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LES ENNEMIS DE L'ALLEMAGNE

Au printemps igi5, le grand journal viennois Die Zeit s'adressa à divers hommes politiques, artistes et savants des pays belligérants et neutres pour solliciter d'eux une réponse à la question suivante : a Pourquoi l'Allemagne a-t-elle tant d'ennemis? »

On imagine difficilement pareille question posée par une feuille allemande ; en tout cas, on n'en eût pas fait en Allemagne un sujet de consultation générale. Mais un journal autrichien pouvait se permettre cette petite méchanceté d'enfant terrible. La Zeit fit précéder son questionnaire de l'observation suivante : « Jusqu'à présent la guerre a mis en lumière ce fait, surprenant à beaucoup d'égards, que l'Allemagne a plus d'ennomis à l'étranger qu'on ne le supposait pendant la paix ; elle a non seulement des ennemis dans les pays contre lesquels combattent nos fidèles alliés, mais elle (encontre aussi des inimitiés, — ou tout au moins des amitiés fort douteuses, — chez les nations neutres. »

Le journal voulait donc amener des personnalités de divers partis et de diverses nationalités à

se prononcer sur les causes possibles du mauvais vouloir général à l'égard de l'Allemagne. Les réponses parvenues parurent le dimanche 4 avril.

Elles étaient de nature et de valeur très diverses. Mais aucune d'elles ne mettait en discussion l'objet même de la question. Toutes considéraient comme acquis le fait que l'Allemagne et le germanisme ne sont pas aimés des autres nations.

Qu'ils nous haïssent donc, écrit un des correspondants ; viel FeincV , viel Ehr (beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur). Un autre répondit tout simplement par la vieille citation latine : Oderint dum metuant. L'Allemagne n'a pas le sourire qui attire l'amour; mais elle ne paraît pas non plus tenir autrement à se faire aimer.

En dehors de ces quelques réponses tranchantes, la plupart des consultants s'efforçaient honnêtement de tirer au clair les raisons pour lesquelles l'Allemagne rencontre tant de malveillance à l'étranger, et il va sans dire que les motifs découverts étaient des plus flatteurs pour l'Allemagne. Partout revenait ce refrain : si on ne nous aime pas, c'est avant tout par jalousie; nous sommes trop consciencieux et trop capables, nous savons trop bien mettre ordre à nos affaires, voilà pourquoi on nous craint, et la crainte engendre la haine ; de plus, les étrangers sont absolument incapables de comprendre et d'apprécier le génie allemand. Un correspondant insista particulièrement sur l'extraordinaire force vitale de l'Allemagne, sur sa volonté de vivre, et il ajoutait cette sentence bien caractéristique : haïr

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l'Allemagne n'est pas un signe de santé chez une nation, et cette haine ne saurait se fonder en éthique, en morale ni en pratique.

Je traduis ici quelques réponses qui me paraissent typiques à divers points de vue. Laissons d'abord la parole au conseiller aulique Albert Frankfurter, directeur général du Lloyd autrichien :

« Par leur activité infatigable, leur stricte probité, leur insatiable besoin de culture, leur solidarité prête à tous les sacrifices individuels, par leur discipline inflexible, les Allemands sont devenus depuis longtemps des modèles pour l'univers. Mais il arrive dans la vie des peuples comme dans la vie quotidienne que l'écolier soit disposé à voir un ennemi dans son maître. La reconnaissance de la supériorité allemande a produit chez beaucoup de nations un sentiment de malveillance à l'égard du peuple allemand ; ce sentiment est fait de l'angoisse qu'inspire la grandeur incomparable de l'Allemagne et d'un retour humiliant de ces nations sur leur propre faiblesse. »

Le vice-maréchal Franz Rieger écrivit :

« Si l'Allemagne a tant d'ennemis dans le monde c'est à cause de ses qualités éminentes. Schiller a dit : « Le monde aime à noircir ce qui rayonne et « brille, à renverser dans la poussière ce qui est « élevé. On fait la guerre à tout ce qui s'élève. « Socrate dut vider la coupe de ciguë, Christophe « Colomb fut jeté dans les fers et Jésus-Christ cloué « sur la croix. »

Une correspondante, la célèbre chanteuse wagnérienne Amalie Friedrich-Materna, constate avec tris-

tesse que c'est aussi son expérience personnelle que l'Allemagne n'est pas aimée à l'étranger; mais il lui est impossible de savoir pourquoi : « J'ai beaucoup voyagé, écrit-elle, j'ai fait beaucoup d'observations et accumulé des expériences; j'ai eu l'occasion d'apprendre à connaître beaucoup de nations étrangères, et il ne m'a pas échappé qu'en général les Allemands ne peuvent se flatter d'être aimés à l'étranger. Mais je n'ai jamais pu découvrir la cause de ce fait, bien que je me sois dès le début efforcée de la rechercher. Et aujourd'hui encore je me déclare hors d'état de résoudre ce problème de psychologie populaire... Peut-être un étranger doué de l'impartialité requise serait-il mieux placé pour en trouver la solution, i

Parmi ceux qui répondirent à la question posée par Die Zeit, il y eut deux Scandinaves. L'un était le professeur suédois Otto Nordenskjôld, de Gothembourg. Il émit l'opinion que la haine des Allemands avait pour cause la supériorité économique de l'Allemagne et le grand essor qu'avait pris son commerce avec l'étranger. L'autre Scandinave était l'auteur du présent livre. Voici sa réponse traduite de l'allemand :

« Avant de répondre à la question posée, je ferai, pour éviter tout malentendu, cette déclaration préliminaire : j'éprouve un vif sentiment de reconnaissance pour la science allemande et pour la vie intellectuelle allemande, et je me félicite des relations très amicales que j'entretiens avec nombre d'éminents collègues allemands. Mon cas est celui d'un grand nombre, peut-être de la majorité de mes

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compatriotes. Mais nous autres, Danois, nous ne pouvons oublier :

« Que l'Allemagne a démembré le Danemark en i864 et que depuis ce temps elle impose à la partie danoise duSlesvig un régime de terreur;

« Que l'Allemagne en 1878 a abrogé de sa propre autorité le paragraphe 5 du traité de Prague qui promettait la rétrocession au Danemark de la partie danoise du Slesvig après un plébiscite ;

« Que l'Allemagne a complètement annexé notre pays dans quelques-uns de ses manuels scolaires de géographie les plus répandus (H. A. Daniel et E. von Seydlitz) et que la devise de là revue pangermaniste Heimdal commence par ces mots : Von Skagen bis sur Adria (De Skagen à l'Adriatique).

« Pourquoi notre puissante voisine a-t-elle sans cesse blessé notre conscience nationale ? Une nation qui veille aussi jalousement que l'Allemagne à ce qu'on respecte ses droits devrait savoir respecter aussi les droits des autres nations.

« Les Danois estiment que le progrès de la civilisation ne s'obtient pas en imposant de force l'hégémonie d'une nation particulière, mais qu'il résulte du libre épanouissement des individualités aussi bien dans l'intérieur de chaque pays que dans ia société des nations. »

Ferons-nous des annexions ? Telle est la question qui a agité longtemps les esprits allemands; on l'a examinée à tous les points de vue, et on y a répondu tantôt par l'affirmative, tantôt par la négative ; mais dans l'immense majorité des cas la réponse fut un « oui » énergique, victorieux, triomphal.

Au reste, la question des annexions a été soumise au chancelier allemand. Le 20 mai 1916, six grandes sociétés ou groupements économiques de l'Allemagne l'ont invité à réclamer, lors du prochain traité de paix, la Belgique, une partie de la France du Nord et de l'Est, une grande portion de la Pologne et les provinces baltiques.

Plus tard, les dirigeants du parti conservateur se sont prononcés dans le même sens et ont représenté qu'ils se trouvaient d'accord avec l'ensemble du peuple allemand pour demander la continuation de la guerre jusqu'au moment où il serait possible de conclure une paix durable, assurant une base solide au développement futur de l'Allemagne; par suite, ils se déclaraient prêts à soutenir toutes les

annexions qui seraient nécessaires pour atteindre ce but.

Cependant, des opinions tout opposées se sont manifestées aussi. Le nouveau groupement Neues Vaterland (Nouvelle Patrie), qui au milieu de l'effroyable chaos de chauvinisme délirant paraît représenter le bon sens et la réflexion, a protesté auprès du chancelier contre les vastes appétits des annexionnistes, qu'il signale comme dangereux pour l'Empire. Cette protestation a été imprimée; elle existe sous la forme d'une petite brochure qu'il est, paraît-il, assez difficile de se procurer, le Gouvernement ne tenant pas à ce qu'elle passe entre trop de mains ; par bonheur il en existe sous ce titre : S kola vi annektera ? (Ferons-nous des annexions ?) une traduction suédoise qui a paru à Stockholm (Svenska Andelsfôrlaget). Ce tract mérite la plus grande attention ; il dénote chez son auteur des connaissances étendues, une réflexion pénétrante et des vues très humaines. Il examine les projets annexionnistes aux points de vue politique, économique, industriel, historique et social et repousse résolument toute pensée d'annexion. J'en traduirai quelques passages particulièrement dignes d'intérêt; on y trouvera condensées les idées de l'auteur sur la façon dont il faut réagir contre une annexion éventuelle, même dans les régions occupées et dans les pays neutres :

<i II est clair que dans les régions françaises annexées nous devons compter avec une population qui nourrit contre nous une haine mortelle. C'est justement dans une partie des départements fran-

çais de la frontière que le nationalisme germanophobe était le plus violent, même en temps de paix. On y combattrait par tous les moyens toute tentative d'adaptation à une suzeraineté allemande, et pendant plusieurs générations il faudrait renoncer à l'espoir d'établir là un modus vivendi à peu près tolérablc.

<( En Belgique, l'esprit de la population est le même qu'en France. Les Belges, animés d'une haine profonde contre les Allemands, créeraient à notre administration toute sorte de difficultés et se feraient un mérite de la trahison.

« En Allemagne, on entend souvent exprimer l'idée que nous trouverions dans la population flamande de la Belgique des sympathies dont nous pourrions nous servir contre les Wallons. C'est une illusion dangereuse. Il est certain que les Flamands de Belgique ont lutté pendant plusieurs années pour faire reconnaître leurs prérogatives nationales. Incontestablement ils eussent souvent été heureux de rencontrer en Allemagne un appui à leurs revendications de culture autonome ; mais ils n'ont guère eu de succès. A l'heure actuelle, le peu d'affinités germaniques qui se trouvait chez les Flamands a fait place chez presque tous à une exaspération sans bornes causée par notre invasion et par nos ravages.

« Mais le fait essentiel, c'est que, par leur conception de la vie comme par leurs traditions pratiques, Français et Belges sont en opposition complète avec les principes qui régissent en Allemagne la vie publique. Se fondant sur un passé que remplissent des luttes séculaires de municipalités conscientes

d'elles-mêmes contre les pouvoirs féodaux et royaux, soumis à l'influence de la Révolution française et de la législation française, aidé dans ses revendications par une constitution libérale et par des lois démocratiques, tout ce peuple s'est accoutumé à vivre et à penser démocratiquement, malgré l'influence de l'église catholique et du parti clérical. Notre organisation, avec sa hiérarchie savamment ordonnée, apparaît souvent aux Français et aux Belges comme une intolérable tyrannie. Notre bureaucratie peut incontestablement accomplir certaines œuvres excellentes, mais elle est certainement incapable de nous gagner des sympathies en pays étranger. Dans certaines régions une partie de la population n'est pas seulement libérale, elle est récalcitrante et prête aux violences. On ne manquerait pas d'utiliser à des fins politiques les complications inévitables qui prendraient des formes particulièrement aiguës par suite du manque de compréhension mutuelle...

« Si l'Allemagne annexe la Belgique , elle s'attirera pour bien longtemps l'inimitié du monde entier, même des Etats qui restent encore neutres et relativement bien disposés à notre égard.

« Nous exprimons ces idées avec la conviction entière qu'elles sont justes, car des membres de notre association ont pu observer à l'étranger l'influence exercée par la question belge sur l'état d'esprit et les sentiments des neutres. Le Gouvernement a certainement reçu des renseignements analogues de ses représentants à l'étranger. Au cas où ces renseignements ne confirmeraient pas les

nôtres, c'est que les agents officiels allemands n'ont pas été à même de fréquenter assez intimement les étrangers neutres pour que ceux-ci leur aient parlé à cœur ouvert; car il faut un certain degré de confiance et d'amitié pour connaître la vérité.

« Notre expérience nous dit, sans la moindre restriction ni réserve, que la violation de la neutralité belge a produit presque partout une impression formidable sur les neutres, et qu'à l'heure actuelle, après dix mois écoulés, cette impression, loin de diminuer d'intensité, s'est au contraire renforcée d'une façon déplorable.

« Elle se renforcera encore davantage et se maintiendra vivante pendant bien longtemps si l'Allemagne, en concluant la paix, veut imposer l'annexion de la Belgique.

« Par cette annexion la Hollande se sentira le plus directement menacée. Le Gouvernement hollandais est resté jusqu'à ce jour strictement neutre. La population elle-même, surtout dans les milieux cultivés, mais aussi dans la classe ouvrière organisée, fait effort pour observer en paroles et en actes les devoirs de la neutralité. Mais cette constatation ne doit pas nous faire oublier que l'opinion de ce pays n'est pas en général bien disposée pour nous et qu'elle nous est devenue encore plus défavorable par suite de l'invasion de la Belgique et de la guerre de sous-marins. Elle deviendrait franchement hostile si nous annexions la Belgique : non pas que les Hollandais éprouvent des sympathies particulières pour les Belges (le contraire serait

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plutôt vrai), mais parce que le destin de la Belgique serait interprété dans toute la Hollande comme un M a né, Thécel, Phares.

« L'annexion de la Belgique produirait en Suisse le même effet qu'en Hollande ; sans doute l'impression serait un peu moins violente par suite des dispositions nettement germanophiles de beaucoup de Suisses alémaniques ; mais d'autre part l'irritation n'en serait que plus grande dans la Suisse romande dont les sentiments germanophobes sont connus. Malgré les sympathies pro-allemandes de la plupart des Suisses alémaniques, ceux-ci comprennent que le sort de la Belgique les concerne immédiatement, eux et la neutralité suisse.

« L'impression produite dans les pays les plus directement intéressés, Hollande et Suisse, s'étendrait aussi aux pays Scandinaves. Au Danemark et en Norvège, nous devons, malgré la neutralité de ces deux États, compter sur l'existence d'un courant souterrain de germanophobie ou plus exactement d'anglophilie. L'annexion de la Belgique donnerait à ce courant une direction nettement anti-allemande. En Suède, notre situation est un peu meilleure à cause de l'antagonisme naturel entre la Suède et la Russie. Mais, à part quelques germanophiles déclarés, appartenant aux milieux réactionnaires et militaires, qui admirent, les yeux fermés, tout ce que fait l'Allemagne, aucun Suédois n'approuvera l'annexion de la Belgique. La plupart s'en indigneront et, comme les Hollandais et les Suisses, comme les Danois et les Norvégiens, ils y verront l'indice que la politique allemande de

conquête menace l'indépendance des petits Etats et la liberté de l'Europe.

« Nous avons pu jusqu'ici réfuter en toute conscience cette thèse, grâce à laquelle nos ennemis ont rendu l'Allemagne suspecte à tout l'univers ; l'Empereur l'a également repoussée dans son discours du trône, et nous continuerons à le faire ; si nous annexons la Belgique, la confiance disparaîtra. Chez la seule grande puissance qui soit encore neutre, les Etats-Unis, la question belge est envisagée par l'opinion publique exactement comme en Europe.

« La plupart des membres de notre association savent quelle forte impression la violation de la neutralité belge a faite sur la majorité des Américains, même sur les germanophiles, bien qu'il existe naturellement, ici comme partout, des exceptions. Il est extrêmement difficile de faire comprendre aux Américains les exigences du « droit « de la nécessité ». Avec le temps l'opinion des Etats-Unis est devenue plus défavorable encore. Malgré les efforts des Germano-Américains et des Irlandais, elle subit toujours l'influence de l'agitation anglaise et de la grande presse anglo-américaine.

« L'annexion de la Belgique serait considérée dans tous les pays comme un acte -de violence contre un peuple libre, entièrement innocent du sort lamentable qui l'a frappé, et elle produirait dans tous les pays où l'opinion est déjà indisposée contre nous, une impression déplorable qui serait sans doute de longue durée. Naturellement, l'indignation ne peut se maintenir pendant des années avec la même

intensité. Mais l'annexion créerait, comme nous l'avons dit, une situation telle qu'il en sortirait sans cesse de nouveaux conflits. La population des pays annexés et nos ennemis du dehors mettraient certainement tous leurs soins à ce que le monde retentît à nouveau de plaintes et de colères, jusqu'au jour de la revanche où nous devrions lutter contre une nouvelle coalition puissante, dans un monde rempli d'ennemis. »

Ces paroles hardies ne prouvent pas uniquement du courage; elles prouvent aussi beaucoup d'humanité en même temps que le don d'observer froidement les réalités. Les idées exprimées paraissent si claires au premier coup d'œil, que l'on est stupéfait à la pensée que leur justesse ait pu être discutée.

Une autre protestation très énergique contre toute idée d'annexion a été présentée dans les B lût ter fur Z wischenstaatliche Organisation (septembre 191 5) par le pasteur Umfried, de Stuttgart. Il écrit :

« Le peuple allemand tout entier est uni dans la pensée que les effroyables sacrifices que nous impose cette horrible guerre ne peuvent être compensés que par une paix qui ait des chances de durer pendant plusieurs générations. Mais les avis se partagent dès qu'il est question des moyens propres à obtenir ce résultat.

« Beaucoup estiment qu'onme peut avoir une paix durable qu'en affaiblissant l'adversaire au point de l'anéantir et qu'en élargissant le territoire soumis à la puissance allemande. Partant de ce principe,

on en est venu à l'idée d'augmenter le domaine de l'Empire par de vastes annexions, sans considérer que l'on foule aux pieds les droits sacrés de l'humanité, et que l'oppression des populations parlant une langue étrangère s'achète au prix de la haine qu'on déchaîne chez les opprimés eux-mêmes et chez leurs défenseurs.

« Un ennemi que nous aurions empêché de venir dévaster notre territoire ne verrait là, réflexion faite, qu'un juste refus opposé à une prétention déraisonnable ou tout au moins un inévitable coup du destin ; mais ce même ennemi considérerait l'occupation de son propre pays comme une injustice criante.

« L'objection immédiate qu'on pourrait faire, à savoir que si l'ennemi triomphait il ne reculerait pas devant une annexion, ne va pas au fond de la question, car les mauvais desseins du voisin ne peuvent justifier notre injustice. Si nous nous élevons à un point de vue moral supérieur, nous devons protester contre les ambitions annexionnistes de notre propre pays aussi résolument que contre celles de l'adversaire...

« Nous invitons le peuple allemand à se souvenir des paroles prononcées par l'Empereur dans la séance historique du Reichstag, le 4 août igi4 • « Ce n'est pas l'esprit de conquête qui nous pousse » et de cette promesse du chancelier : « L'injustice «; que nous commettons vis-à-vis de la Belgique sera « réparée par nous lorsque nous aurons atteint notre « but militaire. »

« Si étrange que cela puisse paraître, le meilleur

appui pour notre thèse nous est fourni par l'homme qui aux yeux du monde représente précisément le germanisme, le général Bernhardi. Dans son livre intitulé Notre Avenir, il a dit textuellement : « Il « ne saurait naturellement être question de politique « de conquête ; une telle politique serait contraire à « l'esprit de notre temps et à nos véritables intérêts. « Car nous ne pourrions conquérir en Europe que « des territoires dont la population nous serait hos- « tile. » Telle est aussi notre opinion. Qu'adviendrait-il des échanges de civilisation entre les peuples, de cette communauté de culture qui a été un bienfait pour notre nation, si nous creusions un fossé infranchissable entre nous et le reste du monde civilisé ? »

Les idées de ces deux Allemands que nous venons de citer concordent avec celles qu'exprimait Alphonse Daudet dans ce conte si touchant qui s'intitule Le Siège de Berlin. Le héros est un vieux général français que l'on entretient dans l'illusion que c'est l'armée française qui, en 1 870-1 871, a envahi l'Allemagne et menace Berlin. Le général est persuadé que son fils, qui est officier, prend part à l'invasion; il lui écrit de nombreuses lettres où il lui expose des considérations politiques. 11 parle des conditions de la paix, et il ne se montre point exigeant, il ne réclamerait que des indemnités, pas autre chose : « Pourquoi, écrit-il, leur prendrait-on des territoires ? Est-ce qu'on peut faire de la France avec de l'Allemagne ? »

Voilà le point essentiel. Toute annexion, det quelque nature qu'elle soit, porte atteinte au droi

le plus primitif de l'humanité et constitue par suite un acte de violence de l'espèce la plus criminelle. Elle ne produit que le deuil et le désespoir sans apporter des avantages qui puissent compenser tant de misère. On ne peut transformer des Français en Allemands ni des Allemands en Français ; toute tentative en ce sens est condamnée à échouer et doit être réprouvée comme une indignité. Comment peut-on prétendre que nous vivons dans une époque de liberté, tant qu'il existe des nations ou des parties de nations opprimées? Ce principe si simple qu'un gouvernement est fait pour le peuple et non le peuple pour le gouvernement, ne paraît pas encore être arrivé à se faire comprendre et reconnaître de tous. Et pourtant, on pourrait croire qu'il dût être immédiatement clair pour chacun. Le gouvernement n'a de raison d'être que le bien du peuple et a pour premier devoir d'assurer aux individus des conditions d'existence aussi heureuses que possible. Combien de temps trouvera-t-on encore des êtres doués de pensée pour approuver la thèse que le professeur allemand Schâfer soutenait avec tant d'énergie contre le savant danois Troels-Lund, et qu'il exprimait ainsi : « Dans notre siècle, qui est le siècle où se sont constitués les Etats nationaux, on a l'ait passer pour un article de foi cette erreur que toute nation a le droit de former un Etat national. »

On aura un exemple saisissant de l'effet produit par une annexion, même avant qu'elle ait été définitivement résolue, en relisant la déclaration que les représentants de l'Alsace-Lorraine présentèrent

à l'Assemblée nationale le 16 février 187 1. C'est un document qu'il faut citer en entier :

Nous soussignés, citoyens français, choisis et députés par les départements du Haut, du Bas-Rhin, de la Moselle et de la Meurthe, pour apporter à l'Assemblée nationale de France l'expression de la volonté unanime des populations de l'Alsace et de la Lorraine, après nous être réunis et en avoir délibéra, nous avons résolu d'exposer dans une déclaration solennelle leurs droits sacrés et inaliénables, afin que l'Assemblée nationale, la France et l'Europe, ayant sous les yeux les vœux et résolutions de nos commettants, ne puissent consommer ni laisser consommer aucun acte de nature à porter atteinte aux droits dont un mandat ferme nous a confié la garde et la défense.

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