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MONTCAïM ET LEVIS 327
voler au secours de Montcalm, il s'arrêta à Sillery, où il se mit en tête de prendre d'assaut une maison en pierre où les Anglais s'étaient fortement retranchés. Il y sacrilia inutilement les braves volontaires de Duprat, dont plusieurs se firent tuer avec M. de Brignolet, lieutenant de la Sarre. Il y fut repoussé, et continua à perdre un temps précieux. C'était au moment même où Montcalm, prêt à livrer bataille, s’écriait : « Est-il possible que Bougainville n’entende pas cela? »
Bougainville entendait distinctement la fusillade et le canon des deux armées, puisqu'il n’était qu’à une demi-lieue des plaines d'Abraham; mais l’aveuglement qui s'était emparé de lui depuis la veille le poursuivait encore, et il semblait cloué au sol, Ge ne fut que vers midi qu’il ouvrit les yeux en apprenant la perte de la bataille.
Vaudreuil faisait défiler l’armée, dont chaque corps alla reprendre ses positions au camp de Beauport. Dans le conseil de guerre convoqué au quartier général, les officiers supérieurs furent loin de montrer la fermeté que laisse entendre Johnstone!. Ils furent (ous unanimes à déclarer qu'il n’y avait pas d'autre parti à prendre que de retraiter à Jacques-Cartier. Le gouverneur et l’intendant déployèrent seuls quelque énergie. Ils étaient d'opinion de réunir les débris de l’armée au corps de Bougainville et de renouveler l'attaque en la combinant avec une sortie de la garnison. Vaudreuil expédia un courrier à Montcalm pour lui demander son avis. Le général mourant lui répondit qu’il n’y avait que le choix entre trois partis : renouveler le combat, retrailer à Jacques-Cartier, où capituler; mais il ye voulut pas donner de décision entre ces trois partis.
« Si y'eusse attaqué, dit Vaudreuil, contre l'opinion de tous les officiers principaux, je m’exposais à perdre la bataille et la colonie, vu leur mauvaise volonté ?. »
La retraile sur Jacques-Cartier fut donc décidée, mais tenue secrète jusqu'au moment du départ.
À quatre heures et demie du soir, Vaudreuil écrivit à Lévis : « Nous venons d’avoir une très malheureuse affaire. Dès l’aurore, les ennemis ont surpris M. de Vergor, qui commandait à l’anse du Foulon,. Ils se sont bien vite emparés des hauteurs. M. le marquis de Montcalm est arrivé avec le premier détachement. Je formais l’arrière-garde et faisais hâter le pas aux troupes de milice qui étaient sur ma route. J'avais fait prévenir M. de Bougainville, qui dans l'instant s’est mis en marche du cap Rouge avec les cinq compagnies des grenadiers, deux pièces de campagne, la cavalerie et tout ce qu'il v avait de meilleur. Quoique l’ennemi nous eût prévenus, sa position était très critique. Î ne nous fallait qu’attendre le moment de l'arrivée de M. de Pougainville, parce que, tandis que nous l’atlaquerions avec toutes nos forces, il serait pris par les derrières; mais le malheur nous en à voulu,
1 « Divers officiers des troupes de terre n'hésitérent point à dire tout haut. en présence du soldat, qu'il ne nous restait d'aatre ressource que celle de capituler promptement pour toute la colonie, » (Journal tenu à l'armée.) CU (Vaudreuil) pensait qu'on pouvait rattaquer le lendemain à la pointe du jour... Fétais aussi de cet avis: mais tous les officiers du conseil insistérent pour la retraite à faire à Jacques-Cartier. » (Bigot au ministre, 23 octobre.) L'intendant écrivait avec heaucoup de sens au chevalier de Lévis :
« De la Pointe -aux-Trembles, le 15 septembre.
€ N'auriez-vous pas pensé, monsieur, comme moi qu'il aurait été mieux de rassembler tous les corps de M. de Bougainville, qui étaient l'élite des troupes et des milices, faire sortir tout de luville, à Ia réserve de l'artillerie et des éelopés, et donner sur l'ennemi à la pointe du jour, si on n'avait pu le faire dès le jour mème? Vous auriez formé dix mille hommes au moins contre trois où quatre, I y aurait eu bien du malheur si vous ne les eussiez pas battus. »
2 Vaudreuil au ministre, 5 octobre.
au point que l'affaire s'est engagée avec beaucoup trop de vivacité. L’ennemi, qui était sur une éminence, nous a repoussés, et, malgré notre opiniàtrelé, nous à contraints à faire notre retraite. Nous avons eu beaucoup de tués et de blessés. Le temps ne saurait me permettre de vous faire aucun détail à ce sujet; d'ailleurs je n'en suis pas encore bien instruit. Ce qu’il y a de certain et de bien fâcheux, c'est que M. de Montcalm a reçu plusieurs blessures également dangereuses; on craint seaucoup pour lui. Personne ne désire plus que moi que ce ne soit rien, D’après cel événement, voici, monsieur, dans quelles circonstances nous nous trouvons réduits : « 10 Nous ne sommes pas en état de prendre notre revanche dès ce soir, notre armée est trop découragée, el nous ne saurions la ranimer. Si nous attendons à demain, l'ennemi sera retranché dans une position inattaquable. 2 Je ne puis ni ne consenltirai jamais à capituler pour toute la colonie. 3° Notre retraite devient done indispensable, d'autant mieux que nous y sommes forcés par nos propres subsistances, D'après loutes ces considérations, je pars dès ce soir avec les débris de l’armée pour aller prendre poste à Jacques-Cartier, où je vous prie, monsieur, de vouloir bien me venir joindre sitôt ma lettre reçue. Vous sentez qu'il est d'une très grande conséquence que vous fassiez toute x diligence possible. Je vous attendrai avec beaucoup d’impatience. »
Celle lettre de Vaudreuil est beaucoup plus calme qu’on serait porté à le croire, en lisant ce que disent ses ennemis sur Pétat d'agitation et de trouble où il aurait été plongé. On remarque encore plus les égards et le ton de modération avec lesquels il parle de Montcalm, si peu d'heures après la défaite qu'il <e croyait en droit de lui reprocher pour n'avoir pas suivi son avis.
Vaudreuil disait à Montcalm lui-même dans la dernière lettre qu'il lui écrivait à six heures du soir :
« Je ne puis assez vous réitérer combien je suis vivement peiné de vos blessures; je me flatte que vous en guérirez dans peu, et que vous êtes bien convaincu que personne n'v prend plus d'intérêt que moi pour l'attachement que je vous ai voué de tous les temps. J'aurais lort souhaité entamer dès aujourd’hui une nouvelle affaire avec l'ennemi ; mais tous les commandants de corps m'en ont représenté l'impossibilité, eu égard à la posilion avantageuse des Anglais, à la diminution et au découragement de l'armée, et qu'il nv avait pas à différer notre retraite. L'opinion de ces messieurs se trouvant appuyée de la vôtre, je consens, quoique avec douleur, par Penvie que j'ai de me soutenir dans la colonie à quelque prix que ce soit, d'autant mieux que ce n'est qu'en prenant ce parti que je puis me servir des uniques el faibles ressources qui nous restent pour la subsistance de l’armée. Je joins ici, monsieur, la lettre que j'écris d’après cela à M. de Ramezay avec l'instruction que je lui adresse, contenant les articles de la capitulation qu’il doit demander à l'ennemi. Vous verrez qu’ils sont les mêmes dont j'étais convenu avec vous. Avez la bonté de lui faire tenir le tout après que vous l'aurez lu; ménagez-vous, je vous prie, ne pensez qu'à voire guérison. »
Montcalm fit répondre par son secrétaire :
« Monsieur le marquis de Montcalm, sensible à vos attentions, me charge d’avoir l'honneur de vous écrire qu’il approuve tout; je lui ai lu votre lettre, et le modèle de capitulation que j'ai remis à M. de Ramezay, suivant vos intentions, avec la lettre que vous lui écrivez à cetle occasion. »
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La foule, qui s\ se pressait dans la rue Saint-Louis. Quelques femmes, le voyant passer, pâle et inondé de sang, s'écrièrent en pleurant :
€ O mon Dieu! mon Dieu! le marquis est tué!
— Ce n’est rien, ce n’est rien, répondit le général mourant en se tournant vers elles; ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies, »
Vaudreuil était arrivé près des hauteurs au moment de la déroute, I avait vainement cherché à rallier les régiments; sa voix s’était perdue dans le tumulte de la fuite, Une partie des Canadiens, plus dociles à sa parole, étaient retournés sur leurs pas et couraient au secours des braves miliciens, qui défendaient le terrain avec le courage du désespoir dans le bois du chemin de Sainte-Foye et dans quelques taillis plus rapprochés de la porte Saint-lean.
Les sauvages, suivant leur instinct d'oiseaux de proie, s'étaient retirés à l’écart au commencement de la mêlée et attendaient le moment de se répandre sur le champ de bataille pour scalper et dépouiller les morts et les blessés. Townshend, à qui le commandement était dévolu, ne profita pas de la victoire autant quil l'aurait pu, car il lui eût été facile de s'emparer des portes et de pénétrer dans la ville au milieu de la confusion générale. Murray était retenu sur la gauche var l’opiniâtreté des Canadiens. Au moment de la déroute, les Highlanders qu’il commandait s'étaient élancés les premiers, la claymore à la main, en poussant leur farouche eri de guerre. Ils avaient tout fait fuir devant eux, et s'étaient avancés jusqu’à l'orée du bois; mais là ils avaient été arrêtés par un feu de mousqueterie aussi bien nourri qu'habilement dirigé. Après d’inutiles efforts pour en déloger les Canadiens, les Higlanders avaient été forcés de battre en retraite pour aller se reformer sur le chemin Kaint-Louis. Murray les fit ensuite descendre plus à l’ouest, jusqu’au bord du coteau Sainte-Geneviève, afin de prendre le bois à revers et chasser en même temps du penchant de la côte des bandes de francs-tireurs canadiens qui en défendaient la descente.
€ Ils tuëérent ou blessèrent un grand nombre de nos hommes, dit le lieutenant Fraser, et nous forcèrent de retraiter un peu plus loin pour refaire nos rangs. »
Muiray les ramena pour la troisième lois à l’attaque, mais renforcés à droite et à gauche du régiment d’Anstruther et du second bataillon du Royal-Américain. Une nouvelie lutte s’engagea et fut soutenue « avec une ardeur et un acharnement incrovables », au dire du chevalier Johnstone, témoin de celte lutte héroïque. € Quand ils furent écrasés nar le nombre, ils disputèrent pied à pied le terrain depuis le sommet jusqu’au bas des hauteurs. »
Au milieu de la vallée s’élevait la boulangerie de l’armée, entourée de quelques maisons. Les Canadiens s’y rallièrent une dernière fois et arrètérent encore assez longtemps les trois régiments ennemis. « Ce fut là et autour du bois, rapporte Fraser, que notre régiment souffrit davantage. » Le chevalier Johnstone, qui à raconté en détail ce brillant fait d'armes, dit que ces infortunés héros se firent presque tous tuer sur place, mais qu’ils sauvèrent un grand nombre de fugitifs et donnèrent le temps à l’armée française de se réfugier dans l’ouvrage à cornes!
Le Si M le marquis de Lévis y eût commandé en chef (au Canada), les Anglais ne l'auraient pas pris. Ce général eût porté, après que les Anglais eurent abandonné le camp du Saut, la majeure partie de
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