‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 62 sur 86 · WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

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278 MONTOALM ET LEVIS

Lé bruit de leur arrivée, d'abord éloigné, se rapprochait petit à petit, comme les erondements du tonnerre, qui, sourds au début, vont sans cesse grandissant; et leurs reconnaissances commencaient à se montrer autour de Carillon, pareilles aux éclairs avant-coureurs de l'orage.

Les patrouilles anglaises apparaissaient de jour en jour plus nombreuses et refoulaient nos éclaireurs jusqu'aux abords du Portage. Ces braves coureurs des bois, à la tôle desquels se distinguail plus que jamais le brillant et infatigable Langv, comme sil eût pressenti sa fin prochaine, ne s'étaient pas arrêtés depuis ouverture de la campagne. Is avaient vu des légions de travailleurs ouvrir une large trouée de chaque côté du chemin qui conduisait du fort Édouard à la tête du lie. Le général Amaerst m'avait pas voulu v engager son armée avant qu'elle püt cireuler en plaine ouverte sans le moindre danger d’embuscade. Ce général, dont la tactique consistait à élever des postes fortifiés partout sur son passage, en fil construire une chaine ininterrompue, séparés seulement d'une lieue les uns des autres, entre le fort Édouard et la tête du lar. 1 compromettait, par ses lenteurs et ses précautions exagérées, le succès de la campagne. C'était un homme d'un caracère diamétralement opposé à celui de Wolfe : il était flegmatique, lacilurne et impassible, du moins en apparence, Les divisions et les rivalités qui ‘agitaient autour de lui, les querelles, lui étaient St indifférentes, qu'il semblsit ne pas s'en apercevoir, [m'avait aucune initiative, mais une ténacité à toute épreuve. Quoique son armée fût quatre fois plus nombreuse que celle de son adversaire, il ne <e mesura pas une seule fois avec lui durant toute cette campagne. Si les autres généraux anglais lui eussent ressemblé, le Canada n'aurait pas été conquis; et sil se fit un nom, c'est qu'il cueillit les fruits de la victoire que d’autres avaient gagnée.

A la fin de juillet, les onze mille hommes qu'il commandait, composés moitié de troupes régulières, moitié de milices coloniales, soutenus d’une puissante artillerie, n'avaient pas encore quitté les ruines du fort William-Henrv. Is perdaient le Lemps le plus précieux de la saison à faire des corvées, des manœuvres, des exercices à la cible, des voyages de découvertes, ete.

Les plus hardis de nos éclaireurs s'étaient approchés si près de leurs retranchements, qu'ils avaient entendu abover leurs chier :, Fs avaient compté leurs berges, au nombre d'environ trois cents, mouillées à l'ancre au bord de la srève, outre plusieurs bateaux armés de canons. Quelques-unes de leurs berges sillonnaient continuellement le lac, fouillaient les anses et les iles pour débusquer nos partis de rôdeurs.

Enfin, le 21 juillet, la Mottille de berges S'ébranta sur quatre colonnes, comme avait fait celle qui portait l'armée d'Abercrombv. Elle rencuvela le même spectacle grandiose, le même déploiement de drapeaux et d'uniformes éclatants entre les montagnes el les iles du lac, mais non plus la même présomptueuse exultation. La terrible leçon infigée l’année précédente inspirait, au contraire, aux troupes d’Amherst une défiance qui était une meilleure garantie de succès. La brise qui soufflait du sud favorisait leur marche. Une partie des équipages retirérent leurs rames, en firent des mâtures auxquelles ils attachèrent des couvertures en guise de voiles. Après le coucher du soleil, pendant qu’ils faisaient halte pour la nuit, aux environs de la Montagne-Pelée, ils furent assaillis par une violente tempête, accompagnée de pluie, qui souleva le lac et ballotta les berges toute la nuit. Le lendemain, dès

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l'aube du jour, l'avant-garde, formée de l'infanterie légère, aux ordres du lieutenant-colonel Gage, débarqua sans obstacle au Portage et s'avança jusqu’au moulin de la Chute, suivi du reste de l'armée,

A huit heures, sourlamaque, averti de la descente des Anglais, faisait battre la générale et border les retranchements var les grenadiers, un détachement de volonlaires, cent Canadiens et les ouvriers du génie. [Is reçurent peu après l'ordre de les franchir et de se porter à la Chute, pour retarder les ennemis au passage de Ta rivière ; mais les sauvages, qui étaient au nombre d'environ quatre cents, refusérent de marcher, malgré les exhortations et les reproches de Bourlamaque. Mors, sur un ordre de Bourlamaque, les Canadiens et les volontaires de Bernard s’élancérent et poussérent jusqu'à une hauteur que venaient d'abandonner les sauvages, Pavant garde de Gage el un corps de troupes régulières fort de quatre où cinq mille hommes élaient déja massés en face d'eux, de l'autre côté de la rivière, vis-à-vis une passerelle qu'on n'avait pas eu le temps de couper. À peine deux hommes pouvaientils y passer de front, Les rangers la franchirent au pas de course, suivis des régiments, qui se mirent en ordre de bataille à mesure qu'ils avaient traversé, et S'avancérent sur nos soldats. Ceux-ci, profitant du terrain coupé dabatis jusqu'au camp, les tinrent en respect malgré l'extrême disproportion du nombre, fusillérent jusqu'à la nuit avec un rare sang-froid, et rentrérent en bon ordre derrière les retranchements, qu'ils bordèrent comme S'ils avaient dû être attaqués.

La pluie aveil commencé à tomber en abondance, Une brume épaisse, qui montait du lac et envahissait la pointe, dérobail complètement à Pennemi les mouvements de l’armée, À minuit elle s’embarqua dans un profond silence et s'éloigna non sans regret de ce promontoire, où elle avait inserit en traits immortels Le nom de Carillon.

D'Hébécourt était resté dans le fort avec cent quatre-vingts soldats de la ligne, quatre-vingl-cinq de la marine, cent vingt Canadiens el treize canonniers.

La brume était devenue si intense, que plusieurs des bateaux s'égarérent sur le lac et ne reconnurent l'entrée de la Barbue qu'après que le soleil levant eut dispersé le brouillard. L'ingénieur Desandrouins, avec un parti d'ouvriers et Île deuxième bataillon de Berry, $v étaient rendus dès la veille pour commencer les retranchements provisoires projetés par Bourlamaque.

Pendant toute cette journée du 23, € nous vimes, dit l'ingénieur, une épaisse fumée du côté de Carillon; c’étaient les deux hôpitaux, les hangars de la haute et de la basse ville, et les baraques du camp qu'on incendiait, La garnison s’est occupée à détruire sur-le-champ tous les bâtiments du fort, où au moins d’en enlever toutes les toitures. Cependant les sauvages semblaient honteux de n'avoir rien voulu faire la veille contre les Anglais. IS étaient d’une surprise étonnante de nous voir abandonner ces retranchements si célèbres par notre victoire de Pannée précédente et par nos travaux pour les perfectionner. Is n’en voulaient rien croire lorsqu'on le leur annonça, et disaient : « Quoi! le Français abandonnerait la maison, la cabane où il à lant travaillé? Non, cela ne peut être! »

Cet abandon de Carillon avait achevé de décourager les sauvages. Un seul, le brave Iotchig, était resté dans le fort avec M. d'Hébécourt.

Les Anglais ne s'étaient aperçus de l'abandon des retranchements qu'à huit heures du matin. Amherst les fit occuper par ses grenadiers et rangea les tentes de ses

soldats le long de la face extérieure, où elles se trouvaient abritées contre les boulets et les bombes que lançait le fort. La figure du taciturne général s’illumina quand il se vit maitre, presque sans coup férir, de ces fameux remparts au pied desquels était venue tourbillonner et se briser la belle armée d’Abercromby. Ceux de ses ofliciers qui s’y étaient trouvés s'étonnèrent des augmentations faites à ces relranchements, soit en bois, soit en terre, soit en pierre sèche. Amherst fit approcher son artillerie et commença un siège en règle, pendant que de Carillon les Français tiraient à toute volée.

Dans la nuit du 2%, la garnison fit une sortie, attaqua les gardes de tranchée, y jeta la confusion, tua un lieutenant, plusieurs soldats, et en blessa un plus grand nombre.

Pendant quatre jours consécutifs, les quatre cents Français de d'Hébécourt arrétérent les onze mille hommes d’Amberst. Une plus longue résistance eût été impossible sans exposer la garnison tout entière à être enveloppée et faile prisonnière, car les berges ennemies se montraient en grand nombre sur le lac Champlain. Le 26, à dix heures du soir, la garnison évaeua le fort avec armes et bagages, et prit place dans les bateaux; d'Hébécourt et Louvicourt sortirent les derniers, après s'être assurés que tous les canons des remparts étaient chargés jusqu’à la gueule, et les mines prêtes à être allumées. Trois déserteurs arrivaient en ce moment hors d'haleine au camp anglais, où ils confirmaient li nouvelle de Févacuation qu'on soupçonnail déjà au mouvement inusité qu'on avait remarqué autour de lt place,

I était prés de minuit: les derniers bateaux venaient de prendre le large au milicu du silence d'une belle nuit d'été, lorsque tout à coup une immense gerbe de lumière monta vers le ciel, accompagnée d’une épouvantable détonation qui fit trembler le promontoire et secoua les eaux du lac, Un épais nuage de poussière, mélé de pierres, de bois, de débris de toutes sortes, tourbillonna un instant dans les airs, puis ’'abattit avec fracas sur la pointe el sur le lac, Quand le soleil se leva sur ces ruines, le feu courail encore parmi les décombres et faisait partir de temps en temps quelque canon resté chargé. Les Anglais furent assez longtemps sans s'approcher, de crainte de quelques autres explosions. Un des bastions avait été complètement détruit; les autres, affreusement mutilés, étaient encore reconnaissables. C'était là tout ce qui restait de Carillon, ce petit fort dont l'existence avait été de courte durée, mais dont le souvenir est impérissable.

D’Hébécourt avait reçu ordre de ne s'arrêter qu'à Saint-Frédérice, où Bourlamaque le rejoignit le lendemain, et n’en repartit qu'après avoir fait sauter le fort.

Le 2 août, dans la soirée, on arriva en vue de l'ile aux Noix, où l’on débarqua le lendemain par une pluie battante. (était la dernière étape de l’armée; elle devait s’y défendre à outrance, v périr S'il le fallait pour sauver la colonie. Les travaux de fortilications, déjà avancés, furent poussés avec toute la vigueur que pouvait y mettre le stoïque et énergique Bourlamaque.

Amherst, qui aurait dù s’attacher à sa poursuite, n’avait pas encore quitté le 'iteau de Carillon le 3 août. I absorbait toutes les forces de son armée à relever les ruines du fort, quand il apprit par ses éclaireurs que Saint-Frédéric avait été évacué.

Dans le moment d’exultation qu’il éprouva losqu’il prit possession de ce fort, il parut sortir de son caractère habituel et vouloir faire autre chose que de prendre des forts abandonnés. Du moins lécrivit-il. Mais, cet instant passé, il

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reprit sa tactique ordinaire et manda au gouverneur de New-York « qu’il se mettait im..nédiatement à l’œuvre pour bâtir un fort tel, que par sa situation et sa solidité il garantirait très efficacement la possession de tout le pays ». On ne peut s’empècher de faire contraster cette lenteur et cette timidité avec la promptitude et la hardiesse déployées par les Français sur la même route militaire. À la même date, deux ans auparavant, Montcalm, avec une armée beaucoup moins nombreuse, avait franchi toute la distance entre Montréal et la tête du lac George, et achevait de réduire William-Henrv.

Le fort de Niagara.

avaut que le nouveau fort, qui reçut le nom de Crown Point, fût terminé, Amherst en construisit sur les éminences voisines trois autres qui devaient servir d'ouvrages avancés; et sur Pavis donné par des déserteurs que les Français avaient quatre vaisseaux armés sur le lac Champlain, il chargea le commandant de sa marine, le capitaine Loring, de bâtir un brigantin, une batterie flottante, et, un peu plus tard, une corvette, destinés à protéger la marche de son armée. Il était évident que tous ces travaux ne pouvaient être finis avant l’automne. On a peine à croire qu'Ambherst ait achevé de paralyser son armée en organisant des expéditions aussi inutiles que celles qu’il dirigea, d’un côté vers les sources de l’Hudson, de l’autre au fond du lac Champlain, et à l’est jusqu’à la rivière Connecticut, sous prétexte d’explorer ces voies de communication connues depuis longtemps. Il donnait ainsi à Bourlamaque le temps de se fortifier à l’ile aux Noix, de lui barrer le chemin de Montréal, et de l'empêcher de faire sa jonction avec Wolfe.

L'armée d’invasion lancée vers la frontière de l'Ouest contre Niagara était conduite avec plus d'activité. Le général Prideaux, avec cinq mille hommes de

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troupes régulières et de milices, outre neuf cent quarante-trois sauvages rassemblés par sir William Johnson, avait remonté la rivière Mohawk et débouché sur le lac Ontario, après avoir jeté une garnison dans le fort Stanwix! et dans quelques postes le long de sa route. I fit halte sur les ruines de Chouaguen, où il assura ses communications en laissant un corps de mille hommes commandés par le colonel Haldimand, avec ordre de se fortitier de l'autre côté de la rivière, sur Peraplacement du fort Ontario, et remonta le 1er juillet dans ses bateaux pour atteindre Niagara, en suivant les bords du lac.

Le chevalier de La Corne, placé en observation aux rapides du Saint-Laurent, s'était mis en marche deux jours auparavant pour venir attaquer le corps expéditionnaire de Prideaux. I amenait avec lui deux cent quarante soldats, huit cent vingt miliciens et cent dix sauvages, la plupart Froquois de la Présentation, en tout onze cent quatre-vingt-onze hommes, en y comprenant les officiers, parmi lesquels on comptait des chefs de bandes, tels que Ml. de Corbière, Hertel, de Lorimier et lhonnète chevalier Benoist. L'abbé Piquet s'était offert et avait été accepté comme aumoônier de la troupe. M. de La Corne avait appris en route, par ses découvreurs, que les Anglais étaient arrivés à Chouaguen et se retranchaient à droite de la rivière, Le 4 juillet, à onze heures du soir, il avait abordé sans être aperçu à l’anse où trois ans auparavant Montcalm avait débarqué son artillerie, Aux premiers rayons du jour il divisa ses hommes en neuf petites colonnes, afin d'attaquer par autant de côtés à la fois, et s'avança en silence à travers la forêt.

Les sauvages qui éclairaient la marche vinrent peu après dire qu’ils avaient aperçu sur la lisière du bois un parti d’Anglais travaillant à abattre des arbres. Soixante hommes, moitié sauvages, moitié blancs, furent immédiatement envoyés pour les cerner. En ce moment des cris partirent de l'aile gauche, par où marchaient les Canadiens. Une des colonnes, prenant probablement pour des ennemis celles qui marchaient dans les taillis voisins, fut saisie de panique et prit la fuite en criant : «Sauve qui peut! nous sommes cernés! » À ce bruit les Anglais s’enfuirent à toutes jambes et se jetérent dans leurs retranchements. L'abbé Piquet, voulant arrèter les Canadiens, fut entrainé et culbuté. Enfin, ’'accrochant à l’un d'eux : «Au moins, 'écria-t-il, sauvez votre aumônier!» On parvint à les rallier; mais l'avantage d’une surprise était manqué. M. de La Corne alla faire une reconnaissance et y envoya ensuite ses principaux officiers: ils jugérent comme lui que les Anglais étaient bien fortifiés. Is avaient élevé à l'endroit « où gisait le fort Ontario » un redan auquel s'appuvaient de solides retranchements, ouvrages en bois qui communiquaient avec une redoute placée sur la gauche. Ces retranchements, très considérables, firent présumer que les ennemis étaient « nombreux », ou du moms que l’armée qui allait assiéger Niagara était passée. On tint conseil, et la majorité fut d'avis qu'il n'y avait plus d'autre parti à prendre que celui de la retraite, puisqne la chance d'une surprise était perdue et que les retranchements étaient trop forts pour être emportés sans artillerie.

Si les Canadiens avaient été de ceux que les officiers français appelaient « de la bonne espèce », il est probable que le chevalier de La Corne aurait réussi à déloger les Anglais; car, remarque Pouchot, « ils étaient surpris et déconcertés dans le

! Bâti on 1758.

premier moment. » Du même coup Niagara était sauvé; car le général Prideaux se trouvait coupé de sa ligne de retraite, privé de ses moyens d’approvisionnements et exposé par suite aux plus grands dangers.

La fottille qui portail son armée abordait en ce moment, sans avoir rencontré un seul ennemi, à la tête du lac Ontario. Mais, avant de l'y suivre, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur le théâtre de ses opérations.

L'énorme masse d’eau qui forme la cataracte de Niagara continue sa course échevelée en tourbillonnant au fond d'une crevasse dont les murailles gigantesques ne s'abaissent qu'en approchant du lac Ontario, quatre lieues plus bas, Le fort Niagara, dont le site est encore marqué par des ruines, avait été bâti à l'extrémité de Pangle que décrit la rive droite de la rivière avee les « écores » du lac. In'avait d'abord été qu'un simple poste de traite établi par le sieur de Joncaire, coureur des bois très influent parmi les Froquois, qui l'avaient adopté dans une de leurs tribus (1721). Lorsque, dans l'automne de 1759, le capitaine Pouchot v fat envoyé avec le régiment de Guyenne pour en refaire les fortifications, il n'v trouva qu'une enceinte de palissades à demi pourries, gardées par une soixantaine de Canadiens. Ien fil une petite forteresse solidement construite selon les règles de Part militaire. Elle était de forme triangulaire, munie de bastions et dun fossé, Le côté qui faisait face au lac et celui qui regardait la rivière longeaient les écores, dont les pentes assez raides étaient une protection naturelle, Le côté le plus vulnérable était celui de terre, dont les approches étaient faciles, L'ingénieur + maultiplia les travaux de défense, En avant du fossé régnait un chemin couvert, protégé par des ouvrages avancés reliés à la campagne par des glacis. Ces fortifications étaient encore inachevées quand Pouchot fut rappelé à Montréal et remplacé par M. de Vassan. À son retour, au printemps de 1799, il se häta de reprendre les ouvrages abandonnés en son absence, et y travaillait encore avec toute sa garnison au moment du siège.

Les deux corveltes lancées à la Pointe-au-Baril, Froquoise el l'Outaouaise, armées chacune de dix canons, avaient remis la France en possession du lac Ontario, Elles avaient rétabli les communications entre Niagara et la Présentation, servant à la fois de bâtiments de transport el de croisières,

Les deux fils de M. de Joncaire, Philippe et Daniel, établis conne leur père chez les Troquois, où ils avaient plusieurs parents métis et de riches comptoirs, y jouissaient comme lui d'une grande autorité. IS avaient longtemps balancé l'influence de sir William Johnson, le plus accrédité des Anglais auprès des Cinq-Nations. Celui-ci à Pest, chez les Agniers; ceux-là à l'ouest, chez les Tsonnontouans, dominaient dans les conseils et faisaient osciller les tribus entre les deux partis. Un chef iroquois exprimait naïvement, mais avec une rare perspicacité, la position critique de sa nation : « Le Français, disait-il, nous attire d’un côté, PAnglais de lautre. Tous les deux vous nous donnez des raisons spécieuses. L’Anglais nous dit de nous défier du Français, qui à de lesprit et qui tâche de nous tromper finement. Chaque nation nous accable de présents. Pour nous, ce que nous savons, c’est que le Maitre de la vie nous à donné lile de l'Amérique

à nous autres sauvages qui l’iabitons. Nous ne comprenons rien aux prétentions des Anglais et des Francais. Nous ignorons quel est le motif secret qu'ils ont de faire la guerre. Notre véritable intention est de rester neutres. Vous êtes tous les deux si gros, que nous nous voyons écrasés malgré nous. »

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Mais la puissance toujours croissante des Anglais, leurs ressources incomparablement plus grandes, qui leur permettaient de multiplier leurs séductions, le prestige surtout qu’ils s’élaient acquis depuis la destruction de Frontenac et la prise du fort Duquesne, avaient fini par anéantir l'autorité des Joncaire.

Vers le milieu de mai, Philippe, l'ainé des deux frères, écrivit à Pouchot que les Iroquois s'étaient déclarés et avaient accepté la hache de guerre des mains de Johnson. [Il l’avertissait en même temps qu’une armée anglaise se préparait à venir attaquer Niagara. Malheureusement Pouchot ne tint pas assez compte de ces avertissements, el une suite d'incidents, dont on lira plus loin les détails, Pentretinrent dans cette fausse sécurité, I crut le danger assez éloigné pour risquer une division de ses forces et organiser une expédition dont les avantages le séduisaient. Le nouveau fort de Pittsburg, où les Anglais décimés par les maladies n'avaient pu guère travailler dans le cours de l'hiver, m'était pas à l'abri d'un hardi coup de main. Le camp de Lovalhannon même, réduit comme le fort, pouvait être emporté, Un parti de sauvages onontaguës, commandés par M. de Kaint-Blin, alla enlever aux environs un convoi de seize chariots chargés de vivres et escortés par cent hommes, Vingtsept furent tués, trois faits prisonniers, le reste dispersé dans les bois. Les sauvages brülérent les chariots et emmenèrent quatre-vinet-quatre chevaux.

M. Pouchot confia à M. de Montigny un corps de troupes, avec des vivres, des marchandises de traite, des armes et même du canon. Dans la lettre qu'il écrivait à M. des Ligneris, à qui il envovait ces secours, il Jui disait : « Ni vous étiez assez heureux d'enlever Loyalhannon, vous devez être sûr que tous les postes, depuis Raystown jusqu’à la Belle-Rivire, tomberont d'eux-mêmes, se trouvant abandonnés à leurs propres forces el ne pouvant recevoir aucun secours de vivres. »

Un pareil exploit aurait eu sans doute un grand éclat, aurait fermé la route aux Anglais de ce côté, et rallié les tribus de POhio; mais il était chimérique à l'heure présente. Le fort Niagara étant la clef des pays d’en haut, tout le reste devait être subordonné à sa sécurité. C'était, au surplus, d’après le dire de Pouchot lui-même, ce que portaient les instructions de Vaudreuil.

Toute la population française de l'Ouest, obéissant à l'appel de ce gouverneur, était alors en armes. Elle accourait de la baie Verte, de Michilimakinac, du Détroit et jusque de la Louisiane, entraînant à sa suile tout ce que les officiers partisans les plus en renom, tels que Marin, Langlade, Aubry, des Ligneris et autres, avaient pu rassembler de coureurs des bois, de métis et de sauvages.

Ces bandes suivaient un double courant : celles de l’extrème Ouest descendaient par l'Outaouais pour rejoindre les armées de Montcalm et de Bourlamaque où nous les avons vues. Les autres avaient pour point de ralliement le fort de la Presqu’ile, sur le lac Erié, où commandait M. de Portneuf.

Le commandant du Détroit, M. de Bellestre, amenait cent Francais et cent cinquante sauvages ; le capitaine Aubry, six ou sept cents hommes des bords du Mississipi; MM. de Linctot et Bayeul, sept ou huit cents sauvages des postes intermédiaires. M. Marin, revenant avec deux cent quatre-vingts sauvages et quelques Canadiens d’une incursion du côté de Pittsburg, allait bientôt se joindre à eux. M. des Ligneris, au fort Machault, attendait la réunion de tous ces corps pour exécuter le plan du capitaine Pouchot.

Celui-ci avait envoyé de bonne heure, dans le mois de juin, la corvette

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l’'Outaouaise croiser à l'entrée de la rivière Chouaguen. Elle fut assaillie en route par un ouragan qui brisa son grand mât et son beaupré et faillit l’engloutir. Une troupe de sauvages mississagués qui se trouvaient à bord, et qui n'avaient jamais essuyé de tempête sur un navire, furent si effrayés, qu’ils jetèrent à la mer leurs armes, leurs ornements et des morceaux de tabac pour apaiser le manitou du lac. Cet accident donna lieu à une scène de comédie qui aurait pu tourner au tragique. Il y avait à bord un bossu si petit de taille, qu'il paraissait un vrai nain. Les Mississagués, qui n'avaient jamais vu d’être humain si petit, se persuadèrent qu’il était un manitou et voulurent à toute force le jeter à la mer comme un autre Jonas. Le commandant eut toutes ies peines du monde à les arrêter. L'Outaouaise fut retardée plusieurs jours à la Présentation pour être réparée. À son retour vis-à-vis Chouaguen, elle détacha un canot monté par M. de Blainville et quelques sauvages, pour aller à la découverte. L'armée de Prideaux franchissait en ce moment la chute de la rivière à quelques lieues de son embouchure. Par une incroyable ineurie, le canot ne remonta pas jusque-là, et, n'ayant rien aperçu, M. de Blainville confirma M. Pouchot dans son illusion. La seconde corvette fit la croisière avec aussi peu d'intelligence. L’/roquoise, qui remontait le lac dans le temps même où les longues files d’embarcations en longeaient la côte méridionale, et qui n’aurait eu qu’à louvoyer durant quelques jours pour les découvrir, n'eut aucun soupçon de leur présence. La corvette jeta l'ancre devant Niagara dans l’après-midi du 6 juillet, précisément à l'heure où Prideaux débarquait son armée à une lieue et demie du fort. Le commandant venait de faire son rapport à M. Pouchot, lorsqu'un soldat chassant aux tourtes dans la clairière vit sortir du bois une bande de sauvages qui s’élancèrent sur deux de ses camarades occupés un peu plus loin, et les entrainèrent avec eux. Î courut en avertir le commandant, qui fit sur-le-champ sortir une cinquantaine d'hommes. Ce piquet n’était pas encore arrivé à la lisière du bois, qu'il reçut une décharge de plus de deux cents coups de mousquet, dont la régularilé fit reconnaitre des troupes réglées. Deux soldats furent blessés et cinq faits prisonniers. Le piquet opéra sa retraite sous la protection des canons du fort, qui lancèrent quelques boulets aux ennemis.

I n’y avait que quatre cent quatre-vingt-six hommes de garnison, tirés en nombre à peu près égal des troupes de terre, de la colonie et de la milice, outre trente- neuf employés, dont cinq femmes ou enfants.

A une licue et demie au-dessus de la cataracte, avait été placé un petit fort en bois appelé le Portage, où commandait Daniel Chabert de Clausonne. Un conxrier lui fut immédiatement dépêché pour lui ordonner de se repiter sur Niagara avec ses hommes, après avoir brûlé son fort. Le même courrier se rendit au fort Machault avec des dépèches enjoignant à M. des Ligneris de rassembler tout ce qu'il y avait de Français et de sauvages à la Presqu'ile et dans les forts voisins, et d’accourir au secours de Niagara.

Dans la matinée du 9, pendant que les boulets du fort balayaient les broussailles des environs, il parut dans la clairière un oflicier agitant un drapeau blanc. M. Pouchot envoya vers lui un de ses lieutenants, qui lui banda les yeux et l'amena au fort. Ce parlementaire était un capitaine du Royal-Américain, porteur d’une sommation du commandant anglais, disant « que le roi d'Angleterre lui ayant donné le gouvernement du fort Niagara, il eût à lui remettre celte place; sinon qu’il l'y

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obligerait par les forces supérieures qu'il avait avec lui ». M. Pouchot répondit qu'il entendait pas Panglais, qu'il n'avait pas de réponse à faire, I avait cependant bien compris la lettre, L'oflicier insista sur les grandes forces qu'il avait. M, Pouchot répliqua que le roi lui avait confié cette place, qu'il se trouvait en état de la défendre et qu'il espérait que M. Prideaux n'y entrerail jamais; que du moins, auparavant, 11 voulait faire connaissance avec eux, que sûrement il gagnerait leur estime, [fit déjeuner cet officier, el le renvoya les veux bandés jusqu'où on l'avait pris.

Le général Prideaux, qui avait échelonné une partie de son armée sur son pus-

sage, avait encore devant Niagara deux mille deux cents hommes, outre ses neuf cents sauvages, Durant les premiers jours du siège, la corvettée embossée vis-à-vis de son camp lincommoda st fort, qu'il fut obligé de dresser ses tentes hors de sa portée. Elle retarda ses opérations en arrètant ses bateaux et le forçant à transporler par terre Lout son matériel de siège.

La petite garnison élait sur pied jour el nuit, mais l'espérance qu'elle avait d’un secours prochain soutenail son courage el son entrain. Le malin du 10, quand le soleil levant eut dissipé le brouillard qui s'était levé du lac à la suite d'une nuit pluvieuse, on s'aperçut que l'ennemi avail commencé à trois cents toises de distance une parallèle obliquant vers le lac. Les boulets et les bombes dirigés sur ces travaux les ralentirent sans les arrêter.

Les assiégeants prolongérent leurs tranchées du côté du lac et montèrent successivement trois balleries, dont là plus proche était à moins de cent loises du fort. Une autre batterie, érigée sur le côté opposé de x rivière, eroisait ses feux avec les trois autres, et prenait à revers la principale ligne de fortifications. Le canon grondait jour el nuit de part et d'autre. Depuis le 6 juillet, personne dans le fort m'avait clos l'œil. Les soldats aux ermbrasures tombaient de sommeil en épaulant leurs armes, Sur dix fusils, inv en avait guère qu'un qui partit Sept armuriers élaicnt continuellement emplovés à les raccommoder. Faute de biäionnettes, les soldats de la colonie et les Canadiens avaient adapté des couteaux de bûcherons au bout de bâtons et les emportaient aux postes avec eux. Les femmes servaient les blessés et les malades, où travaillaient à coudre des gargousses. On remplaçuit Les parapels éboulés par des sies de terre; mais lt plupart étaient déchirés par les projectiles, eL on manquait d'étoile pour en fure d'autres; on fut obligé pour les remplacer de se servir des paquets de fourrures qui se trouvaient dns les magasins. On en élut mème réduit à bourrer les canons avec des chemises, des couvertures, des paillasses de Hit.

Le soir du IN, les assiégés remarquérent une grande fonée qui montait de la tranchée ils erurent qu'un de leurs boulets avait mis Le feu un dépôt de poudre. C'était une bombe qui aval éclaté au sortir du mortier, el dont un éclat avait lappé à la tète le général Prideaux et Pavait tué instantanément.

LE ut remplacé dans le commandement par sir William Johnson.

À mesure qu'approchiut le temps où Farmée de M. des Ligneris devait se montrer sur le chemin de la cataracte, les regards de la garnison se portaient de plus en plus de ce cùté. Mais le secours si hpalienment attendu arriverait-il à Lemps? L'ennemi avail fini ses approches, elles brèches, grandissant d'heure en heure, allaient bientôt ètre prèles pour l'assaut.

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Le 25, à dit heures du malin, entrérent au fort quatre sauvages, porteurs de lectres de MM, des Ligneris et Aubry. Ces sauvages dirent que leur armée était forte de six cents Français et de mille sauvages: que, lorsque ses bateaux avaient passé à la sortie du lac Erié, ils couvraient tellement la rivière, qu'elle paraissait une île flottante. M. Pouchot répondit par les mêmes courriers que les assiégeants Tui semblaient être de quatre & cinq mille hommes, sans compter les sanvages ; que si M. des Ligneris ne se erovait pas assez lort pour les battre, il ferait mieux de traverser la rivière Niagara et de descendre par sa rive ganche jusque vis-äevis le fort, où il n'y avait que deux cents Anglais qui seraient sûrement écrasés, paree qu'ils pouvaient être difficilement secourus ; qu'ensuite les bateaux du fort traverseraient son armée, Malheureusement ce conseil ne fut pas suivi

Les troupes indisciplinées de Ligneris, après avoir tiré leurs eanots à terre, défilérent en longue colonne, bartolées de toutes couleurs, au bord du précipice creusé par la cataracte, Le chemin du Portage, qui menait au fort Niagara, n'était qu'une trouée mal tracée à travers la forêt, sur un terrain inégal et rocailleux, Le 23 au soir, les feux de bivouac durent être allumés en vue de la Chute, De toutes les hordes américaines réunies sous les bannières de France, celle-ci était certainement une des plus extraordinaires qu'on eût vues, par la variété des tribus et des dialectes, des costumes et des armes, des chants et des danses guerriéres, Elle rentermait les éléments les plus disparates, depuis le Français élégant des bords de la Seine et du Rhône jusqu'à lPaborigène du Mississipi chasseur de bufles: depuis le gentilhomme canadien endurei aux courses jusqu'au sang-mêlé, retroussant ses cheveux avec des plumes d'oiseaux, et fier de son tatouage aussi bien que des sealpes flottants à sa ceinture : tout cela étalé en face d'une des plus grandes merveilles du monde.

Le lendemain à l'aurore, la troupe se remit en marche et descendit les pentes au pied desquelles le grondement distinet du canon annonçait la proximité du fort assiégé, Le chemin du Portage n'avait qu'une dizaine de pieds de largeur, Les éclaireurs indiens rôdant sur les ailes surprirent un avant-poste anglais, le mirent en fuite, tuérent une douzaine d'hommes, dont ils coupérent les têtes et les plantérent sur des piquets, Comme on approchait du fort, une députation de chefs iroquois venant du camp anglais S'avanca avec des signes d'amitié jusqu'à un endroit nommé la Belle-Fanille, el proposa à nos alliés üne conférence pour traiter de la paix. Les olliciers lrançais firent tous leurs efforts pour lempècher, mais n'\ purent réussir, M. Marin, qui marchait en avant avec un parti de Français, voulut y mettre fin en eriant aux sauvages de le suivre; mais une trentaine seulement lui obéirent.

Sie William Johnson, prévenu d'avance de lt marche de M. des Ligneris, avait transporté la plus grande partie de son armée sur le chemin du Portage, où il l'avait disposée en embuscade derrière un abalis, après avoir placé ses Indiens dans le bois, de chaque côté du chemin. La troupe de Marin s'était élaneée en poussant le eri de guerre auquel les neuf cents sauvages de Johson avaient répondu, et la fusillade avait commencé. Elle fut entendue distinetement dans le fort, et M. Pouchot, accompagné du commandant de lPartillerie, M. Bonnaloux, accourut sur le

bastion d'où lon avait vue sur le chemin, AE aperçut une escouade d'Anglais qui

fuvaient vers leurs grand'gardes, tandis que d°s troupes venant du camp délilaient

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le long de la lisière du bois en se dirigeant vers les abatis. Un instant après, quelques sauvages débouchèrent du chemin en déployant un drapeau blanc, Comme ils ne paraissaient pas soupçonner qu'ils allaient tomber dans une embuscade, M. Pouchot fit tirer deux coups de canon entre eux et les Aaglais, pour indiquer qu'il y avait des ennemis de ce côté, Mais avant qu'ils enssent fait d’autres mouvements, une épaisse colonne marchant confusément, « sans rangs ni files, » sortit de l'étroit chemin et parut chercher à se mettre en bataille avec beaucoup de sangfroid, quoiqu'elle fût fort proche de lennemi. Le feu fut ouvert par l'aile droite, composée de sauvages, et devint bientôt général, Les Français avaient le désavantage de combattre à découvert, tandis que les Anglais étaient cachés derrière leurs abatis. Cependant la colonne de M. Marin tint ferme, Un moment les Anglais s'avancérent hors de leurs retranchements; mais ils furent reçus par des salves si bien nourries, qu'ils S'y réfugiérent de nouveau en toute hâte, Les Francais se portérent alors en avant et mirent genou à terre pour tirer à travers les interstices des abalis; mais la pluie qui commença à tomber avec abondance mouilla leurs armes et les obligea à battre en retraite. La tête de la colonne, continuant toujours à ürer, disparut dans la trouée du ‘hemin, poursuivie par les régiments anglais qui, sortis des retranchements, la chaïgeaient à la baïonnette. Cette colonne, la seule partie des troupes de Ligneris qui se fût montrée dans la clairière, avait paru si peu considérable, que M. Pouchot resta sous l'impression que ve n’était qu'une avant-garde qui s'était retirée après un premier engagement, L'épaisseur de la forêt lui avait dérobé ce qui se passait au delà. Or c'était l'armée entiére qui était venue donner tèle baissée dans lembuscade. En même temps qu'elle était attaquée de front par les Anglais, elle fut assaillie par les stuvages de Johnson, La plupart de nos alliés ayant refusé de se battre, les Français s'étaient trouvés en présence de forces supérieures qui les avaient écrasés et mis en déroule. La fin du combat ne fut plus qu'un massacre dont les horreurs sont restées le secret des solitudes du Niagara'. Tel fut le courage désespéré avec lequel les officiers avaient conduit leurs troupes, que de trente qu'ils étaient trois seulement s'échappèrent ; tous les autres furent tuës ou faits prisonniers. Les principaux chefs, presque tous blessés, étaient de ce nombre, entre autres les deux commandants, des Ligneris et Aubry, les capitaines Marin, de Montigny, de Repentigny, de Villiers et Gamelin ; trois lieutenants, deux officiers de milice, quatre cadets et le chirurgien -major. Les débris de l'armée regagnèrent les bateaux, laissés dans une ile au delà de la cataracte, remontèrent le lac Erié, firent sauter où brûler sur leur passage les forts de la Presqu'ile, aux Bœuls, Machaull, et se retirèrent au Détroit, anéantissant ainsi les derniers restes de la puissance française dans cette région si longtemps disputée de l'Ohio.

Pendant que M. Pouchot se tenait en observation sur les remparts, un sergent était venu lui demander de faire une sortie, car les Anglais s'étaient portés en masse au lieu du combat, et le silence qui régnait dans la tranchée faisait croire qu'elle était déserte. y consentit, mais recommanda de ne sortir du chemin couvert qu'avec précaution, et de faire d’abord monter quelques soldats sur les palis-

14 Sur quatre cents hommes, dit Pouchot, il y en eut plus de deux cent cinquante de tués, presque tous

soldats de la colonie qui étaient très braves,» (TSI, p. 124.)

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