait l’un des quatre bataillons du Roval-Américain, ‘était avancé jusqu’au petit village de Raystown, aujourd'hui Bedford, où il formait Pavant-garde de l'armée. Ce ne fut qu’en juillet que Forbes, toujours en proie à d’atroces souffrances, atteignit Carlisle, lieu de ralliement assigné à ses divers corps. Il trouva là tous les éléments d’un désastre : des miliciens de la plus grossière espèce, au dire de Forbes lui-même, dont plusieurs n'avaient jamais tiré un coup de fusil, n'ayant pas la moindre idée de la discipline militaire, encore moins de la guerre d’embuscade et de surprise qu'ils allaient entreprendre ; des officiers dont la plupart ne valaient pas mieux, choisis parmi les hôteliers, les maquignons, les trafiquants ; point ou presque point de sauvages pour éclairer la marche de ces masses toutes prètes pour une panique, et dont la discipline allait se réduire à peu près à se fraver une route à travers un pays de montagnes!. Il est certain que si elles se fussent présentées à cette date sous les murs du fort Duquesne, M. des Ligneris aurait eu quelque chance de renouveler la journée de Monongahéla. Mais Forbes, instruit par le désastre de Braddock, se garda bien de s’aventurer avec la même témérité, Étranger comme lui aux guerres d'Amérique, il sut mieux profiter des conseils du jeune mais sage Washington, dont le nom et l'expérience commencaient à faire autorité. I ne crut cependant pas devoir suivre Pavis qu'il lui donna de prendre la route tracée par Braddock, et préféra en frayer une plus courte par la Pensvlvanie. Au lieu de se faire suivre d’une longue trainée de bagages, aussi encombrants que dangereux pour le moment du combat, il établit de distance en distance des postes fortifiés, munis de tous les besoins de l'armée, alin qu'arrivé à proximité du fort Duquesne, il pût v pousser une pointe vigoureuse et décisive, Ces opérations lentes, mais sûres, lui donnaient de plus le temps de s'aboucher avec les tribus sauvages, qui jusque-là avaient répandu tant de carnage et de dévastations sur les établissements anglais, mais que les derniers événements commençaient à faire vaciller.

Par une claire journée du mois d'août, un groupe d’Indiens et de blancs gravissaient une hauteur connue depuis sous le nom de Grant’s Hill, voisine du fort Duquesne. C'était un détachement d’éclaireurs du général Forbes, aux ordres d’un officier virginien. Cachés derrière d’épais buissons, ils purent observer à loisir la place et le camp qui lenvironnait. Le drapeau de France flottait au-dessus d’une enceinte de remparts de très petites dimensions, mais paraissant bien fortifiés et armés. En face du fort et à sa gauche, les rivières Ohio et Monongahéla traçaient deux traits de lumière sur le fond obscur du paysage. En deçà des fossés, sur les glacis et dans léclaireie du terrain, plusieurs tentes entourées d’un village de wigwams étoilaient le gazon. Au delà du fort Duquesne, en remontant l'Ohio, s’échelonnaient le long de la berge une soixantaine de maisonnettes, tandis que sur l’autre rive

UCI Bouquet to Forbes, 95 mars 1758, Carlisle; British Museum, Bouquet Papers.

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une espèce de parallélogramme indiquait quelques travaux de fortifications. Dans lintéricur du camp indien, d'où s'élevaient de légères colonnes de fumée, grouillaient des attroupements d'enfants et de squaws, et tout un peuple de guerriers et de blanes, voyageurs, soldats ou officiers, circulant dans le voisinage et dans l'enceinte du fort. Tout auprès, en arrière, et comme servant de cadre à ce coin de terre animé, se dressaient à pic et immobiles, dans leur majesté primitive, les escarpements de la rivière, drapés dans leur vert manteau de feuillage chatoyant au grand soleil d'été.

I parut évident aux éclaireurs que les troupes dont disposait M. des Ligneris élaient beaucoup moins considérables que ne l'avait imaginé le général Forbes, d'après les rapports presque loujours mensongers des sauvages. Un agent du général, envoyé auprès des tribus de l'Ohio, avait appris à son passage qu'elles ne comptaient que quatorze cents hommes, ce qui était encore au-dessus de la vérité. I est vrai que Bigot avait écrit à la cour qu'il se livrait trois mille cinq cents rations par jour au fort Duquesne; mais là, comme ailleurs, l'intendant laissait souvent les garde-magasins gonfler le chiffre des dépenses pour en partager avec eux les profits.

Forbes avait rencontré dans sa marche des difficultés qui lui avaient fait presque regretter de n'avoir pas suivi Pavis de Washington. Au commencement de septembre, son avant-garde était encore à seize lieues du fort Duquesne, à un endroit nommé Loyalhannon, où Bouquet faisait construire un camp retranché pour y mettre le dernier dépôt des provisions.

Le major Grant, du régiment des montagnards d'Écosse, qui faisait partie de l'avant-serde, officier aussi brave que Braddock et non moins téméraire, impatient de se disünguer, arracha plutôt qu'il n'oblint du colonel Bouquet Pautorisation d'aller faire une reconnaissance © {tenter un coup de main contre le fort Duquesne !. [ partit le 10 septembre de Lovalhannon avec huit cent cinq hommes et trentesept ofliciers tirés des régiments des montagnards, du Royal-Américain et des troupes de milices, et suivit en bateaux le cours du Kiskiminitas, un des affluents de l'Ohio. Aprés trois jours de marche il arriva à onze milles du fort Duquesne, où i fit halle jusqu’à trois heures de l'après-midi. Parvenu à deux milles du fort, il laissa ses bagages à la garde de cinquante-deux hommes aux ordres du capitaine Bullet, et Savanca jusqu'à un demi-mille à peu près du fort. A onze heures du soir il était établi sur l'éminence qui, à partir de ce jour, allait s'appeler Granl’s- Hill, L'obseurité de la nuit et les vapeurs légères qui, s’élevant des deux rivières, enveloppaient le promontoire avaient complètement dérobé sa marche aux Français. Le silence le plus profond régnait dans le fort aussi bien que dans le camp indien. Grant rassembla ses officiers et leur communiqua son plan d'attaque. Le major Lewis, du corps des Virginiens, devait descendre dans la plaine avec quatre cents hommes et faire une brusque incursion sur le camp sauvage, v répandre la terreur et le désordre. Pendant ce temps, Grant, avec son corps de troupes, se mettrait en embuscade sur la hauteur, Lewis soutiendrait le premier choc des Indiens revenus de leur panique et se replierait ensuite lentement vers la hauteur, où, réuni à Grant, ils accableraient ensemble les assaillants par une attaque simultanée. Le corps de

PBriish Museum, Bouquet Papers, lettre de Bouquet à Forbes, 17 septembre 1758.

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Lewis descendit la côte et se perdit bientôt dans la brumeuse obscurité, Peu après les derniers bruits de pas et de froissements des broussailles s’éteignirent, et Grant avec ses compagnons attendit, au milieu d’un silence mêlé de confiance et d’anxiété. Les heures s'écoulèrent, et aucune rumeur ne rompit le calme de la nuit. Les premières blancheurs de l’aube commencaient à dessiner la cime des arbres, et pas un coup de fusil, pas un eri w'avaient retenti. Enfin de nombreux bruits de pas parurent monter de la plaine en se rapprochant, sans qu'on pût rien voir, car les

Le capitaine de Beaujeu, surnommé le héros de Monongahéla.

vapeurs de la nuit s'étaient condensées en une épaisse brume. Au grand désespoir de Grant, c'était le corps de Lewis qui revenait après s'être égaré au milieu des laillis ensevelis dans les ténèbres et après avoir erré de droite et de gauche dans un état de confusion tel, qu'il avait fallu à la fin renoncer à l'attaque. L'éveil n'avait pas même été donné aux sauvages ni aux sentinelles. Le coup était manqué; du moins Grant le erut. Il eût bien mieux valu renouveler la même tactique que d'exécuter le plan insensé qu'il adopta. Il commença par envoyer cinquante monlagnards, sous la conduite de deux officiers, mettre le feu à un grand magasin bâti dans la clairière, à quatre arpents du fort, Il détacha ensuite deux cents hommes, moitié du Royal-Américain, moitié des Virginiens, avec le major Lewis, pour aller se mettre en embuscade à l'endroit où il avait laissé ses bagages, s’imaginant que les Français seraient tentés d'aller en faire le pillage. Pendant cet intervalle, l'aurore avait paru et le brouillard s'était en partie dissipé. Grant commit alors l’imprudence de subdiviser sa petite armée déjà aMaublie, comme s'il eût cru que

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les Français n’élaient qu'une poignée dans le fort. Peu de jours auparavant, il y était arrivé un renfort de deux cent quarante hommes conduits par un officier d'une grande intelligence et d’une plus grande valeur, le capitaine Aubry, des troupes de la Louisiane. Le chiffre total de la garnison était en ce moment de mille Français.

Le capitaine Mackenzie fut envoyé avec quatre cents hommes, la plupart monlagnards, pour côtoyer à gauche la rivière Monongahéla, en s’avançant vers le fort, tandis que le capitaine Macdonald, avec un faible détachement, marcherait à droite, au bord de POhio, en faisant battre la générale, afin d'attirer l'attention des Français et leur faire croire que x principale attaque venait de ce côté. Grant espérait par celte ruse faire évacuer le fort et donner le temps à son principal corps de s'y avancer, el, sinon de le surprendr:, du moins de faire beaucoup de prisonniers. À peine les premiers coups de tambour eurent-ils éclaté, que d'immenses eris de guerre retentirent dans tout le camp indien et dans l'intérieur du fort, dont la garnison, dit M. du Vernys, fut sur pied et prète à marcher «en moins de six minutes ». Mais les sauvages, saisis de panique, ne songèrent d'abord qu’à se sauver de l’autre côté de la-rivière avec leurs effets. IT faliut tous les elforts de M. du Vernys et de quelques autres ofliciers pour les amener au combat. Les Canadiens qui logeaient dans le village échelonné près de l'Ohio, réveillés par la lueur de lincendie, étaient accourus pour léteindre et avaient découvert l'ennemi. Une troupe de deux cents d’entre eux essavèrent de couper la retraite au détachement de Macdonald, qui eut beaucoup de peine à se replier vers Grant, resté sur l'éminence avec une centaine d'hommes. Macdonald tomba raide mort, pendant celle fuite, avec plusieurs de ses soldats.

Le capitaine Aubry était sorti du fort avec un détachement de cinq cents hommes, et, sans se laisser tromper par le bruit du tambour et des fifres, marcha droit contre le corps de Mackenzie, en suivant le bord de la Monongahéla. Plusieurs des Français s'étaient armés si précipilamment, qu'ils étaient sortis en chemise.

L'engagement de ce edté fut des plus vifs. Les Écossais, n'ayant jamais combattu en guérillas, soutinrent le choc dans la plaine ouverte avec leur intrépidité ordinaire. Les Canadiens, se dispersant sur la lisière de la forêt, les décimèrent avec une effroyable rapidité.

L’étrangeté de cette situation, toute nouvelle pour les montagnards, les hurlements des Indiens, qui faisaient retentir les échos, la vue de ces monstres nus, à panaches de plumes, assommant les blessés et leur levant la chevelure, les glacèrent d’épouvante. Ils lchèrent pied et Senfuirent vers l’éminence dans un désordre indescriptible. Grant accourut pour les rallier et donna l'exemple du courage, mais ni les ordres ni les exhortations ne furent écoutés. L'imprudent major vit alors qu'il était perdu. I reprit le chemin coupé dans la forêt qu'il avait suivi la nuit précédente, espérant rejoindre ses bagages avec son arrière-garde, fortifiée du détachement du major Lewis. Mais quelle fut sa consternation de n'y trouver en arrivant que les cinquante hommes de Bullet! Lewis, entendant une fusillade prolongée qui se rapprochait, avait compris que le corps de Grant était en danger et battait en retraite. Il fit alors volte-face pour courir à son secours, et, afin d'y arriver plus vite, il marcha en ligne droite à travers la forêt au lieu de suivre

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le détour que faisait le chemin, ne soupconnant pas que les deux détachements allaient ainsi se croiser sans se voir. Il fut bientôt arrêté et assuilli de front et de côlé par des escouades de Canadiens et de sauvages.

Son détachement, culbuté en désordre, fut aceulé à l'Ohio, où une partie de ses gens se précipitèrent affolés et se noyèrent; quelques-uns réussirent à atteindre la rive opposée et s’échappérent; le reste prit la fuite vers les bagages. IIS v trouvérent les débris du corps de Grant et le piquet de Virginiens de Bullet, qui se défendait vaillamment et protégeait la retraite, La plus grande partie de ce piquet se laissa abattre sans vouloir se rendre, et donna ainsi aux fuvards le temps de regagner les bateaux. Grant et Lewis furent faits prisonniers. Leurs ingénieurs étaient au nombre des morts. Des Ligneris avait dirigé l’action générale avec le même sang-froid qu’il avait montré devant l’armée de Braddock.

L'auteur du Voyage au Canada, qui prit part à l'action, dit « qu'on fit trentecinq prisonniers, dont sept par les sauvages, qui les donnèrent au commandant du fort. Les Français n’eurent qu'un homme de tué et cinq blessés. Le motif de ce peu de perte de la part des Français, ajoute-t-il, c’est qu'ils combattaient derrière les arbres, landis que l'ennemi, particulièrement les Écossais, était à découvert ». Les Anglais, qui mettaient toujours au plus bas le chiffre de leurs pertes, avouèrent qu'ils avaient eu deux cent soixante-treize hommes tués, blessés où perdus.

Dans cette affaire, il n'v eut d'égale à la témérité de Grant que lintrépidité des Canadiens. Pris par surprise, ils ne perdirent pas un instant leur présence d'esprit, ne se contentèrent pas de garder la défensive, mais « foncèrent » sur leurs assaillants, qu'ils mirent en déroute. Les Anglais purent se convaincre une fois de plus que les Canadiens n'avaient pas de rivaux dans ce genre de guerre.

Les sauvages, selon leur coutume, regagnèrent leurs villages « après avoir fait leur coup sans que l’on püt les arrêter ! ».

Forbes, qui n'avait pas été prévenu de l'expédition, en fit des reproches à Bouquet, se bornant à ajouter que son ami Grant avait dû certainement perdre la tête.

M. des Ligneris profita de l’entrain imprimé à ses troupes par ce succès pour lancer de nouveaux partis de guerre afin de s'assurer de la marche de l’armée anglaise. Celui dont les exploits eurent le plus d'éclat fut un corps de six cents hommes, Canadiens et Loups, qui, sous la conduite du capitaine Aubry, se porta sur le camp retranché de Loyalhannon. Il commenca par enlever une énorme quantité de chevaux et tuer deux cents bestiaux; il défit ensuite un détachement envoyé à sa rencontre, le poursuivit jusqu’à une premitre ligne de défense dont il s’'empara après en avoir chassé deux mille hommes, et tint bloqué pendant deux jours le camp retranché lui-même. Il ne se retira que devant les régiments soutenus de l'artillerie, après avoir enterré ses morts, qui, au reste, étaient peu nombreux, et emporté ses blessés, Ils avaient fait douze prisonniers. Les Anglais s'étaient imaginé avoir affaire à douze cents Français el deux cents sauvages. Les troupes de l'expédition s’en retournèrent presque toutes à cheval.

Un peu plus tard, une autre bande de quarante-cinq Canadiens et sauvages, sous M. de Corbière, fit aux environs de Raystown une centaine de chevelures et sept prisonniers.

1 Leltre de M. du Vernys.

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