‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 54 sur 86 · CS · texte numérisé non relu

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ministre Berryer avait adressée à l’intendant. Bigot s'était senti desservi par Bougainville et faisait retomber sa colère sur ses amis aussi bien que sur lui. Le conseil était le principal théâtre où éclataient ces animosités. On s’y livrait à des altercations et à des violences qui obligeaient parfois à lever les séances.

L’intendant et le munilionnaire Cadet étaient allés s'établir à Beauport, d’où ils présidaient à l'approvisionnement de Parmée, Le peuple était dès lors réduit à deux onces de pain par jour; une partie n’en avait même pas, et des familles mouraient d'inanition !.

La Grande Société n’en vivait pas moins dans le ‘axe et l'abondance. Cadet faisait jeter le grain à des milliers de volailles destinées à sa table et à celle de ses amis.

L'amiral Durell avait trouvé l'ile aux Coudres déserte : les habitants l'avaient abandonnée à l'apparition des voiles anglaises, par l’ordre de M. de Vaudreuil, et s'étaient retirés dans les bois de la baie Saint-Paul. L'amiral établit un cump sur les plateaux cultivés de l'ile et y fit descendre une partie des troupes, pour les reposer des fatigues de la mer. Elles sv crurent bientôt en pleine sécurité, et les officiers s’amusèrent à se promener sur les chevaux abandonnés dans lile et à y faire la chasse. Trois officiers canadiens, MM. de la Naudière, des Rivières et de Niverville étaient descendus de Québec à la baie Saint-Paul avec cent cinquante miliciens, une centaine d’Abénakis et quelques pièces d'artillerie, pour y empêcher une descente. Aidés des habitants du lieu, ils construisaient des retranchements et montaient des batteries à l'entrée de la rivière du Goulfre. Des partis de miliciens et de sauvages, guidés par des habitants de Pile, v faisaient souvent la traversée à la faveur de la nuit pour guelter les maraudeurs et en faire quelques-uns prisonniers. Du côté nord de Pile s’avance un promontoire escarpé nommé le cap à la Branche, au pied duquel passait un étroit chemin baigué par les eaux du fleuve, Quelques insulaires, conduits par un des leurs, François Savard, homme aussi vigoureux que brave et intelligent, vinrent $'Y embusquer, s’abritant derrière un rideau de grands cédres, dont les troncs recourbés s'allongeaient au-dessus du chemin. Is virent venir deux officiers à cheval, dont l’un portait un jeune homme en croupe. Au moment où ils passèrent sous le cap à la Branche, une décharge de fusils abattit leurs deux chevaux, et ils furent tous trois faits prisonniers avant qu'ils eussent le temps de se reconnaitre. Grande fut la surprise de Francois Savard et de ses compagnons quand ils apprirent qu’un de ces officiers était le petit-fils de l'amiral Durell. Le capitaine des Rivières, qui faisait partie de lexpédition, le conduisit à Québec, où M. de Vaudreuil eut pour lui les plus grands égards, jusqu'à ce qu'il fût échangé avec d'autres prisonniers.

Une inspection de l'ile d'Orléans, faite par Bougainville et Pontleroy, avait démontré l'impossibilité de protéger cette île contre une descente de l'ennemi, et ordre avait été donné aux habitants de l’évacuer. M. de Courtemanche s’y rendit avec cinq cents Canadiens et un parti de sauvages pour dresser une embuscade et tenter de faire quelques prisonniers.

Des vents de nord-est très fréquents avaient favorisé la marche de la flotte

3 L'armée, qui avait la ration régulitre, était moins à plaindre que le peuple, De là le dicton : « Les habitants mangent maigre, les soldats mangent gras. »

anglaise : le 23 juin elle était ancrée au pied des hautes montagnes de la baie Saint-Paul.

L'amiral Saunders était occupé en ce moment à faire sonder le dangereux passage de la Traverse, réputé infranchissable pour les grands vaisseaux de guerre, et d’où les Français avaient fait enlever les bouées et renverser les amers rlacés sur les rivages,

€ A trois heures après-midi, le 25, raconte le capitaine Knox, un pilote franais fut embarqué à bord de chacun des transports. Celui qui échut au Good. Will s’exclamait de la facon la plus extravagante, nous faisant entendre que e’était bien contre sa volonté qu'il était devenu pilote anglais. Le pauvre homme, s'exprimant avee une grande liberté, disait que « sans doute quelques-uns des vaisseaux retourneraient en Angleterre, mais qu'ils auraient une triste histoire à raconter, parce que le Canada allait être la tombe de toute l'armée. Il espérait que dans peu il verrait les murs de Québec ornés de chevelures anglaises ». N'eût été l’ordre de l'amiral de ne lui faire aucun mal, il aurait certainement été jeté par-dessus bord. »

La traversée fut franchie sans incident.

« À l'ile d'Orléans, continue Knox, nous avons devant nous une contrée claire et ouverte, parsemée de villages e* d’églises innombrables. Vues de nos navires, les maisons blanchies à la chaux ont un air propret et élégant. »

A mesure que le capitaine Knox avançait, son admiration devenait plus vive. Quand, le matin du 26, le Good- Will jeta l'ancre devant là paroisse de Saint- Laurent, il écrivit sur son carnet :

« Ici, nous jouissons de l'aspect le plus agréable d'une contrée de tous côtés charmante : moulins à vent, moulins à eau, églises, chapelles, rangées de fermes toutes bâties en pierre et couvertes les unes en bois, les autres en chaume; les terres paraissent partout bien cultivées, et à laide de ma lunette je puis distinguer qu'elles sont semées en chanvre, blé, orge, pois, etc., et que les propriétés sont fermées de clètures en bois, Aujourd'hui la température est agréablement chaude ; de légères vapeurs flottent çà et là sur les hauteurs, mais sur la rivière Patmosphère est claire et pure.

« Pendant que nous montions à la voile, nous avons eu, au tournant du fMeuve, une vue passagère de l'étonnante curiosité appelée la chute de Montmoreney, dont j'espère, avant la fin de la campagne, donner à loisir une descriplion. »

L’'embuseade tendue par M. de Courtemanche à l'extrémité inférieure de l'ile d'Orléans n'avait pas eu le succès qu'on en attendait, parce que, malgré ses recommandations, les sauvages s'étaient montrés trop tôt au moment où plusieurs berges anglaises S'approchaient du rivage. Une seule put être prise avec quelques prisonnicrs.

Le 26, au coucher du soleil, le lieutenant Meech, avec quarante rangers, fit une première reconnaissance dans l'ile. La crovant déserte, il s'engage imprudemment dans un bois, où il tomba sur un parti de Canadiens qu'il crut occupés à faire une cache. C'était Parrière-garde de M. de Courtemanche restée en observation, qui se mit à leur poursuite et fut sur le point de les envelopper. Meech n'eut que le temps de se jeter avec ses rangers dans une maison, sans même oser dans sa fuite ramasser un de ses hommes frappé d’une balle. I Sv tint barricadé jus-

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qu'au jour. L'armée débarqua sans obstacles, Un premier camp fut dressé sur un plateau ouvert un peu au-dessous de l’église de Saint-Laurent. Knox, avec quelques ofliciers, profitèrent du premier moment de loisir pour aller visiter l’église « Édifice propre, dit-il, avec un clocher surmonté d’une flèche. » Les ornements en avaient été enlevés, hormis quelques peintures sans valeur. Le curé de la paroisse, labbé Martel, y avait affiché en partant une lettre qui portait pour adresse : Aur dignes officiers de l'armée anglaise, M les priait, au nom de l'humanité et de leur générosité bien connue, d’avoir soin de son église, ainsi que de son presbytère et de ses dépendances, sinon par égard pour lui, du moins par amour de Dieu, et par compassion pour ses malheureux paroissiens privés de leurs deineures. « J'aurais souhaité, ajoutait-il, que vous lussiez arrivés plus tôt, afin de pouvoir goûter les légumes, tels que asperges, raves, ete., que produit mon jardin, et qui maintenant sont montés à graine. » Le curé terminait son épitre par ce que Knox appelle les fades compliments habituels aux Français.

Le lendemain, au soleil levant, par une journée claire comme celle de la veille, Wolfe prit avec lui l'ingénieur en chef Mackeller, se fit escorter par quelques troupes légères, et remonta le fleuve jusqu’à l'extrémité de lile d'Orléans, où il mit pied à terre. I n'a pas écrit, mais il est facile de deviner quelle fut sa première impression. Îl avait devant lui un des plus beaux points de vue et une des posilions stratégiques les mieux choisies de l'Amérique du Nord : à sa droite, la rivière et la cascade de Montmorency, formant nne ligne de défense naturelle; à sa gauche, les falaises escarpées de Lévis; en face, à une lieue de distance, S'avançant comme la proue d’un immense navire, le promontoire de Québec dominant les deux rives. Il distingaait parfaitement les lignes du camp retranché, se prolongeant en zigzags avec leurs batteries et leurs redans, depuis les cimes du Montmorency jusqu'à la rivière Saint-Charles; et en arrière de celte première ligne, tout le long du coteau, la double rangée de jolies maisons blanches bordant le chemin. 1 ne savait pas encore que le groupe de tentes qu'il apercevait sur son extrème droite était le camp de son plus habile ennemi, le chevalier de Lévis, avec les meilleures troupes régulitres et ces fameux coureurs des bois de Montréal, redoutés de ses soldats presque autant que les sauvages; qu’au centre de cette côte, le manoir seigneurtal de Salaberry, entouré d'une multitude de tentes, était le quartier général de Montcalm : et que plus loin, vers la Canardière, se trouvait celui de Bougainville, qu'allait bientôt occuper le marquis de Vaudreuil. Sur toute létendue de cette côte, il voyait les lignes blanches des régiments français et celles des troupes coloniales, qui allaient prendre leurs positions respectives, A l'entrée de la rivière Saint-Charles lui apparaissaient les lignes confuses des ponts fortifiés, et au loin, dans la vallée, le clocher à peine visible de l'Hôpital général. A l’aide du plan de Québec, déroulé devant lui, il pouvait déterminer la pos!‘ion des principaux édifices de la ville, dont les flèches et les toi‘res dominaient les remparts : le séminaire et l'Hôtel-Dieu au bord du cap, la cathédrale, le collège des jésuites, les monastères des ursulines et des récollets disposés au centre en quadrilatère irrégulier ; sur la auche, et couronnant le précipice, le château Saint-Louis vu de profil. Les deux grands bouquets d’arbres surgissant du milieu des toits indiquaient les jardins du séminaire et du collège.

Autour des crêtes palissadées de la montagne s’alignaient les batteries du chà-

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leau Saint-Louis, du séminaire, de l'hôpital; et au-dessous, allongeant leurs gueules à fleur d’eau, les batteries Saint-Charles, Dauphine, Royale et de Construction. Mais ce qu'il ne pouvait voir du point où il était, ce que lui cachait le cap Diamant qui fermait l'horizon à l'ouest, c’étaient les deux chaines de rochers à pie entre lesquelles, à partir d’une distance de plusieurs lieues, le fleuve se fraye un passage. Sans les avoir vues, il savait, par les rapports les plus positifs, que du côté nord

jusqu'au cap Rouge, trois lieues plus haut, la falaise est à peu près inabordable ;

que, dans les rares endroits où eile est accessible, elle peut être facilement défendue par de petits corps d'armée, et qu'au delà la rivière du cap Rouge forme, par ses rives encaissées, un obstacle non moins difficile que celui de la rivière Montmorenev. Aussi celle position n'entrait-elle dans ses plans d'attaque que comme un dernier moyen auquel il ne devait songer qu'après avoir épuisé tous les autres.

Dans la lettre qu'il avait écrite de Louisbourg à son oncle, il posait deux hvpothèses : l'une où son adversaire serait audacieux, l'autre où il paraitrait timide. I ne rencontrait ni l'une ni l'autre : le général français était évidemment déterminé, mais il se montrait aussi prudent que ferme, et ne livrerait rien au hasard. I l'attendrait derrière ses retranchements, lui disputerait pied à pied le terrain; en un mot, ferait tout pour trainer le siège en longueur, attendre que son ennemi eût épuisé ses forces, où que la saison l'eût obligé de se retirer. Wolle s'était imaginé pouvoir mettre pied à Lerre sans beaucoup de résistance sur la côte de Beauport, où il espérait se maintenir par un système de fortifications analogue à celui qui avait été employé à Louisbourg. I avait supposé qu'il n'aurait d'engagement sérieux à soutenir qu'au passage de la rivière Naini-Charles, Mais voilà que du premier coup il se voyait rejeté à deux lieues de la ville au delà de la rivière Montmorency, dont il embrassait d'un coup d'œil les difficultés.

Quand il eut examiné attentivement les positions formidables occupées par son ennemi, qu'il eut reconnu tous les obstacles que la nature v avait accumulés, tous ceux que des généraux habiles y avaient ajoutés el v ajouteraient encore, un sentiment de défiance s'empara de lui. I comprit que de loin il ne s'était pas rendu compte des difficultés qui Fattendaient.

Si du moins les douze mille hommes qui s’avancaient contre Carillon avaient été commandés par un général aussi entreprenant qu'il l'était lui-même, il aurait pu espérer faire à Lemps sa jonction avec lui. C'eût été la meilleure chance de succès; mais il connaissait trop bien le caractère d'Amherst, il avait trop souffert de ses lenteurs avant et après le siège de Louisbourg pour ne pas prévoir que ce général n'avancerait qu'à pas de torlue, et que la campagne serait finie avant qu'il eût descendu le Richelieu, d'autant plus que la tactique toute de prudence et de temporisation suivie par Montcalm lui disait d'avance quelle serait celle de Bourlamaque. Cette première impression avait suffi pour le désillusionner et renverser ses projets ; et, comme si la nature avait voulu refléter les nuages qui montaient dans sa pensée, le ciel si pur à l'aurore s’assombrit, un orage se forma au-dessus du cap Diamant, s’étendit sur les deux rives, éclata dans l'après-midi en pluie torrentielle accompagnée d’éclairs, de tonnerre et d’un vent qui fit chasser la flotte sur ses ancres; plusieurs des transports, des bateaux et des berges furent jetés au rivage et mis en pièces. [leureusement pour les ennemis que cette tempête s’évanouil aussi vite qu’elle était venue, et qu’elle fit place à une nuit calme et sereine.

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La méme sérénité régnait la nuit suivante quand les vigies anglaises signalèren à leurs commandants plusieurs points noirs glissant dans l'eau et grossissant à mesure qu'ils descéendaient avec le courant. Sept brülots avaient été en effet lancés sous la direction d'un capitaine de navire, nommé de Louche, jeune homme vantard et inexpérimenté, qui avait fait accepter ses services malgré l'avis des officiers du génie, Montealm s'était mis en observation, avec ses principaux ofliciers, devant l'église de Beauport, pour en suivre l'effet, Il n'v avait guère confiance, et disait dans son Journal: « Nos chers brûlots ! Cette épithète convient fort, car ils coûtent quinze à dix-huit mille francs... 1 faut espérer qu'ils auront un meilleur effet que n'en a eu la tempête sur la Motte anglaise, »

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