‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 64 sur 86 · TN PE · texte numérisé non relu

TN PE

pagne sera employé autant que j'en suis capable pour l'honneur de Sa Majesté et l'intérêt de la nation. »

Du moment que le projet fut adopté, Wolfe mit à son exécution la même énergique volonté que s'il avait été certain du succès, sans toutefois y porter l'enthousiasme qui était dans sa nature. Son plus grand regret était de penser que peut-être il n'aurait pas assez de force pour marcher en personne à la tète de son armée. « Je sais parfaitement, disait-il à son médecin, que vous ne pouvez me guérir; mais pourvu que je ne soufre pas durant quelques jours et que je sois capable d'agir, c’est tout ce que je demande, »

Le dernier jour d'août, il se sentit assez bien pour sortir. Knox s'était déjà

Es étain de

Une maison seigneuriale : le manoir de Salaberry, à Beauport, quartier général de Montcalm durant le sivye de Québec.

empressé de noter dans son Journal: « Son Excellence le général Wolfe est en convalescence, à la joie inconcevable de toute l’armée. » La lettre que le général écrivit ce jour-là à sa mère, la dernière qu'il lui ait adressée, met à jour le complet abattement dans lequel il était tombé : « Chère madame, le fait que je vous écris vous convaincra qu'aucun malheur personnel, autre que les défaites et les désappointements, ne s’est aballu sur moi. Mon antagoniste s’est sagement renicrmé dans des retranchements inaccessibles, de façon que je ne puis latteindre sans verser un torrent de sang, et cela peut-être pour un mince résultat. Le marquis de Montcalm est à la tête d’un grand nombre de mauvais soldats, et moi à la tête d’un petit ombre de bons qui ne désirent rien tant que de combattre; mais le prudent vieux évite une action, incertain qu’il est de la conduite de son armée. I faut être du métier pour comprendre les désavantages et les difficultés contre lesquels nous avons à lutter, qui proviennent de la force naturelle extraordinaire du pays. »

En présence de ses intimes, Wolle épanchait l’amertume de ses pensées et s'écriait parfois, dans ses plus noirs accès, que s’il ne réussissait pas il ne retournerait jamais en Angleterre, pour y être exposé, comme d’autres infortunés généraux, aux censures et aux reproches d'une populace ignorante.

Le général enviait son adversaire, que la fortune semblait favoriser. Celui-ci cependant se croyait, à l'heure même, en face de difficultés non moins grandes; et lui aussi épanchait avec <es intimes ses inquiétudes et ses ennuis. Le soir du 2 septembre, assis auprès de sa lampe, dans la maison qu'il occupait au saut

a D DS Ce =

Montmorency, il écrivait à Bourlamaque : « La nuit est obscure, il pleut; nos troupes habillées et éveillées dans leurs tentes, la droite et la ville des plus alertes. Je suis botté et mes chevaux sellés; c’est à la vérité mon allure ordinaire la nuit, suite des interruptions, signatures, visites et conseils des sauvages... Je vous voudrais ici...; car je ne puis être partout, quoique je me multiplie bien et que je ne me sois pas encore déshabillé depuis le 23 juin. »

Le nuage d’anxiélé qui planait sur le camp de Beauport s’éclaircit pendant quelque temps. Les nouvelles venues de Montréal étaient plus rassurantes. M. de Lévis affirmait que l’armée de Johnson ne menaçait pas les rapides, qu'Ambherst ne sortait pas de Saint-Frédéric, et que d'ailleurs Bourlamaque se trouvait en état de tenir à l’île aux Noix jusqu’à la fin de la campagne. Bourlamaque lui-même l'avait écrit à Vaudreuil. Les mouvements de l’armée anglaise autour de Québec paraissaient indiquer la prochaine levée du siège. Déjà, depuis plusieurs jours, Wolfe avait commencé à démonter ses batteries sur les hauteurs de Montmorency. Bientot il fut évident qu'il déblayait le camp du saut, et, le 3 septembre, il l'avait complètement évacué, après avoir mis le feu aux retranchements. « Si j'avais voulu croire tout le monde hier, disait Montcalm à Lévis le 3 septembre, il n’y avait plus que trois ou quatre cents hommes, qu'il fallait aller charger. Ce matin, il n’y avait qu'à entrer dans le retranchement. M. Wolfe nous tendait une embuscade avec deux mille cinq cents hommes qui ont descendu en bon ordre du saut. La pièce de vingl-quatre les a salués joliment, coulé une berge et incommodé une autre, ce qui était déjà arrivé hier, Dès ce soir la droite est renforcée de deux mille hommes; j'y passe demain, et Poulariés reste général depuis le saut jusqu'à l'église de Beauport. Nous avons loujours dix-neuf bâtiments au-dessus de Québec; et Bougainville, garde-côle, toujours en l'air, Je m'établis de ma personne à la maison de Salaberry, pour être en belle vue et à portée de tout. »

Le ton de satisfaction qui règne dans cette lettre ne laisse qu'entrevoir lPimpression de délivrance que fit naître dans le peuple et l'armée l'abandon du saut. Le bruit s'en répandit de tous côtés, et la colonie relentit d’éclats de joie; car on crut que c’élait le signal de la levée du siège. Mais les généraux ne partageaient pas cetle illusion. « Quelque flatteuse que puisse en être l’idée, écrit Vaudreuil à Lévis,

je ne m'y arrèle pas, et il est de la prudence que je m’arrange pour faire vivre l’armée jusqu'au 15 octobre. »

Il était facile de voir que ce n’était qu’un premier mouvement pour opérer une diversion. Wolfe profitait de chaque bon vent pour faire monter de nouveaux vaissea a delà de Québec. Il rassemblait ses trois corps d'armée à la pointe Lévis, alin de les jeter sur quelque autre point, et frapper, s’il était possible, un coup décisif. Quel était ce point? Il était impossible de le deviner, car Wolfe lui-même ne le savait pas. Il avait seulement résolu de tenter une descente au-dessus de Québec, et il attendait les circonstances pour en déterminer l'endroit précis.

Montcalm fit de nouvelles dispositions à son camp : quatre cents miliciens de Montréal gardèrent la gauche, et cent quatre-vingts les gués d'hiver. La réserve de M. de Repentigny vint prendre les positions de Guyenne, qui alla camper à la droite, renforcée la veille par six cents hommes de Montréal; et Royal-Roussillon se rangea auprès de M. de Repentigny sur le plateau voisin de l'église de Beauport. Une chaine de postes relia le saut Montmorency avec la ville, qui reçut quelques

LA

Les

renforts. Déjà Malartic et plusieurs officiers de hauts grades, prévoyant la catastrophe du 13, ne se cachaient pas de dire que les précautions prises poue la ligne de Beauport étaient excessives, et qu'on ne s’occupait pas assez des autres. » Vaudreuil était du mème avis, particulièrement pour l’anse du Foulon, qui n’était gardée que par une centaine d'hommes; mais Montcalm persistait à croire que la falaise y était inaccessible, Aux observations que lui avait faites auparavant le gouverneur, il avait répondu : « Je vous jure que cent hommes postés arrèleront l’armée et nous donneront le temps d'attendre le jour et d'y marcher par notre droite. » Après de nouvelles remarques, il insistait : « Il ne faut pas croire que les ennemis aient des ailes, pour, la mème nuit, traverser, débarquer, monter des rampes rompues, el escalader, d'autant que pour la dernière opération il faut porter des échelles!. »

Dans la journée du 3, Bougainville vint passer une heure au manoir de Salaberrv, pour faire part ‘1 commandant des inquiétudes que lui causaient les dernières manœuvres de l'amiral Holmes, dont la flotte ‘était rapprochée de la ville, Ce fut probablement la dernière fois que Bougainville vit le général, qu'il aimait comme un père et admirait comme un héros. Le lendemain, le bataillon de Guyenne eut ordre de s'avancer sur les hauteurs d'Abraham pour être à portée de secourir au premier signal soit Bougainville, soit le camp, soit la ville. Les canons anglais, rapportés du saut Montmorency à la pointe Lévis, avant servi à augmenter les batteries, le bombardement redoubla d'intensité. « La ville, remarque M. de lFoligné, ne peut être dans un état plus pitoyable, à moins d'être rasée. »

Durant la veillée du 4, l'ennemi, profitant d'un bon vent et d’une nuit obscure, réussit à faire passer devant Québec tout un convoi de bateaux chargés de bagages et de munitions. Dans l'après-midi du 5, Murray sortit du camp de Lévis avec quatre bataillons pour aller rejoindre au-dessus de Sillery les vaisseaux de l'amiral Holmes, et, le lendemain, Monckton et Townshend le suivirent avec trois autres. M. de Rumigny, qui commandait un détachement de la Sarre, à Sillers, avait vu passer les régiments le long des falaises de Lévis, et les avait incommodés du feu de ses batteries, pendant qu'ils traversaient à guë la rivière Etchemin pour s’embarquer dans l’anse voisine.

A la nouvelle de celle marche, on a battu la générale au camp de Beauport et fait avancer les compagnies de grenadiers et la réserve de M. de Repentigny avec presque lous les sauvages, dont le nombre était encore considérable, quoiqu'il en fût parti beaucoup pour retourner dans leurs pays. sa réserve de M. de Repenligny stationna au pied de la côte qui conduit à la porte Saint-Jean, et les compagnies de grenadiers à la fourche des chemins de Samos et de Sillery. Vaudreuil mandail à Bougainville : € Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur, que le salut de la colonie est entre vos mains, que certainement le projel des ennemis est de

1 Montcalm à Vaudreuil, 27 et 29 juillet. € Ces mouvements de l'ennemi ne changerent que peu de chose aux premiéres dispositions que M. le marquis de Montealm avait faites, IE jugea que la partie de Beauport était toujours le point essentiel à garder et... où l'ennemi pouvait venir avee plus de suceës à la conquéte de la ville.» (Journal du siège de Québec, 5 septembre, bibl Hartwell)

M de Vaudreuil à plus d'inquiétude que moi pour la droite. » (Montealm à Bougainville, 16 septembre 1559.) On le savait si bien dans l'armée anglaise, qu'un déserteur rapporta au général Wolfe «that monsieur Monteéaln will not be prevailed on to quit his situation, insisting that the flower of our army are SU below the town » (haozs Journal, 4% septembre, © IE, p. 66.)

nous couper la communication en faisant des débarquements au nord ; il n’y a que la vigilance qui puisse parer, »

Il lui détaillait ensuite ses dernières dispositions, et ajoutait : « Par cet arrangement, voici ce qu'il v avait depuis l’anse des Mères jusqu’au cap Rouge : cent cinquante hommes entre l’anse des Mères et l’anse au Foulon; trente hommes à Samos; cinquante hommes à Saint-Michel; cinquante hommes à Nillery; deux cents hommes au cap Rouge. »

Puis il donnait le tableau des forces dont il disposait en sus, « tant pour garnir les autres postes que pour frapper en masse, non compris les sauvages, » ce qui formait un effectif de deux mille cent hommes. Et il concluait : « Je crois, monsieur, qu'avec cela et un peu de bonheur vous ferez de la bonne besogne.

« Je n'ai pas besoin de vous recommander d'établir le régiment de Guyenne dans le point central. En un mot, carte blanche sur les moyens, » Enfin, dans l'inquiétude que lui inspirait toujours le poste de Foulon, il lui conseillat de l'augmenter de cinquante hommes tirés de la compagnie de Repentigny, la plus aguerrie des troupes canadiennes,

Le lendemain, M. de AT accompagnait l'envoi de deux pièces de campagne d’un petit billet où percent lès anxiétés déjà exprimées par Malartic :

«de voudrais bien que toute votre plage fût hérissée comme celle-ci et retranchée de mème, cela vous épargnerait bien des allées et venues, Au demeurant, vous faites une bien belle campagne ; puisse-t-elle finir comme elle a commencé, et puissions-nous voir couronner vos peines el vos travaux comme je le désire ?! »

L'armée anglaise achevait de s’entasser sur les vaisseaux, et un ordre du jour du général Wolle, qui l'avait rejointe dars la nuit du 6, l'avait prévenue de se tenir prèle pour un prochain débarquement. Elle était fatiguée des longueurs du siège et impatiente d'agir.

La frégate e Seuhorse avait recu à son bord le #3 régiment, dans lequel servait John Knox. « Le capitaine Smith et ses officiers nous donnèrent, dit-il, l'hospitalité d'une façon princière, et n’oublièrent rien pour rendre aussi agréable que possible l’état d’encombrement où nous étions. »

Le malin du 7, après une nuit d'orage et de vent, le soleil s'était levé dans une atmosphère tiède et claire. L'escadre de Pamiral Holmes leva l'ancre devant Sillery et remonta le fleuve en louvoyant à la faveur d’une légère brise et de la marée montante. Chaque fois que les vaisseaux tiraient une bordée vers la côte nord, les sentinelles françaises et les sauvages cachés au bord de la grève envoyaient quelques balles parmi les habits rouges et les uniformes bariolés qui fourmillaient sur les ponts. L’escadre jeta l'ancre vis-à-vis la rivière du cap Rouge, dont les deux rives ouvertes en enlonnoir présentaient en ce moment un spectacle aussi animé que

Faudreuilà Bougainrele, 5 septembre 1759, Dans sa lettre au ministre, du 5 octobre 1759, Vaudreuil dit encore: «Ces trois postes (lanse des Méres, Samos et Sillery) avaient été constamment regardés comme inattaquables par M, le marquis dé Montealm et M. de Pontleroys ce fut toujours en vain que je leur observai qu'ils exigeaient la plus sérieuse attention,

« Les autres dispositions de M. de Bougainville devaient tendre essentiellement à secourir promptement ces trois postes ; il devait étre toujours prét à marcher partout où il serait nécessaire. en sorte que si Ha ville où le camp était attaqué, il pouvait Sy rendre en une heure et demie avee Félite dé sa troupe, come posée de cinq compagnies de grenadiers, cinq piquets de troupes de terre, deux eents volontaires de Duprat, deux cents hommes de cavalerie, li réserve de Repentieny et quatre à cinq cents sauvages, »

2 Montheillard à Bougainville, 7 septembre, à neuf heures du matin,

pittoresque. Bougainville v avait établi son quartier général et élevé quelques retranchements au bord de l’anse, où mouillaient plusieurs des batteries flottantes, « Les ennemis, dit Knox, sont au nombre d'environ seize cent, outre la cavalerie qui est vètue de bleu et montée sur de légers chevaux jolis et de différentes couleurs. Ils paraissent très alertes et font des évolutions dans les bois qui couvrent les hauteurs et le long de leurs retranchements, afin de montrer leur nombre avec plus d'avantage, »

Les batteries francaises s’avancèrent à l'embouchure de la rivière et se mirent en ligne de bataille; la cavalerie descendit de cheval et se forma à droite de l’infanterie, puis tout le détachement descendit la côte et borda les retranchements, en poussant des cris que Knox qualifie de ridicules. « Quelle différence , remarquet-il, avec la coutume des troupes britanniques! Comme le silence de celles-ci est bien autrement noble et terrible, et qu'il exprime bien mieux le véritable courage ! »

Le chroniqueur anglais ne réfléchit pas que les Francais avaient des sauvages dans leurs rangs, et que le meilléur moyen de les entrainer au combat était d'imiter leurs cris de guerre.

Les batteries flottantes canonnèrent quelques-uns des vaisseaux dont les berges, remplies de troupes, montaient et descendaient le fleuve comme pour tenter une descente; mais, après divers mouvements, elles se retirérent sans s'être approchées, Ce n'était qu'une fausse démonstration destinée à retenir le corps principal de Bougainville aux environs du cap Rouge, «€ tandis qu’une descente était préméditée ailleurs, peut-être plus bas, » augurait Knox. De son côté, l'amiral Saunders leignait de menacer la droite du camp de Beauport, en faisant exécuter des sondages et poser des bouées en face de la Canardière,

Wolle, monté sur la corvette Ze Hunter, en compagnie de que'ques officiers, poussa une reconnaissance jusqu'à la Pointe-aux-Trembles, d'où il redescendit aussi perplexe qu'avant son départ. Les pluies continuelles qui tombérent les deux jours suivants suspendirent les opérations et firent craindre pour la santé des troupes entassées sur les vaisseaux, Seize cents hommes durent être débarqués à Saint- Nicolas, sous la conduite de Monckton, qui les cantonna dans l'église et quelques maisons échappées à lincendie.

Ce mauvais temps exposait plus que jamais l’armée française à manquer d’'approvisionnements. « Vous êtes fort heureux, mandait Bigot à Bougainville, que vos voisins ne vous fassent pas promener : comment l'infanterie s’en tirerait-elle? Notre camp est plein d’eau, les ponts des chemins sont soulevés, et les charrettes ne peuvent marcher. Il faut espérer que le beau temps reviendra bientôt, sans quoi nous serions très embarrassés. »

Montcalm profita de ce temps de répit pour dicter à son secrétaire Marcel un projet de cantonnement pour le prochain hiver. «I s’en faut bien, disait-il à Lévis en lui adressant ce projet, que la campagne soit finie ici, depuis le départ du sa Ainsi, au contraire, augmentation de batteries et de feu sur la ville. Une ile escadre de vingt bâtiments, cinquante ou soixante berges, depuis trois jours, visà-vis Sillery et le cap Rouge. Bougainville côtovant; la ligne très longue! Hier, sur les dix heures du soir, démonstration d’attaque; cent berges en bataille à mi-chenal. J'avoue que je vous voudrais ici, et que je voulais que M. le marquis de Vaudreuil

Page 1