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218 MONTUALM ET LÉVIS
s’y porter. La défense n’était possible qu'au centre même de la colonie, en réunissant autour de Québec toutes les forces du pays. Montcalm et Vaudreuil, séparés désormais par des haines invétérées, s'accordaient sur un point et poussaient le mème cri : la paix! seul moyen de sauver la colonie, Sa situation leur paraissait tellement grave, qu'ils avaient décidé d’un commun accord d'envoyer un exprès à Versailles, pour réveiller, si c'était possible, le roi et ses ministres de leur torpeur, et leur faire comprendre que, S'ils n’envoyaient pas les secours que demandait le marquis de Vaudreuil, la colonie était perdue. Leur choix tomba sur Bougainville. Le commissaire des guerres Dorcil, rappelé en France pour ces affaires de famille, fut chargé d'appuyer ses demandes à la cour. Bougainville et lui devaient partir sur des vaisseaux différents, afin que, si l’un élait pris, l’autre au moins eut la chance d'arriver. Montcalm et Vaudreuil avaient, outre les motifs d'intérêt général, des raisons particulières d'envoyer un émissaire en France : le premier, pour se justifier des plaintes portées contre lai par Vaudreuil; le second, pour dégager sa responsabilité des concussions commises par Bigot et ses complices, et détourner de sa tète l'orage qui s'amoncelait sur eux à Versailles.
Bougainville acceplait en apparence ce double rôle ; mais en réalité il allait se faire l'avocat de son ami Montéalm. Vaudreuil, en annonçant sa mission à M. de Massiac, disait à ce ministre : &« Dans la vue de condescendre aux désirs de M. le marquis de Montcalm et de me servir de toutes les voies pour maintenir l'union avec lui, j'ai accordé à MM. Doreil et Bougainville une lettre de créance; mais je dois avoir l'honneur de vous observer, monseigneur, que ces messieurs ne connaissent point assez parfaitement la colonie et ses vrais intérêts pour pouvoir avoir l'honneur de vous en parler pertinemmeni. Vous pourrez cependant, monscigneur, être persuadé que, sous quelque couleur qu’ils vous dépeignent notre situation, ils ne pourront assez vous exprimer combien elle est triste et à tous égards critique, par le manque d'hommes, de vivres et de munitions de toute espèce.
« Je dois d'ailleurs, monseigneur, vous prévenir que ces messieurs, étant créatures de M. de Montcalm, abondent entièrement dans ses sentiments. Je m’attends qu'ils tcheront d’éteindre, ou du moins de diminuer les actions de la colonie, dans l'unique vue d'attribuer aux troupes de terre Lous les avantages que nous avons eus sur l'ennemi. »
Dans la lettre de créance remise à Bougainville lui-même, Vaudreuil taisait toute réserve : € La situation actuelle de la colonie m'ayant paru exiger que j’envoyasse un officier capable d’en bien représenter toutes les circonstances, j'ai choisi, de concert avec M. le marquis de Montcalm, M. Bougainville, aide-maréchal des logis de cette armée... Il est à tous égards plus en état que personne de remplir cet objet. »
« Quant à M. Doreil, tout le monde l'aime ici, » disait le gouverneur en lui prodiguant les mêmes éloges.
« Je suis parti, écrivait Bougainville, le 3 novembre de Montréal, dans un bateau conduisant cinq officiers anglais à Québec, où je suis arrivé le 6 au soir, après avoir fait naufrage au-dessous des Écureuils. J'y ai passé la nuit échoué au large sur une roche élevée de plus de six pieds au-dessus de l’eau à marée basse. J'ai été contraint d'abandonner le bateau que la haute mer à brisé, et de gagner la côte au point du jour, faisant plus de trois quarts de lieue dans Peau, attendu
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que la mer commencail à monter, IP y avait déjà des bordages de glace... Quel pays! Quel voyage! il faut être citoyen!»
Bougainville, retardé par les dernières dépèches du gouverneur, n'avait pu faire voile que le 12 novembre. Malgré son extrème impatience de revoir la France, le: jours d'attente qu'il avait dû passer à Québec ne lui avaient pas paru trop longs, gräce aux prévenances dont il était entouré chez son cousin de Vienne : « Lui, sa femme et sa belle-fille m'ont gûté en me donnant trop mes aises, écrivait-il aupa-
Le colonel de Bougainville.
ravant. IL est fort bien ici: sa maison est une des plus jolies et des mieux meublées de Québec. » En même temps que Bougainville, était parti, sur la flûte l'Outarde, Doreil, accompagné de MM. de la Bretèche et de Carlan, ofliciers blessés à la bataille de Carillon.
Dans les dernières notes tracées par Bougainville sur son carnet avant son départ, il semble avoir emprunté le fouet de Juvénal pour fageller les ennemis intérieurs du Canada, plus fatals à ce pays que ceux du dehors.
« .… Malgré l'exigence d’un péril extrème, dit-il, au lieu de composer les convois des articles relatifs à la défense de la frontière, la Grande Société, plus puissante que le gouverneur général, fait passer de préférence à Niagara et à Toronto les objets nécessaires à son commerce. Tout le monde le voit, le sait; le cri est général. Qu'importe à ces concussionnaires qui se jouent de l’autorité? Séparés du trône
1 Leltre de Bougainville à son frère. 1 juin 1756,
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par un intervalle de quinze cents lieues, sûrs jusqu'à présent de l'impunité, parce qu'ils avaient osé se faire des complices jusque dans le sanctuaire de la suprême puissance !, ils ont accoutumé le commerce, les particuliers, le peuple, à tout voir, à tout souffrir, à être l'instrument de leur fortune, Depuis dix ans le pays a changé de face, Avant ce temps on v était heureux, parce qu'avec peu on avait en abondance toutes les choses nécessaires à la vie; on ne désirait pas d’être riche, on n'avait pas même l'idée des richesses ; personne n'était pauvre,
« Verrès arrive; en construisant l'édifice d'une fortune immense, il associe à ses apines quelques gens nécessaires à ses vues où à ses plaisirs. La masse d'argent augmente, et conséquemment le prix des denrées dans la colonie, La simplicité première rougit d'abord, parce qu'elle trouve à se comparer avec un superflu plus recherché ; le luxe s’introduit, et avec lui la corruption des mœurs et des sentiments, l'avarice, Pavidité, l'esprit de rapine, Le moyen de faire sa cour est de paraitre désirer de faire fortune, La délicatesse sur les moyens est publiquement bafoute, traitée de sottise, L'exemple du chef produit son eflet ordinaire, c’està-dire beaucoup d'imitateurs. Tout le monde veut commercer ; les états sont confondus ; le commerce, écrasé par les privilèges exclusifs et par les privilégiés toutpuissants, gémit, se plaint; mais sa voix impuissante, ‘“louflée, ne peut se faire entendre. I faut qu'il subisse une loi qui va Panéantir... La concussion à levé le masque ; elle ne connait plus de bornes, Les entreprises augmentent, se multiplient; une société seule absorbe tout le commerce intérieur, extérieur, toute la substance du pays qu'elle dévore. Elle se joue de la vie des hommes. Les habitants, écrasés par des travaux excessifs, consomment en pure perte pour eux leurs forces, leur temps, leur jeunesse. L'agriculture languit, la population diminue, la guerre survient, el c’est la Grande Société qui, par des attentats utiles à ses intérêts seuls, fournit aux vues ambitieuses des Anglais le prétexte d’en allumer le flambeau. Une colonie épuisée n'en peut soutenir la fatigue et les frais.
« Les concussionnaires seuls ne se lassent point. Le péril du Canada, qui devient celui de PÉtat, ne change rien à leur systéme. Cette terre desséchée ne peut plus rien fournir à leur avidité, Eh bien! c’est aux richesses de l'État même qu'ils en veulent. Tout est mis en œuvre pour voler le roi; des moyens auxquels on ne peul donner de noms, parce que jusqu'à ce jour on n'en à pas eu l’idée. Enfin, chose inouïe, cette Société, juge et partie, se rend munitionnaire général; c’est elle-même qui fait son prix. On trafique notre subsistance, notre vie. N'y a-L-il done aucun remède à ce mal qui est extrème? EL faudra-t-il qu'un seul homme épuise les finances de la France, insulte à nos dangers et à notre misère, et compromette la gloire de la nation‘? »
1 M. de la Porte, secrétaire au ministére de It marine, ? On reste consterné pour Fhonneur de Bougaiuville en apprenant qu'au moment même où il écrivait ces invectives saisissantes de vérité. et qu'il S'en allait dénoncer Bigot en France, feignait d'être vis-t-vis de lui dans les termes de la meilleure amitié et lui demandait des faveurs pour son cousin de Vienne. A plusieurs reprises, Favait sollicité de fui procurer de Favaneement, ui avait mème ft éerire par sa parente, Mme Hérault de Séehelles, alors toute-puissante auprés de M, de Moras, ministre de la marine. Dans sa réponse, Bizot écrivait à Mme de Séchelles: Il suflit que vous vous intéressiez à ee qui le regarde (M. de Vienne) pour que j'aie l'honneur de rendre compte à M. de Moras de son mérite... Je loge à Québec, pour ainsi dire sous le méme toit. avee M, de Bongainville; cela nous donne occasion de nous voir très souvent, C'est un aimable cavalier. rempli d'esprit, et dont je cultiverai. autant qu'il me sera possible, l'amitié, » (Lettre de Bigot à Mme Hérault de Séchelles, 12 août 1758.)
MONTOALM ET LEVIS 221
A la veille de quitter Carillon, Montealm épanchait dans son Journal les mêmes imprécations, Le peuple, l'armée, officiers et soldats, n'étaient pas moins exaspérés que Montcalm, sans pouvoir plus que lui trouver de remède au malt,
Pour arrèter le torrent des abus, il aurait fallu ici une main de fer, fortement appuyée par le roi et ses ministres, Mais que pouvait le faible Vaudreuil contre le tout- puissant Bigot, soutenu par ses parents, à la cour, par Mme de Pompadour elle-même”?
Vaudreuil était obsédé el compromis par certains membres de sa propre famille. Son frère Rigaud, propriétaire du poste de li Baie-Verte, avait présenté à lui seul à l'intendance (1798) pour cinq cent mille livres de certificats de dépenses, Vaudreuil n'avait voulu signer cette année que pour cent mille écus de certificats, Montcalm, en rendant ce témoignage au gouverneur, lui che à la fin la fléche du ’arthe : «{l se laissera gagner? »
Quand Vaudreuil apprenait les accusations que portait contre lui Montcalm, parce qu'il n'extirpait pas ces abus, il répondait : « Que n'arrète-t-il lui-même le jeu effrovable auquel se livrent les officiers de son armée? » Si Vaudreuil ne fut pas enveloppé dans la condamnation qui frappa les plus grands coupables à leur retour en France, c’est que, comme Montcalm, il était resté pauvre au milieu de cette course efrénée à la fortune.
L'extrémité du danger, qui aurait dû rapprocher ces deux hommes, acheva de les exaspérer lun contre l’autre. De secrète qu'elle avait été d'abord, leur querelle était devenue publique et faisait le sujet de toutes les conversations. Jamais peutêtre deux natures plus antipathiques ne Sétaient vues en présence, C'était, au moral, le combat du tigre et du lion. Vaudreuil, esprit borné, tempérament Ivmphatique, jaloux de léelat que jetait Montealm sur son épée, concentrait sa colère en lui-même el gardail toujours des formes au milieu des entrevues les plus orageuses, Montcalm, au contraire, plein d'esprit, d’une pélulance toute méridionale, jaloux du premier rôle que jouait Vaudreuil, le méprisant profondément, se laissait au premier moment emporter par un déluge de paroles et oubliait toutes les règles de la prudence, Montcalm à raconté lui-même, dans sa correspondance intime avec
1 faut cependant convenir, remarque Montealn à ce sujet, que lt conduite de loflicier a été jusqu'ici contradictoire: la bonne chère de sa table, soit en eampagne. soit en garnison; le ton d'ostentation et de magnilicence qu'il a pris vis-avis des colons, quoique la plupart aient ane fortune des plus médiocres en France, et que beaucoup abusent de fa facilité 4 leur proter.»
Bougainville renchérit encore sur Montealm sc Favouc, dit-il, que jusqu'a présent une partie des ofliciers à véeu conne dans le sein de la paix et de la plus grande abondance; que leur jeu était énorme, eut table recherchée, et qu'eutin, aux dépens. le verité ou de leur patrimoine où de leurs créanciers, de luxe, la bonne ehere, les aisanees de Lt vie paraissent ocenper uniquement des sens qui ne devraient Letre que de la sloire, » Bousainville, qui joue jet à la vertu. ne dit pas que lui-meme était un des plus foreeués joueurs. n'avait pas besoin de chercher longtemps pour trouver l'explication de l'énigme qu'il se posait à lui-mémet Les Canadiens et les Français, quoique avant lt omeme origine, les mmes intéréts, les mêmes principes de religion et de souvernement, un danger pressant devant les yeux, ne peuvent s'acvorder : il semble que ce soient deux corps qui ne peuvent S'amalgamer ensemble, » Bougainville à raconté quelle était son attitude vis-icvis du elergé 2 elle était assez comique, si elle parait pen sincère, A lire ses préférences pour les doctrines risoristes des jansénistes, on serait loin de croire que dans Et pratique il cmprantät les murs de son ami Bigot., Voir à ce sujet le Journal des Paspecteurs de M. de Sarlines : Paris, édition de 1863, particulicrement pe 309,
2 Malsré son antipathie pour Vaudreuil, Doreil convenait de l'impossibilité où il était d'arréter le torrent : «M, de Vaudreail est bien éloigné d'approuver ce qui se passe: il n'en ignore pas la moindre chose : il s'est ouvert à moi jusqu'à m'en parler en détail, I en gémit, mais je convois qu' moins d'un éclat ce sera toujours de même, » (Doreil au ministre, 9$ octobre 1755.)
MONTOALM ET LEVELS
Dourlamaque, une des scènes qu'il fit au château du gouverneur, Vaudreuil reve-
nait toujours sur la prétendue faute qu'avait commise le général en ne marchant
{| } pas sur le fort Édouard aussitôt après la prise de William-Henry. Celui-ci énuméra (h de nouveau les excellentes raisons qu'il avait eues de ne pas courir ce risque. | a A la fin, avec beaucoup de modération, je lui dis qu'il ne fallait pas se repaitre l) de chiméres, Je conelus par lui dire modestement que je faisais de mon mieux à la LI guerre, suivant mes faibles lumières; que, quand on n'était pas content de ses FU seconds, il fallait faire la campagne en personne pour exécuter ses propres idées, HE NT Les larmes lui vinrent aux veux, et il mâcha entre ses dents que cela pourrait 1h être, La conversation finit de ma part : € d'en serai comblé, et j'y servirai volon- | 1 « liers. »
Min ! € Me de Vaudreuil voulut v mêler : « Madame, permettez que, sans sortir du ; | « respect qui vous est dù, j'aie l'honneur de vous dire que les dames ne doivent UN € parler guerre, » Elle voulut continuer, «© Madame, sans sortir du respect qui ; | | 1 « vous est dû, permettez que j'aie l'honneur de vous dire que si Mme de Montcalm | 14 | « était ici, et qu'elle nous entendit parler guerre avec M, le marquis de Vaudreuil, < elle garderait silence, » Cette scène, devant huit officiers dont trois de la colonie, sera brodée et rebrodée : la voilà telle... Le chevalier de Lévis, qui entra, ne se serait pas douté de la conversation vu mon air tranquille, EL j'y fus le soir à mon ordinaire, et ce malin je porte un bel œillet, qu'on m'envoie dans le moment, Im Li à Me la marquise de Vaudreuil; mais c’est odieux... Ah! quand quitterons-nous URI ce pays-ci!.. Je donnerais, je crois, la moitié de mon bien pour m'en aller dans (1e He ma patrie jouir de mes travaux et aspirer à ce à quoi le Canada ne peut jamais L'RIL mener. Passez celte digression à un mélancolique; ce n’est pas que je n’aie encore A à
des restes de gaieté, mais ce qui paraitrait en être pour un autre est mélancolie pour un Languedocien.. Je dirai toujours : Heureux qui,
Libre du joug superbe où je suis attaché, Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont placé!
€ Quand est-ce que je serai au château de Candiac, avec mes plantations, mon bois de chènes, mon moulin à lPhuile, mes müriers” Oh! bon Dieu, bonsoir, ne
doutez pas de mon attachement. Brûlez ma lettre’, » À Carillon, l’activité de l'armée ne s'étiit pas ralentie jusqu’à la levée du camp. Les courses à l'ennemi n'avaient pas fait trêve. Aux veux des Anglais, le camp de Carillon devait ressembler à un de ces nids de guêpes assailli, dont les essaims | exaspérés partent comme la foudre et vont piquer leurs dards de tous côtés. La seule énumération des partis lancés à la fin de la campagne est fabuleuse. Durant les trois dernières semaines d'octobre seulement, on compte l’expédition de M. de Langy au fond du lac Champlain; celle des sauvages domiciliés sur le corps de Bradstreet ; celle de M. de Saint-Rome par le nord du lac George; celle d’'Hotchig, le fameux chef népissing, qui va faire un prisonnier sous les murs même d’Albany; celle de M. de Florimond, qui surprend les trainards de l’armée d'Abercromby en retraite, celle de M. Marin vers le Massachusetts ; ‘celle de M. de Charly sur le
! Montcalm à Bourlamaque, 9 décembre 1758. Résumé de quelques autres lettres.
on
MONTEALM ET LEVIS 223
camp déserté de William-Henry; celle de M. de Lapause pour en trouver les caches et en ramener les provisions et les munitions qu'on y avait découvertes.
€ one fera pas bon sous la toile dans un mois, » écrivait le 29 septembre M, Le M ccier au chevalier de Lévis, L'armée de Carillon y était encore la veille de la Toussaint, I était tombé de la neige dûs le # octobre, et l'hiver s'annonçait précoce, Sous les nuages ternes qui planaient au-dessus du lac et s'enroulaient autour de la montagne du serpent à Sonnettes, passaient de longues bandes de barnaches et d'outardes qui rasaient le promontoire, en jetant par intervalles leurs cris rauques auxquels répondaient les coups de fusil des chasseurs, Les sentinelles grelottaient sous les froides vafales qui balavaient les feuilles mortes; et quand, le malin, le soldat sortait de sa tente ou de la caserne, il trouvait le sol couvert de givre et le bord du lac blanchi par une frange de glacons, Un murmure de joie passa dans tous les rangs de Parmée quand, le jour de la Toussaint, le général annonça la levée du camp. La garnison de Carillon devait se composer de trois cents hommes de la ligne et de cent de la colonie, aux ordres du vigilant et brave d'Hébécourt, à qui échéait encore cette année ce poste avancé, M, de Lusignan commanderait cent quatre-vingts hommes à Saint-Frédéric,
Dans la rade déserte de Québec, un dernier navire, la Sériense, attendait à l'ancre pour aller à tout risque porter en France les adieux des exilés, avant que les glaces de l'hiver les eussent séparés pour sept à huit mois du reste du monde, Le 1% novembre, Montcalm éerivait à sa lemme : «© Quoique nos troupes soient parties de meilleure heure, ma très chère et bien-aimée, qu'en 1799 et 1796, nous avons éprouvé, sur le lac Champlain, un coup de vent qui à dispersé notre flotte de bateaux comme ceux de Saint-Cloud. Cela a été suivi d’un froid qui nous à fait craindre de rester dans les glaces; mais, Dieu merci, avec beaucoup de miséres, d’'embarras, tout est rentré dans ses quartiers, et la misère oubliée, J'ai tâché de remédier, autant qu'il n'a été possible, au mal-être de l'officier et du soldat ; il ne m'en coûte que quatre soldats et quelques frais d'équipage, mais l'objet n'en vaut pas la peine. Le chevalier de Lévis a couru personnellement quelque risque; pour moi, javais au milieu de la tempête le bateau qui portait César et sa fortune. En vérité, il semblait que mon bateau eût quelque avantage sur les autres. J'ai toujours été, malgré li violence du vent, et ai devancé de quarante-huit heures mon chevalier avec qui je suis parti; mais nous voici enfin tranquilles jusqu'en mai.
€ Nous avons fait de notre mieux en 1756-1797-1758. Ainsi soit en 1799! Dieu aidant, st vous ne faites la paix en Europe... Je souhaite que mon fils se soit bien tiré, que le chevalier étudie bien, que mes filles se portent à merveille, ma mère et vous tous, ma très chère, que j'aime tendrement pour toujours... Quand irai-je en carrosse, au lieu de bateau et de traineau, et quand vous verrai-je !? »
Avec la rentrée des troupes dans leurs quartiers d'hiver, la besogne du soldat était finie; mais celle du peuple recommençait. C'était sur lui que reltombait le fardeau de loger et de nourrir l'armée, sans autre compensation, on le sait, que dix sous par jour par soldat. Depuis le printemps, les trois quarts de la population valide avaient été enlevés à leurs champs, soit pour le service militaire, soit pour le transport des troupes et des munitions. C'était la quatrième année que le gouverneur
1 Lettres & Mme lt marquise de Montealn el à M. de la Bourdonnaye.
224 MONTOCALM ET LEVIS
faisait appel à leur patriotisme, et ils élaient accourus sous les drapeaux avec le méme élan incomparable, HS avaient enduré avec la même patience tous les dangers, toutes les privations, toutes les fatigues de la guerre. À leur retour au fover, ils avaient rencontré la misère à leurs portes, Le peu de semences jelées en terre, récol- Lées trop tard faute de bras, avaient peu produit... Les étables étaient presque vides de besliaux, et une grande partie des chevaux avaient été tués pour servir de nourriture, Les habitants, exposés à se voir enlever au nom du roi, comme cela se fit, le peu de grains qu'ils avaient, en étaient réduits à le cacher, dans la crainte de mourir de faim, Jamais hiver ne S'élait présenté sous un aspect plus menacant. Cependant la constance du peuple ne se démentait pas: son dévouement et son courage croissaient avec le danger, sentait que la crise supréme étail venue, et il s’apprétait à lalfronter avee l'entétement du désespoir, Le héros qui domine tous les autres dans ce drame, c’est lobscur milicien, qui n'a ni trève ni relâche, et qui va courir au-devant des balles dans la forêt ou sous les murs de Québec.
Durant les quelques semaines que Montealni passa à Montréal après son retour de Carillon, il éprouva le mème ennui qui lui faisait répéter à Bourlamaque sous une nouvelle forme : € La vie d'ier est aussi plale qu'ennuveuse, et c’est bien du Lemps perdu... Je sors peu; jamais reclus na mieux gardé la retraite. »
Quelques jours après, le marquis ajoutail 2 € Pai regrellé et je regrette, dans mes accès d'imagination folle et romanesque, de ne n'être pas fil chevalier de Malte pour mourir grand maitre. Cest le sang des Gozon qui coule dans mes veines. »
Montealn avait hâte de quitter Montréal pour ètre débarrassé de la présence de Vaudreuil, el aussi pour retrouver le petit cercle de funilles canadiennes qui l'avaient caplivé; car, disait-l à Bourlunaque : © de suis attaché sans réserve à toute li rue du Parloir. »
I était de retour à Québec dans les derniers jours de décembre el recommençait ses promenades habituelles de la rue des Remparts à cette petite rue, où il oubliait une partie de ses déboires dans les amusements qu'il se reprochail parfois à lui-même, car ils ne sevaient ni à son âge ni à sa position, encere moins à l'heure présente, I reprit en même temps avec son ami Lévis cette correspondance où, sans y songer, il a tracé un tableau si aivant de li société qui gravitait autour de lui, Dés son arrivée, il note dans son Journal 2 « Misère offreuse au gouvernement de Québec. »
Les premiers jours de Pannée 1799 furent Signalés par un soulèvement populaire qui n'alleudait que loceasion pour éclater, La patience äu peuple était à bout. Déjà on à entendu, Pannée précédente, Montcalm justifier Ja défiance publique dans une autre occasion : celle où les soldats avaient été excilés à Finsuborditiation. L'irrilation du peuple avail loujours été depuis en 'aceroissant, el l'on eût dit que l'aristocratie civile el militaire avait pris à che de la fomenter en lui donnant journellement le spectacle des réjouissances scandaleuses, du jeu effrovabie et des excès de tout genre auxquels elle se Tivrait. À mesure que la misère publique augmentait, ces plaisirs el ces désordres devenaient plus effrénés. En vain la voix de lFÉglise Sétait fait entendre. En vain Févèque de Québec avait tonné du haut de la chaire et publié des mandements pour exhorter tout le monde à détourner la colère du Ciel par un retour à de meilleurs sentiments. Sa voix
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s'était perdue dans le tourbillon des fêtes. Du moins ses exhortations avaient-elles eu pour effet d’enhardir le peuple.
Une ordonnance de l’intendant, annonçant une nouvelle réduction dans la distribution des vivres, acheva d’exaspérer la population. Les hommes, n’osant se mettre en émeute dans les rues, où ils auraient été immédiatement balavés par les troupes qui gardaient la ville, engagtrent leurs femmes à faire une démonstration
Le château des Tndes, résidence de Monteahin à Montréal photographié en hiver,
publique. Quatre cents de ces femmes vinrent en tumulte assiéger le palais de Pintendant, et lui firent entendre des menaces si formidables, qu'il en fut intimidé et relira son ordonnance.
Montealm en dit un mot à son ami dans le passage suivant :
€ Le # janvier 1799, — .., Dieu fait bien tout ce qu'il fait : le contraire de Montréal, Nullité dans ma personne, tant mieux.
€. La misère excessive ici; l’intendant voulait nous mettre au quarteron ; quatre cents femmes l'ont fait trembler hier; il a cédé à la demi-livre. »
En entrant dans celle année de 1799, qui s’annonçait menaçante, Montcalm fut pris d’une immense tristesse, comme s’il avait eu le pressentiment de sa mort prochaine.
€ Ah! sécrie-t-il dans l'extrait qu’on va lire, que je vois noir! »
La suite de sa correspondance contient d’autres expressions qui indiquent les sombres pensées dont son esprit était obsédé,
« Souvenez-vous que, faute de vivres, trois à quatre mille hommes à Carillon au plus à la fin de mai... La paix, ou tout ira mal. 1759 sera pis que 1798. Je ne sais comment nous ferons. Ah! que je vois noir! M. de Vaudreuil et un peu Pintendant attendent des miracles. Je vous écrirai exactement, Mes vœux, mes senliments sont el seront loujours sans bornes, mon cher chevalier, dans cette nouvelle année et suivantes. »
Pendant que la grande société se livrait à lous les divertissements, le peuple mourait de froid autant que de faim. Le thermomètre était descendu à vingt-six degrés et demi, et le pont de glaces était pris devant Québec.
Le 17 janvier, Montcalm écrivait à Lévis :
€ Bourlamaque est triste. Demain, grande partie de campagne, cinquante-deux personnes, pique-nique; Roquemaure, Mme Gauthier, Mme de la Naudière, ont tout arrangé. J'en suis. On m'en a mis, on à complé sur moi; je ne puis jamais être un homme ordinaire. Aussi je fournis Pillumination, violons, orgeat, bière, partie du vin et de quoi faire vingt-six plats sur soixante-six qu'il ÿ aura à deux tables servies également en ambigu. Ce détail pour vous seul; mais, comme Montréal est l'écho de Québec, on dira : € M. de Montcalm donne la fête, » Le chevalier répoi.. dra : « Non, c’est un pique-nique; c’est la répétition de celui de la Sainte-Catheerine; on v à mis M. de Montcalm. Je crois bien que, noble et galant comme Qil est, il aura suppléé à tout ce qui aurait pu embarrasser la société qui l'en € a mis, et fourni par là plus que les autres, »
« L'intendant en avait fait un, moins arrangé que celui de demain, jeudi dernier. Les dames de la société Péan, avec qui je suis très intimemeui, en méditent un pour jeudi d'ensuite. »
Lo conduite chrétienne et rangée du marquis et de la marquise de Vaudreuil à Montréal était une censure de ce qui <e passait à Québec, Montcalm avait quelques remords de Sy voir compromis, [n'aurait pas voulu donner cette arme à Vaudreuil. Celui-ci était alors occupé d'un plus grave sujet; il faisait faire le recensement de tous les hommes, depuis seize ans jusqu'à soixante, en état de porter les armes, Le gouvernement de Québec en compta sept mille cinq cent onze ; celui de Montréal, six mille quatre cent einq; et celui des Trois-Rivières, mille trois cent treize, formant un total de quinze mille deux eent vingt-neuf. Une levée de crains fut faite en même temps dans le gouvernement de Montréal. On espérait qu'elle rapporterait trente mille minots.
« On aura de la peine, remarque Lévis en constatant ce résultat, de pouvoir primer Pennemi en campagne, faute de vivres. »
Montcalm avait repris ses assiduités au salon de Mme de Beaubassin, qui lui paraissait Pesprit le plus délicat, la femme la plus charmante de toute la société de Québec, Le grand, jeune et galant Boishébert, qui papillonnait autour d'elle depuis son retour de Acadie, élourdissait le général par son babil et lui donnait sur les nerfs.
« Envovez-le-moi à ses Acadiens, à Miramichi, sur les glaces, » écrivait-il à Lévis pendant un séjour de Boishébert à Montréal,
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MONTCALM ET LÉVIS 227 Le 2% février, il ajoutait :
les « D’après les conseils sauvages, je les vois accommodés et les pays d’en haut perdus ; mais des millions dépensés, soit là, au détroit ou en Acadie, sans llon nécessité.
ne € Nuls vivres pour entrer en campagne. L'année dernière un tiers des terres peu
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