‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 66 sur 86 · ACL MA MO NN · texte numérisé non relu

ACL MA MO NN

\Wolfe déclara aux membres du conseil que. bien éloigné de penser autrement qu'eux, Il Le)

il étuit au contraire de leur avis.

débarquées, un détachement sera laissé pour garder le lieu du débarquement, tandis que le reste marchera en avant et tâchera de forcer les Francais et les Canadiens à livrer bataille. Les ofticiers et les troupes doivent se rappeler ce que le pays attend d'eux, et ce qu'un corps de soldats déterminés, endureis à la guerre, est capable de faire contre cinq faibles bataillons français mêlés à des paysans sans discipline, »

Par une nouvelle faveur de la fortune, cette proclamation ne fut connne dans armée anglaise qu'après le départ d'un déserteur du Roval-Américain, qui s'esquiva le jour même.

Deux petits billets, écrits la veille par Montealm, Fun à Bourlamaque, l'autre

à Lévis, révèlent dans quelle situation d’esprit il était avant le coup de foudre du 143. 11 disait à Bourlamaque :

« Je suis accablé de travail, et l'humeur me saisirait souvent comme vous, si je ne pensais que j'ai été pavé par l’Europe pour n’en avoir pas. »

Contre son habitude, il écrivit tout entitres de sa main les quelques lignes adressées à Lévis, les dernières probablement qu’il ait tracées.

« Je réponds par celle-ci, mon cher chevalier, à la lettre que vous m'avez écrite le 7. Je manquai le courrier par la faute de Saint-Sauveur. Rien de nouveau ici. L'article des vivres, pain et viande; mais n'importe, l'Anglais restât-il jusqu’au 1er novembre, nous soutiendrons. » |

Au coucher du soleil, le marquis descendit au rivage de Beauport accompagné de Marcel, et, après avoir examiné une batterie qu’il venait de faire augmenter, il se promena longtemps avec lui le long des retranchements, en observant de fois à autre la flotte de l'amiral Saunders, dont les gros vaisseaux avaient ouvert leurs voiles et se rapprochaient des grèves de la Canardière, tandis qu’un grand nombre de berges, chargées de marins, se rassemblaient vers la pointe de l’ile d'Orléans. C'était le commencement d’une fausse attaque convenue entre Wolfe et l’amiral, pour retenir au-dessous de Québec la masse des troupes françaises. Bientôt toute la flotte fut en mouvement : les vaisseaux échangèrent des signaux entre eux et entre l'ile d'Orléans et la pointe Lévis; le bombardement de la ville reprit avec une nouvelle fureur et joignit ses grondements lointains à la canonnade plus rapprochée des vaisseaux qui balayaient les battures de Beauport, comme pour préluder à une descente. Ce déploiement de forces, coïncidant avec la fin du jour, reportiit aux scènes grandioses du 31 juillet, et acheva de tromper Montcalm sur les vrais desseins des ennemis. À mesure que s’éteignirent les dernitres lueurs du crépuscule pour faire place à une nuit obscure, les feux de bivouac allumés dans le camp étoilèrent toute la côte de Beauport, depuis Montmorency jusqu’à la ville. Le général, conversant toujours avec Marcel, remontait vers le manoir de Salaberry, lorsque M. de Poulariés vint l’avertir que plusieurs berges s’approchaient vis-à-vis du plateau occupé par son régiment. Montcalm fit alors prendre les armes aux troupes et border les retranchements. Il détacha en même temps le capitaine Marcel avec une de ses ordonnances auprès de M. de Vaudreuil, en recommandant de venir lui donner avis au premier incident qui surviendrait. [l continua à circuler entre le manoir et le ravin de Beauport, en s’entretenant avec M. de Poulariés et le chevalier Johnstone. Sa conversation, toujours animée, prit un accent de vive émolion à mesure que la nuit s'avançait. I avait le pressentiment d’un danger prochain qu'il ne pouvait préciser. À une heure du matin, il envoya Poulariés à son régiment et continua sa marche avec Johnstone. Son inquiétude se portait surtout vers les bateaux de provisions qui, d’après l'avis de Bougainville, devaient descendre cette nuit-là même : « Je tremble, répétait-il souvent au chevalier, qu'ils ne soient pris, et que cette perte nous ruine sans ressource, car nous n'avons de provisions que pour peu de jours. »

A la même heure Wolfe avait les mêmes pressentiments d’une mort prochaine. I fit ses dernières dispositions testamentaires, comme s’il eût eu la certitude qu'il ne survivrait pas au lendemain. En témoignage d'estime et d’attachement pour ses collègues dans le commandement, il légua son argenterie à l'amiral Saunders, ses

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équipages à Monckton, et à Carleton ses papiers avec ses livres. Tous ses ordres donnés, et n'ayant plus qu’à attendre la marée, il fit venir dans sa cabine, à bord du Sutherland, un de ses compagnons de jeunesse en qui il avait une particulière confiance, John Jarvis, commandant la corvette le Porc-Épie, qui devint plus tard amiral avec le titre de lord Saint-Vincent. Il passa une heure avec lui, dans l’intimité, et lui fit part de ses pressentiments. Au moment de lui dire adieu, il sortit de son gilet le médaillon contenant le portrait de Me Lowther et le remit à son ami, en le priant de le rendre à sa fiancée lorsqu'il serait de retour en Angleterre, si ses appréhensions se réalisaient.

Les vingt-deux vaisseaux de amiral Holmes ne levirent l'ancre, au cap Rouge, qu'à l'entrée de la nuit. La marée, qui achevait de monter, ne les entraina qu’à une petite distance de Saint-Augustin, d’où ils redescendirent avec le reflux, comme ils avaient fait les jours précédents, sans qu'aucun mouvement inusité éveillât le soupçon des factionnaires du rivage. Tout était activité cependant sur les navires. Les troupes savaient qu’une descente aurait lieu cette nuit même, mais un petit nombre d'officiers seulement connaissaient en quel endroit elle allait se faire. Les soldats nettoyaient leurs armes, les équipages se préparaient à la manœuvre des bateaux. Le colonel Howe, commandant de Pinfanterie légère, frère du héros tombé l’année précédente devant Carillon, faisait appel à l'élite de ses soldats. Il choisissait vingt-quatre braves à qui il réservait l’honneur de marcher les premiers au combat,

Les moiteurs de la nuit flottant sur le fleuve épaississaient les ténèbres et empêchaient de voir à distance. Aux ombres vagues qui glissaient sur les eaux les sentinelles francaises placées en vigies sur les cimes du cap Rouge reconnurent et signalèrent le passage de la flotte; mais Bougainville, convaincu qu’elle remonterait avec le flux, comme aux autres marées, ne jugea pas à propos de la suivre.

Depuis quelques jours il semblait frappé d’aveuglement., Malgré les ordres les plus formels de Vaudreuil, lui enjoignant de garder sur les hauteurs d'Abraham le régiment de Guyenne pour se porter en peu d’instants aux endroits menacés, il l'avait laissé partir pour le camp de Beauport. Il avait également négligé de suivre le conseil du gouverneur, qui, après lui avoir fait remarquer que le poste du Foulon n'était pas assez gardé, lui avait dit d’v ajouter cinquante hommes de la compagnie de Repentigny.

« Bougainville, dit Johnstone, avait un grand fonds d'esprit, du bon sens et beaucoup de bonnes qualités; mais à une très grande bravoure se joignait chez lui beaucoup d’ignorance de Part militaire, qu'il n'avait jamais étudié. »

Grâce à des influences de cour et à la faveur de Mme de Pompadour, il était passé de simple aide de camp au grade de colonel, au grand mécontentement de plusieurs officiers plus anciens et plus méritants que lui. Le soir du 12, il avait envoyé dire, contre toute apparence, que l’armée anglaise était rentrée au camp de la pointe Lévis; puis, au lieu de suivre la flotte sans jamais la perdre de vue, comme il en avait l'ordre formel, il resta inactif au cap Rouge avec out son détachement Pourquoi ne se rapprocha-t-il pas des hauteurs d'Abraham, comme les manœuvres des Anglais le lui indiquaient? Pourquoi ne renvoya-t-il pas les grena-

diers et les volontaires qui sont l'âme de leurs régiments”? Pourquoi, après avoir

informé Vaudreuil et Montcalm, ainsi que les postes de Rumigny, de Douglas et de Versor, qu’il enverrait cette nuit même des bateaux chargés de provisions, n’a-t-il pas averti de son changement de résolution pour qu'ils ne les attendissent plus”? Tout cela, conclut Johnstone, est inexplicable.

Mais ce qui est impardonnable de la part de Bougainville, c'est d’avoir, au mépris des avertissements du gouverneur réilérés dans la lettre où il lui donnait carte blanche sur les moyens, changé ou du moins laissé partir trois ou quatre jours après le commandant du Foulon et laissé le poste aux mains de Vergor, cet oflicier mis en jugement peu d'années auparavant pour avoir livré presque sans résistance le fort de Beauséjour!. L'armée, comme les généraux, se reposait entiérement sur lui. L'avant-veille encore, Montbeillard lui écrivait de Beauport :

« Nous passons ici les nuits au bivouac, et nous avons grand tort ; c’est vous qui veillez pour nous. »

Durant tout l'été, il avait eu sous les veux l'infatigable vigilance de Lévis, qui, placé dans la mème position que lui sur K rivière Montmorency, n'avait jamais été mis en défaut. Mais Lévis n’était plus à Québec,

A minuit, deux lanternes furent hissées lune au-dessus de Pautre au grand mät du Sutherland. C'était le signal convenu. Aussitôt la première division prit place dans les bateaux et se mit en ligne, suivie de proche par le reste de l'armée, l'infanterie légère faisant lavant-aarde. A deux heures, sur un signe du général, dont le canot s'était placé en tête, ous les bateaux se mirent en mouvement. Les soldats avaient ordre de garder un profond silence, les équipages de faire le moins de bruit possible, et de ne se servir de leurs rames que pour diriger légèrement leurs embarcations, car la marée baissante et la brise du sud-ouest qui s'était élevée les fusait dériver rapidement. Les vaisseaux de Pamiral Holmes devaient descendre trois quarts d'heure plus tard avec le reste des troupes, La nuit était sereine mais sans lune, et la lumière des étoiles, tamisée par les vapeurs de septembre, était à peine visible, Le silence nocturne n'était troublé que par le elapotement de l'eau sur les flancs des embarcations et par le bruit du vent dans les arbres de la falaise, qui tout près, sur la gauche, dressait sa muraille de pierre dans lPobseurité.

Durant plus d’une heure la lonxue file de bateaux glissa dans le même silence en suivant les contours du rivage. Aucun bruit insolite ne se faisait entendre sur les hauteurs, et tout portait à croire qu'ils n'étaient pas découverts. Wolle, assis à l'arrière de son canot, conversait de temps en temps à voix basse avec les officiers rangés auprès de lui, L'un d'eux, John Robinson, jeune garde-marine, qui devint plus td professeur de sciences naturelles à l’université d'Édimbourg, à raconté l'impression profonde qu'avait faite sur lui la conversation du général. Les idées mélancoliques qui Pavaient obsédé lui revenant à l'esprit, il en chercha l'expression dans la poésie, el il se mit à réciter la belle élégie de Gray sur un cimetière de campagne, dont la publication était encore récente, Eut-il une intuiion plus vive du sort qui l’attendait, lorsque d'une voix émue il répéla ce vers qui ne fut jamais St vrai que pour lui-même :

The paths of glory lead but to the grave.

AM. de Foligné. Journal mémoralif.

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« Messieurs, murmura-t-il en terminant la citation, j'aimerais mieux avoir fait cette élègie que de prendre Québec. »

« Qui vive? cria une sentinelle invisible dans l'ombre à l’un des bateaux de l'infanterie légère, au moment où il rasait le rivage de Samos à une portée de pistolet.

— France ! » répondit un des capitaines des Fraser’s Iiglanders, qui savait très bien le francais.

La sentinelle, croyant que c'était le convoi de vivres annoncé par Bougainville, laissa passer le bateau en commettant la faute de ne pas demander le mot d’ordre et de ne pas aller elle-même s'assurer de la vérité.

Quelques minutes après, un froissement de branches, indiquant que quelqu'un descendait la côte du Foulon, se fit entendre, suivi d'un nouveau : « Qui vive?

— France! répéta le capitaine; et il ajouta : Ne faites pas de bruit; ce sont les vivres; On pourrait nous entendre. »

La corvetle /e Hunter était, en effet, ancrée à peu de distance.

« Passez, » dit la sentinelle, qui ne descendit pas plus loin.

La force du courant entraina les bateaux de l'infanterie légère un peu au-dessous de l’anse. Les vingt-quatre volontaires, conduits par le capitaine Delaune, sautèrent sur le sable et s’avancèrent jusqu'au pied de la falaise, qui en cet endroit est très escarpée et couverte aujourd’hui comme alors de bois et de broussailles. Leurs fusils en bandoulitre, ils se mirent hardiment à la gravir en s’aidant des branches et des arbustes. Ils arrivèrent au sommet sans avoir reçu un coup de fusil, et s’avancèrent jusqu’à la clairière ouverte sur le plateau, suivis de près par un plus fort détachement. Le jour commencait à poindre et permettait de distinguer la toile blanche des tentes sur le fond obscur du sol et du feuillage. Ils s’élancèrent vers les sentinelles, qui en les apercevant tirérent quelques coups de fusil et se replitrent vers les tentes. Vergor dormait profondément dans son lit et ne fut réveillé que par les détonations et les cris d'alarme. Il sortit précipitamment et se mit en défense avec les soldats de son poste accourus des tentes voisines. [ls n'étaient qu'au nombre d’une trentaine, car Vergor avait envoyé le reste, composé d'habitants de Lorette, travailler à leur récolte. Un piquet de l'infanterie légère, débarqué un peu plus haut, gravissait alors le ravin et marchait au secours des volontaires. Vergor, pris entre deux feux, ne fit qu’une faible résistance, reçut une balle au talon et se rendit prisonnier avec quelques-uns des siens. Les autres réussirent à s'échapper à la faveur de l'obscurité et des bois voisins.

Wolfe, resté sur le bord de la grève, attendait un signal avant de lancer de nouvelles troupes. Pendant un temps assez long, rien ne rompit le silence de la nuit que les rafales du vent et le murmure du ruisseau Saint-Denis, qui, gonflé par les dernières pluies, tombait en cascade sur le flanc de la montagne. Soudain éclatérent quelques coups de fusil suivis d'appels aux armes, puis de nouvelles décharges accompagnées de clameurs confuses. Enfin des hourras poussés par cent poitrines anglaises annoncèrent que le poste était pris. Wolfe, sans rien laisser voir de la joie qu’il éprouvait, donna l’ordre d'avancer. Toute la première division, formée d'environ seize cents hommes, s’élança hors des bateaux, précédée des sapeurs qui en peu d’instants eurent débarrassé le ravin des abatis qui l'obstruaient et rendu libre le chemin tracé sur le penchant de la côte. Une partie de la division s'y

engagea, tandis que le reste grimpait à droite et à gauche en s’accrochant aux buissons et aux angles des rochers. Wolfe, à qui l'excitation du moment donnait de nouvelles forces, gravit la côte d’un pas léger et rangea rapidement les troupes en bataille à mesure qu’elles débouchaient sur le plateau, l’aile gauche du côté de sillery, l'aile droite du côté de Québec, toute la ligne faisant face au chemin Saint-Louis. L'éveil avait été donné à la batterie de Samos par la fusillade du Foulon, et elle ouvrit un feu vif sur les bateaux, dont elle endommagea quelquesuns, Lua ou blessa plusieurs soldats et ofliciers. Le colonel Howe fut détaché avec l'infanterie légère, pour aller s'emparer de ce poste et de celui de Sillery, dont la batterie Lirait maintenant à toute volée sur l’escadre, qui achevait de dériver et jetait l'ancre devant l’anse du Foulon. Les deux postes, assaillis par des forces supérieures et se voyant sur le point d’être cernes, battirent en retraite du côté du cap Rouge. Une partie du régiment d’Anstruther alla prendre position dans les maisons échelonnées sur la route de Sillery.

Le transport des troupes s'était fait avec une telle célérité, qu'avant six heures du matin les plus éloignées, celles du colonel Burton, stationnées de l’autre côté de la rivière, avaient éié traversées et déposées dans l’anse du Foulon. Les gardes françaises, entretenues par la ville le long de la grève, essayèrent d’inquiéter le débarquement, mais furent refoulées par des délachements soutenus du canon de: vaisseaux.

Durant ces opérations, le grand jour était venu. Le soleil du 13 septembre se leva dans les nuages : du ciel gris d'automne tombaient de temps en temps de légères ondées qui faisaient craindre une journée pluvieuse. Sur la plaine ondulée et semée de bouquets d’arbres qui s'étendaient devant l'armée, aucun ennemi n'avait encore fait son apparition. On eût «lit que les régiments anglais n’y avaient été rassemblés que pour l'exercice d’une parade. Seul le canon du bombardement, qui avait redoublé à la nouvelle du succès de la descente, rappelait la guerre. Quand on songe que, pour obtenir un tel avantage, il n'avait fallu que la peine dune montée difficile et trois escarmouches insignifiantes, on reste confondu. Toutes les causes qui auraient dû faire manquer cette audacieuse lentative avaient conspiré pour sa réussite,

Premièrement, le régiment de Guyenne, posté sur les plaines d'Abraham, avait été retiré contre toute riüison!;

Secondement, il Pavait été à l'insu de Vaudreuil, sans quoi ce gouverneur aurait insisté à le faire renvoyer;

Troisiémement, Bougainville, contre l'avis de Vaudreuil, n’avail pas renforcé le poste du Foulon avec les cinquante hommes d'élite de Repentigny ;

Quatriémement, les deux déserteurs de Royal-Roussillon révélérent à Wolfe le passage projeté du convoi de vivres, dans la nuit du 12;

Cinquiémement, Bougainville le fit annoncer aux différents postes, et quoique ce convoi ne descendit pas, il négligea de contremander son ordre ;

1 Dans la soirée même du 12, d'après Vaudreuil : @ Je fis, dit-il, rester l'armée au bivouac la nuit du 12 au 13, Je comptois beaucoup sur le bataillon de Guyenne, je le croyois toujours sur la hauteur de Québec; mais M. de Montealm l'avait rappelé le méme jour à l'entrée de la nuit sans neen prévenir, » {Collection Moreau de Saint-Méry: Vaudreuilau ministre, 5 octobre 1559.)

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Sixièmement, le déserteur du Royal-Américain s’évada avant de connaître la proclamation de Wolfe et ne put ainsi révéler le projet de descente ;

Septièmement, Bougainville, qui avait toujours suivi pas à pas la flotte de l'amiral Holmes et ne l'avait pas perdue de vue, la vit descendre du cap Rouge et y resta précisément durant la fatale nuit du 13 ;

Huitièmement, le commandant du Foulon avait été remplacé trois ou quatre jours auparavant par le capitaine de Vergor, le plus mauvais soldat de la colonie;

Neuvièmement, celui-ci, le soir du 12, avait permis à presque tout son monde de s’absenter ;

Dixiémement, il n’exerçait aucune vigilance et dormait profondément au moment du débarquement des Anglais.

Si une seule de ces chances avait fait défaut, la descente aurait probablement été empêchée, ou du moins arrêtée dans son exécution, et peut-ctre tournée en effroyable désastre. Si, par exemple, le régiment de Guyenne avait été retenu sur les plaines d'Abraham par Bougainville, comme celui-ci en avait l’ordre positif de Vaudreuil, il serait arrivé à temps pour surprendre les régiments anglais dans le désordre de là montée, les culbuter du haut en bas des caps, et lancer sur eux un feu plongeant qui en aurait fait un terrible massacre, tandis que les batteries de Samos et de Sillery, les prenant en enfilade, auraient complété l’hécatombe. Wolfe aurait perdu devant Québec sa réputation d'homme de guerre et serait aujourd'hui placé au rang de Phipps ou de sir Hovenden Walker. L’Angleterre, découragée par la ruine de cette expédition qui lui avait coûté d'énormes dépenses, aurait probablement renoncé à son projet de conquête, et la Nouvelle-France serait restée à ses anciens maitres, en proie aux abus qui l’auraient entrainée sur la pente que suivait la France de Louis XV, jusqu’à ce qu’elle fût tombée avec celle-ci dans l’abime de la révolution.

Pendant que les trois brigadiers complétaient leurs dispositions, Wolfe s’avança à une petite distance du côté de Québec pour choisir le terrain sur lequel il voulait livrer bataille. Il s'arrêta sur un plateau assez uni qui, à partir de ce jour, allait devenir immortel sous le nom de plaines DANCE désignation avait été donnée à ce lieu parce que l’un des premiers colons du Eanada, Abraham Martin, ancien pilote surnommé maitre Abraham, ÿ avait acquis une terre qu'il avait défrichée. Le plateau, large à peu près d’un quart de lieue, est coupé à droite par l'énorme anfractuosité au fond de laquelle coule le fleuve Saint-Laurent; à gauche, par le coteau Nainte-Geneviève, au pied duquel s'étend la vallée où la rivière Saint- Charles traine en serpentant ses eaux lentes et boueuses. Les deux falaises forment en se réunissant, à une demi-lieue vers l’est, le cap Diamant, sur lequel est assise la citadelle de Québec. Deux chemins courant parallèlement traversent les plaines d'Abraham : l’un, le chemin Saint-Louis, sort de la porte de ce nom, et mène à Sillery ; l’autre, le chemin Sainte-Foye, émerge de la porte Saint-Jean et condui à la paroisse de Sainte-Foye. En avant du plateau règne un iéger ravin qui descend en pente douce et remonte un peu plus loin pour former les buttes à Neveu, lesquelles se prolongent jusque sous les murs de la ville. A travers les champs de blé et les prairies qui couvraient ces plaines, surgissaient çà et là des bouquets d’arbres et des touffes d’arbustes. De la crête du coteau Sainte-Geneviève, la vue embrasse toute l'étendue des paroisses de Lorette, de Charlesbourg et de Beauport, le bassin

de Québec, l’ile d'Orléans et toute la côte de Beaupré, c'est-à-dire les paroisses de l’Ange-Gardien, du Château-Richer, de Sainte-Anne et de Saint-Joachim, bornées à l'horizon par le cap Tourmente. Cette vue rappelle, par son étendue et son aspect pittoresque, la route de Naples à Castellamare, Il ne manque à la montagne Sainte- Anne, qui dresse son cône bleu à sept lieues de distance, qu’un panache de fumée pour ressembler au Vésuve.

Les tirailleurs canadiens et sauvages commençaient à se montrer aux abords des bois et lançaient des balles qui tuaient ou blessaient quelques hommes. L'armée avait exécuté un changement de front et fiusait face à la ville. Le général la disposa sur trois colonnes et la fit avancer vers les plaines.

C'est à ce moment que Montcalm reçut le premier avis d’une descente au Foulon'. Vaudreuil l'ignorait encore. Marcel n’était plus auprès de lui; il avait suivi à la batterie de la Canardière le major Dumas, qui, prévenu par les patrouilles d’eau que les berges signalées à Poulariés remontaient vers la ville, avait fait sortir des retranchements et marcher au bord de la grève les milices de Québec. Aux premières lueurs de l'aube, tout danger avait disparu, et l’armée rentrait dans les tentes lorsque des coups de canon retentirent du côté de Samos. Montcalm venait de quitter Johnstone après avoir pris une lasse de thé avec lui pour se réveiller, n'ayant pas dormi de la nuit, et avait ordonné de seller ses chevaux. Il arrivait à la Canardière. En rentrant avec Marcel dans la maison du séminaire, il dit avec saisissement que ses craintes se réalisaient, et que le convoi de vivres était allaqué, peut-être mème pris. Peu d’instants après entra un Canadien tout hors d'haleine, qui n'avait fait qu'une course du Foulon au camp. I dit qu'il était le seul échappé du poste de M. de Vergor, que ce poste avait élé surpris, emporté, et que les Anglais étaient maitres des hauteurs. € Nous connaissions si bien, dit le secrétaire de Montcalm, les difficultés de pénétrer par ce point, pour peu qu’il fût défendu, qu'on ne crut pas un mot du récit d’un homme à qui nous crûmes que la peur avait tourné la tête. J’allai me reposer chez moi, en priant M. Dumas d’envover au quartier général pour avoir des nouvelles, et de me faire avertir s’il y avait quelque chose à faire. On entendait toujours quelques coups de fusil de loin en loin. » La ville fit des signaux. « Par quelle fatalité n’envoya-t-on pas savoir des nouvelles ?°? »

Le chevalier de Bernetz avait expédié au camp un courrier qui rencontra chemin faisant le major général Montreuil, lequel venait d’être prévenu par un fuvaid. Montreuil fit marcher immédiatement le régiment de Guyenne et courut avertir le marquis de Montcalm, qui fit aussitôt avancer un piquet par bataillon et si cents hommes de Montréal. Il les suivit de près, après avoir laissé le camp sous le commandement de M. de Senezergues.

Lorsque, vers six heures du matin, les lignes blanches du régiment de Guyenne commencèrent à serpenter à travers les buttes à Neveu, Wolfe fit faire halte à son

1 Le Journal de Monteabn S'arrète à la journée du 12 septembre, Son secrétaire n'eut le eourage de le reprendre que dix jours après, pour raconter en quelques pages la bataille du 1344, la mort du général et les derniers incidents de la campagne, Avant de commencer son récit, daté du cap Santé, le 93 septembre 1759, il s'écrie : « Je n'ai plus que des malheurs à écrire; vingt fois j'ai pris la plume, et vingt fois la douleur l'a fait tomber de mes mains! Comment me rappeler une suite d'événements aussi assommants ? Nous étions sauvés, et nous sommes perdus! »

2 Journal de Montcalm.

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9), d'après le dessin d'un officier de l'armée anglaise.

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armée et la mit en bataille sur trois rangs de profondeur, à une petite distance du ravin. Elle couvrait l’espace compris entre le sommet de la falaise et le chemin de Sainte-Foye, et regardait la ville, distante seulement d’un quart de lieue, mais dont les buttes lui dérobaient la vue. Monckton commandait la droite avec les grenadiers de Louisbourg, les régiments d'Otway, de Bragg et de Kennedy; Murray, le centre avec ceux de Lascelles, des Highlanders et d'Anstruther; Townshend, la gauche avec le régiment d’Amherst et le Royal-Américain. Cette aile n’atteignait pas le coteau Sainte-Geneviève. Wolfe s'était solidement établi dans la maison d’un nommé Borgia et dans quelques autres constructions voisines du chemin de Sainte-Foye, le long duquel les deux derniers régiments étaient disposés en potence, afin de repousser l'aile droite des Français si elle essayait de déborder de ce côté. L'infanterie légère, ramenée de Sillery, se rangeait sur trois colonnes à quelques pas en arrière. Le colonel Burton commandait la réserve avec le régiment de Webb, subdivisé en huit corps séparés par de grands intervalles. L’effectif de cette armée était de cinq mille deux cent vingt-cinq hommes de toutes armes. Le troisième bataillon du Royal-Américain avait été laissé à la garde du débarquement. Enfin le détachement d’Anstruther, établi, comme on l’a vu, dans les maisons de Sillery, devait lenir en échec le corps de Bougainville.

Vaudreuil n'avait été prévenu qu’à six heures moins un quart par un billet contradictoire du chevalier de Bernetz, qui lui annonçait que l'ennemi était descendu au Foulon, mais qu’il le croyait rembarqué. Il ne connut la vérité qu'après le départ de M. de Montcalm. À sept heures moins un quart, il envoya un exprès à Bougainville avec ces quelques mots : « Il parait bien certain que l’ennemi a fait un débarquement à l’anse du Foulon; nous avons bien du monde en mouvement. Nous entendons quelques petites fusillades. Il me tarde d’avoir de vos nouvelles et de savoir si l'ennemi a fait quelque tentative de votre côté. » Vaudreuil ajoutait en post-scriptum : « Les forces de l’eunemi paraissent considérables. Je ne doute pas que vous soyez attentif à ses mouvements et à les suivre; c’est sur quoi je m'en rapporte à vous. »

Les courriers se succédaient avec des nouvelles de plus en plus alarmantes. Montcalm put à peine en croire ses veux, lorsqu’en arrivant à la rivière Naint- Charles il aperçut distinctement les rangées d’uniformtes écarlates sur le penchant du coteau Sainte-Geneviève :

« L'affaire est sérieuse, dit-il à Johnstone qui l'accompagnait: retournez au plus vite à Beauport, et ordonnez à Poulariés de m'envoyer en toute hâte le reste de la gauche sur les hauteurs d'Abraham. » Puis il piqua des deux, et, le regard fixe, sans prolérer une parole, il traversa à fond de train le pont et la vallée Saint- Charles en se dirigeant vers la côte d'Abraham.

Toute l’armée fut bientôt en mouvement, à l’exception de la garde des batteries et de la tête de pont. Dans la ville, l'excitation et l'alarme étaient indescriptibles. Les cilovens avaient été réveillés en sursaut en entendant crier : « Les Anglais sont aux portes! » Tout ce qui ne portail pas les armes, vieillards, femmes, enfants, accourus au nord de la ville, stationnaient soit aux remparts, soit au bord du cap, et regardaient dans une muette anxiété défiler les troupes depuis le chemin de Beauport jusqu’à la ville. Elles s’avancaient à marche forcée, les régiments de la ligne reconnaissables à leurs uniformes blancs, drapeaux déployés, tambours

battants, les milices vètues de toutes facons, la plupart en costume d’habitant. Après avoir traversé le pont, elles se divisaient en trois colonnes, la première montant par la côte du Palais, la seconde par la côte à Coton, la troisième par celle d'Abraham, Tandis que ces deux dernières longeaient à l’ouest les murs d'enceinte, la première, entrée par la porte du Palais, traversait la cité en ruines et débouchait par les portes Saint-Jean et Saint-Louis, Les femmes, les enfants reculaient au passage des bandes de sauvages aux allures et aux regards féroces sous leur latouage de guerre, avec leurs pendeloques, leurs scalpes, leurs plumets agités par une marche rapide, Des familles cherchaient parmi les miliciens soit un fils, soit un époux, soit un père, pour les embrasser avant la bataille, qui s’annoncait par une fusillade intermittente. Chacun sentait que le moment de la crise si longtemps redoutée était venu, Tout ce qu'un peuple à de cher: sa religion, sa patrie, ses foyers, son existence même, étaient en jeu.

Montcalm demeura stupéfait en apercevant devant lui non pas un détachement, comme il S'Y attendait, mais toute l’armée de Wolle, I courut de la droite à la gauche, en comptant les régiments, remarqua au centre celui des Écossais, tranchant, par ses unilormes rayés de diverses couleurs, sur le rouge des lignes anglaises, par la musique nasillarde de leurs cornemuses mêlée aux sons clairs des fifres et des trompettes. Du ciel gris se détachaient de petites ondées qui continuaient à tomber par intervalles. Le colonel de Fontbonne, commandant de Guvenne, avait fait les premières dispositions avec autant d'intelligence que de bravoure, Après avoir étendu le front de son régiment pour en imposer à l'ennemi, il avait profité des accidents du terrain pour jeter en avant des pelotons qui entretenaient un feu bien nourri avec ceux des Anglais. Trois ou quatre cents tirailleurs canadiens, dispersés à gauche dans un champ de blé en épis, au centre derrière des toufles d’épinettes, de cèêdres et d’aubépines, à droite dans un petit bois traversé par le chemin de $Sainte-Fove, incommodaient si fort les Anglais, que leur commandant les avait tenus longtemps couchés à terre pour éviter les balles, Montcalm rangea son armée en bataille sur trois lignes de hauteur à mesure qu'elle arrivait: les milices sur les deux ailes; les régiments de ligne au centre, dans le mème ordre qu'ils occupaient au camp de Beauport, c'est-à-dire Royal-Roussillon le plus près du fleuve, puis Guyenne, Béarn, Languedoc et la Sarre. Le major Dumas commandait la plus forte partie des Canadiens placés à droite. Quelques pièces d'artillerie demandés: à la ville furent amenées « avec promptilude » pour répondre au feu de mitraille que venaient d'ouvrir deux canons anglais. Montcalm ordonna à son secrélaire, qui arrivait avec des munitions, de placer deux pièces sur le chemin de Sainte-Fove, lesquelles concentrérent leur feu sur la maison de Borgia, dont trois cents hommes de l'infanterie légère s'étaient emparés en avant de leurs lignes. Quelques Canadiens s’y glissérent, malgré les balles qui pleuvaient des ouvertures, y mirent le feu, en chassèrent les ennemis et les forcèrent de se abattre sur leurs régiments.

Un cavalier d'ordonnance de Vaudreuil, lequel s’avancait avec le reste des troupes, vint dans ce moment remettre à Montcalm un billet, où il le conjurait de ne pas précipiter l'attaque : « L'avantage, disait ce billet, que les Anglais avaient eu de forcer nos postes devait naturellement être la source de leur défaite; mais il était de notre intérêt de ne rien prématurer. Il fallait que les Anglais fussent

en même temps attaqués par notre armée, par quinze cents hommes qu'il nous était fort aisé de faire sortir de la ville, et par le corps de M, de Bougainville, au moyen de quoi ils se trouveraient enveloppés de toutes parts et n'auraient d'autre ressource que Jeur gauche pour leur retraite, où leur défaite serait encore infaillible‘, »

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Plan de li bataille d'Abrahiun.

Ce billet contenait, de l'aveu de tous les hommes de guerre, le meilleur parti à suivre; mais Montcalm le rejeta avec dédain. «Il n’en fallut pas davantage, dit le Journal tenu à l'armée, pour déterminer un général qui eût volontiers été jaloux de la part que le simple soldat eût pris à ses suceës; son ambition était qu'on ne nommät jamais que lui, et cette façon de penser ne contribua pas peu à lui faire traverser les différentes entreprises où il ne pouvait pas paraitre. »

Le premier soin de Montcalm, en voyant à son arrivée sur les plaines qu'il avait affaire à toute l’armée de Wolfe, aurait dû être évidemment de se mettre en communicalion avec Bougainville. Il n’était pas encore sept heures du matin. En moins d'une heure et demie, un cavalier aurait franchi la vallée Saint-Charles, remonté li route de Lorette à l'église de Sainte-Fove, et remis à Bougainville l'ordre

1 Archives de La marine: Colleclion Moreau de Sainte Méry: Vaudreuil où M de Berryer, 5 octobre 1559, — Journal tenu à l'armée.

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d’accourir au plus vite. Celui-ci, dont l’armée était en marche à neuf heures, aurait pu en hâtant le pas signaler son approche dès onze heures.

Dans l'intervalle, Montcalm aurait eu le temps de faire sortir la garnison de Québec et de la mettre en ligne avec les quinze cents hommes qu’amenait le gouverneur. I aurait ainsi attaqué de front l’armée anglaise avec plus de six mille hommes, tandis que l'élite de son armée, composée de plus de deux mille soldats, l'aurait prise en queue. l'issue était facile à prévoir. Mais l’homme qui, selon l'expression de Montcalm, savait si bien faire la guerre à Pœil, n'était pas là.

« Je n'arrêtai, dit le secrétaire du général, un moment avec le marquis de Montcalm, qui me dit: « Nous ne pouvons éviter le combat. L’ennemi se retranche; Qil a déjà deux pièces de canon, Si nous lui donnons le temps de s'établir, nous «ne pourrons jamais lattaquer avec le peu de troupes que nous avons. » Il ajouta avec une espèce de saisissement : « Est-il possible que Bougainville n'entende pas « cela?» 1 me quitta sans me donner le temps de lui répondre autre chose sinon que nous étions bien petits. »

Montealm tint un conseil de guerre avec les commandants des divers corps; mais ceux-ci, voyant la résolution où il était de brusquer l'attaque, n’ostrent le contredire ou le firent timidement, comme le chevalier de Montreuil. Lévis seul, s'il eût été présent, aurait pu par son sang-froid calmer l'agitation du général, et, par l'ascendant qu'il exerçait sur lui, empêcher de précipiter l'action.

Les troupes régulières et coloniales que Montcalm avait en ce moment sous la main ne s'élevaient pas à plus de trois mille cinq ou six cents hommes, la.plus grande partie composée de milices. L'élite de l'armée, les grenadiers, les volontaires étaient, comme on vient de le voir, au cap Rouge avec Bougainville, On avait en outre, un mois auparavant, détaché de Parmée, avec le chevalier de Lévis, huit cents hommes des meilleurs soldats, choisis parmi les cinq régiments qui allaient se battre.

La seule partie de l'armée engagée jusqu’à ce moment était les Canadiens de la droite qui, conduits par Dumas, avaient délogé Pinfanterie légère de la maison de Borgia. Favorisés par le petit bois qui leur servait de retraite, ils en sortaient au pas de course et s’élançaient sur cette infanterie chaque fois qu'ils la voyaient s'avancer : ils venaient de la repousser pour la troisième fois, « Les Canadiens arrangés de la sorte, dit le Journal tenu à d'armée, Surpassent certainement, par l'adresse avee laquelle ils tirent, toutes les troupes de l'univers. » Les succôs obtenus coup sur conp par ces braves miliciens, et l’ardeur que montrait le reste des troupes, insplérent trop de confiance à Montealm. 1'oublia que les Canadiens perdaient leur supériorité en rase campagne; qu'en outre ils étaient la plupart mal armés, n'avant que des fusils de chasse, Une partie d’entre eux n'avaient pas même de baïonnettes, qu'ils avaient remplacées par des couteaux fixés tant bien que mal au bout de leur faslt. L'armée, inférieure en nombre, fatiguée d'une marche forcée d'une à deux lieues, dont les derniers arrivés étaient encore essoufflés, allait perdre Pavantage du terrain en descendant dans un ravin inégal, embarrassé de buissons, où les rangs seraient infailiblement rompus avant d'atteindre l'ennemi

leGes gens (les Canadiens) mal armés, ayant point de buonnettes e0que de simples fusils de chasse»

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sur la hauteur qu'il occupait. La crainte de lui donner le temps de se retrancher et d'augmenter son nombre l’emporta sur toutes ces raisons. Montcalm poussa son cheval en avant de sa ligne de bataille et parcourut les rangs en les animant par sa parole vive, avec cet air chevaleresque et martial qui le faisait admirer de ses soldats. Un jeune milicien de dix-huit ans, présent à l’action, et qui vécut dans un âge très avancé, Joseph Trahan, à souvent raconté l’impression singulière que lui avait laissée la vue du général. « Je me rappelle très bien, disait-il, l'attitude de Montcalm avant le combat. Il montait un cheval brun ou noir, au front de nos lignes, tenant haut son épée comme pour nous exciter à faire notre devoir. Il portait un uniforme à larges manches, dont l’une, rejetée de l'arme qu'il tenait, découvrait le linge blane de sa manchette. »

I était dix heures. Les nuages s'étaient dissipés, et le soleil éclairant la plaine de tout son éclat faisait briller devant les Francais les baïonnettes, les sabres, les uniformes garance des Anglais, les tartans des highlanders. Wolfe, qu'on eût dit présent partout, reconnaissable à sa haute taille, marchait à la tête de ses régiments, qu'il avait fait avancer jusqu'au bord du ravin. Personne mieux que lui ne comprenait la position dangereuse où il se trouvait. Quelques coups de fusil entendus du côté de Killers lui faisaient penser que PBougainville s'avançait et serait bientôt sur ses derrières, Si le général francais retardait l'attaque pour combiner son mouvement avee celui du colonel, il sentait que sa position était presque désespérée. Mais la fortune qui avait si bien favorisé le coup d’audace qu'il venait d'accomplir lui donnait foi dans le triomphe. 1 passait devant ses régiments en montrant l'ennemi de son épée, haranguant ses soldats d'un air inspiré, leur disant que pour eux c'était la victoire où la mort, ear la retraite était impossible.

Montealm fit sonner la charge. Son armée s'ébranla en front de bandière, poussant le ert de guerre à la façon des anciens, Elle s’avanca avec rapidité, recueillant sur son passage les pelotons de tirailleurs qui n'avaient pas eu le temps de rentrer dans les rangs, ce qui occasionna un premier flottement. Elle ne fut pas rendue au lond du ravin, que les lignes rompues par les difficultés du sol firent croire aux Anglais que l'attaque se faisait en colonnes irrégulières.

Les régiments essayèrent de se reformer en gravissant la montée, et firent halte à une demi-portée de fusil. Dans l'instant de silence qui suivit, on n'entendit que les sris de commandements répétés sur tout le front de l’armée, puis une décharge géuüérale par les trois rangs à la fois, sans qu'on eût le soin de réserver de coups pour entretenir le feu. Cette première décharge, faite à distance et avec précipitaion, produisit peu d'effet, Les Canadiens, rangés presque tous sur la seconde ligne, se coucherent à terre pour recharger, selon leur coutume, et causèrent ainsi quelque confusion. Les Anglais, à qui leur commandant avait ordonné de mettre deux balles dans leur fusil, S'approchérent avant de tirer, et, de la hauteur d'où ils dominaient, répondirent par un feu bien dirigé qui décima le premier rang et le fil osciller, Le centre anglais surtout, dont la décharge instantanée résonna « corime un coup de canon », fit d'affreuses trouées dans les régiments, Un nuage de fumée enveloppa les deux armées, qui continuérent à marcher de Pavant, Le combat fut court, mais d’une extrême vivacité, Les deux braves commandants de la Sarre et de Guyenne, Senezergues et Fonthonne, furent tués en ce moment, ainsi que le second commandant de la droite, M. de Saint-Ours. Le lieutenant-colonel de L'uiguedoe, Privat,

fut blessé dangereusement. L’aide-major Malartic eut deux chevaux tués sous lui.

Du côté des Anglais, le colonel Carleton reçut une blessure à la tète, le brigadier Monckton une balle au travers du corps. Pendant que Montcalm courait d’un point à l’autre pour “affermir ses bataillons ébranlés, Wolfe dirigeait l'attaque en personne à la droite : * armée. Une balle l'avait atteint au poignet, et il s'était fait un bandage avec son.r cnoir. Il marchait en avant des grenadiers et leur donnait l'ordre de charger, lorsqu'une seconde balle le frappa dangereusement. Mais fidèle à l'axiome qu'il répétait souvent : © Tant qu'on peut marcher et tenir ses armes, @’est une honte de reculer, » il continua d'avancer. Son brillant uniforme le signalait aux francs-tireurs canadiens cachés dans les buissons, d’où montaient des flocons de fumée. Une troisième balle le frappa en pleine poitrine. I chancela, et, voyant qu'il perdait connaissance, il dit à un officier d'artillerie qui se trouvait près de lui: « Soutenez-moi, il ne faut pas que mes braves soldats me voient tomber. » Le lieutenant Brown, du corps des grenadiers, le grenadier Henderson et un autre soldat accoururent, le prirent dans leurs bras et l’emportèrent en arrière du champ de bataille, À sa demande, ils le déposérent sur le gazon, dans un pli du terrain. Un des ofliciers voulut aller chercher un chirurgien, « C’est inutile, soupira le général; c'en est fait de moi. » Il paraissait sans connaissance, lorsqu'un de ceux qui l’assistaient cria :

els fuient ils fuient!

Qui fuit? demanda vivement Wolfe comme Sil se réveillut d'un profond sommeil.

— Les ennemis, répondit Fofticier, ils cèdent de tous côtés, »

Wolle reprit :

a Que Fun de vous coure vite dire au colonel Burton de descendre en toute hâte avec son régiment vers la rivière Sunt-Charles et de s'emparer du pont, pour couper la retraite aux favards.

I se tourna sur le coë, murmura tout bas: € Dieu soit loué, je meurs en paix, » til expira.

Les dernières décharges des deux armées étaient faites presque à bout portant. \Wolfe avait communiqué son impéluosité à ses troupes. La charge à la baïonnette commandée par lui au moment où il tomba avait fait plier le centre et faire volteface à toute l'armée française: mais « la déroute ne fut totale que parmi les Groupes réglées, Les Canadiens, accoutumés à reculer à la manière des anciens Partir à retourner ensuile à l'ennemi avec plus de confiance qu'auparavant, se raie it en quelques endroits s, principalement dans le petit bois de la droite, où ils tinren: en échec une partie des régiments aüiglais.

La masse des luvards, n'écoutant ni le général ni les officiers, se précipila dans la vallée pour regasner l'ouvrage à cornes; le reste s'enfuit vers la ville, Montcalm, entrainé par ce torrent, cherchait à rallier quelques compagnies en face de la porte Saint-Louis, quand il recul deux blessures coup sur coup : une à la cuisse, Pautre dans laine. Son secrétaire était occupé, à quelques pas de lui, à sauver une des pièces d'artillerie.

€ de vis, dit-il, arriver M. le marquis de Montcalm à cheval, soutenu par trois soldats. Jentrai avec ui dans la ville, où le chevalier de Bernetz me donna quelques ordres que je courus exécuter sur le rempart. »

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es une gravure de ta Bibliothèque nationale.

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drière une pièce de campagne. En regagnant la hauteur, il fut fort surpris dé se trouver au milieu de l’armée anglaise, qui s'était avancée pendant qu'il s’attardait dans le ravin avec les canonniers. Comme il montait un superbe cheval noir, les ennemis le prirent pour un des commandants, et le saluërent par une volée de coups de fusil... Quatre balles déchirèrent ses habits. Une autre vint se loger dans le pommeau de sa selle, et quatre attcignirent son cheval sans toutefois le renverser. Il le lanca à toute bride vers la côte voisine, qu’indiquait de loin un moulin à vent placé à son sommet. Il traversa les champs de Saint-Roch en prenant la direction de la boulangerie, et rentra dans l'ouvrage à cornes, où son cheval, épuisé par le sang qui jaillissait de ses blessures, s’affaissa sous lui.

€ Il était impossible d’imaginer, dit-il, le désordre et la confusion qui régnaient dans l'ouvrage à cornes. La peur et la consternation paraissaient générales. Les troupes étaient tellement démoralisées, qu’elles croyaient que l’ennemi n'avait qu’à se présenter devant les ponts pour se rendre maitre de la place. »

C'était cependant un ouvrage solidement construit, placé sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, large en cet endroit de soixante-dix pas et guéable seulement à marée basse, à une portés de mousquet plus bas. Le côté regardant la rivicre et les hauteurs se composait d’une rangée de hautes et fortes palissades, plantées perpendiculairement et percées d'embrasures pour recevoir des pièces de gros calibre. La face donnant sur le chemin de Beauport consistait en terrassements, joints par deux ailes aux palissades.

Le tumulte et lelfarement augmentaient dans la place à mesure que les troupes s’y entassaient. Les derniers régiments étaient encore sur l’autre rive, celui de Rovyal-Roussillon même venait à peine de déboucher des rues du Palais, qu’un eri général retentit dans lenceinte : & Il faut couper le pont de bateaux! » De vieux officiers, tels que les capitaines de Montgay et de la Mothe, criaient tout haut au marquis de Vaudreuil que l'ouvrage à cornes allait être dans un instant pris d'assaut. le sabre à la main; que toute l’armée serait taillée en pièces sans merci, et que la seule chose qui pouvait la sauver était une capitulation immédiate et générale, livrant le Canada à l'Angleterre.

S'il fallait en croire Johnstone, l'unique témoin qui ait laissé un récit circonstancié de celte scène, il aurait été le seul qui ait gardé son sang-froid et sa présence d'esprit. On à déjà vu comment au début du siège il avait voulu faussement s’attribuer le mérite d’avoir le premier indiqué à Lévis l'existence des gués de la rivière Montmorency. Il prétend encore que c’est lui qui, dans cette dernière occasion, à empèché que le pont de bateaux ne fût coupé et que Vaudreuil ne signât sur-le-champ la capitulation. Son récit, quant au reste, parait digne de foi et jette du jour sur les premières heures qui suivirent la bataille.

« Grâce, dit-il, au crédit dont je jouissais dans l’armée, à cause de l'estime et de la confiance que M. de Lévis et M. de Montcalm m’avaient toujours témoignées publiquement, j'allai trouver M. Iugon, chargé de livrer les laissez-passer dans l'ouvrage à cornes, et je le priai de m’accompagner au pont. Nous y courûmes, el, sans demander qui avait donné l’ordre de le couper, nous renvoyâmes les soldats, dont les haches étaient déjà levées pour exécuter cet acte insensé et coupable.

« M. de Vaudreuil s’était enfermé dans une maison située dans l'ouvrage à cornes avec l’intendant et quelques autres personnes. Je soupçonnai qu’ils étaient

occupés à rédiger les articles de la capitulation, et j'entrai dans la maison. Je n’eus que le temps de voir lintendant, une plume à la main, écrivant sur une feuille de papier. M. de Vaudreuil me dit que je n'avais pas le droit d'assister aux délibérations. Je lui répondis qu'il avait raison, et je me retirai la rage dans le cœur. »

Johnstone était encore sous le coup de la rebuffade qu'il venait de s’attirer, quand il vit s'approcher M. Dalquier, commandant de Béarn, vieil oflicier aussi loyal que brave, couvert de cicatrices apportées des champs de bataille. Johnstone s’emporla devant lui contre Vaudreuil, et conjura Dalquier de ne point consentir, à la honteuse capitulation qu’allait proposer ce gouverneur, laquelle, d’un trait de plume, ferait perdre à la France une colonie dont la conservation avait coûté tant de sang et de dépenses. Johnstone, ayant perdu son cheval, prit à pied le chemin de Beauport pour aller rejoindre Poulariëés, resté dans le ravin. A peine avait-il fait trois où quatre cents pas, qu'il vit venir cet officier au grand galop de son cheval. I Parrêta et lui répéla ce qu'il venait de dire à Dalquier. Poulariés répondit que, plutôt que de consentir à une capitulation, il aimerait mieux verser jusqu’à la dernière goutte de son sang. Il dit ensuite à Johnstone d'aller prendre possession de sa maison, de $v regarder comme chez lui et de s'Y rendre immédiatement pour y prendre quelque repos. Puis, piquant des deux, il partit comme un éclair pour l'ouvrage à cornes.

Je continuai ma route, reprend le chevalier, le cœur navré, à la pensée de mon ami bien-aimé, M. de Montcalm, l'esprit bouleversé, perdu dans un abime de réflexions à la vue des changements que la Providence avait amenés dans l'espace de trois où quatre heures. »

Rarement, en effet, un revirement de fortune avait été plus soudain et plus complet. La veille encore tout faisait espérer une prochaine délivrance : la saison avancée, l’armée assiégeante découragée après plus de deux mois de tentatives toujours repoussées, l'inaction d'Amherst sur le lac Champlain, les nouvelles rassurantes venues des Rapides. Et maintenant tout était perdu! les Anglais victorieux maitres des hauteurs, Montealm expirant dans les murs de Québec, l’armée française défaite, abatlue, désorganisée, privée de son chef, n'ayant pas parmi les officiers supérieurs restés à sa Lète un homme capable de le remplacer !

« Ah! monsieur, écrit Bougainville à Bourlamaque, quelle journée cruelle, et qu’elle a détruit tout ce qui nous intéressait! Mon cœur est déchiré par Lous ses endroits sensibles ; le vôtre ne le sera pas moins. Nous serons heureux si la mauvaise saison qui s’avance sauve le pays d’une ruine Lotale!. »

Bougainville, daus eelte lettre, cherche à exeuser sa conduile et à rejeter sur autrui, selon ses propres termes, « la perte de la plus belle position du monde et presque de notre honneur. » Célait cependant sur lui avant tout autre que retombait la responsabilité de ce désastrs. C'était lui qui, chargé de veiller jour et nuit, s'était le premier laissé surprendre. De son propre aveu, il fut averti à huit heures du malin. Joannès affirme même qu'il le fut par les fuyards, et par conséquent plus tùt?, Quoi qu’il en soit, il savait dès huit heures, par la leltre de Vaudreuil, la descente des Anglais au Foulon, Il se mit immédiatement en marche; mais, au lieu de

118 septembre, 2 Mémoires sur la campagne de 1759,

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