‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 69 sur 86 · L'HIVER DE 1759-60, -— LA COLONIE ABANDONNÉE A ELLE-MÊME · texte numérisé non relu

L'HIVER DE 1759-60, -— LA COLONIE ABANDONNÉE A ELLE-MÊME

Le général de Lévis s'était d'abord replié à la Pointe-aux-Trembles, après avoir laissé deux détachements à la garde des ponts du cap Rouge : l’un sous Bougainville, à l'embouchure de la Rivière ; l'autre sous Repentigny, à quelque distance plus haut. Il s'arrêta deux jours pour donner un peu de repos à son armée et se retira ensuite à Jacques-Cartier, où il fit travailler activement à la construction du fort. Son avant-garde campa an calvaire de Saint-Augustin, et les régiments de Royal-Roussillon et de Guyenne dans la plaine de Deschambault, pour y empècher un débarquement et assurer ses communications avec Trois-Rivières.

Une lettre inquiétante du chevalier de la Corne rappela Vaudreuil à Montréal, Les lroquois de la Présentation avaient fait prisonniers neuf découvreurs anglais, porteurs de dépèches d'Amherst, indiquant que le brigadier général Gage, alors à Chouaguen, allait s’avancer par les rapides, pendant que lui-même attaquerait l'ile aux Noix.

En entrant à Montréal, le gouverneur écrivit à Lévis :

« J'arrivai en cette ville, le 1er de ce mois, sur les dix heures du matin, avec monsieur l'évêque. Nous abrégeñmes beaucoup les fatigues du voyage en profitant d’une goélette qui était aux Trois-Rivières, prête à mettre à la voile.

« Vous trouverez ci-joint deux lettres de M. de Bourlamaque.… Il ne doute pas que la colonie ne soit attaquée à l’île aux Noix dans cinq ou six jours au plus tard.

€ J'aurais déjà mis nos milices en mouvement, si les vivres ne m'arrêtaient. Tout ce que je puis faire de mieux actuellement, c’est de disposer toutes choses pour les faire marcher aussitôt que M. de Bourlamaque me les demandera, Il n’a

encore aucune nouvelle de l'ennemi. Je lui ai fait passer une cinquantaine de sauages de très bonne volonté, qui, j'espère, lui mèneront des prisonniers.

« Je n'ai aucune inquiétude pour les parties où vous commandez ; il me suffit, monsieur, que vous soyez à la tête des forces que j'y ai laissées, Ménagez, je vous prie, votre santé; vous savez que rien n’égale l'intérêt que j'y prends. »

Bourlamaque, épuisé par les fatigues de la campagne et souffrant d'une fièvre qu'il ne pouvait guérir, se préparait cependant sans relâche à recevoir Amherst, que la chute de Québec avait paru réveiller de sa torpeur. Bourlamaque n'avait alors à sa disposition que deux mille deux cents hommes, sur lesquels il serait peutêtre obligé de prélever des détachements pour fortifier Chambly et Saint-Jean,

€ Les bras manquent, écrit-il à Lévis le 21 septembre ; il ne reste ici que cinq cents Canadiens, dont plus de cent vingt malades ou estropiés. Les soldats vont aussi tous à l’hôpital ; pluies continuelles, campés dans un marais, peu de nourriture. Je ne sais s’il en restera beaucoup de sains dans un mois, Quoi qu’il en soit, je tâcherai d'attraper le bout de la campagne et de bien me battre d'ici là, si l'ennemi se présente, d’espère qu'il ne me surprendra pas et qu'il ne me fera point de prisonniers, J'ai reconnu la baie de Missiscouy. Je voudrais être à la place de M. Amherst; j'attaquerais par là sans difficultés, Au reste, je nv prépare autant que je le puis avec si peu de monde, et si harassé de travail. »

Ce fut seulement au milieu d'octobre que le général anglais mit son armée en mouvement.

« Elle est partie de Saint-Frédéric le 11, écrit Bourlamaque, au nombre de dix ou douze mille hommes, précédée d’une avant-garde de soixante bateaux ou berges, d'un brigantin de vingt pièces de canon de dix-huit, d'un senaut aussi fort que notre goélelte et de plusieurs bateaux armés de gros canons ; un seul en porte six de vingt-quatre.

« Nos chebecs? ont été surpris sans doute et n’ont point vu celte avant-garde. Ils étaient à leur poste ordinaire, près des îles aux Quatre- Vents, quoique j’eusse mandé au commandant que vour peu qu'il craignit d’être coupé, il eût à rapprocher sa croisière et sa sta ion, parce que l'essentiel était d'entrer dans la rivière avant les Anglais. La goélette était placée à la pointe de la Grosse-Ile pour garder le passage de la baie de Missiscouv. Le 12, au point du jour, elle fut accueillie par le brigantin et le senau. Le premier lui donna la chasse et allait le prendre, lorsqu'il s'échoua. La goélette se réfugia dans le fond de la baie de Missiscouv.

« Les chebecs, que le brigantin n'avait pas vus, étaient aux prises avec les berges et en avaient enlevé une, lorsque le vent manqua tout à coup, puis vint le nord-est. Le brigantin déchouë en profita pour retourner sur les chebecs. A l'entrée de la nuit, M. de Laubara, après avoir vu le corps de l’armée anglaise près des iles aux Quatre-Vents, se réfugia dans l’anse des Tsonnonthouans, où il coula bas ses trois bâtiments, et se mit en marche le 13 au matin par les bois, ayant précédemment dépèché deux chaloupes pour m'avertir de la marche des ennemis et du rapport des prisonniers.

« Le vent de nord-est, qui a duré trois jours avec violence, a empèché cette

! Espece de brick.

2 Bâtiments à trois mâts à voiles et à rames.

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armée de s'approcher d'ici; elle a marché depuis hier matin, et je la crois bien près de la rivière.

« La goélette, sortie par le nord-est de la baie de Missiscouy, est vis-à-vis l'extrémité de l'ile de Lamothe, près de la côte nord, et attend inutilement depuis trois jours un vent du sud-ouest, le seul qui puisse la faire marcher, I y a à parier dix contre un qu’elle est prise ou brûlée à présent. La perte de ces bâtiments est un grand malheur pour la défense de la rivière.

« J'ai demandé des secours à M. de Vaudreuil, ayant trop peu de monde pour espérer de garder cette frontière. J’igaore ce qu'il m’enverra, Mes retranchements sont finis depuis quelque temps, et j'étais après le fort d'hiver, Tout est suspendu ; il faut songer au plus pressé. Si l'on est assez heureux pour repousser ou lasser l'ennemi, on fera comme on pourra.

« Par le rapport des prisonniers, il parait que M. Amherst s'est concerté avec M. Gage pour agir en même temps.

« La saison est avancée; malheureusement il fait sec depuis longtemps et le plus beau temps du monde, quoique froid, depuis peu de jours.

« Montréal est dans la consternalion, et je crains fort que cet abattement n'empêche les miliciens de marcher. Nous avons tous envie de bien faire. J'ai pris toutes les précautions que le temps, le peu de monde que j'avais et la nature du pays m'ont permises. Nous nous battrons de notre mieux, arrivera ce qui pourra, »

Il est incroyable qu'après toutes ces démonstrations Amherst n'ait pas agi. Contrarié par les vents, il jugea la campagne trop proche de sa fin pour continuer sa marche et retourna à Naint-Frédéric. Bourlamaque en disait sa surprise à Lévis :

« Je crois la saison trop avancée (25 octobre) actuellement pour que M. Amherst entreprenne. Je ne comprends pas trop comment il mettra sa tête en sûreté : il fait là une sotte campagne. »

Bourlamaque jugeait sévèrement, dans la même lettre, la conduite de M. de Laubara :

« La perte des chebecs est une énigme pour moi. Cet homme, aussi malheureux, je crois, qu'il est ignorant, a coulé ses bâliments sans essayer sa marche, sans avoir essuyé un coup de canon et sans avoir cherché à profiter de l'obscurité pour se sauver, Je ne lui donnerais pas, je crois, le commandement de la galiote de Saint- Cloud. »

Les équipages et les soldats débarqués des chebecs furent réduits, pour ne pas mourir de faim en route, à manger jusqu'au cuir de leurs chaussures.

Avant la clôture de la navigation, Vaudreuil écrivit une série de dépèches, qu'un des vaisseaux du munitionnaire devait essayer de porter en France après avoir risqué le passage devant Québec. En informant la cour des événements de la campagne, Vaudreuil rendait Montcalm responsable des derniers malheurs, et lui attribuait la perte imminente de la colonie. Montcalm avait eu de grands torts vis-àvis le gouverneur. L’ayant pour chef, il n’avait jamais cessé de miner son autorité. Il n'était pas d’invectives et de ridicules qu’il n’eût déversés sur lui. Il avait tout fait pour le perdre et le supplanter dans le commandement. Mais Vaudreuil se donna un bien plus grand tort en portant des accusations après que la mort eut fermé les lôvres qui auraient pu lui répondre, et en s’attribuant à lui-même la plus large part dans les succès des campagnes précédentes.

Le général de Lévis écrivit au marquis de Belle-fsle : € Faute de munitions de guerre et de bouche, il nous sera impossible de faire aucune expédition ni entreprise cet hiver; bien heureux si nous pouvons nous

soutenir, Nous finirons de manger la plus grande partie du reste des bœuf et chevaux.

« Nous aurons à nourrir dans les postes de trois à quatre mille personnes, y compris les sauvages, ce qui arhèvera de consommer le peu de ressources qui pourront rester dans la colonie.

€ Nous n'avons d’autres ressources pour faire subsister les troupes, que de les faire nouriir par les habitants des gouvernements de Montréal et des Trois-Rivières ; celui de Québec ayant été dévasté par les armées, à peine pourra-t-il suffire pour nourrir ses habitants.

« Nous conserverons trois frégates pour qu'au printemps nous puissions garder le courant du Richelieu, pour empècher que les ennemis ne remontent le fleuve, avec leurs berges ou d’autres bâtiments, jusqu'aux Trois-Rivières et même jusqu'à Montréal.

« Si le roi veut soutenir celte colonie, elle n’est pas encore sans ressources, et “il lui plait d'envoyer au mois de mai une escadre qui devance celle d'Angleterre et qui nous rende maitres du fleuve, avec six mille hommes de troupes de débarquement et quatre mille hommes de recrues pour les bataillons et les troupes de la marine qui sont ici.

« Si le roi ne juge pas devoir donner du secours, je dois vous prévenir qu'il ne faut plus compter sur nous à la fin du mois de mai. Nous serons obligés de nous rendre par misère; manquant de tout, il nous restera du courage, sans aucune ressource pour le mettre en usage. »

La garnison de Niagara, échangée pour d’autres prisonniers, rencontra sur les frontières l’armée d'Amherst qui rentrait dans ses quartiers d'hiver. Le capitaine Pouchot y fut félicité pour sa belle défense et fêté par les officiers anglais.

Les prenve, d'inexpérience données par Bougainville au cours du siège de Québec le firent reléguer au second rang par Lévis. Le général se di posait à partir pour Montréal, afin d'y préparer durant l'hiver sa fameuse campagne de 1760. Avant de quitter Jacques-Cartier, il remit le commandement de ce poste avancé à un soldat éprouvé, le major général Dumas, qui s'était si fort distingué à la Monongahéla, et tout récemment à la bataille d'Abraham. Sur les six cents hommes qu'il lui laissa, deux cents environ resteraient aux ordres de Repentigny, à la Pointe-aux-Trembles. A l'île aux Noix, M. de Lusignan commanderait les quatre cents soldats de garnison, tandis que le colonel de Pourlamaque irait prendre quelque repos à Montréal. Aux rapides, le capitaine Desandrouins continuerait les travaux du fort Lévis avec trois cents hommes. Le régiment de la Reine prit ses quartiers d'hiver sur la rivière Chambly, celui de Guyenne entre Sorel et Varennes, Royal-Roussillon à Boncherville et à Laprairie, Béarn dans l’île de Montréal, la Sarre à l'ile Jésus, Berry entre Terrebonne et Berthier, et Languedoc dans le gouvernement des Trois- Rivières.

Autour de la rade déserte de Québec, les froids de novembre jetaient des franges d’écume glacée et des taches de neige sur les cimes des Laurentides. L'hiver du Canada s’annoncait par de fortes gelées, avec un temps calme, un soleil écla-

les

tant, ou par des coups de vent presque toujours nord-est, amenant les jours sombres, un ciel gris, des nuages de plomb versant de froides averses. Le tonnerre du canon, le roulement de la mousqueterie, avaient cessé. Les rivages de Beauport et de la pointe Lévis étaient devenus des solitudes. L’agitation et la vie s'étaient concentrées sur le cap de Québec. L’enceinte des murs regorgeait de soldats anglais, écossais, anglo-américains, se croisant sur les places publiques, dans les rues,

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ee major général Dumas, plus tard gouverneur de File de France, d'après ablea l jor à ID plus tard gous le Pile de Frn la] un tablean

appartenant à la famille Dumas, de Montinban.

sous les portes, avec une population muette, atterrée, en quête d’un abri ou d'une bouchée de pain. Un témoin oculaire écrit qu'on ne peut se faire une idée du chaos qui régnait dans la place tant parmi les Anglais que parmi les Français. Elle était devenue le rendez-vous des filous, de tous les êtres sans aveu qui se livraient au désordre et au pillage, malgré les exemples de sévérité donnés par le commandant. On voyait des gens courir à droite, à gauche, sans savoir où ils allaient, Chacun cherchait son bien, et, ne le trouvant pas, prenait celui de son voisin. Une partie des habitants, chassés de leurs maisons pour faire place aux troupes, sortaient de la ville et allaient se réfugier au delà de Jacques-Cartier, D'autres, trop pauvres pour fuir, avaient à peine un coin pour se retirer dans leurs propres demeures envahies par les Anglais.

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