EXPÉDITION CONTRE LE FORT CHOUAGUEN
Montcalm emporta de Québec l'impression la plus favorable, quoiqu'il n'y eût séjourné qu'une dizaine de jours.
I avait dépèché un courrier à M. de Vaudreuil pour lui annoncer son arrivée: et dès qu'il eut appris que le reste de la flotte était dans les eaux du fleuve, avant mème l'arrivée du chevalier de Lévis, il se rendit à Montréal pour conférer avec le gouverneur sur Le plan de campagne à suivre.
Rien ne fit pressentir, dans celle premiére entrevue, la terrible animosité qui devait bientôt surgir entre ces deux hommes, devenir st fatale à lun et à l'autre et encore plus fatale à la colonie. La réserve diplomatique qu'ils eurent à s'imposet durant cette conférence tout officielle disparut sous les formes courtoises, sous les grands airs de cour auxquels chacun d'eux était habitué.
* Vaudreuil était un gentilhomme de belle taille, fier de sa personne autant que de sa vieille origine, Plus d'une fois, au cours de l'entretien, il Loisa des pieds à la tôte, sans qu'il v parût, le petit homme allègre, au regard perçant, à la parole brûve, véhémente, qui gesticulait devant lui avec une pétulance extraordinaire. I le sentit grandir à mesure qu'il parlait, et il dut entrevoir dès lors ce qu'il y avait de dominateur dans cette volonté qui trouvait une expression si énergique. I dut regretter aussi plus que jamais de n'avoir pu faire prévaloir Pavis qu'il avait donné au ministre peu de mois auparavant, dans un mémoire où il disait qu'il n'était nullement nécessaire d'envoyer un officier général pour remplacer le baron de Dieskau.
Vaudreuil aurait eu raison de parler de la sorte, s'il avait été un Frontenac, car le partage du commandement militaire, tel que entendu par la cour, était plein d'inconvénients. Mais Vaudreuil était loin d’avoir létoffe d’un Frontenac. v
Montcalm, de son côté, n'ignorait probablement pas les démarches faites par Vaudreuil; mais il se flattait que sa supériorité militaire ferait accepter ses services de bonne grâce.
La cour avait cru éviter le dualisme dans le commandement en affirmant l'autorité du gouverneur. La lettre du roi à Vaudreuil disait formellement : « M. le marquis de Montcalm n'a pas le commandement des troupes de terre; il ne peut l'avoir que sous votre autorité, et il doit être en tout et pour tout sous vos ordres. »
Pierre-François Rigaud, marquis de Vaudreuil Cavagnal, était le fils du gouver neur de ce nom qui avait administré la Nouvelle-France pendant vingt-deux ans (1703-1725), avec autant de sagesse que de fermeté, D'abord gouverneur de la Louisiane, il avait succédé au marquis Duquesne en 1755. Comme son père, il
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était trés aimé des Canadiens, qui étaient fiers d'avoir un des leurs à leur tête, Au reste, ses défauts comme ses qualités étaient d'une nature à le rendre populaire,
I était doux, affable et complètement dévoué aux colons, qu'il traitait comme ses enfants, et qui le regardaient avec raison comme leur père; mais il était d'un caractère faible, irrésolu, peu éclairé, jaloux de son autorité et exploité par un entourage corrompu, qu'il était incapable de dominer.
Montcalm ne remarqua guère ces défauts au premier abord, et il parut très satisfait des préparatifs de campagne ordonnés par Vaudreuil, Gelui-ci, de son côté, ne le fut pas moins du concours franc et eflicace que lui offrit le général.
La première pensée de Montcalm, au sortir de cette entrevue, fat d'en écrire à son ami Lévis.
C'est à partir de ce moment que commence, entre lui et Montcalm, cette correspondance dont j'ai déjà parlé, et qui jette un jour nouveau sur ces deux hommes el sur les événements dont ils ont été les principaux acteurs, On voit dès lors quelle confiance Montealm avait en Lévis, quel cas il faisait de ses avis et quelle amitié les attachait Pan à l'autre.
Le 29 mai, il lui dépéchait M, Doreil, commissaire des guerres, avec une lettre où il lui prescrivait le mouvement des troupes débarquées à Québec. Royal-Roussillon devait monter par terre, et la Karre par eau, dans des bateaux conduits par des Canadiens. « Les soldats, ajoute-t-il, percheront, rameront et tireront à la cordelle, et porteront indistinetement avec les Canadiens, laissant cependant aux derniers la direction et la conduite des bateaux, et exécuteront ce qu'ils leur demanderont pour la manœuvre.
« Défense aux soldats et Canadiens d'avoir des disputes ensemble, Lorsqu'ils auront des démèlés, ils en rendront compte à celui qui cemmandera le bateau, et, -i le cas mérite attention, au commandant de division. »
Puis Montcalm ajoute en terminant :
… Si M. Doreil n'était pas porteur de ma lettre, je vous écrirais des volumes ; mais il suppléera à lout, et je n'ai pas besoin de lui recommander de parler au chevalier de Lévis avec vérité et confiance... Ne doutez pas de ma tendre amitié, mon cher chevalier, »
Nous venons de voir quels soins prenait Montcalm pour empêcher loute altercalion entre les soldats et les Canadiens, C’est qu'il existait entre les troupes régulières et les miliciens un esprit d'antagonisme qui s'était envenimé depuis la défaite de Dieskau, que chacun des deux partis se reprochait amèrement l'un à Pautre. Les causes qui l'avaient amené étaient sur le point de faire éclater le même antagonisme entre les deux chefs de l'armée. On verra alors officiers et soldats de chaque corps suivre leur exemple, se montrer aussi injustes les uns envers les autres, et préparer ainsi le désastre final.
Les forces de la colonie se composaient de trois éléments distinets : Les troupes de terre, les troupes de la marine et les milices. Les troupes de terre consistaient en divers délachements de larmée régulière, venus de France. Ils formaient un effectif d'à peu près trois mille hommes, choisis parmi l'élite de l’armée et répartis entre les bataillons de Ja Reine, de Béarn, de Languedoc et de Guyenne, amenés par le baron de Dieskau, et ceux de la Sarre et de Roval-Roussillon qui venaient
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d'arriver, Dans ce chiffre ne sont pas compris les onze cents hommes de la garnison de Louisbourg, composée des bataillons de Bourgogne et d'Artois.
Les troupes de la marine étaient l'armée régulière de la colonie, chargée du maintien de l'ordre et de la défense des places, À la différence des troupes de terre qui étaient expédiées par le ministère de la guerre, celles-là dépendaient du mini-
Le marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada, d'après un portrait appartenant à Me la comtesse de Clermont-Tonnerre, née Vaudreuil.
stère de la marine, de qui relevaient les colonies. Établies depuis longtemps dans le pays, elles ÿ avaient de fortes attaches, d'abord parce qu’une partie des officiers et des soldats élaient recrutés parmi la population; ensuite parce que beaucoup d'autres avaient l'intention de s'y fixer, y étaient mariés ou se livraient, durant les loisirs de la vie de garnison, à certaines industries qui leur assuraient quelque avenir, Ce corps de troupes formait environ deux mille hommes, assez bien disciplinés, plus portés à sympathiser avec les miliciens qu'avec les troupes de ligne, dont elles n'avaient pas les états de services.
La milice embrassait toute la population mâle de la colonie, depuis seize jusqu’à soixante ans. Elle était sous les ordres du gouverneur et devait prendre les armes à son appel. C'était la conscription dans foute sa rigueur, avec cette aggravation