I. — L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées
Associées depuis plus de deux siècles à la France, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse exposées aux coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la grandeur nationale : elles ont scellé de leur sang l'indissoluble pacte qui les rattache à l'unité française. Mises aujourd'hui en question par les prétentions étrangères, elles affirment à travers les obstacles et tous les dangers, sous le joug même de l'envahisseur, leur inébranlable fidélité.
Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs foyers comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, les autres en combattant, signifient à l'Allemagne et au monde l'immuable volonté de l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises.
II. — La France ne peut consentir ni signer la cession de la Lorraine et de l'Alsace.
Elle ne peut pas, sans mettre en péril la continuité de son existence nationale, porter elle-même un coup mortel à sa
propre unité en abandonnant ceux qui ont conquis, par deux cents ans de dévouement patriotique, le droit d'être défendus par le pays tout entier contre les entreprises de la force victorieuse.
Une assemblée, même issue du suffrage universel, ne pourrait invoquer sa. souveraineté pour couvrir ou ratifier des exigences destructives de l'intégrité nationale. Elle s'arrogerait un droit qui n'appartient même pas au peuple réuni dans ses comices. Un pareil excès de pouvoir qui aurait pour effet de mutiler la mère commune dénoncerait aux justes sévérités de l'histoire ceux qui s'en rendraient coupables.
La France peut subir les coups de la force, elle ne peut en sanctionner les arrêts.
III. — L'Europe ne peut permettre ni ratifier l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine.
Gardiennes des règles de la justice et du droit des gens, les nations civilisées ne sauraient rester plus longtemps insensibles au sort de leurs voisines, sous peine d'être à leur tour victimes des attentats qu'elles auraient tolérés. L'Europe moderne ne peut laisser saisir un peuple comme un vil troupeau; elle ne peut rester sourde aux protestations répétées des populations menacées; elle doit à sa propre conservation d'interdire de pareils abus de la force. Elle sait, d'ailleurs, que l'unité de la France est, aujourd'hui comme par le passé, une garantie de l'ordre général du monde, une barrière contre l'esprit de conquête et d'invasion.
La paix faite au prix d'une cession de territoire ne serait qu'une trêve ruineuse et non une paix définitive. Elle serait pour tous une cause d'agitation intestine, une provocation légitime et permanente à la guerre.
Et quant à nous, Alsaciens et Lorrains, nous serions prêts à recommencer la guerre aujourd'hui, demain, à toute heure, à tout instant.
En résumé, l'Alsace et la Lorraine protestent contre toute cession ; la France ne peut la consentir, l'Europe la sanctionner.
En foi de quoi, nous prenons nos concitoyens de France,
les gouvernements et les peuples du monde entier à témoin que nous tenons pour nuls et non avenus tous actes et traités, votes ou plébiscites, qui consentiraient abandon en faveur de l'étranger de tout ou partie de l'Alsace et de la Lorraine.
Nous proclamons, par les présentes, à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française, et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement et par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs.
Suivent les noms des 36 signataires, dont les plus connus sont Gambetta et Scheurer-Kestner.
La déclaration citée est un document historique du plus haut intérêt, à la fois au point de vue politique et à un point de vue simplement humain. C'est l'expression fîère et touchante de la profonde douleur ressentie par la population des deux provinces à la pensée d'être séparées de la mère patrie.
Quiconque lit cette protestation n'est pas seulement saisi par l'enthousiasme patriotique qui s'en dégage, mais aussi, — quand on considère les événements de ces deux dernières années, — par la vérité des principes dont elle s'inspire. C'est un document qui a un intérêt actuel et dont on peut encore tirer bien des leçons profitables.
Le manifeste des AlsaciensrLorrains exprime en termes frappants cet évangile des droits de l'homme dont la France reste aujourd'hui encore, entre toutes les nations de la terre, la plus éloquente propagatrice. L'assujettissement d'une race étrangère, l'annexion d'un territoire étranger sont des crimes contre l'humanité. Si ce principe n'arrive
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pas à s'implanter définitivement, l'horreur de la guerre ne cessera jamais. Puisse la force ne plus trancher brutalement les questions de nationalités!
Mais l'appel à la liberté et à l'indépendance des nations, que l'on entend maintenant dans tous les pays, ne restera pas un vain cri de détresse. Le principe des nationalités vaincra, ou la vie ne sera pas digne d'être vécue. En Allemagne même, on commence à comprendre que le principe des annexions est inconciliable avec la civilisation moderne. Aux deux déclarations allemandes que j'ai citées plus haut j'en ajouterai une troisième, qui concerne le Slesvig annexé, et que nous devons au plus célèbre des linguistes austro-allemands, M. Hugo Schuchardt, professeur à l'Université de Graz. Dans la revue Wissen und Leben, qui paraît à Zurich, ce savant a adressé une lettre ouverte au directeur, M. E. Bovet.
Cette lettre contient des vues pénétrantes sur la situation actuelle de l'Europe. L'auteur s'y montre tour à tour sublime et paradoxal. Il se refuse à admettre l'idée des États-Unis d'Europe, mais il défend avec ardeur le droit historique des diverses nations.
« Chacun, dit-il, peut imaginer l'avenir comme il l'entend. Cependant, si l'on rêve de victoire, on ne doit pas seulement songer à prendre, mais aussi à donner. »
Et voici les belles paroles relatives au Slesvig annexé :
« Tandis que le Midi fut l'objectif de nos guerriers d'abord, puis de nos artistes et de nos poètes,
le Nord a été notre berceau, et les chansons de nourrice qui nous vinrent de là-haut continuent de charmer nos oreilles et nos cœurs. Nous espérons que le Nord ne nous fera entendre aucune dissonance, et voilà pourquoi nous souhaitons, avec toute la sincérité de nos cœurs allemands, ou plutôt voilà pourquoi nous rêvons qu'un tout petit morceau en bordure de notre frontière septentrionale soit rendu à ses anciens possesseurs. En pareil cas, perdre équivaudrait certainement à gagner. »
C'est un fait connu que plusieurs professeurs d'Universités belges ont été récemment arrêtés et conduits en Allemagne. On sait également que les premières victimes universitaires de la colère du gouverneur général von Bissing furent deux historiens de notoriété européenne, MM. Henri Pirenne et Paul Frédéricq. V Indépendance belge nous a donné des détails dramatiques sur l'arrestation de Pirenne. Von Bissing avait offert à Pirenne la place de recteur de l'Université de Gand. Reçu en audience par le fameux gouverneur, Pirenne se déclara prêt à accepter la nomination, mais à une condition. « Laquelle ? demanda le gouverneur. — Je désire que ma nomination soit signée par S. M. Albert Ier, roi de Belgique. » Le journal assure que c'est cette fière réponse qui motiva l'arrestation de l'historien.
Ce récit est légendaire, nous le savons maintenant de source certaine (I). Au reste, le Hamburger
(i) Voir la lettre adressée par M. von Bissing lui-même à un savant suédois et que nous avons publiée dans un opuscule spécial consacré par nous à la question de l'arrestation des professeurs belges : Chr. Nyrop, De arresterede Professorer og Universitetet i Gent. Copenhague, 1916 (traduit en français par E. Philipot sous ce titre : L'arrestation des professeurs belges et l'Université de Gand. Paris et Lausanne, Payot, 1947).
Fremdenblatt le démentait de la façon la plus catégorique dans un article dont XzBerlingske Tidende du 17 mai 191 6 a donné une traduction danoise. Mais cet article est rédigé de telle sorte que les lecteurs peu au courant des questions très particulières et très intéressantes, mais assez compliquées, qui se rattachent à l'Université de Gand, se formeront certainement sur toute cette affaire une opinion incorrecte et unilatérale. Je vais donc en donner un bref exposé historique.
La Belgique est un pays où l'on parle deux langues, le français et le flamand. Le français a toujours eu la place dominante, mais, depuis la Renaissance, les Flamands ont lutté avec ardeur pour faire valoir les droits de leur idiome à côté de ceux du français. Dans ces derniers temps surtout, les défenseurs du flamand, ceux qu'on appelle les Flamingants, ont déployé une grande activité qui a déjà obtenu des résultats importants. Sur cette intéressante lutte linguistique, qu'on me permette de renvoyer à une étude de moi dans le grand ouvrage illustré, La Belgique, qui vient d'être publié à Copenhague. Je me bornerai ici à faire observer en toute généralité que la coexistence de deux langues a naturellement suscité beaucoup de difficultés, en particulier dans l'enseignement à tous les degrés.
La langue de l'enseignement était exclusivement le français dans les Universités, sauf dans celle de Gand; en 191 1, on y faisait 248 séries de conférences, dont 24 en langue flamande : ces dernières consistaient surtout en exercices pratiques de
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droit et de philologie. Mais cet état de choses ne satisfaisait pas les Flamingants. Ils avaient déjà signalé les grosses difficultés que pouvait entraîner l'emploi presque exclusif du français. Ces difficultés apparurent en pleine lumière lorsque l'Université de Gand, suivant un mouvement général, consentit à faire une place plus grande à un enseignement de caractère démocratique. On constata que dans les conférences populaires et dans les interrogations qui les suivaient, dans les visites aux musées, etc., les difficultés résultant de la langue étaient assez grandes pour faire obstacle à tout rapprochement intime entre le maître et ses auditeurs.
Les Flamingants ont fait observer que la grande majorité des étudiants se composait de Flamands, et c'est pourquoi ils ont, à plusieurs reprises, réclamé avec force la création d'une université entièrement flamande.
Pour appuyer ce mouvement, qui rencontrait une forte opposition, en particulier dans le haut clergé belge, on organisa une série de congrès scientifiques annuels, congrès de médecine, de droit et d'histoire, tenus les uns à Anvers, les autres à Gand.
Ces congrès, qui recueillaient un nombre croissant d'adhésions, aboutirent au projet de fonder une cinquième université, exclusivement flamande, à Anvers, qui est à tous les points de vue le centre de la culture flamande. Mais ce projet, qui exigeait un très gros effort économique, échoua au premier examen approfondi et n'a pas été repris depuis lors.
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Les Flamingants s'en tinrent désormais à leur ancien projet favori de transformer l'Université de Gand en une institution entièrement flamande, et en mars 191 1 ils présentèrent à la Chambre un projet de loi dont le premier article était ainsi conçu : « A l'Université de Gand tous les cours se feront en flamand. » Ce projet de loi fit sensation et suscita des discussions passionnées. La majorité en repoussa ce qu'il contenait de trop radical, et le parti flamingant présenta au mois d'avril suivant un nouveau projet portant que les deux langues seraient placées sur le même pied et jouiraient des mêmes droits, et que l'on doublerait le nombre des professeurs dans tous les cas où le besoin s'en ferait sentir. On maintiendrait les cours en français, mais, à côté d'eux, on instituerait autant de cours en flamand que le demanderaient les étudiants.
Après l'occupation, les Allemands ont favorisé par tous les moyens le mouvement flamingant, afin d'enfoncer un coin entre Flamands et Wallons, et, le 3i décembre 191 5, le gouverneur général promulguait un décret d'après lequel le flamand serait la langue de l'enseignement à l'Université de Gand. Ce décret fut salué avec enthousiasme... par la presse allemande de Belgique : elle trompetta à tous les échos que la population flamande était transportée d'aise de voir le Gouvernement venir ainsi au-devant de ses désirs. Or la réalité est bien différente. Tous les Flamands se refusèrent nettement à accepter aucune faveur des mains de l'ennemi ; même les Flamingants les plus zélés repous-
sèrent la fondation d'une université flamande dans les conditions actuelles, et ils adressèrent au gouverneur général une protestation très énergique, se terminant par ces fières paroles, qui prouvent que les Flamands ne sont pas disposés à plier l'échiné et qu'ils ont dans l'avenir une confiance inébranlable :
« Comment l'histoire nous jugerait-elle, nous autres Flamands, si à un moment où nos soldats luttent contre les vôtres dans les tranchées, nous devions accepter des mains du conquérant un avantage quelconque, même si cet avantage devait apparaître comme ne faisant que réparer des injustices passées? Nous sommes d'une race qui, toujours dans le passé, a tenu à régler elle-même ses propres affaires sur son propre sol.
« Nous nous permettons, Excellence, de vous demander de soumettre ces considérations à un examen sérieux et attentif, et nous espérons que si le projet dont nous parlons a réellement été conçu, nos arguments vous paraîtront tels qu'il n'y sera donné aucune suite, et nous exprimons cet espoir dans l'intérêt même de la cause flamande.
« Quelque difficiles que puissent être les circonstances, il vaut mieux que le pouvoir occupant ne conserve aucun doute au sujet de notre opinion, et ne soit pas sous l'impression qu'il existe, quant à la situation internationale, la moindre divergence de vues entre les Flamands et les Wallons.
« Ainsi que l'un des nôtres l'a dit récemment dans une séance publique du Conseil communal d'Anvers, le seul point de vue auquel nous autres,
Flamands et Flamingants, nous puissions nous placer, c'est celui de l'indépendance de la nation belge. »
On notait parmi les signataires : Paul Frédéricq, professeur à l'Université de Gand et président du Willemfonds ; van Neuben, président du Davidfonds et vice-président de l'Association de la Presse belge ; Julian de Vriendt, directeur de l'Académie royale des Beaux- Arts ; Karel Adriaenssens, président de l'Association des Instituteurs; A. Vermeylen, professeur à l'Université de Bruxelles et membre de la Commission de l'Université flamande ; Léonard Willems, avocat à la Cour d'appel, président du Barreau flamand de Gand; Louis Franck, député, président de l'Association des Juristes flamands et membre de la Commission de l'Université flamande; Jan de Vos, bourgmestre d'Anvers; A. Cools, échevin de la même ville ; F. Cleynhens, chanoine et curé-doyen de l'église Notre-Dame d'Anvers, etc..
J'ai tenu à citer un assez grand nombre de signataires, en indiquant leur situation sociale et leur lieu de résidence, afin de montrer que la protestation représente aussi complètement que possible tout le parti qui luttait avant 1914 pour assurer à la culture flamande honneur et considération aux côtés de la culture française. Tous les chefs du mouvement flamingant ont apposé leur signature ; nous avons là des hommes politiques, des journalistes, des fonctionnaires municipaux, des juristes, des ecclésiastiques et des professeurs, des artistes et des savants. Il n'y manque même pas des membres de la commission créée avant la guerre pour
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préparer la refonte de l'Université de Gand, ni les présidents des deux grands fonds que Ton avait constitués en souvenir des créateurs du mouvement flamingant et qui portent leurs noms.
Comme on l'a vu, la protestation des Flamands ne laissait rien à désirer pour ce qui est de la netteté, et l'Université ne pouvait en fait fonctionner, attendu qu'elle manquait à la fois de professeurs et d'étudiants. Le bruit courut, il est vrai, que les anciens professeurs s'étaient engagés à faire des cours en flamand ; mais on reconnut bientôt que ce n'était qu'une invention. Quatre — je dis quatre — professeurs offrirent leurs services, et parmi eux il n'y avait qu'un Belge, M. G. de Vrees, qui avant 191 4 donnait déjà son appui aux tendances séparatistes et entretenait des relations étroites avec la presse germanophile. Les trois autres étaient des étrangers : Stôber est né en Allemagne, Hoffmann dans le Luxembourg et Hogemann en Hollande.
L'attitude résolue des professeurs de l'Université vis-à-vis du décret de von Bissing et la façon non équivoque dont ils se refusaient à l'appliquer amenèrent naturellement une tension grave qui eut pour résultat final l'arrestation des deux professeurs les plus influents. Cette intervention brutale du gouverneur ne fit que resserrer les liens de solidarité qui unissaient tous les professeurs. Ils déclarèrent partager les responsabilités de leurs collègues emprisonnés et faire cause commune avec eux ; ils adressèrent au gouverneur la missive que voici :
« Les soussignés, professeurs et chargés de cours de l'Université de Gand, se trouvant actuellement
en cette ville, prennent la liberté de venir vous exposer combien ils ont été émus par la mesure prise à l'égard de deux de leurs collègues, les plus éminents et les plus justement estimés, MM. Frédéricq et Pirenne.
« Votre Excellence sait que ces deux honorables professeurs ont été subitement arrêtés et déportés en Allemagne, et leurs collègues se demandent vainement ce qui peut leur avoir attiré un traitement aussi sévère. Elle n'ignore pas que MM. Frédéricq et Pirenne sont des savants d'un mérite hautement reconnu et dont la renommée a franchi nos frontières. M. Frédéricq, dont les grands travaux historiques sont connus dans toute l'Europe, est particulièrement apprécié en Hollande, et les services qu'il a rendus à la science et aux lettres néerlandaises lui ont valu le titre de membre associé de l'Académie royale d'Amsterdam et celui de membre d'honneur des principales sociétés savantes des Pays-Bas. Il est en outre docteur honoris causa des Universités de Marbourg et de Genève. M. Pirenne est un des maîtres de l'historiographie du Moyen Age ; il a fait paraître sa remarquable Histoire de Belgique simultanément en allemand et en français, et, à la suite de cette publication, il a recueilli dans toute l'Allemagne de nombreuses marques de sympathie et d'admiration. Il a été élu correspondant de l'Académie royale de Bavière, de la Société des Sciences de Gœttingue, etc., et il a reçu le diplôme de docteur honoris causa des Universités de Leipzig et de Tubingue. Tous deux sont des hommes adonnés à la science, des profes-
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seurs dévoués à leurs fonctions et des citoyens d'une honorabilité incontestée.
« En ce qui concerne les obligations du corps professoral envers le pouvoir occupant et la conciliation de ces obligations avec les devoirs du patriotisme, l'idée que s'en font les deux membres' frappés ne diffère en rien de celle de leurs collègues.
« Votre Excellence appréciera, à n'en pas douter, les sentiments de solidarité qui unissent en cette occurrence les membres de la famille universitaire. Elle comprendra que tous se sentent frappés par la mesure qui atteint si durement deux d'entre eux. Il ne lui échappera pas que l'émotion éprouvée par l'Université de Gand sera, dans tous les pays, partagée par le monde scientifique, 'au sein duquel MM. Frédéricq et Pirenne jouissent d'une si grande autorité. »
Cette lettre provoqua de nouvelles arrestations, qui n'ont pas, cela va sans dire, amélioré les chances de la future Université flamande de Gand; l'union indissoluble des savants belges et leur résistance intrépide ont suscité partout la sympathie, l'admiration et le respect. Même dans un pays occupé par l'ennemi il y a des domaines où la force ne devient pas le droit, où nul conquérant ne saurait imposer sa volonté.
Les Allemands ont dit et répété sur tous les tons que leur occupation de la Belgique avait été vue d'un bon œil par les Flamands, qui n'aspiraient qu'à être délivrés de la domination belge : les Flamands eux-mêmes se sont chargés de réfuter
cette prétention de la façon la plus énergique. Toute l'entreprise allemande a complètement échoué, les Flamands s'étant montrés inaccessibles aux bienfaits administratifs de la culture germanique. L'ennemi, cette fois encore, s'est heurté le front au bloc national belge.
Tous ceux qui aiment l'Italie, tous ceux qui se sentent liés par la reconnaissance à cette terre merveilleuse, terre de soleil, de joie et de beauté, où ils ont oublié chagrins et soucis, où la vie fut une fête quotidienne pour leurs yeux et pour leur âme, tous ceux-là, — et ils sont nombreux, — ont éprouvé l'an dernier un coup douloureux à la nouvelle que l'Italie avait pris rang parmi les puissances belligérantes. Ils ont frémi dans leurs fibres les plus intimes en pensant que la barbarie de la guerre pouvait atteindre Venise, Vérone, Florence, Sienne. La chose effroyable, que l'on jugeait impossible, était devenue une réalité en Belgique et en France. Pourquoi les villes italiennes échapperaient-elles à la destinée qui avait frappé Louvain, Malines, Ypres, Dixmude, Reims, Arras, Soissons, Senlis ?
Voici plus d'un an que l'Italie est entrée en guerre. L'armée italienne n'a pas seulement défendu les frontières du pays, elle a pénétré sur le territoire ennemi, et jusqu'ici aucun bombardement aérien n'a causé de dommages trop graves aux villes de l'Italie du Nord. Les Scandinaves auraient eu donc
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de bonnes raisons de parler et d'écrire sur l'Italie; mais on a gardé dans nos pays un silence surprenant.
Ce silence, qui a péniblement étonné tous les amis de l'Italie, est dû à des causes très diverses : je me contenterai d'en signaler deux. D'une part, les opérations militaires se sont déroulées avec une lenteur extraordinaire, parce qu'elles se font sur un terrain des plus difficiles ; d'autre part, il n'existe pas en Italie, — du moins à ma connaissance, — d'organisation centrale ayant pour objet de guider l'opinion publique à l'étranger. L'Italie ne fait presque pas de propagande en dehors de ses frontières.
Cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas de littérature italienne de guerre , au contraire ; à ce point de vue, la contribution de l'Italie est très importante, mais ses livres et brochures sont destinés avant tout à des lecteurs italiens. Dans la mesure où je connais cette littérature de guerre, elle a deux buts essentiels : elle veut expliquer pourquoi l'Italie fait la guerre et elle rend compte de la manière dont la guerre a été conduite jusqu'à ce jour. J'examinerai dans ce qui suit quelquesunes des idées directrices qui ont agi sur les volontés italiennes.
C'est le 2 juin 191 5 que M. Salandra prononça son grand discours du Capitole; il y exposa la situation politique de l'Italie et parla en termes éloquents et pleins de confiance de la guerre qui venait de commencer. De cette guerre devait sortir une Italie plus grande, plus forte, encore plus consi-
dérée, une Italie qui, revenant avec des forces nouvelles aux luttes fécondes de la paix, jouerait le rôle de champion de la liberté et de la justice dans le monde, mais avant tout une Italie qui aurait réalisé l'œuvre de libération laissée inachevée par les héros du Risorgimento.
Pendant plus de mille ans, l'Italie a été divisée, morcelée. Chaque cité, chaque province formait un petit royaume à part gouverné par une famille noble italienne ou par un usurpateur étranger. L'Italie a eu des maîtres normands, allemands, autrichiens, français et espagnols. Mais sous ce morcellement vivait et germait l'idée de l'unité. On la trouve chez Dante, chez Machiavel, chez César Borgia.
Nicolas Machiavel, diplomate de premier ordre en même temps qu'humaniste érudit, historien remarquable et observateur pénétrant, termine son livre du « Prince » par un chapitre intitulé : « Exhortation à délivrer l'Italie des Barbares ». Il y déplore que sa patrie soit sans chef, sans constitution, battue, pillée, déchirée, dévastée, accablée de mille maux. Mais le libérateur viendra et il sera reçu comme un Messie : « Comment décriraije les marques d'amour qu'on lui prodiguera dans toutes les provinces qui ont souffert du déluge des étrangers; avec quelle soif de vengeance, avec quelle foi inébranlable, avec quelle piété, avec quelles larmes il sera accueilli! Quelles portes se fermeraient devant lui? Quel peuple lui refuserait l'obéissance? Quelle jalousie lui ferait obstacle? Quel Italien hésiterait à le suivre? Tout le monde subit avec dégoût la domination des Barbares. »
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Après celte violente sortie contre le gouvernement des étrangers, Machiavel se console en pensant qu'il y a assez de courage et de force dans le peuple italien pour réaliser l'idée d'unité, et il cite les vers du vieux Pétrarque :
Virtà contro al fur or e
Prenderà l'arme, e fia il cornbatter corto :
Chè l'antico valore
Negli italici cuor non è ancor morto (').
Le libérateur ne fut pas un Borgia, comme l'avait espéré Machiavel. Des siècles passèrent avant que commençât l'œuvre de libération. C'est seulement au dix-neuvième siècle que la vieille idée de l'unité italienne prit corps; une fois mise en marche, elle progressa rapidement. Le royaume de Sardaigne fut le noyau autour duquel se développa l'Italie nouvelle. En 1859, l'Autriche dut abandonner la Lombardie. En 1860, l'expédition aventureuse de Garibaldi eut pour résultat de libérer Naples et la Sicile. En 1866, fut incorporée la Vénétie, et, le 20 septembre 1870, les troupes victorieuses de Victor-Emmanuel entraient dans Rome, qui devint désormais la capitale de l'Italie unie.
Le nouveau royaume se consolida dans un temps extraordinairement court. Dans tous les domaines on travailla avec une énergie et une intelligence rares à opérer l'unification des diverses provinces.
(1^ Le courage prendra les armes contre la violence furieuse, et le combat sera court, car l'antique valeur n'est pas encore morte dans les cœurs italiens.
Une œuvre vaste, imposante, unique, a été accomplie en Italie après 1870, œuvre qui a suscité l'admiration de tous et que M. C. G. Glausen a exposée en Danemark avec compétence dans un excellent petit livre sur L'Histoire politique, financière et sociale de l'Italie de 1870 à i8g6.
Malgré ce développement prodigieux, malgré tout ce qu'on avait obtenu, il manquait cependant quelque chose à la réalisation complète de l'idée. On était parvenu tout près du but, mais on ne l'avait pas touché. La frontière politique du royaume avait été largement étendue vers le nord, mais cette frontière était en plusieurs endroits très désavantageuse au point de vue stratégique, et en dehors d'elle vivait encore une population de langue italienne comptant environ 2 millions d'individus, partie dans la région méridionale du Trentin, partie le long de l'Adriatique dans la Venezia Giulia, qui comprend le Gorigiano, Trieste et l'Istrie. On réunit ces deux régions sous la désignation générale de Yltalia irredenta, c'est-à-dire l'Italie non encore libérée, et leurs habitants furent appelés gli irredenti. Il se constitua dans le royaume un parti politique, celui des « irrédentistes », dont l'idéal était la réunion à la couronne de ces régions exilées en Autriche ; c'est seulement après ce résultat obtenu que l'unité serait enfin accomplie.
Les irrédentistes se mirent aussitôt à mener une propagande acharnée, qui eut pour conséquence, en 1882, un projet d'attentat contre l'empereur François-Joseph. La Triple Alliance, qui se conclut
la même année, ne paraît pas avoir sensiblement ralenti le zèle des irrédentistes. Ils ont continué leur propagande par diverses méthodes, non seulement en secret, mais ouvertement. Ainsi ils ont abondamment usé, dans leur correspondance à l'intérieur et à l'étranger, de cartes postales figurant l'Italie du Nord avec une triple frontière, politique, linguistique et historique. Cette dernière est désignée comme étant la frontière naturelle, et elle l'est en fait dans la plupart des cas, attendu que les Romains faisaient généralement passer leur frontière politique par des points où les conditions naturelles rendaient la défense le plus facile. Ces cartes postales étaient destinées à entretenir sans cesse le feu sacré, à rappeler sans cesse à l'Italie et à l'étranger qu'il existait encore des régions de langue italienne attendant leur affranchissement. Autant que nous le sachions, ce procédé pratique de propagande n'a soulevé aucune objection diplomatique de la part de l'Autriche, ce qui est vraiment surprenant. Il est certain qu'officiellement l'Italie était la bonne amie et l'alliée de l'Autriche ; mais il y a cependant des limites aux taquineries que l'on peut passer à un ami, et l'on se demande comment la Russie aurait accueilli l'emploi de cartes postales analogues par un petit pays, par exemple par la Roumanie. J'ai reçu, au cours de mes relations avec des Italiens du Nord, plusieurs de ces cartes irrédentistes.
On agissait aussi par l'entremise des écoles et de l'enseignement, et on réimprimait dans des livres de lecture et des chrestomathies d'anciennes poésies patriotiques où il était question de l'Italie
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irredenta. On peut citer par exemple la poésie quelque peu mélodramatique de Giovanni Berchet intitulée Giulia, qui date des alentours de i84o. Si elle vit encore et est connue du grand public, elle ne le doit pas tant à sa valeur poétique qu'à son intérêt politique et historique. Elle décrit une journée de printemps dans un village lombard, où le tirage au sort vient d'appeler six jeunes gens à servir dans l'armée autrichienne. Auprès d'eux sont réunis tous les jeunes gars du pays ainsi que leurs parents, leurs frères et sœurs et d'autres habitants du voisinage. Beaucoup assistent avec une indifférence muette à ce drame de la conscription : un asservissement séculaire les a rendus apathiques et lâches ; la tyrannie de l'étranger a laissé sur cette humanité sa lamentable empreinte. Mais à travers la foule s'avance une femme fière et droite qui aime sa patrie et son peuple d'un amour passionné. Elle est remplie d'horreur et d'indignation à la pensée que ce n'est pas pour défendre l'Italie que les jeunes hommes de Lombardie sont appelés sous les armes, mais pour servir en esclaves un peuple parlant une langue étrangère. Et son cœur est près de se briser lorsqu'elle entend prononcer le septième nom, — celui de son fils Carlo : à sa honte, celui-ci est désormais condamné à quitter le pays natal pour endosser l'uniforme blanc abhorré, pour ceindre le sabre aiguisé par l'Autriche et dont il se servira contre les ennemis de l'Autriche, peut-être, — qui sait? — contre son propre frère. Cette pièce a été utilisée à des lins d'agitation patriotique; elle était destinée à rap-
peler à la génération montante que, même après 1870, il existait des mères italiennes qui devaient subir le triste sort de Giulia et se désoler comme elle.
Des associations irrédentistes diverses ont essayé par de nombreux moyens d'entretenir des relations constantes et directes avec les frères italiens de l'autre côté de la frontière. On a soutenu la langue italienne et la culture italienne, que l'Autriche combattait dans une certaine mesure. On exprima le vœu de la création d'une université italienne à Trieste, mais l'Autriche fit la sourde oreille. En revanche, il existe dans cette ville tout italienne un théâtre italien dont la propagande a pu se servir. Ainsi, lorsque l'auteur dramatique très populaire, mais aussi très discuté, Sam Benelli, eut composé, il y a quelques années, son drame historique de La Gorgone, il voulut que la première représentation fût donnée à Trieste : c'était comme un salut adressé par lui à ses compatriotes opprimés . La première eut lieu en effet à Trieste, le i4 mars iqi3, au milieu d'ovations enthousiastes. Cette démonstration patriotique eut son retentissement dans toute l'Italie. Les irrédentistes continuèrent leur propagande encore plus à découvert, et l'idée de la réintégration des provinces perdues gagna sans cesse des forces. Il y a deux ans, pendant un séjour dans l'Italie du Nord, j'eus l'occasion de m'entretenir dans diverses villes avec de nombreux artistes, savants et hommes politiques, et je pus constater que l'alliance avec l'Autriche était non seulement impopulaire, mais détestée et méprisée ;
on aspirait à se mesurer avec cette puissance Jamais sans doute on n'a observé un tel état de choses entre alliés.
Lorsque l'Italie dénonça la Triple Alliance, l'irrédentisme pouvait certainement revendiquer sa grande part dans cet acte; mais d'autres facteurs plus puissants y ont contribué. Il faut placer en première ligne l'action indépendante de l'Autriche contre la Serbie, action que l'Italie considéra dès le début comme une violation de l'alliance.
Il semble cependant incontestable que, pour la majorité du peuple italien, la guerre est presque exclusivement une guerre de libération. C'est l'idée d'unité qui touche à sa réalisation définitive, c'est l'achèvement de la lutte libératrice commencée au dix-neuvième siècle et conduite par des hommes comme Gavour, Mazzini et Garibaldi. Le roi Victor-Emmanuel II, si justement aimé de son peuple, avait été salué comme le grand libérateur qui présidait de Rome aux destinées de l'Italie refaite et donnait un corps aux rêves séculaires de la nation.
Mais il manquait encore une pierre, et une pierre singulièrement précieuse, à la magnifique couronne royale italienne. Et c'est cette gemme que Victor-Emmanuel III, petit-fils du libérateur, veut enchâsser dans son diadème, à la grande joie de tout son peuple.
Les publications de propagande que nous avons lues insistent tout spécialement sur ces faits historiques. Elles visent à faire comprendre au grand public la nécessité de la guerre et à exalter les
sentiments patriotiques. Elles cherchent donc tous les moyens de tourner les regards des Italiens dans la même direction. C'est Yltalia irrcdenta, l'Italie non encore libérée, qui est le but de la guerre.
Aucun Italien ne doit oublier que la conquête de Trente et de Trieste est l'objectif essentiel. Aucun Italien ne doit ignorer les principaux faits qui ont marqué la domination autrichienne dans ces deux villes. C'est pourquoi on répandit dès le début de la guerre un Dfario Triestino, sorte de calendrier historique portant sur « cent ans de lutte nationale » et prenant pour point de départ le Congrès de Vienne qui, le 9 juin 181 5, décida que Trieste appartiendrait à l'Autriche par droit de conquête.
Cependant une littérature de propagande qui donne exclusivement des chiffres et des faits ne saurait prétendre à exercer une grande influence, si éloquents que soient les faits. Aussi a-t-on recouru à d'autres procédés : on a réimprimé beaucoup des vers enflammés où les poètes italiens avaient, au cours des siècles, appelé le peuple aux armes pour délivrer les frères opprimés par la domination étrangère.
Il faut signaler en première ligne un petit recueil de poésies et d'études de Giosuè Carducci, que le littérateur bien connu Guido Mazzoni, professeur à l'Université de Florence, a publié sous le titre Contro l'eterno Barbaro.
Le titre était un défi et avait été choisi comme tel. Un défi et un coup de trompette destiné à enflammer le patriotisme. Il fallait que ce cri d'appel contre les Barbares qui guettaient à la
frontière eût son écho dans toute l'Italie. Tout le monde sait que le plus grand poète lyrique italien du dix-neuvième siècle, l'historien libéral de la littérature, le grand patriote au cœur chaud, l'intrépide républicain Giosuè Carducci, avait sans cesse objurgué ses compatriotes d'avoir l'œil sur les Barbares transalpins. Dans une de ses poésies composées peu après 1870, on lisait ces vers :
E voi, se l'Unno e se lo Slaoo invacie Eccovi, 0 figli, Vaste, ecco le spade, Morrete per la nostra Ubertà (x).
Mais les années passèrent. L'évolution politique amena un rapprochement à la fois avec l'Allemagne et avec l'Autriche- Hongrie, la Triple Alliance se noua, l'influence allemande se lit sentir partout en Italie, dans le domaine social, politique, littéraire, et il sembla que, malgré les efforts opiniâtres des irrédentistes, l'oubli se faisait dans beaucoup d'esprits sur l'oppression séculaire et sur les dures déceptions. Le cri d'appel poussé par Carducci n'eut qu'un faible écho dans l'Italie nouvelle, et peu de ses compatriotes répétèrent son énergique mot d'ordre : Stranieri a dietrof (Arrière les étrangers !)
Vint la guerre mondiale, et avec elle se brisa l'union contre nature, à demi imposée, avec l'ennemi héréditaire. Maintenant la voix de Carducci pouvait de nouveau retentir dans tout le pays, et
(1) Si les Huns ou les Slaves envahissent votre pays, voici des piques, ô mes fils, et voici des épées ; vous mourrez pour notre b'berté !
l'italie sous le joug ii3
la célèbre Società Dante Alighieri, de fondation ancienne, confia à Mazzoni le soin de faire un choix des déclarations les plus patriotiques de Carducci. Ce petit livre, qui se vend au bénéfice de la Croix-Rouge et des familles de mobilisés, contient des poésies et des discours dont le sujet se rattache étroitement aux événements de l'Italie îrredenta.
Le recueil fait une place éminente à Oberdan et à sa destinée tragique. Ce jeune Triestin, qui avait étudié les mathématiques à Rome, avait reçu par tirage au sort la mission de tuer l'empereur François-Joseph. Un traître le dénonça et il fut arrêté dans le Friouh Comme on trouva chez lui deux bombes Orsini, il fut traduit devant un conseil ds guerre, condamné à mort et pendu à Trieste le 20 décembre 1882. Ses dernières paroles furent : « Viva Trieste italianal »
On fît de grands efforts pour empêcher l'exécution de cet arrêt barbare. Victor Hugo adressait à l'Empereur, le 18 décembre, le télégramme suivant :
« Dans ces deux derniers jours, j'ai reçu onze adresses télégraphiques d'universités et d'académies italiennes. Toutes demandent qu'on sauve la vie d'un condamné. Il dépend de l'empereur d'Autriche de faire grâce. S'il signe la grâce il accomplira un grand acte. »
Ce télégramme fut aussitôt publié dans les journaux italiens ; mais Carducci, qui savait que tout recours à l'Empereur serait inutile, épancha sa douleur dans une lettre ouverte à Victor Hugo,
où il protestait qu'il ne fallait pas appeler Oberdan un « condamné». « C'est un confesseur, un martyr de la religion de la patrie. » Et il terminait ainsi son plaidoyer passionné :
« Non, l'Empereur ne lui fera pas grâce. Non, ô grand poète. L'empereur d'Autriche, bien loin d'accomplir un grand acte, ne pourra même pas accomplir un acte de justice pure et simple. Guglielmo Oberdan terminera sa jeune vie sur l'échafaud, et c'est pourquoi je crie une fois encore : Maudit soit l'Empereur! Des temps meilleurs viendront, et le drapeau italien flottera sur le grand arsenal de Trieste. Des temps meilleurs viendront, où nous pourrons glorifier la mémoire d'Oberdan. Maintenant, nous n'avons qu'à nous taire. »
Après l'exécution d'Oberdan, Carducci adressa au peuple italien plusieurs invocations où frémit l'esprit de vengeance. Il stigmatise l'Empereur dans les termes les plus violents :
« Jeune, il a vécu dans le sang, et c'est encore dans le sang qu'il se vautre, devenu vieux. Espérons qu'il sera étouffé dans le sang, dans le sien propre... Nous avons pris Rome au Pape, nous arracherons Trieste à l'Empereur, à l'empereur des pendus. »
A côté de cette ardente littérature de guerre qui flétrit et insulte l'ennemi, qui secoue violemment les sentiments patriotiques et les fouette jusqu'à l'écume, il en existe une autre toute différente qui vise à pénétrer jusque dans les couches les plus profondes du peuple et qui adopte pour cela un langage simple, ingénu, parfois très naïf. Elle ne
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prétend pas créer ni maintenir de haine fanatique, elle veut expliquer et instruire. Je veux donner un exemple caractéristique de cette littérature de guerre à forme pédagogique.
L'Union générale des membres de l'enseignement (L'Unione générale degli Insegnantî) a publié un petit tract qu'elle a fait répandre dans toute l'Italie par centaines de mille exemplaires. Il s'intitule La Gaerra deW ltalia spîegata al popolo, et a pour objet, comme l'indique ce titre, d'expliquer au peuple pourquoi l'Italie fait la guerre. Tout y est présenté de telle sorte que l'intelligence la plus modeste puisse suivre le raisonnement; c'est pourquoi aussi on a eu recours à la forme du dialogue.
Nous sommes à la campagne. Un médecin cantonal rencontre un brave paysan du nom de Lorenzo. Celui-ci se plaint que ses deux fils adultes, qui pourraient travailler, soient au front, tandis qu'il reste seul avec trois filles trop jeunes et un petit garçon. Les malheurs tombent toujours sur les pauvres gens. Le médecin lui explique que tous les jeunes gens doivent partir pour se battre, que leur père soit un marquis ou un paysan : la guerre est un malheur qui frappe tout le monde également. « Mais pourquoi, demande Lorenzo, le Gouvernement nous a-t-il mis cette guerre sur les bras ? Car c'est nous qui avons déclaré la guerre à l'Autriche, et non pas l'inverse. » Le médecin lui explique alors, à l'aide d'images et de comparaisons empruntées à la vie journalière du village, que la guerre était nécessaire non seulement à cause des nombreux Italiens qui sont sujets de
Il6 GUERRE ET CIVILISATION
l'Autriche et que celle-ci brutalise sans cesse en raison de leur nationalité, mais aussi parce que l'Autriche avait de mauvais desseins contre l'Italie. Lorenzo objecte qu'avec les puissants il faut être prudent. « Sans doute, répond le médecin, mais jusqu'à un certain point. Si l'homme fort menace ta vie, un jour arrive où tu envoies promener la prudence et où tu cognes pour te défendre. L'Italie a essayé honnêtement de vivre en paix avec l'Autriche. Mais que lui a valu sa bonne volonté? Pense donc, Lorenzo, le commandant en chef de l'armée autrichienne a voulu, il y a quelques années, persuader son Gouvernement de profiter de notre situation difficile après le tremblement de terre de Messine et de Reggio pour se jeter sur nous et nous détruire complètement par une guerre. »
Le médecin continue à expliquer à Lorenzo comme quoi la guerre est devenue une nécessité absolue pour l'Italie. Lorenzo est toujours sceptique; mais son interlocuteur fait intervenir de nouveaux arguments, à la fois politiques, économiques et moraux. Et il enchevêtre dans un curieux mélange les raisons morales et les raisons économiques. « Nous luttons, dit-il, pour notre bon droit, pour qu'on nous fasse justice ; mais le droit et la justice ne sont pas un morceau de pain qu'on peut manger ni un habit qu'on peut endosser. Ce sont des choses sans lesquelles il est impossible de vivre quand on est un homme et non pas un animal; cela vous donne de la considération et de l'autorité dans le monde. Tu es certainement con-
tent d'être bien considéré, non seulement parce que tu aimes à marcher le front haut, mais parce que tu sais que la bonne opinion des braves gens sert aussi dans la vie pratique, et parce que cela te fait du tort si on te regarde de travers. »
Cet argument fait naturellement impression sur le paysan, qui comme tous les paysans est bon calculateur et considère en toute chose ses intérêts ; néanmoins il continue à critiquer le Gouvernement et la guerre. Alors le médecin lui parle du tribunal d'arbitrage international de La Haye et continue ainsi :
« Sais-tu quel est le pays qui n'a pas voulu reconnaître ce tribunal? Quel est le pays qui a voulu la guerre? Quel pays a préféré cette horrible boucherie de millions d'hommes? C'est l'Allemagne, l'alliée de l'Autriche. C'est l'Allemagne qui se tenait derrière l'Autriche et l'a poussée à faire la guerre. Si nous avons la victoire, nous et les Alliés, nous pouvons assurer la paix pour toujours. Mais des choses aussi précieuses que la paix et la justice parmi les peuples ne s'obtiennent qu'en faisant des sacrifices. Il faut payer pour tout, chaque chose a son prix. Il n'y a que les charlatans de la foire qui pour deux sous te vendent une marchandise en te racontant qu'elle vaut dix fois plus. Nous devons tous faire des sacrifices, les jeunes comme les vieux, afin que la paix puisse régner sur cette terre, la paix et la fraternité entre tous les peuples et la justice dans les relations entre les forts et les faibles. »
Le médecin demande enfin à Lorenzo s'il n'a
pas eu de nouvelles de ses fils partis pour la guerre, et le colloque se termine ainsi :
« Si j'ai eu de leurs nouvelles? Oui donc. Il y avait à rire et à pleurer dans leurs lettres. Ils sont de très bonne humeur, et ils écrivent qu'ils sont heureux de se battre pour l'Italie, et qu'ils n'ont pas peur.
« — Tu vois bien. Au milieu du danger tes gars aiment leur pays, le pays qui les envoie peut-être à la mort. Tu béniras leur courage, et toi-même tu seras courageux. Du moment que tes fils ne se plaignent pas, il ne faut pas que tu te plaignes non plus. Au revoir, Lorenzo.
« — Au revoir, Monsieur le docteur, et mille mercis.
« — De quoi ?
« — Parce que cela m'a fait du bien de causer avec vous. »
L'Italie fait aussi la guerre pour des raisons d'économie nationale. Sa situation industrielle, commerciale et financière en était arrivée à un point où l'indépendance du pays se trouvait menacée dans beaucoup de domaines importants. L'expansion austro-allemande était en train d'étouffer toute initiative italienne. Comme un affreux incube, elle pressait lourdement sur ce pays et entravait sa libre respiration. Dans la lutte brutale que les nations se livrent pour l'existence, l'esprit d'entreprise et la méthode des Germains avaient eu raison de l'insouciance latine.
Quiconque a fait pendant ces vingt dernières années une visite, si rapide fût-elle, en Italie, n'a pu
s'empêcher d'observer la marque de l'emprise allemande dans diverses manifestations de l'activité de ce pays; et celui qui a séjourné longtemps en Italie ou bien y est revenu à plusieurs reprises a pu noter les progrès de cette germanisation.
Si l'on se promène par un soir de printemps sur la place Saint-Marc à Venise, on n'entend pour ainsi dire parler que l'allemand autour de soi; dans les cafés qui bordent la place, on trouve des gérants allemands, souvent aussi des garçons allemands. On voit aussi, dans les restaurants et cafés, ces petites tables à nappes rouges si caractéristiques des tavernes d'Allemagne, des Bîerstuben, où elles paraissent si gentiment confortables, tandis qu'elles font presque l'effet d'un outrage en Italie, où l'on s'attend à dîner sur du marbre. Voyageant à Vérone il y a quelques années, je descendis dans un hôtel que je connaissais déjà et où je m'étais trouvé très bien à cause de son caractère nettement italien. Mais cette fois tout était changé. Il était venu un nouveau directeur qui me souhaita la bienvenue par ces mots : Deutsches Haas. Dans l'intervalle, l'hôtel était passé entre des mains allemandes, et notre Zimmermadchen ne savait pas un mot d'italien. Beaucoup de voyageurs en Italie ont pu observer le même changement de décor dans d'autres villes.
A Florence, il y a de grands magasins de nouveautés et de passementerie dont tous les articles ont un cachet allemand indiscutable. Partout des pensions allemandes. Sur la place Victor-Emmanuel même, un grand restaurant où l'on sert de la
bière allemande et où le nom de Reinighausen éclate en lettres d'or sur les vitres. Et c'est le même état de choses à Home, où je suis tombé sur une « Gambrinus Halle » en pleine Villa Borghèse.
Tout cela, ce sont des faits qui sautent aux yeux; mais il y en a qu'on n'aperçoit pas et ce sont les plus importants. Des étrangers ne voient pas comment les capitaux allemands dominent à peu près toute l'industrie italienne. Les Italiens, eux non plus, n'ont pas pu s'en rendre compte. Sans doute, certains économistes ont dénoncé avant la guerre le danger allemand ou, comme ils l'appellent d'un terme énergique, la lue teutonica, la peste allemande. Mais personne ne les croyait ou on ne les croyait qu'à moitié. Maintenant les yeux se sont enfin ouverts; et, au début de la guerre, M. G. Preziosi a rassemblé quelques-uns de ses articles en un volume qu'il a intitulé La Ger mania alla conquista delV Italia (La conquête de l'Italie par l'Allemagne) et qui a fait grande sensation par la précision, par la clarté implacable avec laquelle il dévoile et expose la vérité.
Comme exemple de l'extension qu'avait prise l'influence allemande dans l'industrie et le commerce, on peut citer le cas de la Banca commerciale d 'Italia. Cette banque est de date relativement récente. Aux alentours de 1890, il se produisit en Italie, comme on le sait, une crise financière qui aboutit à la faillite de la grande Banca romana. Des financiers allemands surent mettre à profit de la façon la plus avantageuse la gêne qui en résulta, et ce fut essentiellement avec l'aide allemande que
la Banca commerciale se fonda à Milan en 1894, au capital de 5 millions de lires. Son capital social, après une vingtaine d'années d'exercice, s'élève maintenant à plus de i5o millions, et le chiffre annuel de ses opérations est évalué à 800 millions. Le nom de la banque est italien. Elle compte dans son conseil d'administration quinze Italiens de distinction, comtes et marquis, sénateurs et autres hommes politiques, mais pas un seul banquier de profession. Seulement la direction comprend deux groupes, et à côté des Italiens il y a aussi des étrangers. Le groupe étranger se compose de dix-huit membres, dont la plupart sont Allemands ou Autrichiens. Citons quelques noms : Hans Schuster, directeur de la Dresdner Bank de Berlin ; le Dr Paul von Schwabach, de la maison Bleichrôder de Berlin; Julius Blum, sous-directeur de la grande Kreditbank de Vienne, et tout particulièrement Fiïederich Weil, Otto Joël et Toeplitz. Ce sont, comme le dit M. Preziosi, ces trois derniers qui, par leurs brillantes capacités administratives, leur intelligence supérieure des affaires et leur opiniâtreté sans scrupules, ont « tissé maille à maille l'immense filet dont l'Allemagne a enlacé l'Italie, la soumettant à sa domination économique et politique. A la croissance gigantesque de la Banque de Commerce a correspondu pour nous une dépendance de jour en jour croissante vis-à-vis de l'Allemagne ». M. Preziosi démontre avec force que les membres italiens du conseil d'administration n'étaient que des mannequins décoratifs; ce sont les Allemands au courant de toutes les mani-
pulations techniques qui dirigent le tout, et c'est pourquoi aussi leur influence politique est allée grandissant d'une façon inquiétante. C'est Crispi qui accorda la concession. S'il avait su lire dans l'avenir, il eût certainement étouffé dans le germe « la pieuvre qui enserre aujourd'hui toute la nation italienne entre ses mille tentacules ».
A côté de la Banca commerciale d'Italia, il existe beaucoup de sociétés financières diverses, de società anonime, qui, au nombre d'environ 25o, sont disséminées sur toute l'Italie. Elles reçoivent une partie de leurs capitaux de la grande banque de Milan et elles servent à écouler en Italie des produits allemands. Il est extrêmement intéressant de remarquer que, quand une entreprise italienne a besoin de marchandises, de machines ou de matériaux quelconques, et qu'elle fait appel à des soumissionnaires pour la fourniture, elle reçoit aussitôt une lettre lui offrant des produits allemands ou lui recommandant avec instance telle ou telle grande maison allemande. En beaucoup de cas cette missive équivaut à une sorte d'ultimatum : le négociant ou l'industriel italien est placé dans l'alternative ou de faire ses commandes à la firme recommandée, ou de se voir couper tout crédit par la banque.
C'est ainsi qu'on est arrivé à donner à l'importation allemande un essor « colossal ». De 1907 à 191 1, l'Allemagne importait annuellement en Italie 525 millions de marchandises, tandis que l'Angleterre n'en importait que 5oo millions et la France 3o4 millions. La seule importation des articles d'électricité s'élevait à 200 millions par an, et ces
l'italie sous LE JOUC 123
articles provenaient tous des trois firmes mondiales Siemens, Brown Boveri et A. E. G. (').
Peu à peu, la plupart des grandes entreprises ressortissant à la métallurgie, à la mécanique et à la construction des navires, ainsi qu'un grand nombre de sociétés de navigation à vapeur, par exemple la Società di Navigazione générale italiana, devinrent complètement dépendantes de la Banca Commerciale et firent partie en fait de l'industrie allemande et de l'organisation allemande. Une très grande part du bénéfice réalisé par les armateurs italiens passe dans les poches de financiers allemands.
C'est partout la même invasion allemande ; partout on retrouve les fils innombrables et solides du vaste filet pangermaniste. A Milan, à Turin, à Venise, à Gênes, à Florence, à Rome, à Naples, à Palerme, on compte un nombre imposant d'Allemands immigrés. Beaucoup d'entre eux sont à la tête de grandes entreprises fructueuses, d'autres sont installés dans les banques où ils détiennent des places de confiance ; ils constituent les avantpostes actifs de l'emprise allemande. Un auteur humoristique, mais qui a évidemment connu des accès de mauvaise humeur, faisait observer, il y a quelque temps, que le jour n'était pas très éloigné où l'on enseignerait dans les écoles que l'Italie est une province allemande ayant pour gouverneur Victor-Emmanuel III sous la souveraineté des Hohenzollern.
(i) Allgemeine Elektricitats-Gesellschaft.
Beaucoup d'entreprises de journaux sont également tombées entre les mains de la banque de Milan, qui s'en est servie pour accroître sa puissance.
Mais l'Italie n'est pas la seule victime du pangermanisme commercial. En fait, le même mal s'observe, avec plus ou moins de gravité, dans beaucoup d'autres pays de l'Europe. Il y a une dizaine d'années déjà, des voix s'élevaient en Belgique pour se plaindre de la servitude économique du pays en matière de banque et d'industrie. Ainsi la Deutsche Bank de Berlin avait des succursales extraordinairement actives dans la plupart des grandes villes belges, et la situation de l'industrie était fort inquiétante. Il nous suffira de rappeler le cas de la Fabrique « nationale » d'armes de Herstal près de Liège; c'était à l'origine une entreprise purement belge, mais peu à peu toutes les actions passèrent entre des mains allemandes; la maison "Lôwe, de Berlin, en détenait la plus grande partie. Beaucoup de mines appartenaient en majorité à des actionnaires allemands, lesquels avaient ainsi le moyen d'intervenir efficacement dans l'activité économique de la Belgique et dans les conditions de son travail.
Même en France, l'Allemagne avait étendu ses tentacules, et l'on vendait à Paris nombre de produits allemands auxquels on tâchait de donner une apparence française. Plus d'une « société française » travaillait en réalité avec des capitaux allemands et des marchandises allemandes. On importait principalement des articles d'électricité, et, dans la Revue de Paris du iei a\ril 1916,
l'italie SOUS LE JOUG 125
M. E. Boulay a exposé comment une firme allemande importait en France de grands stocks de lampes : tous ces articles portaient, conformément à la loi, l'estampille importé, mais une fois qu'ils avaient passé la frontière, un procédé chimique les débarrassait de cette mention compromettante.
Rappelons encore que l'industrie allemande décore souvent ses produits de désignations exotiques, qu'on fabrique en Allemagne des « soieries de Lyon », des « gants de Grenoble » et de la « bonneterie de Troyes ». On va plus loin : on imite les productions de l'étranger et on vend les contrefaçons allemandes en les donnant pour des produits originaux. Il existe à Hellerup, près de Copenhague, une usine pour la fabrication des cordes de soie pour violons; c'est une spécialité ancienne, unique au monde en son genre. Or, cette fabrique a, pendant les années qui ont précédé la guerre, subi des pertes graves du fait que plusieurs maisons allemandes ont écoulé leurs produits sous la dénomination de Echte Kopenhagener Quinten.
On imite aussi en Allemagne les productions artistiques des pays les plus divers. Ainsi il se fabrique à Dresde beaucoup de porcelaine de Sèvres. Je puis rapporter également qu'il y a quelques années, une dame de Florence montra à un ami danois un grand vase de porcelaine de Copenhague. C'était un cadeau qu'on lui avait fait et dont elle tirait quelque fierté. Ledit vase inspira dès le premier abord de la méfiance ; sans doute, on lui avait donné à la cuisson les couleurs obligées : gris et bleu pâle, mais ce n'étaient pas les nuances
justes ; et un examen ultérieur révéla qu'il portait sur son fond la marque « Copenhagen » (en allemand) et divers signes qui ne sont employés par aucune fabrique danoise de porcelaine.
Ainsi donc, l'esprit entreprenant de l'Allemagne ne se contente pas de dominer dans les pays étrangers des affaires industrielles et commerciales; il cherche encore à faire concurrence par l'imitation à l'industrie nationale de ces pays. Sa victoire serait complète le jour où l'on pourrait acheter à Florence de la faïence Cantagalli « made in Germany » . Mais ce jour n'arrivera point, car on semble bien avoir ouvert les yeux sur le nombre des contrefaçons importées d'Allemagne, et les acheteurs ont appris à se méfier.
Dans une concurrence loyale entre l'industrie artistique de l'Italie et celle de l'Allemagne, le sens de la beauté inné chez les Italiens et leur technique traditionnelle, perfectionnée par d'innombrables générations, leur assureraient aisément la victoire. Il n'est guère de pays qui ne puisse offrir de plus beaux produits que l'Italie en fait de verreries, de faïences, de mosaïques, d'objets d'or et d'argent. Dans le domaine de l'industrie d'art, le pays suit ses excellentes traditions, et aucune influence étrangère n'a pu effacer l'empreinte nationale. Les Italiens se demandent avec une curiosité mêlée d'espoir si la guerre actuelle libérera aussi la grande industrie italienne, esclave soumise au joug étranger.
Si dans les pays Scandinaves on a fait le silence autour de l'Italie et si des renseignements inexacts, tendancieux sur ce pays n'ont été réfutés que rare-
ment, la faute en revient surtout à l'Italie ellemême. Elle aurait certainement intérêt à organiser une agence de renseignements plus active, laquelle pourrait être le point de départ de relations plus intimes avec la Scandinavie, à l'avantage des deux parties intéressées.
Beaucoup de Scandinaves rêvent de l'Italie. Assez peu d'entre eux ont l'occasion de voir le pays même. Mais nous pourrions cultiver plus que nous ne l'avons fait jusqu'ici sa langue, sa littérature, sa civilisation.
Quiconque le peut doit chercher à ouvrir en quelque sorte une fenêtre du côté de l'Italie. Cela fait, il respirera aussitôt un air plus doux, un air balsamique, tout imprégné du parfum des citronniers en fleur; il fera entrer dans sa chambre des rayons de soleil et des échos de mandolines lointaines et de chants populaires où s'expriment la joie de vivre et le culte de la beauté :
Quai dolce cosa un giorno pien di sole !
Ma un sole più bello sorride a me
Il sole che splende negli occhi a te (')!
Cette fenêtre lui ouvrira des perspectives sur des paysages et sur des cités magnifiques, et il pourra observer de plus près la grande et belle civilisation dont la nôtre dérive indirectement, l'Italie de l'antiquité, du Moyen Age, de la Renaissance ; sous ses yeux l'Italie historique se fondra avec l'Italie mo-
(1) Quelle douce chose qu'un jour plein de soleil! Mais un soleil plus beau encore me sourit, — le soleil qui resplendit dans les yeux.
derne, qui continue les traditions, réalise les aspirations séculaires dans la lutte pour l'unité et l'indépendance de la patrie, et conserve toujours le don héréditaire de créer de la beauté. Une poésie de Giovanni Pascoli n'est-elle pas d'une forme aussi achevée qu'un sonnet de Pétrarque, aussi riche et variée que les portes du Baptistère ? Et ne saisit-elle pas notre âme du même enchantement souverain que tel de ces jardins anciens des environs de Vérone, de Florence et de Rome où la mélancolie rêve dans les longues allées de cyprès au bout desquelles on aperçoit une fontaine de marbre blanc, inondée de soleil, éblouissante, dont l'eau chante et clapote dans les vasques, tandis que les lézards verts jouent dans la lumière, — un de ces jardins où la nature et l'art s'unissent dans une harmonie merveilleuse, paisible, et où le rêve de beauté devient une réalité saisissable?
Tous ceux qui connaissent et aiment l'Italie du passé, tous ceux qui aiment et connaissent l'Italie du présent, tournent avec espoir et confiance leurs regards vers l'Italie de l'avenir.