ILE D'ORLEANS
91203 DS QUEBEG,
Le sieur de Louche fut saisi d'une terreur panique avant qu'il eût atteint le milieu de la rade, et fit mettre, presque aussitôt aprés, le feu aux brûlots, Un seul fut conduit avec sang-froid et ineendié à propos. Le brave officier qui le dirigeait, M. Dubois de la Milletiére, ne put s'échapper du milieu des bateaux en flammes qui l’entouraient, et péril avec deux de ses hommes. Une partie des brûlots alla S'échouer sur Pile d'Orléans; les auires furent arrêtés par Les marins anglais, qui v jetérent leurs grappins et les touèrent au rivage, où ils achevèrent de brûler en projelant leurs sinistres lueurs sur la rade, le camp retranché et jusque sur le cap de Québec.
Le capitaine Knox, qui de son navire vit s'approcher ces machines infernales, dit que rien n’était plus extraordinaire que leur aspect à la fois terrible et magnitique. Les canons chargés à mitraille, placés à bord avec une grande quantité de grenades et d’autres projectiles, éclataient de toutes parts avec une telle rage, que les sentinelles placées à l'extrémité de l'ile furent saisies de terreur et se replièrent en désordre sur le camp, où elles jetérent l'alarme. Les troupes légères marchèrent en avant, les régiments de ligne prirent les armes et eurent ordre de charger les fuyards.
L'indignation fut aussi grande que le désappointement parmi les Français.
« Le sieur de Louche, observe Montcalm, se plaint que M. l'intendant et M. Le
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Mercier les ont forcés de partir avant d'être entièrement préparés... Un des capilaines à dit : « Messieurs, nous nous sommes lâchement comportés, Il reste encore «un brülot, lavons notre honte dans le succès ou la mort. » Un seul a accepté ; le reste n'a dit mot, »
Wolle, s'étant vu obligé de renoncer à une descente à Beauport, avait tourné son attention du côté de la rive sud, par où il pouvait s'approcher de Québec. Quelle résistance Montcalm lui opposerait-il sur les hauteurs de Lévis? 1 l’ignorait encore; mais elle ne lui paraissait pas devoir être bien forte, car il n'avait remarqué de ce côté ni travaux de fortilications ni mouvement de troupes.
On voit encore aujourd'hui, en face du village de Saint-Laurent, la petite église de Beaumont, conservée telle qu'elle était à la date du siège de Québec, Le 29, à cinq heures du soir, l'infanterie légère, les rangers, un régiment et un corps d'Écossais avaient été transportés de File d'Orléans à la rive sud, et s'étaient emparés sans résistance du village et de l'église de Beaumont, La marée se trouvant trop basse, le reste de la brigade destiné à faire eette opération, sous les ordres de Monckton, ne put être traversé et fut obligé de passer la nuit au bivouac sur le bord de la grève, grelottant de froid; car à la chaleur du jour avait succédé un vent du nord si vif, qu'il gela en quelques endroits.
À sept heures du matin, pendant que les troupes légères escarmouchaient avec un parti de Canadiens qu'elles refoulèrent jusqu'au bord du bois, Monckton mit pied à terre avec ses troupes et gravit les étroits sentiers bordès de broussuilles qui conduisaient à l'église. Son premier soin fut de faire afficher sur le portail une proclamation rédigée par le général Wolfe.
Celle proclamation était un appel très habile adressé aux Canadiens. Après leur avoir parlé des forces irfésistibles qu'il avait conduites jusqu'au cœur de leur pays, auxquelles allaient se joindre celles qui s'avançaient par le lac Champlain, il leur disait que l'Angleterre n'en voulait qu'à la France, qu'elle ne faisait pas la guerre au peuple industrieux du Canada, ni à sa religion, ni aux femmes ni aux enfants sans défense; que les habitants pouvaient rester sans crainte sur leurs terres et rentrer dans leurs maisons; qu'en ret#r de cet inestimable bienfait il esnérait que les Canadiens ne se mêleraient pas au conflit engagé entre les deux couronnes ; mais que, s'ils osaient prendre les armes, ils verraient leurs moissons dévastées, leurs habitations réduites en cendres, leurs églises profanées par ses soldats exaspérés; que la seule issue par laquelle ils pouvaient recevoir des secours était fermée par une flotte formidable, et que durant l'hiver ils seraient en proie à toutes les horreurs de la famine. Il terminait en disant que la France, impuissante à secourir le Canada, avait déserté sa propre cause, que les troupes qu’elle avait envoyées n'avaient été entretenues qu'en faisant peser sur le Canada tout le poids d’une oppression sans frein ni loi.
Wolle ne disait que trop vrai; cependant pas un Canadien ne parla de se rendre. Is ne comptaient plus leurs sacrifices, s’obstinant à rester attachés à cette mére-patrie qui n'avait plus d'entrailles pour eux.
Au reste, au moment même où le général anglais protestait qu'il venait faire contraster sa manière de conduire la guerre avec celle des Francais, ses propres soldats le démentaient par leur conduite. Quelques Canadiens, tombés le matin même sous les coups des rangers, furent scalpés par eux à la facon des sauvages.
MONTOALM ET LEVIS
Des femmes et des enfants furent brûlés vifs dans une maison à laquelle ils mirent le feu, quoiqu'ils sussent bien que ces malheureux y étaient réfugiés.
Le parti de Canadiens resté en observation sur la lisière du bois descendit à l'église après le départ des Anglais, arracha la proclamation et envoya un des leurs la porter au marquis de Vaudreuil,
Vers midi, l'attention des officiers français stationnés au camp de Beauport fut attirée par le mouvement qui s'opérait sur les hauteurs de Lévis. Une longue colonne, au milieu de laquelle il était facile de distinguer les troupes régulières à leurs couleurs écarlates, débouchait par le chemin de Beaumont et montait vers l'église de Lévis, Aux petits nuages blanes qui se détechiwent sur la verdure des coteaux il était facile de juger qu'elle était harcelée par des tirailleurs canadiens. C'étaient, en effet, soixante coureurs des bois, qui, après s'être attachés à ses pas pendant deux heures, étaient venus prendre position au pied du rocher boisé que domine au sud l'église de Saint-Joseph de Lévis. M, de Vaudreuil, prévenu du débarquement des Anglais, au nombre de sept où huit cents hommes, avait pris conseil du marquis de Montcalm et envoyé à leur secours trois cents Canadiens et marins, aux ordres de M, Dutils Charest, seigneur du lieu, ainsi qu'une quarantaine d'Outaouais et d'Abénakis. Cette pelite troupe se battit depuis trois jusqu’à six heures du soir avec une vaillance et une obstlinalion qui firent l'admiration des Anglais aussi bien que des habitants de la ville accourus sur les remparts. L'église et le presbytère, qui servaient de redoutes, furent pris et repris plusieurs fois. A la tin de l'action, Moneklon ordonna à ses montagnards écossais de pénétrer dans le bois qui couvrait le coteau, pendant que Pinfanterie légère en ferait le tour et que lui en personne attaquerait Péglise et le presbytère.
« Nos gens, dit le capitaine de Foligné, qui avait suivi l’action, eurent le dessus et obligérent les ennemis de leur laisser le champ de bataille, où les sauvages tirent à loisir environ une douzaine de chevelures, avant déjà un prisonnier, »
M. Dufils Charest, ne voulant pas perdre le fruit de cet avantage, assembla les sauvages, loujours empressés de partir après un premier succès, et leur proposa de rester avec sa troupe. I'enverrait cinq où six d’entre eux conduire le prisonnier au gouverneur, et lui demanderait un renfort d'un millier d'hommes, avec lesquels il forcerait les Anglais de se rembarquer. Les sauvages, qui n'avaient eu ni lués ni blessés dans le combat, donnèrent leur consentement. Malheureusement le prisonnier amené à Québec déclara que le camp de Beauport devait être attaqué du côté de la Canardière durant la nuit, et il ne fut pas jugé prudent de le dégarnir. Ce mouvement de retraite donna aux Anglais le temps de profiter de la connaissance du terrain et de s’y fortifier de telle sorte qu'il ne fut plus possible de les en déloger.
Le marquis de Montcalm, qui était allé le matin mème à la ville pour conseiller au gouverneur le mouvement qui venait d’avoir lieu à la pointe Lévis, annonça à son retour que le camp allait être attaqué sur la droite entre dix heures et minuit. La batterie flottante de M. Duclos, Le Diable, vint s'embosser à l'entrée de la rivière de Beauport. Ordre fut envoyé immédiatement au chevalier de Lévis de se replier un peu vers le centre. « Les Canadiens bordèrent les retranchements vis-à-vis de leur camp en s'étendant sur leur droite ; nos troupes au centre, et le reste des Canadiens appuyant leur gauche au ravin de Beauport; la troupe à cheval
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dans la cour de la Canarditre, pour être prête au besoin. M. le marquis de Montcalm parcourut toute la ligne avec M. de Bougainville et ses aides de camp, dont M. de Caire, ingénieur, faisait les fonctions suivant l'usage... Je passai la nuit à la batterie de la Canardière avec Le Mercier. Les troupes attendirent inutilement la descente des Anglais; on les fit rentrer au point du jour. » Une alerte eut lieu en ce moment au camp des Canadiens, d'où partit un feu de mousqueterie qui jeta l'alarme dans la ville, « On v battit la générale, crovant le camp attaqué. » Cette fusillade achevée, les troupes rentrées dans les tentes, tout fut tranquille, «et je vins me coucher à sept heures du matin avee la fièvre, qui m'empècha d'aller tracer la batterie Saint-Louis, comme je avais promis à M. le chevalier de Lévis. »
Montcalm prit à peine quelques heures de repos, car il croyait à une attaque imminente et il n'était pas rassuré sur ses préparatifs, I trouvait que <a petite armée était bien trop dispersée sur les deux grandes lieues qu'embrassait sa ligne de défense; car il n'avait cédé qu’en hésitant aux raisons du chevalier de Lévis, qui avait insisté pour que les retranchements fussent prolongés au delà de la rivière de Beauport, jusqu'au saut Montmorenev". L’aile droite, formée des milices de Québec et des Trois-Rivières, commandées par MM. de Saint-Ours et de Bonne, ’étendait depuis la rivière Saint-Charles jusqu'à la Canardiére : le centre, composé des bataillons de la Karre, Languedor, Béarn, Guyenne et Roval-Roussillon, aux ordres du brigadier Senezergues, s'échelonnait depuis la Canardière jusqu’à Péglise de Beauport; enfin la gauche, formée des milices de Montréal, sous MM. Prud’homme et Herbin, se prolongeait jusqu'à la rivière Montmorenev.
Après une nouvelle inspection des postes, le général craignit que dans le cas d'une attaque dirigée sur son centre il pût être enfoncé et coupé de sa ligne de retraite. Du camp de Roval-foussillon il écrivit le soir à Lévis :
« Depuis vous avoir quitté, mon cher chevalier, je suis à cheval et je cours, et je suis effravé de notre position, sur laquelle je vous conjure de réfléchir, sans opiniâtreté pour une première opinion. »
Il dissertait ensuite avec lui sur les chances d'une descente des Anglais au centre où bien sur une des ailes du camp :
« Comment voulez-vous que l'on garde cet espace immense depuis le poste di Royal-Roussillon jusqu'à la Sarre? Languedor et Béarn, trop loin; si on peut, campons-les plus près, füt-ce dans les blés, et par séparation, même par demibataillon. Je resserrerais ma ligne de la Canardière à Beauport, et j'espérerais avec deux mille Montréalistes et sauvages garder la gauche, el je n°v mettrais rien de plus... Je vous écris de chez Poulariés, sans cependant n'en communiquer avec personne, alin que vous dormiez dessus, comme vous dites très bien, »
Montcalm donnait ensuite le chiffre exact des forces dont il disposait :
Cinq bataillons... .. ... 2,90 Trois-Rivières... 4,100 Montréal... .. . 4,800 Québec, au plus... 93,000
Total. . . .. 10,800
Montealn en etait encore piqué lorsqu'il écrivait à Bourlamaque : « L'opiniätreté, entre nous, du ehevalier de Lévis, dont l'opinion prévaut à celle de l'armée et à la mienne, ne me déplait que pour le bien. » (Au eamp de Beauport, le 7 juillet 1759.)
« Et avec les sinuosités de quatre à cinq lieues à garder : voilà le tableau, méditez-le ce soir.
« Je suis sûr que demain vous serez, la plume à la main, effrayé du détail des gardes. I faut faire un habit suivant l'étofle, qui est courte. Je vous écris avec ouverture; je défère volontiers à votre avis. Mais tâchons de n’en avoir qu’un, mon cher chevalier; l'amitié et l'intérêt nous y doivent porter. »
Montcalm ne s’imaginait pas en ce moment que son ami redoutait autant d’être allaqué dans ses positions que lui-même craignait d’y être forcé. Wolfe avait cependant plus d'hommes de terre et de mer à opposer au général français, que celui-ci n'avait de soldats et de miliciens à sa disposition. Le premier pouvait mettre en ligne neuf mille hommes de troupes régulières, tandis que le second n'en avait que deux mille neuf cents sous la main. C'était trois contre un. Aux sept mille neuf cents miliciens le général anglais pouvail opposer un plus grand nombre de marins armés de Loutes pièces, tandis qu'une grande partie des Canadiens n'avaient que des fusils de chasse sans baïonnettes. Il n'était paru à Québec que cinq ou six cents sauvages.
Pendant que Monekton se fortifiait à Lévis, quatre chaloupes canonnières se détachèrent de Beauport et vinrent aligner à une demi-portée de fusil de la pointe, comme pour faire une dese te, Les capitaines Cannon et Le Sage, qui Lx montaient, avaient le soin de dissimuler la présence de leurs pièces d'artillerie, en groupant autour une partie de leurs soldats, 1s attendirent que les troupes anglaises qui venaient S'opposer à son débarquement se fussent rangées au bord de la grève, et ils ouvrirent à limproviste sur elles un feu de mitraille qui, en moins d'une demi-heure, abattit une centaine d'hommes. Is en auraient tué davantage, Si une frégate anglaise, avertie par des signaux, ne se fût approchée. Les chaloupes se retirérent aiors à abri des canons de Hi place sans qu'elles eussent perdu un seul home.
Un petit nombre de sauvages micmaes envoyés par M. de Poishébert, qui rôdaient sur les coteaux et fusillaient avec les troupes légères, tombèrent dans une embuscade el perdirent neuf des leurs, auxquels les rangers, qui avaient pris leurs coutumes barbares, entevérent là chevelure. Nos coureurs des bois, que les éerivains anglais ont tant de fois accusés d'être pires que les Indiens, ne se livraient pas à de pareils actes de férocité !.
Wolle, accoutumé aux guerres d'Europe, fat bientôt révolté de voir les rangers arriver de leurs courses avec d'horribles chevelures suspendues à leurs ceintures, I défendit strictement la pratique inhumaine de sealper, excepté quand les ennemis seraient des Indiens où des Canadiens habillés en Indiens; ce qui n’empécha pas les rangers de continuer à sealper indistinetement ?,
1 C'était une consécucnce de l'esprit de douceur et d'humanité enseigné de tout temps par les Francais.
Huy avait guere que Les metis eleves dans les bois et devenus sauvages qui eussent pris Fhabitude de sealper. En réponse aux plaintes et aux menaees de ropresailles faites par Le général Wolfe, Montealm, de concert avec Vaudreuil répondit qu'il était assuré que des Canadiens n'avaient point été dans le eas de lever des chevelures «Les menaces, concluaitsil, ne nous rendront ni eraintifs ni féroces, n° Lettre de
Monteabn à Lévis, 26 juillet, Journal de M de Foliqne.) # Les rangers ne se coutentaient pas de sealper, ils déchiquetaient et mautiltient les morts, « On à trouvé au dela du saut des corps des nôtres mutilés d'une façon barbare, » (Lettre de Montealn à Lévis,
2 août 1759.)