‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 7 sur 86 · REG · texte numérisé non relu

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que le service militaire n’était pas payé. Les hommes étaient seulement armés, équipés et nourris aux dépens du roi. Les premières levées avaient fourni un conüngent d'une douzaine de mille hommes; mais ce chiffre s’acerut d'année en année el atteignit celui de quinze mille au moment de la dernière crise.

Les milices de Montréal, plus exposées aux attaques, étaient plus aguerries que celles de Québec, surtout à louverture des hostilités ; mais l'élite de ces troupes se recrutail parmi les coureurs de bois, qui eux-mèmes se recrutaient dans toutes les paroisses, parmi la jeunesse hardie et aventurière qu'ils venaient périodiquement embaucher.

Si on ajoute à ces différents corps d'armée les renforts irréguliers qu'apportaient les sauvages alliés, on aura une idée des forces dont disposait le Canada.

I faudrait avoir vu sur une place d'armes où sur un champ de bataille ces diverses troupes, avec leur escorte d'Indiens, pour se rendre compte du coup d'œil pittoresque qu'elles présentaient. L'uniforme des troupes de ligne était eelui de l'infanterie francaise.

La troupe indisciplinée des sauvages, qui rémuail autour de Farmée, était accoutrée selon le caprice de chaque guerrier, C'était un assemblage de loques et de peaux de bêtes, prises de partout, qui défiait toute description.

Les chefs étaient faciles à reconnaitre aux hausse-cols et aux grandes médailles d'argent, dons du roi, qui brillaient sur leurs poitrines, ainsi qu'aux horribles scalpes, tendus sur des cerceaux, qui flollaient out sanglants à leur ceinture. Chaque sauvage, armé en guerre, avait la corne à poudre et le sac à plomb suspendus au cou, le tomahawk et le couteau à scalper accrochés à la ceinture, et le fusil sur l'épaule. Plusieurs de ces sauvages, venant des tribus les plus éloignées, portaient encore Pare et le carquois, quelquefois la lance.

A Québec, le chevalier de Lévis avait lout mis en mouvement dès son arrivée. Au moment de partir pour Montréal, il éerivit au ministre de la guerre, le comte d'Argenson (HE juin) :

«Je laisse ici beaucoup de malades, dont la plus grande partie étaient embarqués sur le Léopard, n'y en à presque pas de ceux qui étaient dans les autres vaisseaux, el malheureusement cela tombe sur les compagnies de grenadiers. J'espere cependant qu'iln'en mourra pas beaucoup. Nous devons cel à la bonté des hôpitaux el aux soins que tout le monde v prend, dont nous ne pouvons assez nous louer, M. l'évèque en montre l'exemple; il va deux fois par jour en faire la visite el V porter lous les secours possibles à tous égards, »

Le lendemain de l'arrivée du chevalier de Lévis à Montréal (19 juin), Montcalm écrivail à sa mére :

« Mon établissement ici me donne beaucoup de peine, comme dans tous les commencements; tout est d’une cherté horrible, et j'aurai bien de la peine à joindre les deux bouts de l'année ensemble avec les vingt-cinq mille francs que le roi me donne. M. le chevalier de Lévis ne m'a joint qu'hier en fort bonne santé, de vais le laire partir d'ici à quelques jours pour un camp, et M. de Bourlamaque pour l'autre, Car nous avons trois camps : un à Carillon, du côté où M. de Dieskau eut son affaire l’année dernière, c’est à quatre-vingts lieues d'ici; l'autre à Frontenac, à soixante lieues; et le troisième à Niagara, à cent quarante. Je ne sais ni où ni quand je marcherai, cela dépeud des mouvements de: ennemis, et nous en sommes

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assez mal instruits, I me paraît que tout se fait lentement dans ce nouveau monde. Mon activité a bien à s’y tempérer. En tout il n'y a que le service du roi et l'envie d'avoir fait la fortune de mon fils qui puissent m'empêcher de trop songer à mon expatriement, à mon éloignement de vous et à l'ennui qui serait encore plus grand dans ce pays-ci, si je ne conservais un peu de ma gaieté naturelle. Je serai bien conient quand je pourrai recevoir de vos nouvelles, Je ne demande à Dieu que la paix pour cet hiver; si jamais quelqu'un à dû la désirer, c'est moi, d'autant mieux que le succès en est toujours incertain. Les sauvages paraissent assez bien disposés pour nous. Ce sont de vilains messieurs, même en sortant de leur toilette, où 1ls passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes portent toujours avec le casse-tête et le fusil un miroir à la guerre poar se bien barbouiller de diverses couleurs, arranger leurs plumes sur la tête, leurs pendeloques aux oreilles et aux

Infanterie francaise en 1708,

narines ; une grande beauté chez eux, c’est de s'être lit déchiqueter de bonne heure l'aile des oreilles, Pavoir bien allongée pour là faire tomber sur les épaules ; souvent ils n'ont point de chemises, quoique portant un habit galonné : vous les prendriez pour des diables où pour des mascarades, I faut avoir avec eux une patience d'ange, Depuis que je suis ici, ce ne sont que visites, harangues et dépulalions de ces messieurs, Les dames des Troquois, qui ont toujours part chez eux au gouvernement, en ont été aussi, et ils nr'ont fait honneur de m'apporter des colliers, ce qui nr'engagera à les aller voir et chanter la guerre chez eux, avant que dv aller, Ts ne sont qu'à cinq lieues d'ici, Hier nous en avions quatre-vingt-trois, qui sont partis pour la guerre. Au reste ces messieurs font la guerre avec une cruauté étonnante ; ils enlévent tout, femmes et enfants, et vous enlêvent la chevelure très proprement, opération dont on meurt à l'ordinaire.

« Au reste, Duché, le fils, peut vous prêter le cinquième et le sixiéme volume du P. Charlevoix, En général, tout ce qu'il dit est vrai, à l'exception de brûler les prisonniers ; cela a quasi passé de mode, Cette année-ci, ils en ont encore brûlé un vers li Belle-Rivière, pour n'en point perdre l'habitude, et ils auraient brûlé une lemme anglaise avec son fils, sans la générosité d'un soldat qui leur à donné cinq cents livres pour les racheter. Nous leur rachetons de temps en temps des prisonniers qui, passant dans nos mains, sont traités suivant les lois de la guerre.

Bougainville avait suivi de près Montcalm à Montréal. Embarqué sur le bateau qui transportait les équipages du général, il avait fait le voyage en compagnie d’un officier du génie, Jean-\Nicolas Desandrouins, jeune homme âgé de vingt-huit ans, aussi modeste qu’intelligent, qui à laissé de précieux mémoires sur la guerre du Canada et sur la guerre de l'indépendance américaine, à laquelle il prit part quelques années après.

Le Journal de Desandrouins est ulile à consulter même après ceux de Montcalm, de Lévis et de Bougainville.

C'était la première fois que ces deux jeunes officiers faisaient l'épreuve du mode de voyager au Canada. Desandrouins, qui n'avait apporté avec lui « ni couvertures ni matelas », eut à passer les nuits froides du mois de mai couché à la belle éloile, sur le pont du bateau. Bougainville, dont les douleurs d’un asthme chronique avaient aigri le caractère et qui avait d'ailleurs de graves inquiétudes au sujet de sa famille, commença dès lors à prendre le Canada en grippe et à mettre plus d'humeur que de raison dans ses jugements sur ce pays. « Je me dis tous les jours, écrivaill à son frère (% juin), que j'ai encore au moins un an à Y rester. Celle perspective me rend presque fou; je ne m’y accoutumerai jamais. » Il ajoute dans la même lettre: « Tout est ici en mouvement pour commencer la campagne. Je crois que nous y aurons pour objet de garnir toutes nos positions, de telle manière qu'on ne puisse nous enter. oi les circonstances nous permeltent de faire quelque entreprise, à la bonne heure; mais on ne transporte ici les munitions de guerre et de bouche qu'avec des peines et des ivngueurs infinies. Ce ne sont pas les campagnes de Flandres!»

Bougainville ne se serait pas plaint St amèrement du sort qui l’avait amené au Canada, s’il avait prévu que celte expédition allait lui révéler sa vocation d'homme de mer, Durant la traversée, écrivaitil à son frère, il n'avait pas éprouvé la moindre altaque d'asthme, et s'était senti un homme nouveau. La mer était donc son élément : elle allait lui apporter la guérison, et avec elle la passion des voyages, el enfin faire de lui le grand navigateur connu du monde entier.

Dans l'impossibilité où l’on était de savoir si les Anglais dirigeraient leur attaque du côté du lac Champlain où du lac Ontario, le premier soin était de fortifier les avant-postes de Niagara, de Frontenac et de Carillon. Les ingénieurs français, accoutumés aux chefs-d’œuvre des fortifications curopéennes, levaient les épaules de pitié à la vue des travaux de défense faits sur : rontières, Is ne se rendaient vas comple des immenses difficultés qu'il v avait à tronssorter des matériaux et à travailler à ces énormes distances dans la forêt.

€ La plapart de ces forts, écrivait Desandrouins, n'avaient pas le sens commun. On disait autrefois de M. de Vauban que les premières fortifications qu'il avait vues, quoique bien éloignées de la perfection, l'avaient rendu ingénieur : il serait difficile que celles de ce pays en fissent autant. »

Pendant qu'un ingénieur canadien, M. de Lothinière, fortifiait Carillon, et que le capitaine Pouchot, du régiment de Béarn, rebâtissait Niagara, Desandrouins était chargé de réparer Frontenac. Ce poste était en très mauvais élat, et, comme il semblait en ce moment le point le plus menacé, le colonel Bourlamaque, qui se recommandait plus par le talent d'organisation que par le coup d'œil militaire, reçut ordre d'aller y préparer la détense. Il rencontra sur sa route les longues files

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de bateaux et de canots d’écorce, chargés de troupes et de munitions, qui remonlaient le Saint-Laurent, tantôt à la rame ou à l’aviron, tantôt à la cordelle, tantôt en faisant portage le long des rapides, à travers des difficultés et des fatigues dont il ne s'était pas formé une juste idée. Malgré cela, dès les premiers jours de juillet, le bataillon de Béarn, avec un corps de Canadiens et de sauvages, avait franchi le lac Ontario et dressé ses tentes sous les bastions restaurés de Niagara. À Fronlenac, où il s'était reposé en passant, il avait élé remplacé par Guyenne et la Sarre, tandis que du côté du Richelieu, une flottille avait traversé le lac Champlain et débarqué à Carillon les bataillons de Languedoc et de la Reine, avec un détachement de Canadiens et de sauvages. Royal-Roussillon, cantonné à Montréal, formait la réserve et se tenait prêt à voler au secours du poste le plus menacé.

Malgré les reproches d'irrésolution et de lenteur répétés contre Vaudreuil, il avait fait preuve d'activité et d'énergie depuis l'ouverture de la campagne. Avant l'arrivée des renforts de France, tous ses corps d'armée élaient en marche, et il n’élait pas un point de la frontière, depuis la Virginie jusqu’à la Nouvelle-Écosse, où ses partis de sauvages et de coureurs de bois n’eussent frappé coup et rapporté d'horribles trophées de chevelures, seul moyen qu'on avait de s'assurer des exploits dont se vantaient continuellement les Indiens.

€ M. Dumas, qui commande au fort Duquesne, écrit Montcalm, a envoyé force chevelures et les commissions de trois officiers qui ont été tués, et par lesquelles on voit une désolation dans la Pensylvanie et la Virginie.

€ Un parti de Népissings, revenu de la guerre, à ramené toute une famille anglaise prise auprès de Sarasto. Le chef, appelé Machiqua, à cru me faire un grand présent en me donnant la femme anglaise ; il a fallu, pour ne pas déplaire à ces messieurs, accepter ce présent, leur faire donner le prix convenu, qui est de quarante écus, et leur faire une gralüication extraordinaire, parce qu'ils avaient honoré le général des troupes de Sa Majesté d’un aussi beau présent. »

La neutralité qu'observaient les Iroquois, avec une habileté qui à excité l’admiration des Européens, leur permettait de passer impunément d’un camp dans un autre. Caressés par les deux partis, ils leur servaient tour à tour d’espions; mais les renseignements qu’ils fournissaient, et qu’ils se faisaient chèrement payer, étaient aussi peu dignes de confiance que leurs protestations d'amitié. Toutefois, d’après l'ensemble de ces rapports, confirmés par les éclaireurs canadiens, il parut évident que les Anglais préparaient une attaque contre Carillon. Le plan de campagne adopté en conséquence fut de faire une démonstration offensive de ce côté, et de se rabattre ensuite à l’improviste sur Chouaguen pour en faire le siège. Le bataillon de Royal-Roussillon, appuyé d'un corps de miliciens et de sauvages, fut dirigé sur Carillon. Pendant ce teinps, un détachement de six cents hommes de la colonie et de quelques sauvages commandés par M. de Villiers poussait une reconnaissance vers Chouaguen.

Montcalm et Lévis dirent adieu à M. de Vaudreuil, remonttrent en canot la rivière Richelieu, côtoyèrent la rive occidentale du lac Champlain, et, après avoir séjourné quelque temps au fort Saint-Frédérie pour en examiner les travaux et donné des ordres au commandant, M. de Lusignan, ils débarquèrent le 3 juillet à Carillon.

On montre aujourd’hui aux voyageurs, sur la pointe de Ticondéroga, quelques pans de murs en ruine qu’on désigne sous le nom de fort Carillon ou Ticondéroga,

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Ces ruines appartiennent à des fortifications plus récentes, élevées sur l’emplacement de l'ancien fort Carillon, qu'achevait de terminer M. de Lotbiniére à l’arrivée de Montcalm. Le fort, placé « sur la montagne », consistait en un parallélogramme, flanqué de quatre bastions et entouré de fossés. L'enceinte, moitié en pierre, moitié en bois, était un assemblage de troncs d'arbres reliés ensemble par des pièces transversales, dont les interstices étaient remplis de cailloux et de graviers. Quelques travaux extérieurs en défendaient l'approche. Le plateau déboisé qui l'environnait formait un triangle borné à droite par le lac Champlain, ou rivière Saint-Frédérie, à gauche par la rivière de la chute, et en face par le rideau de la lorêt, C'est là que s'élevait le camp avec les tentes des troupes régulières et les huttes de toute espèce, bâties par les miliciens ; car le gouvernement, qui ne pavait pas la milice, ne la fournissait pas même de tentes.

Pendant que les sa'ves d'artillerie, tirées du haut des remparts, annoncaient l'arrivée du général, les principaux officiers de l’armée étaient acconrus à sa rencontre sur le bord du rivage. La plupart d’entre eux ne l'avaient jamais vu et n'éaient pas moins attirés par la curiosité que par le devoir, On remarquait surtout à leur tête l'excentrique commandant du bataillon de la reine, M. de Roquemaure, qui, l’année précédente, avait habilement exécuté la retraite de Parmée après la défaite de Dieskau; M. de Privas, commandant du bataillon de Languedoc; le chevalier de Montreuil, oficier plein de mérite, mais plus plein de lui-même; le rude capitaine d'Ilert, surnommé Bras-de-Fer; le vieux capitaine des grenadiers d’Aiguebelle; le spirituel mais inconsidéré chevalier Duchat; enfin le «€ petit » Joannès, ce joueur effréné, à qui sera réservé le triste honneur de conclure la capitulation de Québec, Parmi les officiers de la colonie : M. de Lotbinière et les chefs de partisans déjà fameux, M. de Contrecœur, le chevalier de la Corne, MM. de Florimond, de la Colombitre.

Depuis la grève, décorée du nom de basse ville, où s'étalaient quelques baraques el de longues files de canots d’écorce jusqu’au fort, les troupes qui faisaient la haie avaient peine à contenir la multitude désordonnée des sauvages qui faisaient brûler leur poudre en l'honneur du général. À Parrivée au fort, il fallut subir les compliments des chefs avec tout le cérémonial, que le bouillant marquis supporta avec une patience héroïque.

Il se transporta de sa personne aux avant-postes, pour se rendre compte par lui-même de la position. Il poussa des reconnaissances sur le lac Saint-Sacrement jusqu'à Pile à la Barque, et, vers la tête du lac Champlain, jusqu'aux Deux- Rochers.

Le lac Saint-Sacrement, appelé lac George par les Anglais, se décharge dans le lac Champlain par un cours d'eau dont la navigation est interrompue par une cascade, qui à fait donner à celte décharge le nom de rivière à la Chute. Deux camps \ furent établis, un de trois cents hommes, sous les ordres de M, de Contrecœur, pour garder la rive gauche du lac; l'autre de cinq cents hommes, sous les ordres du chevalier de La Corne, pour garder la rive droite « avec un poste intermédiaire à la Chute, qui se relevait tous les quatre jours.

Les travaux du fort Carillon, que M. de Lotbinière faisait avancer trop lentement au gré du général, furent poussés avec plus de vigueur. Tout le service fut soumis à une sévère inspection. Montcalm s’appliqua surtout à établir plus d'éco-

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nomie et de régularité dans l’approvisionnement de l’armée et une discipline plus sévère dans le camp. Les milices, jusque-là peu exercées, attirèrent toute son attention. Il inaugura un système qui eut dans la suite les meilleurs résultats, celui de les incorporer peu à peu dans l’armée régulière. Il versa alors six compagnies de miliciens dans les troupes de la marine.

Des patrouilles furent organisées pour veiller avec plu de soin à la garde du camp et des ouvriers, tandis que des détachements allaient s'assurer des forces et du mouvement des ennemis. Le chevalier de Lévis se mit en personne à la tête d'un parti de Canadiens pour explorer, à l’ouest de Carillon, une issue appelée le chemin des Agniers, par où l’on craignait que les Anglais ne vinssent à déboucher el à menacer les derrières de l’armée. Lévis étonna les coureurs de bois par son entrain et par sa résistance aux fatigues, les suivant à pied à travers les montagnes et les forêts, partageant leur nourriture et couchant comme eux à la belle étoile. I avoua cependant que celte expédition avait été une de ses plus dures épreuves.

« Depuis que je suis ici, écrivait Montcalm à Bourlamaque, je me couche à minuit, je me lève à quatre heures, je donne à diner à dix-huit ou vingt personnes, et je suis arrivé sans aucune provision. Je n’ai qu’un mouchoir, une pièce de drap, six chemises et une couverte... Nous avons de toutes nations. Les sauvages, l'hôpital, la police du camp, les petites misères m’excèdent et ne me donnent pas le temps de respirer; beaucoup de malades... Pai passé la nuit à tenir des conseils de guerre avec les officiers généraux de mon armée (les sauvages). Cela n’a duré que cinq à six heures ; ils ont été 'enivrer en sortant de là... »

A la rentrée de Lévis au camp, Montealm lui remit le commandement avec ses instructions, -et quitta Carillon sans trop d’inquiétudes, car il ne pouvait confier l’armée à des mains plus vaillantes ni plus habiles.

Le 20 juillet, il écrivit de Montréal à la marquise de Montealin :

« J'ai élé on ne peut mieux aidé par M. le chevalier de Lévis. J'ai recu un courrier de M. de Vaudreuil, le 13 au soir. Je suis parti le 46, et, venant jour et nuit, je suis arrivé hier. Je puis vous dire avec vérité que je n'ai de ma vie eu aussi peu de temps que dans ces trois semaines. Je laisse M. le chevalier de Lévis dans une position épineuse, mais dont il se tirera mieux qu'un autre, étant rempli de zèle, d'intelligence et de courage ; je lui ai laissé deux mille deux cents hommes, dont les régiments de la Reine, Royal-Roussillon et Languedoc.

« Je crois avoir déterminé M. le marquis de Vaudreuil à augmenter ce corps d'armée jusqu'à trois mille hommes, el il n°v aura rien de trop.

€ M. le chevalier de Lévis, qui est plus jeune et plus vigoureux que moi, a fail un furieux détachement.

€ Ia été trois jours dehors, marchant comme les Canadiens et couchant dans les bois au bivouac. Les autres courses, nous les avons faites ensemble.

€ Ma santé n'a jamais été meilleure, J'ai jusqu'à présent réussi chez le Canadien et le sauvage : ils m’adorent; et j'ai été obligé d'annoncer mon retour à Carillon pour empêcher la désertion des sauvages qui m'auraient suivi. J'ai pris leurs facons, et Je suis loute la Journée avec eux à tenir des conseils de guerre. C'est cependant ennuyeux, excédant. »

Montcalm annonçait dans la méme lettre qu'il partait le lendemain soir « pour

se rendre avec toute la diligence possible à Frontenae », afin de tenter le siège de

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Chouaguen. « Ma commission, ajoula-t-il, est si hérissée de difficultés, dépend du concours de tant de choses, que je ne puis répondre que de beaucoup de zèle pour la bien remplir, » C’est que Montcalm n'ignorait pas les grands préparatifs que l'Angleterre avait faits pour cette campagne. Le parlement britannique avait, en effet, accordé tous les secours qui lui avaient été demandés, en hommes et en argent, pour venger les deux désastres qui l'avaient si profondément humilié l'année précédente : celui du général Braddock, à Monongahéla, et celui de l'amiral Byng, devant l'ile de Minorque. Il avait voté en faveur des colonies une indemnité de cent quinze mille livres sterling; expédié de Plymouth pour New-York deux régiments avec les généraux Abercromby et Webb, et de nombreux transports chargés de lentes, de munitions, d'artillerie et d'outils pour les travaux de fortification; enfin, nommé gouverneur de la Virginie et général en chef des armées de l'Amérique septentrionale un vieil officier d’un tout autre esprit que Braddock, lord Loudon. De leur côté, les colonies avaient résolu de lever dix mille hommes pour attaquer le fort Saint-Frédéric et se frayer un chemin jusqu'à Montréal, six mille pour s'emparer de Niagara, trois mille pour assièger le fort Duquesne, enfin deux mille pour menacer Québec, en se jetant à travers les bois, dans la vallée de la rivière Chaudière, Toutes ces milices, réunies aux troupes régulières, devaient former une armée de plus de vingt-cinq mille hommes, c'est-à-dire le double de loutes les forces que pouvait réunir alors le Canada. C'était en présence d’un tel armement que Vaudreuil, de l'avis de Montcalm et de Lévis, osait prendre Pollensive; l'entreprise eut été plus que téméraire, s'il avait eu affaire à des soldats aussi entreprenants et à des généraux aussi habiles que les siens.

I n'avait pas attende l'arrivée de Montcalm à Montréal pour expédier un corps d'observation du côté de Chouaguen, dont il méditait dès lors de faire le siège. Coulon de Villiers, à qui il avait confié les six cents Canadiens qui composaient ce corps, élait le fameux chef de bande qui commandait au combat des Mines (1747) et à laltaque du fort Nécessité, où il avait vengé la mort de son frère Jumonville, en forçant le jeune et brave Virginien, qui le défendait, à lui remettre son épée.

Ce jeune oflicier se nommait Washington.

Parti de Montréal le 18 mai, Villiers fut rejoint à la Présentation par un parti de sauvages que lui avait dépèché le gouverneur. IE V fut retenu un jour pour « leur faire festin et chanter la guerre avec eux ». Les guerriers, costumés à leur facon, les cheveux retroussés et attachés avec des plumes d'oiseaux, la figure peinte de toutes les couleurs imaginables, depuis le noir charbon jusqu'au jaune et au rouge feu, se livrèrent à des danses figurées, en brandissant leurs casse-tête, leurs fusils et leurs couteaux à scalper, en signe de menaces contre les ennemis. Ils parcoururent l'une après l'autre les maisons du village en sautant en cadence, au son du chichicouëé, el poussant des hurlements et des cris de mort à faire tremuler. Un parti d’iroquois de la Présentation était arrivé à propos, avec deux prisonniers el deux chevelures, pour donner de l’entrain à cette fête, dont le vacarme infernal ne cessa qu'avec la nuit.

M. de Villiers les ia à son expédition par un collier de porcelaine, et lança de nouveau sa foltille de canots sur le Saint-Laurent. LeS juin, il débarqua à la baie de Niaouré, aujourd’hui Sackeit’s Harbor, et y dressa un camp volant, fortifié d'une ceinture de palissades, pour servir de dépôt à ses vivres et à ses munitions.

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A la suile d'une escarmouche sous les murs de Chouaguen, pendant que ses découvreurs fouillaient la profondeur du bois et les bords du lac Ontario, il apprit qu'une barque canonnitre et huit berges ennemies étaient ancrées le long de l'ile aux Galots. I se hâta de s’y transporter avec une partie de sa troupe et de dresser une embuscade. |

A peine y élait-il arrivé, qu'un de ses éclaireurs vint l'avertir que cette peute flotte remontait le long de l'ile. La barque avançant hors de portée, il la laissa passer, mais ordonna un feu d'ensemble sur les berges, qui furent criblées de balles. L'une d'elles fut complètement désemparée et prise avec le commandant et

Les guerriers se livrérent à des danses en poussant des hurlements dont le vacarme infernal ne cessa qu'avec la nuit.

douze hommes qui la montaient; les autres se rejelérent en toute hâte du côté de la barque, emportant leurs morts et leurs blessés, qui ne purent être comptés.

Suivant leur coutume après un succès, les sauvages voulurent s'en relourner à leurs villages. M. de Villiers n'en put retenir que deux de la Présentation. Heureusement que, sur ces entrefaites, aborda au rivage un parti de soixante sauvages allés : c’étaient des Folles-Avoines, venus de la rive occidentale du lac Michigan, sous la conduite de l'intrépide Marin, le rival de Villiers en courses aventureuses, I avait hiverné à la baie des Puants, aujourd'hui la baie Verte, et avait amené avec lui, jusqu'au fort de la Presqu'ile, cinq cents sauvages de ces lointaines régions; mais ces sauvages ayant oui dire que la petite vérole régnait parmi les Français, ils avaient tous rebroussé chemin, hormis les soixante Folles-Avoines qui venaient de débarquer. Cette inconstance des sauvages qui se répélait à chaque expédition et qui éclatait au moindre prétexte, pour un songe, pour un incident quelconque, faisait d'eux les alliés les plus incommodes et les plus dangereux. Ils exposaient sans cesse à des mécomptes et souvent à des désastres.

Durant la veillée, lorsque les feux allumés pour le repas du soir commencérent à s’éteindre, Villiers et Marin, assis sur des peaux d'ours étendues sur le sable de la grève, linrent conseil. Autour d’eux étaient assis en rond le chevalier de Gannes, préposé à la garde du camp; MM. de Vilmomble, de l'Espervanche, de la Saussaye, quelques autres officiers el les chefs des Népissings, des lroquois du Saut et des Folles-Avoines. La brise d'été qui soufflait sur le lac et sur la tête des arbres leur

apportait, avec les âcres senteurs des bourgeons et des feuilles fraiches écloses, les murmures confus des voix humaines qui montaient du camp. Pour ces hommes, dont la vie se passait dans les bois, le spectacle que présentait cet attroupement au fond d'une baie déserte, entourée de tous côtés d'immenses solitudes, n'avait rien que d'ordinaire: mais eélait en réalité une vision étrange et fantastique qui rappelait les scûnes d'Homère, Les pâles clartés des étoiles de cette nuit sereine et les lucars intermittentes des büchers à demi éteints laissaient vaguement entrevoir les cos- Lumes et les figures, Villiers, Marin et leurs compagnons portaient les vètlenents habituels des coureurs de bois: la capote et la ceinture de diverses couleurs, avec guètres et souliers de ecaribous et quelques signes de leurs grades. Les Folles- Avoines se disüinguaient des autres Indiens par l'absence des vêtements; ils étaient complétement nus, hormis un ceinturon de peau de bête où d'étolfe attaché autour des hanches.

[fut décidé dans le conseil qu'on enverrait des découvreurs le long de la rivière Onontagué, par où descendaient les convois qui approvisionnaient le fort Chouaguen, Le 3 juillet, quatre sauvages apportèrent la nouvelle qu'ils avaient aperçu lt queue d'un convoi arrivant au fort.

C'était une flottille de quatre ou cinq cents bateaux, manœuvrée par deux mille hommes, sous le commandement du lieutenant-colonel Bradstreet, qui apportait à Osuégo des vivres et des munitions de guerre, M. de Villiers mit aussitôt son détachement en marche pour intercepter ce convoi au retour.

Vers trois heures de Paprès-midi, Poreille exercée des sauvages diseerna un bruit de rames en aval de la rivière : c'était l'avant-garde du convoi, formée de cent bateaux portant trois eents hommes, commandés par Bradstreel en personne. [LS s'avancérent, sans soupeonner le danger, jusque vis-à-vis Pembuseade. Soudain une violente fusillade éelata sur la lisière du bois, suivie d’une grêle de balles qui S'abattirent sur les bateaux. Quoique les Folles-Avoines eussent tiré un peu trop vite, la décharge avait été meurtrière; car à peine la fumée de la poudre eut-elle été emportée par le vent, qu'on apereut les bateaux, en partie désemparés, tournés vers le rivage opposé, Les équipages, frappés d'une erreur panique, faisaient force de rames pour v chercher un abri, Quelques Folles- Avoines se jetérent à Ta nage el se précipitérent sur les bateaux abandonnés, où gisaient les morts etes blessés, dont ils enlevérent les chevelures, Pendant qu'ils escarmouchaient avec les Anglais reveuus de leur panique, un des leurs vint avertir M. de Villiers qu'ils allaient être cernés. Celui-ci prit alors soixante de ses plus braves soldats avec les sauvages qui lui restaient, traversa à gué el réussit à les dégager, Hs lui montrérent avec des eris de triomphe quinze chevelures.

Un bon nombre de bateliers anglais se trouvaient alors dans une ile située un peu en amont, M. de Villiers leur avant erié de se rendre, quarante se fetérent dans des bateaux pour venir à lui mais, avant qu'ils eussent atteint la rive, les sauvages s'étaient jetés à la nage et S'en éluientemparés sans toutefois es sealper.

[était six heures du soir quand M. de Villiers, après avoir fait briser plusieurs baleaux, rejoignit son détachement, qui venait d'échanger les derniers coups de fusil avec le reste du convoi, I m'avait perdu que deux miliciens tuës et deux soldats faits prisonniers pendant qu'ils se livraient au pillage. Une perte plus sensible fut celle du chevalier de Gannes, major des Trois-Rivières, blessé à mort par

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mmes, ses propres gens, qui l'avaient pris pour un ennemi pendant qu'ils tiraient de la ent au rive opposée. .

en que Les prisonniers portèrent le nombre de leurs morts et de leurs blessés au ppelait chiffre exagéré de cinq cents. « Ce qu'il v a de sûr, ajoute M, de Villiers, c’est que lucars nous avions quarante prisonniers, » Le colonel Bradstreet avoua qu'il avait eu S COS- soixante ou soixante-dix hommes tués, blessés ou pris, tandis qu'il n'avait fait que nents

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nelais | Lôtre | ‘ÿ Le Campement dans la forêt, S cris de un deux prisonniers; ce qui n'empècha pas qu'il prétendit, à son arrivée à Albany, dans avoir remporté une victoire sur les Français. La raison qu'il donna pour s’excuser Vages de ne les avoir point poursuivis valait sa victoire; c'est que le lendemain il pleuvait. | Ainsi, une journée de pluie du mois de juillet, voilà ee qui arrètail deux mille sieurs hommes bien armés devant six ou sept cents Français el sauvages qu'il se vantait ps de d’avoir battus.

deux Villiers et son détachement, qui n'avaient point peur de là pluie, reprirent la : <en- roule de la baie de Niaouré, où ils arrivérent le surlendemain sans avoir recu une tpar balle du parti de Bradstreet, qui ne songeait qu'à forcer de rames pour regagner

Albany.

46 MONTCOALM ET LEVIS

Quarante Folles-Avoines avec Marin allèrent porter à Montréal la nouvelle de la journée du 3 juillet, Bougainville, témoin de leur arrivée, a décrit dans son Journal, avec étonnement d'un nouveau venu, les cérémonies de leur réception.

« Ils étaient, dit-il, en cinq grands canots d’écorce, apportant six chevelures et amenant plusieurs prisonniers, Arrivés vis-à-vis de Montréal, les canots se sont angés sur plusieurs lignes et sont restés en panne quelque temps. Les sauvages ont salué par des décharges de fusil et de grands cris, auxquels on à répondu par trois coups de canon de la place. Ensuite ils ont abordé et pris terre. Ils ont monté au château sur deux files, portant des baguettes ornées de plumes, les prisonniers au milieu des deux files, Ceux-ci n'ont point été maltraités comme c’est l'usage en entrant dans les bourgs et les villes. Entrés chez M. de Vaudreuil, les prisonniers s'assirent en rond à terre, et le chef des sauvages fit, avec une action et une force qui me surprirent, une harangue assez courte. Ils avaient, disaient-ils suivant leur expression, fermé les veux et jeté leurs corps au travers de la mort, en bravant la petite vérole pour venir avec M. Marin d’abord joindre M. de Villiers, avec lequel ils étaient à l'attaque des bateaux anglais, et ensuite descendre à Monttréal. Les Folles-Avoines, différents des autres nations qui retenaient quelque chose de leurs prises, apportaient à leur père toute la viande qu'ils avaient gagnée. Ensuite ils dansérent en rond auteur des prisonniers, au son d’une espèce de tambourin placé au milieu : spectacle singulier, plus propre à effraver qu'à réjouir, curieux cependant aux veux mème d’un philosophe qui cherche à étudier l’homme dans ceux surtout qui sont le plus près de la première nature. Ces hommes avaient ie visage et le corps matachés, des plumes sur la tête, symbole et signal de la guerre, le casse-tête et la pique à la main. En général, ce sont des hommes nerveux, grands et de bonne mine; presque tous sont fort gras. On ne peut avoir plus d'oreille que n’en ont ces peuples. Tous les mouvements de leur corps marquent la cadence avec la plus grande justesse. Cette danse est la pyrrhique des Grecs, La danse finie, on leur fit distribuer de la viande et du vin. Les prisonniers furent envoyés en prison avec un détachement pour empêcher des Algonquins et lroquois du Saut, qui sont à Montréal, de les assommer, ces sauvages étant dans le deuil pour des hommes qu’ils ont perdus.

« Les Folles-Avoines plactrent d'eux-mêmes à la porte du château deux sauvages en faction, avec ordre d'empêcher tout sauvage de leur nation d'y entrer pendant que le général serait à table. »

En partant, ils laissèrent au château leurs trophées de chevelures et leurs baguettes garnies de plumes.

Quatre jours après ils vinrent les emporter en prenant congé du gouverneur, qui leur fit un discours pour louer leur zèle et leur courage et les exhorter à suivre son frère, M. de Rigaud, qui partait pour relever M. de Villiers de son commandement.

« Le gouverneur confirma son discours en présentant des colliers, qui furent mis aux pieds des deux principaux chefs. Puis il offrit deux médailles, une plus grande et lPautre plus petite, et par conséquent l’une plus honorable que l’autre, à deux guerriers, et leur en a lui-même passé le ruban au cou; il a aussi donné huit hausse-cols. Les médailles portent d’un côté l'empreinte du roi avec la légende ordinaire, et de l’autre un guerrier français et un sauvage qui se donnent la main. »

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