‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme]Chapitre 76 sur 86 · NEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

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avions et le peu d’effet qu’on devait attendre de cette artillerie, qui était d’ailleurs trop éloignée, obligèrent M. le chevalier de Lévis, pour ne pas se trouver totalement dépourvu, d'ordonner qu'il ne fût tiré que vingt coups par pièce dans les vingtquatre heures et de continuer, en restant dans la situation où on était, jusqu’à l’arrivée des secours qu’on espérait recevoir, croyant que la cour les aurait fait partir de bonne heure. On avait instamment demandé, avec quelques vivres, de la grosse artillerie et de la poudre, et l’on ne doutait pas de part ni d’autre que la place ne fût assurée à celui qui recevrait les premiers secours. »

Chaque jour le feu des Anglais devenait plus vif. La certitude d’une prochaine délivrance les avait transformés , et ils couraient à l’ouvrage avec enthousiasme. Ts transportèrent, des batteries de la basse ville, plusieurs pièces de gros calibre, et en armérent les murailles de Pouest. Bientôt plus de cent quarante canons vomirent la mort sur la tranchée et sur les plaines d'Abraham, labourées par les boulets à plus d’une demi-lieue de distance. Hs abritèrent leurs artilleurs en accumulant sur les remparts des sacs de terre et des fascines, dont ils avaient fait de grands amos dans le cours de l’automne, construisirent des ouvrages extérieurs pour protéger la porte Saint-Louis et garnirent de chevaux de frise les parties les plus faibles de l'enceinte.

Cependant le courage des Français ne se démentait pas; ils avaient approché leur parallèle jusqu’à deux cents toises de la place et placé près de la rivière Saint- Charles une batterie qui prenait à revers les fortifications. Les soldats, travaillant à tour de rôle, ne quiltaient leurs outils que pour reprendre les armes. Ils étaient sur pied à peu près nuit et jour. Pendant les deux semaines que dura le siège, Desandrouins fut pour sa part dix fois de garde à la tranchée. Les soldats des divers corps, moitié vêtus en habitants, d’autres absolument comme des miliciens, tous harassés et couverts de boue, ressemblaient moins à des militaires qu'à des ouvriers surmenés.

L'indomptable Lévis persistait toujours à prendre Québec, quoiqu'il eût perdu à peu près lout espoir de secours. Le 13 mai, il écrivait à Vaudreuil : ;

« Vous devez être persuadé combien je suis pénétré de tous les accidents et malheurs qui nous arrivent. Pour peu que nous eussions eu du bonheur, nous aurions certainement réussi; mais il faut se soumettre aux décrets de là Providence. »

Le 15, il insistait :

a Nous faisons moralement tout ce qu'il est possible de faire; nous ne sommes Le heureux, car si nos pièces de canon n’eussent point crevé, nous aurions pu faire brèche. [l'est temps que cela finisse d’une façon où d'une autre; je crois que cela ne tardera pas, attendu qu'il vente gros nord-est et que nous sommes aux grandes mers. Je suis peiné de voir que nous perdons Lous les jours quelqu'un à la tranchée; mais cela ne peut être autrement. Si nous sommes assez heureux pour qu'il nous arrive des secours, nous prendrons bientôt Québec. »

Dans l’après-midi du mème jour, le général, assis dans sa tente agitée du vent et louettée par la pluie, traçait ces lettres amères à l’intendant :

« Vous aurez vu, par ce que j'ai mandé à M, le marquis de Vaudreuil, notre situation, Elle est des plus inquiétantes. Je crains bien que la l'rance ne nous ait abandonnés. Nous *vons fait et faisons ce que nous pouvons. Je juge la colonie

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perdue sans ressource. I n’ÿ a point de notre faute, et il me semble que Dicu ait abandonné cette mistrable colonie. »

A la tombée de la nuit, deux navires de gucrre anglais, le Vanguard et la frégale Diana, mouillérent dans la rade de Québec. Vers onze heures du soir, un parti de sauvages arriva à la tente du chevalier avec un prisonnier qui lui assura que l’escadre anglaise était attendue d'heure en heure. Il n’y avait pas de temps à perdre. Le Vanguard était un vaisseau de ligne de soisante- quatorze canons, qui, joint aux deux frégates anerées près de lui, et au Porcupine, qui avait hiverné à Québec, donnait déjà une grande supériorité à l'ennemi sur le fleuve. Lévis expédia sur-le-champ les premiers ordres pour la levée du siège, et envoya un officier avertir Vauquelin d’appareiller avec ses frégates et les transports, afin de mettre en sûreté les approvisionnements de l'armée. Malheureusement le temps était si affreux, la nuit si obscure, que l’officier ne put transmettre ses ordres avant le jour.

Les deux frégates anglaises, suivies de près par le |Vonguard, étaient déjà parties de Québec et arrivaient à toutes voiles sur la flottille de Vauquelin. Celui-ci ordonna à ses vaisseaux de couper les câbles. La Pomone abattit trop en appareillant, et vint s'échouer sur la côte de Sillery. Son commandant y mit le feu et regagna l’armée avec son équipage. L’Atalante rejoignit les transports à la hauteur du cap Rouge, où ils l'avaient devancé. Vauquelin, s’apercevant qu'ils allaient être pris, leur eria de s’'échouer. L'Atalante continua sa route jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, où les deux frégates l'atteignirent et lui coupèrent la retraite. Vauquelin échoua son vaisseau, débarqua tous les hommes qui ne lui étaient pas absolument nécessaires, et soutint avec le reste, pendant deux heures, un combat acharné, jusqu'à ce qu’il eût épuisé toute sa poudre. Le pont de l'Atalante était couvert de blessés. Les deux frégates, voyant qu’il n’amenait pas son pavillon, continuaient à le cribler de boulets, À la fin, un canot se détacha d’une des frégates, et l'officier qui le montait, s'approchant de l'Atalante, demanda à Vauquelin pourquoi il ne tirait plus ou n’abattait pas son pavillon, Vauquelin répondit fièrement que s’il avait eu de la poudre il n'aurait pas gardé si longtemps le silence; que, si on voulait prendre son pavillon, il fallait venir le descendre, Pour lui, son habitude était d'abattre les pavillons ennemis et non le sien.

L'héroïque marin, ramené à Québec couvert de blessures, fut Pobjet de ladmiration générale et renvoyé en France selon son désir.

Le combat de la Pointe-aux-Trembles fut le digne couronnement de cette expédition de Québec, qui à rendu à jamais immortel le nom de Lévis et jeté sur nos derniers malheurs un tel reflet de gloire, qu’ils ressemblent à un triomphe. Ce soulèvement d’un peuple désespéré, courant sous les drapeaux avec sa dernière bouchée de pain, est aussi touchant que sublime. « On peut être fier, dit un écrivain français, quand on à un ancêtre ou un compatriote parmi de tels héros; mais aussi quels reproches amers l'histoire ne doit-elle pas adresser au triste gouvernement qui les a si lâchemeut abandonnés !! »

Le chevalier de Lévis congédia les Canadiens du gouvernement de Québec, qui avaient rejoint l’armée en grand nombre depuis la bataille. Les Anglais les virent

4 L'abbé Gabriel, Le Maréchal de camp Desandrouins, p.335.

défiler toute la journée sur les chemins de Charlesbourg, de Beauport et de la eûte du sud, Il était évident que le général français levait le siège; cependant Murray n’osa se montrer hors des murs. La lecon du 98 avril, encore fraîche dans sa mémoire, lui inspirait une tardive réserve. La destruction de la flotte avait rendu impossible le transport de tout le matériel de siège. L’artillerie de fer fut jetée en bas de la côte du Foulon, et les canons de fonte, ainsi que les pièces de campagne, expédiés en avant. L'armée resta fièrement en position toute la journée du 16. Les sauvages profitèrent de la levée du camp pour se livrer au pillage, s’enivrer et commettre des horreurs. [ls tuërent un grenadier et en blessèrent un autre; un troisième ne put éviter la mort qu’en tuant le sauvage qui voulait l’égorger.

A dix heures du soir l’armée se mit en marche, au bruit de toute l’artillerie de la ville, qui faisait ricocher des boulets sur la surface entière des plaines d'Abraham. C'était la seule poursuite qu’osait faire le général Murray. L'armée traversa le lendemain, au lever du jour, la rivière du cap Rouge, où elle fut occupée à charger les bateaux de vivres et des munitions restés sur les transports échouës, qui furent ensuite brûlés. Bourlamaque, qui se faisait porter sur un brancard, stationna tonte la journée sur la grève pour diriger et hâter les travaux. Les bateaux, avec la flûte la Marie, qu’on parvint à remettre à flot, échappèrent à la vigilance des frégates anglaises, grâce à une nuit pluvieuse très obscure et au vent du nord-est, qui tourna à la tempête et fit périr quelques-uns des bateaux et une des frégates, Ze Lowestoff.

Dumas, en qui Lévis avait une entière confiance, fut laissé à Deschambault, avec un corps de onze cents hommes, pour barrer aussi longtemps que possible le passage de Montréal aux Anglais. Deux postes avancés étaient également sous ses ordres : l’un à la Pointe-aux-Trembles, gardé par la Rochebeaucour, avec quatre cents hommes; l’autre à Jacques-Cartier, où Repentigny occupait le fort avec trois cents miliciens et soldats.

I ne restait plus à l’armée que du pain pour nourriture. La plupart des Canadiens furent renvoyés dans leurs foyers et les bataillons échelonnés au-dessus des Trois-Rivières, sur les deux rives du fleuve, où les habitants partagèrent avec eux le peu qui leur restait. Lévis se rendit à Montréal pour concerter avec Vaudreuil les derniers moyens de défense.

L'entrée en rade de l'amiral Colville avec l’escadre anglaise (19 mai) anéantit tout espoir de secours. Le blocus du Saint-Laurent était dès lors complet, et le Canada, resserré entre Jacques-Cartier, l'ile aux Noix et Je fort Lévis, se trouvait enveloppé dans un cercle de fer. Les petits corps d’armée préposés à la défense de ces trois frontitres étaient encore plus dépourvus de munitions de guerre que de moyens de vivre. Néanmoins Vaudreuil ne songea pas à se rendre : il avait juré de se défendre jusqu'à l'extrémité, et il tenait parole. Sa force de volonté grandiss‘it avec la crise. La dernière espérance était dans la paix, dont il était fortement question en Europe. Si elle se concluait avant qu’il eût capitulé, le Canada resterait à la France.

Les premières paroles qu’il avait adressées à Lévis, en apprenant la levée du siège, avaient été pour le consoler de son cruel désappointement : « Il n’y a pas de notre faute, disait-il. Nous aurons en tout temps la consolation de dire, et tout

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l'univers en conviendra, que nous avons fait même au delà de ce qui était possible aux hommes.

« Quant à moi, je ne vois rien de désespéré; nous persévérerons l’un et l’autre de notre mieux : il faut espérer que la divine Providence bénira nos travaux... »

Le gouverneur tâchait en même temps de faire peser le moins possible le fardeau de la guerre sur les malheureux Canadiens, « aussi dociles que braves, » qui se pressaient autour de lui et lui faisaient un rempart de leurs personnes. Il recummandait au général de Lévis de choisir de préférence pour le service les ‘ommes non mariés, et de les prendre en égal nombre dans les diverses paroisses, afin que l'une ne fût pas plus pressurée que Pautre. Les pères de famille s'occuperaient à ensemencer les terres. « D’ailleurs, ajoutait Vaudreuil, ils sont toujours prêts et de bonne volonté à servir, et nous les trouverons au besoin. »

Tout le printemps se passa sans qu'on eût aucune nouvelle de France. Enfin, dans la nuit du 43 de juin, un courrier expédié de la baie des Chaleurs par M. de Danjac, qui s’y était réfugié avec quelques vaisseaux pour échapper à la poursuite des Anglais, apporta à Montréal les dépèches de Versailles. Le chevalier Le Mercier y avait trouvé installée une nouvelle créature de la reine Pompadour, le jeune comle de Stainville, petit roué, intelligent, léger, ambitieux, un des personnages les plus néfastes de l’histoire de France. Il était à la veille de devenir célèbre sous le nom de Choiseul. Grâce à la protection de Mme de Pompadour, il fut créé duc et pair de France, ministre à trois portefeuilles : les affaires étrangères, la guerre et la marine. La Pompadour sacrifiait la France à sa vanité; il l'immola à son ambition et à l'étranger. Son triste prédécesseur aux affaires étrangires, Bernis, promettait dix-huit mille hommes à l'Autriche; il en donna cent mille et une somme annuelle de huit millions, sans compter ce que la France payait, elle seule, à la Suède et à la Saxe, pour aider Marie-Thérèse à faire la guerre au roi de Prusse. La France, avec ce favori, perdi: l'Inde et l'Amérique, c’est-à-dire l'empire du monde abandonné à l’Angleterre.

Sans l'influence du duc de Choiseul, la paix aurait été signée, et les espérances de Vaudreuil et de Lévis réalisées, leur héroïque résistance couronnée de succès. L'Autriche épuisée, la France haletante, effrayée de la banqueroute, voulaient la paix. Bernis osa en parler tout haut, il fut éloquent une fois dans sa vie. Le roi partageant son elfroi, le dauphin, le conseil, appelaient la paix de leurs vœux. Bernis fut perdu, et Choiseul conclut cet étrange traité qui étonna le monde, la Turquie elle-même. La France y était livrée pieds et poings liés à l'Autriche : nulle paix sans elle. Tout ce que la France avait conquis, tout ce qu’elle pourrait conquérir, appartenait d'avance à l'Autriche.

Le roi et la cour accordèrent un soupir à Montcalm, puis détournérent la tête. Le deuil du Canada faisait ombre dans le ciel de Babiole et de Trianon.

« Sa Majesté, écrivit Berrver à Vaudreuil et à Lévis, compte sur votre zèle et votre expérience pour faire usage des forces qui se trouvent dans la colonie. »

Ce qui fut à peu près tout l’encouragement donné aux braves qui se faisaient tuer pour la France aux bords du Saint-Laurent. jes ministres eurent honte au dernier moment, et frétérent deux mois trop tard quelques vaisseaux qui vinrent se faire brûler par l’escadre de lord Bvron, au fond de la baie des Chaleurs (8 juillet 1760).

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MONTCOALM ET LEVIS

Le grand ministre qui gouvernait l'Angleterre attachait une toute autre importance au Canada, En apprenant la levée du siège de Québec, Pitt écrivit à sa femme :

« Joignez- vous à moi, ma chère, pour adresser au Tout-Puissant les actions de grâces les plus humbles et les plus ferventes. Heureux, heureux jour! ma joie et mes transports sont inexprimables. »

Les Communes avaient accordé tous les subsides nécessaires pour achever la conquête du Canada, et oblenu le concours unanime des provinces américaines. Chacune de leurs législatures avait voté de puissants secours en hommes et en argent, afin de frapper un coup décisif. Trois armées envahissaient à la fois le Canada, avant pour objectif Montréal, la dernière ville qui restait à conquérir. Le général en chef Amherst s'avancçait par le lac Ontario, le brigadier Haviland par le Tac Champlain, et Murray se préparait à aller leur donner la main pour enfermer les débris de l’armée française dans un triangle de baïonnettes. Ce plan, inventé par le cauteleux Amherst, élail presque ridicule à force d’être prudent. Maître absolu du lac Champlain avec la flottille qu'il avait mis toute une campagne à construire, il n'avait qu'à débarquer à la sortie du lac son armée, jointe à celle de Haviland, et à marcher droit sur Montréal, comme le fit Haviland seul au mois de septembre, [aurait eu à sa disposition, outre tous ses matelots armés, quatorze miile deux cent quarante-huil hommes, y compris ses sauvages, el « plus de cent cinquante bouches à feu! Montréal n'étant pas à labri d'un coup de main, Amherst aurait forcé Vaudreuil à capituler avant la fin de juin; car les régiments français, réduits à deux cent cinquante hommes par bataillon, c'est-à-dire à deux mille hommes en lout, n'avaient plus de poudre que pour un seul engagement, et d'artillerie que les canons pris le 28 avril, avec quarante boulets à tirer par pièce. Rien ne démontre mieux que ces chiffres authentiques Peffroi qu'inspirérent jusqu’à la fin les derniers restes de notre armée.

Le général Murrav mit à la voile pour Montréal le 1% juillet, laissant dans Québec deux mille sept cent cinquante-neuf hommes de garnison, ÿ compris les invalides. Il emmenait avec lui tout le reste de ses troupes, outre un très grand nombre de marins armés, distribués sur € une flotte de trois frégates de vingt, trente et quarante canons, de plusieurs brigantins et senaux armés, de douze chaloupes careassières portant du 2%, 18 et 12, el d’autres transports, faisant en tout trente-cinq voiles sans compter les bateaux ? »

Un renfort composé de deux régiments complets, venant de Louisbourg sur une escadre de vingt vaisseaux commandée par lord Rollo, était attendu de jour en jour. Au rapport de Murray lui-même, l'ensemble de ces deux corps donnait un effectif de six mille cinq cents hommes de débarquement. Ainsi, les forces ennemies qui allaient se réunir sous les murs de Montréal formeraient une armée de vingt mille sept cent quarante-huit combattants, sans compter les équipages des trois divisions, faisant une réserve de plusieurs milliers d'hommes armés de toutes pièces.

Les actes de rigueur commis par Murray avant son départ de Québec avaient

1 Journal de Lévis, p. 303, = Journal de Lévis, p. 292, Cinquante -deux voiles et vingt-six bateaux, d'après Mante, p, 333,

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MONTOCALM ET LEVIS 377

répandu la terreur dans les campagnes. Il avait forcé les habitants des environs de Québec, qui avaient osé se joindre à Lévis, de venir eux-mêmes démolir les travaux du siège, remplir les tranchées et niveler le sol autour des fortifications. I avait fait pendre un de leurs commandants devant sa propre maison, à Saint- Michel. Au passage de la flotte anglaise, les familles s’enfuvaient dans les bois, comme l'été précédent.

La petite armée de Dumas, échelonnée le long du rivage, se tenait à la hauteur des vaisseaux, leur jetant quelques boulets, esrarmouchant avec les berges qui s’'approchaient de la grève.

Le général Morris, d'après une gravure du British Museton.

La flotte avancait lentement et faisait des débarquements sur les deux rives. Murray descendait en personne et envoyait des émissaires aux habitants pour les inviter à venir conférer avec lui, C’était une nature sympathique, qui avait le don de persuader. I traila avec une extrême douceur tous ceux qui se rendirent auprès de lui, leur démontra linanité d'une plus longue résistance et la ruine totale qui en serait la suite. La confiance s'établit peu à peu, et les soins qu'il mit à protéger ceux qui vinrent prêter serment de fidélité en firent augmenter le nombre. Les femmes et les enfants S'approchaient ensuite et faisaient avec les troupes un petit commerce de légumes, de lait, de volailles et de quelques autres produits.

Le % d'août, la flotts arriva en vue des Trois-Rivières, où Dumas, qui s’attendait à v être attaqué, avait rassemblé son détachement. « Mais, raconte Knox, il eût êté absurde de s’y attarder, car ce misérable poste devait suivre le sort de Montréal, lors de la jonction de notre armée avec celles qui descendent par les lacs. »

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Bourlamaque, rétabli de sa blessure, avait envoyé à Sorel vers le 12 août, pour élever quelques retranchements et disputer le passage des îles. « En vérité, écrivait-il à Lévis, il est fou de vouloir garder autant de pays avec huit cents mauvais hommes. Presque pas de voitures sur cette route.

€ Mon détachement est déjà sur les dents. Je suis excédé de fatigue, n’avant personne sur qui compter et ne dormant point.

« Nous sommes fort alertes; au bivouac nuit et jour. Toute la poudre est mouillée, et les coups de fusil sont faibles. »

L’impatience de se signaler fit commettre à Murray des cruautés qui étaient contre son caractère. Il lança une proclamation qu'il fit distribuer dans les paroisses, annonçant qu’il ferait brûler les maisons, granges, étables et autres dépendances de tous les habitants qu’il trouverait absents de chez eux, tandis qu’au contraire il protégerait la personne et les propriétés de tous ceux qui mettraient bas les armes et resteraient paisiblement sur leurs terres.

L’exécution suivit de près la menace. Lord Rollo, arrivé le lendemain, se chargea de cette triste besogne, à laquelle il s'était endurei après la prise de Louisbourg, en incendiant Lous les établissements français de l’île Saint-Jean.

Dans la matinée du 22, tout le bas de la paroisse de Sorel fut livré aux flammes. Murray sentit le besoin de s’exeuser auprès du premier ministre. I écrivit à Pitt: « J'ai été dans la cruelle obligation de brüler la plus grande partie des maisons de ces malheureux habitants. Je prie Dieu que cet exemple suffise, car ma nature se révolle quand cela devient une partie de ma tâche. »

L'effet produit sur l'esprit des Canadiens fut terrible. Bourlamaque s’en indignait en l’apprenant à Lévis : « Les habitants de Sorel, qui avaient très bien servi jusqu’à cette heure, sont tous retournés chez eux. Ceux de Saint-Ours, que j'avais gardés chez eux pour le service de l’armée, refusent tout service, et je suis obligé d'envoyer un délachement de soldats dans cette paroisse pour en tirer quelques secours. J'ai fait à main armée une levée dans Masca et les autres paroisses : ils désertent tous. Agréable besogne ! »

Le chaos augmentait chaque jour. Presque tous les soldats mariés désertaient à la suite de ces miliciens et regagnaient leurs foyers. L’exaspération de Bourlamaque le rendait impitoyable. Il écrivit tour à tour à Lévis et à Vaudreuil pour obtenir l'autorisation de faire quelques exemples, afin de rétablir la discipline.

Le gouverneur était trop enclin à la mansuétude pour se porter à des mesures extrêmes. Il est vrai que pour contrebalancer l’effet de la proclamation de Murray, il avait fait battre un ban par lequel il décrétait la peine de mort contre ceux qui remettraient leurs armes aux Anglais; mais ce n’était qu’une menace dont secrîtement il défendait l'exécution.

Bourlamaque s’en plaignit à Lévis : « Ce ban que j'ai fait battre à néanmoins l'air d’une plaisanterie. »

Le sort des Canadiens était trop lamentable pour que Vaudreuil, Canadien luimême, songeût à l’aggraver par d’inutiles rigueurs. Une dernière iniquité de la cour de Versailles, révélée par les dépèches, avait consommé ;eur ruine. Le roi refusait

‘de payer les lettres de change : c'était la seule monnaie livrée par ses agents en

retour de tout ce qu’ils avaient enlevé en son nom aux habitants du pays. Soit que Murray ait reculé à la dernière heure devant un second coup d’audace,

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oût, soit qu’il ait reçu des ordres formels, il n’osa pas devancer les deux autres armées fl 'ité, et s'arrêta vis-à-vis l’île Sainte-Thérèse, où il fit camper une partie de ses troupes. au- Il n’était qu’à quatre lieues de Montréal. A l’île aux Noix, Bougainville n’avait que mille quatre-vingts hommes, Canadiens ant et Français, à opposer aux trois mille quatre cents qu’amenait Haviland. Le 21 août, il écrivit à Vaudreuil : € Il n’y a pas un endroit de l’île à l'abri. Lorsque les batteries est joueront, il faudra que tout le monde soit à la belle étoil ; nul blindage, nul coin que le boulet ou la bombe ne laboure. J’entre dans ce détail, non que je sois tre intimidé par l’armée qui m'avoisine, mais afin qu’on tienne pour certain ce qui ses , l'est, qu'il s’en faut beaucoup que nous soyons inexpugnables. Voilà le vrai. Après ices cela, comptez que les troupes et moi ne manqueront ni de vigueur ni de tête, et e il que, si nous sommes pris, d’autres l’auraient été. » 1es Il y avait six jours que Haviland était devant l'ile aux Noix, au moment où

Bougainville instruisait Vaudreuil de sa situation. L'armée anglaise était partie le 11 de Saint-Frédéric, sur « cinq bâtiments armés de canons de dix-huit à

gea ro, vingt pièces chacun, deux batteries flottantes portant du 2%, et nombre de carcas- t sières. »

nes. Le 25 au soir, Haviland « démasqua une batterie de seize pièces de canon et ill : une chambre à bombes de huit mortiers, qui firent un feu continuel toute la nuit». de : Quatre nouvelles batteries furent érigées les jours suivants. se Roquemaure, instruit des progrès du siège par les blessés envoyés au fort Naint- | Jean où il commandait, en informait chaque jour son général : « Les ennemis, lui di- écrivait-il le 24, sont venus par trois fois, avec cinq berges, pour couper la chaine. | rvi Is ont toujours été bien recus par les grenadiers qui étaient dans les fredoches, ais ct sur lesquels on tirait à mitraille.

igé « Je vais faire passer les blessés à Chambly tout de suite, n’ayant rien ici pour | Les les panser, d'autant plus que les sauvages, avant de partir, ont enfoncé la chambre | ils de M. Dubuisson et pris le linge et les médicaments qui y étaient. » | Après dix jours de tâtonnements, Haviland devina le plan qu’aurait dû suivre, ) Là l’année précédente, le général Amherst : celui de prendre à revers l'ile aux Noix. [5 1 que L’infanterie légère du major Derby, soutenue des rangers du major Rogers, trai- | nir ; nèrent sept ou huit pièces de campagne à travers la plaine boisée qui s’étendait à | | l’est de l’île aux Noix, et vinrent les braquer sur la petite marine française mouillée | | res au-dessous de l'ile. Cette marine se composait d’une grande et d’une petite tartane, | L, d’une barque et de quatre chaloupes canonnières. Le capitaine Le Sagc, comman-

qui dant de la grande tartane, fut tué après quelques heures de combat, et l'équipage se rendit. La barque, poussée par un vent d'ouest, alla s’échouer sous le feu de

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l'ennemi. Les chaloupes canonnières furent jetées à terre en cherchant à échapper ns par la fuite. Cet échec, qui mettait en danger les communications avec Saint-Jean,

décida du sort de l'ile aux Noix. k à li- La place avait été canonnée et bombardée pendant seize jours. Bougainville rl ar assembla un conseil de guerre, où il fut décidé d’évacuer le fort. Un officier de la l it colonie d’une bravoure éprouvée, M. Le Borgne, devait v rester avec quarante n hommes, pour continuer le feu, afin de dissimuler la sortie de la garnison. Le 27, fi

à dix heures du soir, elle se rangea en ordre de bataille dans le plus profond h e, silence, sans le moindre cliquetis d'armes, vis-à-vis un endroit marécageux de la il

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rive gauche du Richelieu, où les Anglais n'avaient pas encore établi de postes. Le passage de la rivière se fit sans désordre ni confusion et avec si peu de bruit, que les ennemis n'en n'eurent pas le soupçon, quoiqu’on entendit distinetement la voix des sentinelles sur la droite,

& Aussitôt la rivière traversée, dit le chevalier Johnstone qui assistait à cette retraite, nous partimes pour Montréal à travers les bois, distants seulement de huit lieues de l'île aux Noix. Nous courions continuellement les uns à la suite des autres sans nous arrêter, Après avoir ainsi marché depuis minuit jusqu'au lendemain midi, dans des marécages couverts de mousse, de fougères, où l’on enfoncait souvent jusqu'à la ceinture, nous restämes foudroyés en nous apercevant que, bien loin d'être près de Montréal, nous n'élions qu'à une demi-lieue de Pile aux Noix. Noire guide, s'étant égaré, nous avait fait continuellement tourner pendant douze heures,

« Nous étions si près d’un poste anglais, qu'un grenadier du régiment de Berry, voyant son commandant Cormier tomber de fatigne et incapable d'aller plus loin, enleva un cheval de ce poste qui se trouvait près du bois, y fit monter son commandant; autrementil aurait été abandonné, fait prisonnier par les Anglais ou scalpé par les sauvages.

Avant perdu toute espérance d'arriver à Montréal par les forêts, nous primes le chemin du fort Saint-Jean, bâti quatre lieues plus bas que l'ile aux Noix. Mes forces étaient tellement épuisées, que je pouvais à peine trainer mes jambes lune après l'autre, Mais la crainte de tomber entre les mains des sauvages, l’idée des horribles cruautés qu'ils font subir à leurs prisonniers, n'empéchèrent de tomber de lassitude et me donnérent des forces pour continuer.

€ Arrivé, vers quatre heures du soir, à un établissement situé à une lieue et demie environ du fort Saint-Jean, Bougainville fit faire halte pour la première fois depuis notre départ de l'ile aux Noix. J'eus seulement la force de me jeter dans un bateau que j'aperçus, se dirigeant vers le fort Saint-Jean. Nous perdimes dans cette marche environ quatre-vingts hommes; ceux qui ne purent suivre furent abandonnés el devinrent victimes des sauvages, »

M. de Lapause, qui se trouvait à Kaint-Jean, se hâta d'écrire à M. de Lévis : © Mon général, il faut que le munitionnaire mette tout en usage pour donner des vivres aux débris du pauvre corps de l'ile aux Noix, qui est exténué et excédé de fatigue. On fera :n sorte d'attendre ici jusqu’au dernier moment, pour sauver le plus de monde qu'il sera possible des gens qui sont perdus dans les bois. M. de joucainville va arriver; Launay et Manneville le sont, avant trouvé un canot au détroit, On porte sur un brancard M. de Trivio. »

Roquemaure n'avait avee lui que mille quarante-trois hommes, soldats et miliciens, presque nu-pieds, manquant de vivres, et pas un seul sauvage. Du jour où

les Canadiens avaient appris l'incendie de Sorel, il n'avait plus été possible de les

retenir, et ils déclaraient ouvertement leur intention de retourner chez eux, malgré la défense faite par Roquemaure de s'absenter du camp sous peine de vie. « Vous voyez par là, mandait cet officier à Lévis, dans quelle Situation je vais me trouver. Je ne puis compter que sur les deux bataillons, qui ne montent qu'à quatre cents hommes. »

À l'approche de l’armée de Haviland, Roquemaure et Bougainville abandon-

nérent le fort Saint-Jean après y avoir mis le feu, et se replièrent sur Longueuil, où Bourlamaque les avait devancés, Au nord du fleuve, Dumas, qui avait disputé le terrain d'étape en étape, était refoulé dans l'ile de Montréal, Haviland et Murray réunis n’eurent qu'à attendre l'arrivée d'Amherst.

Le généralissime avait mis tout le printemps et l'été à faire l'inutile détour d'Albany à Oswego, et de là à la sortie du lac Ontario. Le 15 août, sa flotte de bateaux, la plus nombreuse qu'on eût vue depuis le commencement de la guerre, émergea des Mille-fles, Enfin, le 48, elle parut devant le fort Lévis. « Toute leur armée, dit Pouchot, resta près de quatre heures en bataille dans des bateaux, au commencement des courants. Elle formait un très beau coup d'œil. » |

Amherst fit descendre une partie de ses troupes au-dessous de l'ile, afin d'attaquer le fort par plusieurs côtés à la fois. Pendant le défilé des bateaux sous le feu de la place, Pouchot, qui se tenait debout sur les remparts, reconnut plusieurs officiers anglais avec qui il avait souvent causé durant son séjour dans les colonies américaines, Plusieurs le saluèrent au passage, en lui souhaitant le bonjour ou en lui criant de ne pas tirer sur eux, parce qu'ils étaient ses amis. Le fort Lévis, de , forme irrégulière, couvrait à peu près toute la surface de Pilot sur lequel il était construit, el n'avait pas trois cents pieds de diamètre intérieurement, Il avait pour toute garnison deux cent trente hommes, dont la plus grande partie étaient des miliciens.

Trois jours après l'investissement du fort, les ennemis démasquèrent leurs batteries, formées de soixante-quinze pièces d'artillerie, les unes placées sur la rive du sud, les autres dans les ilots voisins du fort. Trois de leurs vaisseaux, embossés au-dessus de l’île, ouvrirent le feu avec vingt-cinq canons. Avant la fin du jour, la et petite enceinte fut couverte de boulets, d'éclats de bombes et de mitraille, qui pis avaient fait voler le fort en pièces. Pouchot, quoique blessé, n’en continua pas un moins à commander. Ambherst, le croyant déconcerté, fit approcher les vaisseaux | [Le à la portée du pistolet. Is étaient remplis de monde jusque dans les hunes, et sou- | és tenus par le feu de toutes les batteries de terre. Trois mille hommes, montés sur | des bateaux, se tenaient à l'abri des îles voisines, prêts à voler à l'assaut au |

premier signal. Heureusement pour les assiégés que les vaisseaux ne purent approes cher que l’un après l’autre. Pouchot les fit battre successivement avec tant de le vigueur, qu'il en força deux à s’échouer; le troisième, qui s'était jeté à terre sur ht. er l'île, fut si maltraité, qu’il amena son pavillon. Il était servi par trois cent cinle quante hommes, Le capitaine en second et quelques matelots descendirent sur Pile

u pour capituler, Mais Pouchot, & ne pouvant recevoir Lout ce monde qui aurait été LA plus nombreux que sa garnison, les garda en otages. » Cet échec empècha Amherst

i- d’ordonner lassaut. L'action avait duré depuis cinq heures du matin jusqu'à sept

û heures et demie du soir, Quarante hommes de la garnison avaient été tués ou bles-

1S sés. Officiers, soldats et miliciens s'étaient montrés admirables de sang-froid et de

é fermeté. Les canonniers, qui étaient presque tous des matelols, avaient fait des il

S merveilles. « Trois ou quatre de ces derniers, dit Pouchot, étaient impayables, à }

, cause de leur adresse et de leur vivacité à servir leurs pièces.

s | € Une chose qui amusa la garnison dans des moments si sérieux, fut que les Î sauvages qui étaient montés sur les tranchées et les batteries pour voir le combat

5 de ces vaisseaux qu'ils regardaient comme à eux, à cause du nom qu’on leur avait

donné !, et parce qu'ils portaient un sauvage peint sur leurs grands pavillons, faisaient des cris affreux, les voyant si maltraités. Les Anglais leur avaient persuadi qu'avec ces bâtiments seuls ils nous feraient rendre, Lorsque ces sauvages les virent dériver en travers pour aller s'échouer, ils redoublérent leurs cris et chantèrent pouille aux Anglais, en leur disant : eTu n'as pas voulu tuer notre père à Niagara, vois comme tu le prendras. Si tu nous avais crus, nous ne le trouverions pas ici. Une poignée de Français te fait bouquer, »

l'endant trois jours consécutifs, les Anglais concentrérent leur feu, augmenté de nouvelles batteries, sur l’étroit ilot dont les fortifications n'étaient plus qu'un monceau de décombres. Les assiégés ne tiraient presque plus, faute de munitions. Enfin, le 25, Amherst, furieux d'une si opiniâtre résistance, inonda la place de boulets rouges et de pots-à-feu. Les survivants restés autour de Pouchot ne suflisaient pas à éteindre les flammes. I n'y avait plus que deux canons en état de tirer, et pas un seul boulet, Ce ne fut cependant qu'à la tombe du jour que la brave garnison consentit à capituler.

Lorsque, le 26 au matin, les Anglais entrérent dans la place, «ils furent extrémement surpris de ne voir qe quelques soldats dispersés dans les postes qu'ils remeltaient, et une soixantaine de miliciens, un mouchoir sur la tête, tous en chemises » et déguenillés. «Is demandèrent à M, Pouchot où était done sa garnison. Il leur répondit qu'ils la voyaient toute. » Des officiers qui avaient survéeu, pas un seul n'était sans blessure. Ainsi, deux cent trente hommes derrière une bicoque avaient retardé pendant huit jours les dix mille soldats d'Amherst, Plusieurs colonels vinrent complimenter le capitaine Pouchot et le conduisirent à la tente du général, Elle était entourée d'un grand nombre de sauvages, parmi lesquels Pouchot reconnul plusieurs des principaux chels, à qui il reprocha d’être passés aux Anglais. « Ne sois pas fâché, mon père, répondirent-ils; Lu vas de l'autre côté du grand lac. Nous nous débarrasserons bien des Anglais. » Ceux-ci furent surpris de les voir si tranquilles ?. »

Amherst choisit parmi les Canadiens trente-six guides pour conduire les bateaux, . et il renvova le reste de la garnison par Chouaguen à New-York.

lestaient à franchir les passages les plus difficiles de la route, les rapides du Saint-Laurent, épouvantail pour les Anglais, mais dont les Canadiens se jouaient depuis plus d’un siècle, Les bateaux descendirent en longues files et sans beaucoup de difficultés les Galops, le Rapide-Plat, le Long-Saut; mais en franchissant le Coteau-du-Lac, qui n’est pas le plus dangereux, plusieurs embarcations furent mises en pièces et une partie de leurs équipages noyée. Peut-être, observe malicieusement Pouchot, leurs guides canadiens choisissaient-ils les passages les plus mauvais. Les pluies fréquentes avaient grossi les eaux du fleuve, et les formidables rapides des Cèdres, du Buisson, des Cascades, rugissaient en fouettant leurs troupeaux de vagues à crinières blanches, au grand soleil d'août. Quarante-six bateaux volérent en éclats, dix-huit furent défoncés, et quatre-vingt-quatre hommes se noyérent. Enfin l'armée respira à l'aise après avoir sauté la dernière cascade, et la flotte de bateaux glissa tranquillement sur la nappe unie du lac Naint- Louis.

Le chevalier de La Corne avait élé envoyé avec un détachement de Canadiens,

1 L'Outaouaise et l'Oneyout.

2 Pouchot, p. 21.

MONTOALM ET LEVIS JNJ

pour retarder la marche d'Amherst aux différents portages des rapides; mais la désertion s'était mise dans les rangs à la nouvelle proclamation de Murray, et le chevalier était revenu presque seul. En apprenant la sortie d’Amherst du lac Saint- Louis, Lévis avait replié ses bataillons dans l’intérieur de Montréal et s'était contenté d'aller, de sa personne, observer à Lachine le débarquement de l’armée

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anglaise, qui vint, le soir du 7 septembre, camper sous les murs de la ville. Le lendemain, Murray débarqua ses troupes à la Longue-Pointe, et, le même jour, Vaudreuil et Lévis purent apercevoir de la terrasse du château les tentes de Haviland dressées à Longueuil.

Montréal, aujourd’hui la plus grande et la plus belle ville du Canada, n'était à cette date qu’un assemblage de maisons d’une modeste apparence, la plupart en bois, d’un ou deux étages, d'où surgissaient les clochers des églises de la paroisse, des jésuites, des récollets, de l'Hôtel-Dieu et des sœurs de la congrégation de Notre-Dame. Il n’y avait d’autres édifices importants que le château du gouverneur, le séminaire de Saint-Sulpice et les couvents. La ville n’était protégée que par une

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384 MONTCALM Er LÉVIS

longue et étroite enceinte de murailles de deux ou trois pieds d'épaisseur, armée de cinq ou six petits canons. À l’intérieur, un cavalier surmontant une éminence située du côté de l’est, et à l'extérieur un fossé sec et peu profond, complétaient ce système de défense fait pour résister à une ireursion de sauvages, mais nullement à l'artillerie. Une foule de familles, réfugiées de Québec et des campagnes, encombraient les maisons. Les derniers miliciens restés à l’armée se hâtaient de rentrer dans leurs foyers afin d'éviter les nouveiles rigucurs inventées contre eux. A Varennes, plusieurs maisons venaient d’être incendiées et d’autres livrées au pillage. Les généraux anglais ne cessaient de répéter que tous les Sanadiens pris les armes à la main seraient transportés en France comme les troupes régulières. Nombre de soldats mariés avaient, comme on l'a vu, rejoint leurs femmes, de sorte que lout ce qui restait de combattants na dépassait guère deux mille hommes. Les derniers événements avaient en outre tellement anéanti ia discipline, que les troupes ne pouvaient guère plus être commandées que par la persuasion. Le rigide Bourlamaque en était au désespoir. Le fer et le 2 septembre, après avoir averti son général que la désertion s'était mise même parmi les grenadiers, il ajoulait : « Les officiers disent que la plupart des soldats ont résolu de ne pas retourner en France. » Il terminait une autre lettre par ce cri de rage : « La maraude «e joint à la déxertion; je viens de faire passer par les verges, mais il faudrait bientôt fouetter toute la troupe. »

Les reproches de Roquemaure n'étaient pas moins amers : «La position de l'armée est des plus déplorables pour moi et pour tous les officiers. Le mécontentement ne fait qu’augmenter. La désertion est totalement dans l’armée, même dans les grenadiers, qui parlent par demi-douzaine à la fois... Ce qui me désespire le plus, c'est que les officiers marquent encore plus leur mécontentement.

«Il me parait, par la lettre que n'écrit M. de Bourlamaque, que son armée fond comme la mienne. »

Lévis avail à peine assez de munitions pour une affaire de mousqueterie, et des vivres pour quinze à vingt jours seulemeni, tandis que son adversaire, abondamment pourvu de tout, pouvait s'approcher dans une heure avec ses trois armées réunies, formant, on ie sait, plus de vingt mille hommes, outre ses milliers de matelots, et plus de cinquante bouches à feu.

Pendant la nuit du 6, le gouverneur avait assemblé au château un conseil de euerre, composé des principaux ofticiers des troupes de terre et de la marine. Tous déclarèrent unanimement que, vu Pétat de larmée, réduite à un effectif de deux mille cent trente-deux soldats presque sans moyens de défense, « Pintérét de la colonie exigeait que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, el qu'il convenait de préférer une capitulation avantageuse au peuple et honorable aux troupes qu'elle conserverait au roi, à une défense opiniâtre qui ne différerait que de deux jours la perte du pays!» Vaudreuil fit ensuite lire par lintendant un projet de capitulation qui fut adopté à l'unanimité.

Dans la matinée du 8, Bougainville se rendit à ja tente d’Amherst pour demander une trève de six mois. Sur le refus du général anglais, Bougainville fut renvoyé à dix heures avec les articles de la capitulation. Ils furent acceplés avec

4 Journal de Lévis, p. 30%.

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quelques modifications qui ne parurent pas essentielles; mais Amherst eut la bassesse de refuser les honneurs de la guerre à la brave armée de Lévis, et d'exiger qu’elle ne servit pas de toute la guerre. Tous les officiers protestèrent avec indignation contre cet outrage, et Lévis, de concert avec le gouverneur, renvoya Bougainville au camp; mais Amherst demeura inflexible. Enfin, durant la nuit, M. de Fapause fit une troisième tentative qui n'eut pas plus de succès. Le chevalier de Lévis adressa alors au marquis de Vaudreuil un mémoire, dans lequel il lui proposait de rompre toutes négociations et de se défendre jusqu’à l'extrémité. « Il serait inouï, conclut-il, de se soumettre à des conditions si dures et si huriliantes pour les troupes sans être canonnés.

Montréal en 1760,

« Si M. le marquis de Vaudreuil, par des vues politiques, se croit obligé de rendre présentement la colonie aux Anglais, nous lui demandons la liberté de nous retirer avec les troupes dans l’île Sainte-Hélène, pour y soutenir en notre nom l'honneur des armes du roi, résolus de nous exposer à toutes sortes d’extrémilés plutôt que de subir des conditions qui nous y paraissent si contraires. »

Le gouverneur, tout en admirant la conduite du général français, répondit que l'intérêt de la colonie dont le sort lui était conlié ne lui permettait pas de refuser les conditions favorables qui lui étaient offertes. Toute la population qui encombrait la ville était affolée et le suppliait de ne pas la livrer à la fureur des sauvages ct d’une armée exaspérée.

Amherst donna pour raison de son refus les cruautés commises par les sauvages alliés des Français, dont il rendait l’armée responsable; mais ce n’était là qu'un prétexte pour cacher son véritable motif : il voulait venger la honteuse capitulation de Closter-Severn, qu’il avait été forcé de subir avec l’armée du due de Cumberland, lequel avait perdu en cette occasion sa réputation d’homme de guerre. La conduite d’Amherst est d'autant plus injusticiable, que les Anglais, aussi bien que les Francais, avaient accepté comme alliés les nations sauvages ave leur

LE

manière de faire la guerre. Bien plus, les Anglais seuls avaient donné l’exemple d’un corps d’armée tel que selui des rangers, scalpant leurs ennemis absolument comme les Indiens. On se rappeile avec quelle énergie Montcalm avait flétri cette pratique indigne d’un peuple civilisé, et l'avait fait contraster avec la conduite des Français.

En apprenant que toute espérance était perdue, Lévis brisa son épée et ordonna aux officiers « de brûler leurs drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis!, » Il refusa ensuite de voir le général Amherst.

Le matin du 8 septembre fut signée cette célèbre capitulation, qui fit passer la Nouvelle-France au pouvoir de l'Angleterre. « Ainsi tomba, dit Henri Martin, cette race d'hommes que l'habitude de vivre au sein de la nature sévère du Nord avait rendue forte et simple comme les anciens. Dans l'Inde on avait pu admirer quelques grands hommes; ici, ce fut tout un peuple qui fut grand. »

La capitulation était en somme trop avantageuse pour que Vaudreuil pût se dispenser de la signer. Elle a été la sauvegarde des Canadiens, qui en ont conservé un souvenir reconnaissant au dernier des gouverneurs français. Le libre exercice de la religion catholique était garanti aux nouveaux sujets; les séminaires et les communautés de femmes maintenus dans la possession de leurs biens, constitutions et privilèges. Quant aux articles concernant les ordres religieux d'hommes, les dimes, les lois, usages et coutumes, ils furent réservés à la sanction du roi. Le peuple aurait la jouissance de ses propriétés, et les seigneurs celle de leurs droits féodaux et autres. Tous les officiers civils et militaires, les soldats et les matelots seraient renvoyés en France sur les vaisseaux de Sa Majesté britannique. Enfin, tous les miliciens détenus prisonniers dans les colonies américaines seraient renvoyés sur leurs terres. Le même droit était demandé pour les malheureux Acadiens, mais il fut refusé.

Murray, qui s'était mesuré avec les troupes du Canada, les appréciait bien mieux qu'Amherst. S'il eût été général en chef, il eût consenti aux mêmes conditions honorables qu'avait faites Townshend à la garnison de Québec. Il linsinua délicatement peu de jours après la capitulation. À un diner auquel il avait invité M. de Malartie, il le eombla de politesses et le plaça à côté de lui. Au cours de la conversation, il lui dit :

« Vous devez tous être bien contents. Vous vous êles couverts de gloire en défendant pendant six campagnes celte colonie que nous aurions dû prendre dans une.

— Nous le serions, reprit Malartic, sans la dure capitulation qu'on nous à imposée. »

Murray le saisit par le bras et lui dit vivement :

« Vous n’y êtes pas compris, si vous le voulez. Je vous considère toujours comme officier de garde à Phôpital général, »

EC il lui fit délivrer peu de jours après l'autorisation de servir pendant la guerre.

\ Le roi d'Angleterre répara autant que possible l'affront qu'avait reçu M. de Lévis, en levant dès son retour en France la défense qui lui avait été faite de servir d'rant la guerre ?.

4 Journal de Lévis, p, 308.

2 La lettre écrite par le général Ligonier, au nom du roi, contient un passage qui ne peut Sexpliquer

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Le général ne garda pas rancune à Vaudreuil. Il lui rendit pleine justice dans son rapport au ministre de la marine : « Je crois pouvoir dire, écrivait-il, que M. le marquis de Vaudreuil a mis en usage, jusqu’au dernier moment, toutes les ressources dont la prudence et l’expérience humaines peuvent être capables.

« J’ai fait de mon côté tout ce qui a dépendu de moi pour le seconder, soit pour le concert des sentiments les plus unänimes entre nous deux, soit en exécutant ses ordres ou en lui suggérant les moyens qui me paraissaient ‘levoir être utiles au bien du service.

« Les troupes de la colonie, celles de terre, les habitants mème, ont fait des prodiges de valeur. Ils ont donné des preuves réitérées, surtout le 28 avril dernier, que la conservation de la colonie ne pouvait dépendre ni de leur zèle pour la gloire de Sa Majesté, ni de leur courage à se défendre, ni de leur bonne volonté à endurer les plus grandes fatigues et la privation des choses les plus nécessaires.

« C’est une suite des malheurs auxquels depuis quelque temps celte colonie était en butte, par une fatalité inexplicable, que les secours envoyés cette année de France ne soient pas arrivés dans le moment critique. Quelque médiocres qu'ils fussent, joints au succès des armes du roi le 28 avril, je crois pouvoir assurer que Québec aurait été repris. »

Du moment que la capitulation eut été signée, Vaudreuil avait tourné toute sa sollicitude au soulagement de la misère publique. Il se mit au service de tous ceux qui, ruinés par la guerre, vinrent assiéger son château. Le plus pauvre habitant élait reçu avec la même affabilité que le grand seigneur. Aux uns et aux autres, il promettait la même protection auprès du roi.

Dans la dépèche expédiée aux ministres de Louis XV pour annoncer la capitulation, Vaudreuil avait déjà rendu hommage aux habitants du Canada : « Avec ce beau et vaste pays, la France perd soixante et dix mille âmes, dont l’espèce est d'autant plus rare que jamais peuples n’ont été aussi dociles, aussi braves el aussi attachés à leur prince. Les vexations qu’ils ont éprouvées depuis plusieurs années, ct particulièrement dep'is les cinq dernières avant la reddition de Québec, sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du trône, prouvent assez leur docilité. »

La guerre était finie de ee côté de PAtlantique. Elle avait duré six ans, six c'unpagnes marquées chacune par un succès de nos armes sur un ennemi incomparablement plus fort en hommes et en ressources de tout genre : Monongahéla, Chouaguen, William-Henrv, Carillon, Montmorency, Sainte-foye. Les trois revers du lac George, de Louisbourg et d'Abraham, n’en font que mieux ressortir le prestige. La cause en était due à la supériorité des généraux français, à la solidité de

l'armée régulière, mais surtout au concours des Canadiens, obéissant comme un seul homme, et dont l'élite était de tout temps endurcie à la guerre. Quelques poignées d'hommes échelonnés sur cinq cents lieues de frontitres les avaient défendues, presque toujours vicloricusement, contre des voisins quinze fois plus nombreux, et pour lesquels l'Angleterre était aussi prodigue que la France se montrait

que comme un désaveu de Faceusation portée par Amherst, € La manière généreuse avee laquelle vous avez traité nos Anslais, v est-il dit, à d'abord déterminé Sa Majesté d'accorder votre demande, » (Colleet, Lévis, Lettres et piéces militaires.) C'était précisément Le contraire qu'Amherst avait prétexté pour refuser les honneurs de là guerre.

avare pour nous. Le nombre devait finir par triompher; mais la plus large part de gloire est restée aux vaincus. Trois noms en sont sortis immortels : Montcalm et Lévis du côté des Français, Wolfe du côté des Anglais. Mais, comme il arrive tojours, la gloire a été trop exclusivement confisquée à leur profit. On a souvent répété que ce sont les soldats qui gagnent les batailles, et les généraux qui en profitent. Ce paradoxe apparent est plus vrai ici qu'ailleurs. Les plus grands héros de cette guerre sont les chefs d'expédition, ces ofliciers partisans dignes d’être chantés par Homère, qui, en éclairant les armées par des marches prodigieuses et des luttes corps à corps dans les hois, ‘ont préparé les victoires. C’est là le côté vraiment épique de cette histoire, par où elle touche au merveilleux dans ses détails, autant qu’à la grandeur dans son ensemble.

Le lendemain de la capitulation, les grenadiers anglais et quelques compagnies d'infanterie légère, aux ordres du colonel Haldimand, prirent possession de Montréal. Les sauvages alliés des Anglais s'étaient déjà répandus dans les campagnes, où ils jetaient l’épouvante en se livrant à des actes de violence et de brigandage. Des maisons furent pillées jusque dans la ville de Montréal. Le marquis de Vaudreuil se plaignit hautement de cetle rupture de la capitulation. Amherst fit pendre un des principaux coupables, et envoya des détachements en différentes directions pour maintenir l'ordre. La plupart des familles possédant encore quelques biens, surtout parmi la noblesse, se préparèrent à passer en France en mème temps que les officiers civils et l’armée. Elles y étaient fortement encouragées par les nouveaux maitres du pays, qui espéraient par ce moyen parvenir plus facilement à asservir la population. Une partie de ces familles ne purent trouver place dans les navires, dont le nombre était insuffisant, et durent attendre à l’année suivante.

Les régiments s’'embarquérent successivement, du 13 au 17 septembre, sur tout

ce qui put être rassemblé de transporis, de goélettes et de bateaux. Ils ne complaient que seize à dix-sept cents hommes sur deux mille deux cents tout compris, malades et invalides. ete., qu'ils étaient au jour de la reddition de Montréal. « Le reste, ajoute Lévis, est demeuré dans le pays, où ils ont pris des établissements. » Le marquis de Vaudreuil ne fut libre de partir que le 21 septembre. La descente de Montréal à Québec fut accompagnée de contre-temps et de délais inouïs. Des semaines entitres de vent contraire, des tempêtes qui plusieurs fois mirent en danger les embarcations, retardèrent leur marche, au point que les derniers navires n’arrivérent à Québec que vingt-cinq jours après leur départ. , Le chevalier de Lévis, connaissant les sentiments du général Murray, se rendit aux invitations qu’il lui fit à son retour à Québec. Les deux généraux se traitèrent ensuile en frères d'armes, et Murray ne perdit aucune occasion de lui faire oublier la journée du 8 septembre. En souhaitant au chevalier une heureuse traversée, au moment de son départ, © il l’assura, dit Malartic, que l'Angleterre consentirait à rendre le Canada à la France, à condition qu’on n’y enverrail pas pour gouverneur général M. de Lévis, vu qu’elle ne pourrait pas le reprendre. »

La cour d’Angleterre était tellement sous cette impression, qu’en déliant le chevalier de son engagement de ne point servir, elle restreignit son autorisation à l'Europe seulement : « Si le roi excepte l'Amérique, fut-il répondu, c’est votre faute; vous y avez servi avec trop de distinction. »

Le 18 octobre, le navire ZAventure et la flûte la Marie mirent à la voile pour

l’Europe. L'Aventure emportait à son bord le marquis et la marquise de Vaudreuil, MM. de Rigaud, de Longueil, Dumas et quelques autres officiers de la colonie. Le général de Lévis emmenait avec lui le chevalier de Montreuil, le commissaire Bernier, la Rochebeaucour, Pontleroy, Montheillard, Lapause et le célèbre officier partisan Wolff. Bourlamaque était resté à Québec pour surveiller le départ des derniers régiments.

Les vaisseaux qui poriaient Vaudreuil et Lévis arrivèrent en France dans les dermers jours de novembre. L'Aventure aborda à Brest, la Marie à la Rochelle, où

Le château Frontenae, bäti sur le Site du château Sainte Louis, à Québec.

était déjà débarquée une partie des troupes. Les autres entrèrent en rade les jours suivants. L’impression pénible causée par la perte du Canada se réveilla au passage des débris de l’armée dans les différentes provinces où elle fut envoyée en garnison. Le peuple, blessé dans son orgueil national, ne pardonnait pas au gouvernement Pabandon de la grande politique de Henri IV et de Richelieu. La déchéance apparaissait aux veux des moins clairvovants. Il fallut satisfaire l’opinion publique, dont le grondement précurseur des tempêtes du règne suivant arrivait jusqu’au pied du trône. Les ministres saisirent avec empressement l'occas:-" que leur offraient les scandales administratifs du Canada pour détourner l'attention. Bigot fut accueilli à Versailles par les reproches de tous les ministres. En le vovant entrer au bureau de la marine, Berrver lui dit :

« C’est vous qui avez perdu le Canada. Vous avez trahi tous vos devoirs, votre administration à été criminelle, vous vous êtes joué des deniers publics. Vous avez enrichi vos favoris et fait vous-même une fortune immense. Attendez-vous à toutes les rigueurs de la justice. »

L'intendant fut jeté à la Bastille, avec les chefs de la Grande Société. Ce fut le signal de dénonciations qui attcignirent les innocents comme les coupables. Vau-

dreuil fut de ce nombre, et n’échappa point à la Bastille. Il n’y eut pas jusqu’à l’honnèête Pouchot qui ne fût inculpé par d’ignobles délateurs. Des accusations d’un autre genre bristrent la carrière de braves officiers de l’armée : Dalquier et Poulariés perdirent leurs grades de commandants de bataillon, qui furent donnés à de jeunes officiers plus agréables aux dames de la cour.

En décembre 1761, une commission, présidée par M. de Sartines, lieutenant général de police, et composée de vingt-sept juges au Châtelet, fut chargée de prononcer souverainement dans le procès intenté au nom du roi « contre les auteurs des monopoles, abus, vexations et prévarications commis en Canada ». Bigot et Cadet nièrent tout effrontément, tant qu’on n'eut pas mis sous leurs veux les preuves irrécusables de leur culpabilité. Alors ils tâchèrent de se défendre en enveloppant autant de personnes que possible dans leurs accusations. Les juges mirent quinze mois à dépouiller l'énorme masse de documents qui formaient le dossier du procès.

Vaudreuil parut plutôt comme juge que comme accusé dans la cause. Le calme et la contenance honnête de ce vieillard sexagénaire, blanchi au service de l'État, la dignité de sa défense concise et probante, firent impression sur ses juges. « Lorsque, dit-il en commençant son plaidoyer, un gouverneur a été chargé d’une administration purement militaire, qu'il s’en est acquitté avec honneur et de la manière la plus distinguée, sans jamais sortir du cerele tracé par ses instructions et ses pouvoirs, il a le droit de regarder une procédure dont l’objet est de discuter Padministralion des finances et l'emploi des deniers du roi comme une affaire qui lui est totalement étrangère. » Le marquis de Vaudreuil avait gouverné la Nouvelle-France durant une des périodes les plus difficiles de son existence. Après avoir servi l’État pendant cinquante-six ans et avoir eu toute espèce d'occasions de s'enrichir, il était rentré pauvre en France. Tour à tour gouverneur des Trois- Rivières, de la Louisiane et du Canada, il avait été obligé de vendre les belles plantations qu'il avait acquises au bord du Mississipi pour soutenir sa dignité de gouverneur général. Durant la dernière guerre, il avait sacrifié tout son traitement et jusqu’à sa vaisselle d'argent pour ie soutien de l’armée. Selon sa propre expression, toute sa fortune consistait « dans l'espérance des bienfaits du roi ».

Dédaignant de se justifier davantage des perfides insinuations de Bigot, il ne songea qu'à défendre ses compatriotes les Canadiens, que cet intendant et ses complices cherchaient à dépouiller de leur honneur, après leur avoir enlevé tous leurs biens.

Le président de la commission rendit son arrêt contre les accusés le 10 décembre 1763. Vaudreuil fut déchargé de toute accusation, Pigot et le trésorier Varin bannis à perpétuité du royaume, et leurs biens confisqués. Cadet fut condamné à être banni neuf ans de Paris et à restituer six millions. Les autres concussionnaires, Bréard, Pénisseault, Péan, Maurin, Corpron, Estèbe, Martel, eurent à restituer des sommes variant de trente mille à six cent mille livres. Des vingt et un accusés, dix furent condamnés, six acquittés, trois admonestés, et deux renvoyés faute de preuves. Sept des contumaces furent condamnés à diverses peines.

En apprenant l'acquittement de Vaudreuil, le roi lui écrivit une lettre de félicilations et lui accorda une pension de six mille livres.

Mne Pénisseault, dit-on, sut gagner les bonnes grâces du duc de Choiseul, qui lui accorda des lettres de justification pour son mari et lui conserva des gains

frauduleux qu'il avait été condamné à rendre. Bréard légua à son fils le soin de venger la fiétrissure que lui avait infligée son souverain. Jean-Jacques Bréard, né à Québec en 1791, se fit élire membre de la Convention et vota la mort de Louis XVI.

Louis XV témoigna sa satisfaction au chevalier de Lévis en le créant, dès son retour, lieutenant général par une promolion spéciale. A l’ouverture de la campagne, il alla rejoindre l’armée du Rhin, sous les ordres du maréchal de Soubise. Après avoir assisté aux combats de Fillinghausen et de Schedinghem, il vint renforcer en Hesse le maréchal de Broglie, avec un corps de dix mille hommes. Chargé en 1762 du commandement de l'avant-garde du corps de réserve, placé sous les ordres du prince de Condé, il soutint victorieusement toutes les attaques du prince héréditaire de Brunswick. Il eut une large part à la brillante affaire de Gremighen. Attaqué par vingt-cinq mille hommes à deux lieues de l’armée, il ne put jamais être entamé. Durant une des nombreuses charges qu’il eut à repousser, il eut un cheval Lué sous lui d’un coup de pistolet. Ce fut Lévis qui décida du succès des armées françaises à Johannisberg. Il y commanda la gauche de l'armée, qui eut à soutenir tous les efforts du prince de Brunswick. Cinq'jours après, n'ayant avec lui que quatre mille hommes, il se maïntint pendant plus de trois heures sur la monlagr de Johannisberg contre dix-neuf bataillons et trente pièces de canon.

Les compagnons d'armes de Lévis, privés de se battre à ses côtés, applaudissaient de loin à ses succès. Bourlamaque lui écrivit de Paris : « Voulez-vous bien, mon général, recevoir mon compliment sur l'affaire du 25, et sur ce qui l’a précédée? J'apprends avec grand plaisir que vous avez eu grande part au succès en cette affaire. N’allez pas, je vous en prie, vous faire tuer au moment de la paix. Elle parait sûre. »

Bougainville, de son côté, lui disait : € Mon général, il faudra donc tous les ordinaires vous faire un compliment nouveau? Recevez, je vous prie, le mien sur la part que vous avez certainement eue à la victoire de M. le prince de Condé. Elle est belle et bien glorieuse pour la nation et bien agr‘able au moment de la conclusion. C’est bien finir et rester sur la bonne bouche. M. de Nivernais part demain malin et pourra se montrer à Londres la tête plus haute. »

A la mort du due de Chaulnes (1765), le général de Lévis fut créé gouverneur de la province d'Artois. En 1771, il fut nommé capitaine des gardes de M. le comi de Provence, depuis le roi Louis XVII. Enfin, comme couronnement de sa glorieuse carrière, il fut créé chevalier des ordres du roi, maréchal de France, puis duc héréditaire, Il mourut d’apoplexie à Arras, le 26 novembre 1787, à l’âge de soixante-sept ans.

Il serait superflu de tracer ici le portrait de Lévis : il ressort de l’ensemble de cet ouvrage. On l’a entendu parler, on Pa vu agir. Il s’est montré supérieur à tout ce qui Penvironnait. Montcalm n’hésitait pas à reconnaitre sa supériorité. Sa correspondance lémoigne du soin qu’il prenait de toujours le consulter, de modifier au besoin ses idées pour ne pas être en opposition avec lui. Lévis fut le seul homme dont l’impérieux marquis subit l’ascendant. Il se sentait dominé par sa haute et froide raison, par l'empire qu'il avait sur lui-même, la sagesse de ses conseils, la prudence de sa conduite. Montcalm et Lévis avaient de commun de grandes qualités militaires, une bravoure à loute épreuve, une science et une expé-

rience consommées dans l’art de la guerre; mais Lévis avait plus de sûreté dans le coup d'œil, plus de largeur dans les vues, plus de sang-froid et de fermeté dans l'action, Ce fut la bonne fortune de Wolfe de ne pas rencontrer Lévis sur les plaines d'Abraham. La journée de Montmorency n'avait été pour lui qu’un échec; celle du 13 septembre eût été un désastre.

La guerre de Sept ans touchait à sa fin. Un million d'hommes y avaient péri sans changer la carte de l'Europe. Toutes les puissances belligérantes soupiraient après la paix, l'Angleterre victorieuse aussi bien que la France vaincue. La mort du vieux roi George Il, auquel succédait son petit-fils, George IE, modifia la politique de la Grande-Bretagne. Le jeune roi, seul souverain vraiment anglais qui eût régné depuis la chute des Stuarts, fut salué avec transports à son avènement au trône. La puissance de Pitt fut dès lors ébranlée, car le roi le haïssait. Son favori, lord Bute, conseillait la paix.

En France, le petit Choiseul était devenu tout-puissant. If avait acquis la terre de Chanteloup, où il tenait une cour. Sa fortune personnelle s'était accrue, dit-on, de six mille livres à un million de revenu. Il entama des négociations avec l’Angleterre, après avoir conclu le fameux pacte de famille qui unissait dans une étroite alliance les différentes branches de la maison ‘de Bourbon. Pitt traina les négociations en longueur, afin de frapper de nouveaux coups. l'Espagne perdit Cuba et Manille, Le drapeau anglais flotta sur le territoire de France : Belle-lsle fut prise, malgré la belle défense de M. de Sainte-Croix.

Les négociations recommenctrent en septembre 1762. Pitt n'était plus ministre ; le roi et son conseil, fatigués de son arrogance, avaient accepté sa démission, qu'il avait offerte, et Bute était devenu premier ministre. Le due de Bedford fut envov à Paris, le duc de Nivernais à Londres. Bute exigeait l'abandon de l'Inde et du Canada, de plus, la démolition de Dunkerque, « comme un monument éternel du joug imposé à la France. »

Dans les deux royaumes une question passionnait les esprits : Le Canada serait-il rendu à la France? Voltaire, chez qui le sentiment national était éteint, en réclamait l’abandon. L’occupation de ces quelques arpents de neige ne serait, selon lui, « qu'une cause éternelle de guerre et d’humiliations. » Les esprits clairvoyants, — Bougainville et le commissaire Bernier étaient de ce nombre, — pensaient bien différemment. Bougainville écrivit un mémoire très curieux, plein d'idées fécondes, sur la Nouvelle-France, ses ressources, son avenir, le grand intérêt qui s’attachait à sa conservation.

Bernier écrivait de son côté à M. de Crémille : « Je pleurerai avec vous et tous les vrais patriotes la perte de cette belle colonie. Si elle doit revenir à la France, c’est un bien; si elle doit être séparée pour toujours, la perte en est irréparable. »

En Angleterre, les esprits étaient également divisés; mais la masse de la nation, partageant les sentiments de Pitt, voulait retenir le Canada. L'homme d’État le plus éminent des colonies anglaises, Franklin, se moquait de ceux qui preshétisaient que l'acquisition du Canada amènerait leur prochaine indépendance. « J’ose Cire, écrivait-il, que l'union entre elles pour un tel objet est non seulement improbable, mais impossible. » L'Amérique allait, dans bien peu d’années, lui donner un éclatant démenti.

A Québec, le général Murray se montrait plus perspicace,

« Croyez-vous que nous vous rendions le Canada? dit-il un jour à M. de Malartic.

— Je ne suis pas assez versé dans la politique pour voir les choses de si loin, répondit celui-ci.

— Ni nous sommes sages, repartit Murray, nous ne le garderons pas. Il faut que la Nouvelle-Angleterre ait un frein à ronger, et nous lui en donnerons un qui loccupera en ne gardant pas ce pays-ci. »

Monument de Wolfe et de Montcalm, à Québect,

Les préliminaires de la paix signés à Fontainebleau (3 septembre 1762) entre la France, l'Angleterre et l'Espagne, soulevérent de longs et vifs débats dans le parlement anglais. Pitt, quoique souffrant de la goutte, s’v fit transporter. Il affecta d’v entrer au milieu de la séance, soutenu par deux de ses amis. Il parla pendant trois heures, tantôt debout, tantôt assis, contrairement aux usages parlementaires. La scène théâtrale qu’il avait montée n’eut pas l'effet qu'il en espérait. Il fut écouté assez froidement, la chambre voulait la paix.

Par égard pour l'Autriche, le cabinet de Versailles avait ajourné la signature du

4 Érigé en 1827 par les soins de lord Dalhousie, gouverneur du Canada, Sur le piédestal fat gravée cette inscription, si souvent reproduite depuis :

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