LE SALUT D'UN FRANCISCAIN A L'ITALIE
Dans un petit village perdu au fond des Cévennes, loin des hommes et des cités, le célèbre érudit français Paul Sabatier poursuit ses belles études de théologie. Il est né dans les Cévennes en i858; et après de longues années de voyages, de travaux et de pastorat dévoué, il est revenu au pays natal pour y couler dans le calme et la solitude les dernières années de sa vie.
Saint François d'Assise a toujours exercé sur lui une attraction irrésistible. Ce noble apôtre de la pitié et de la bonté, de l'humilité et du sacrifice fut l'idéal lumineux de sa jeunesse, et il fit un pèlerinage à la petite ville ombrienne où François avait vécu et agi sur les âmes. L'intention de Sabatier n'était pas seulement de visiter la région où est né le merveilleux cycle de légendes des « Fioretti » ; il voulait étudier sur les lieux la vie de son grand et saint maître. Le résultat de ce pieux voyage fut un ouvrage important, La Vie de saint François d'Assise, qui parut en 1893 à Paris et qui fut accueilli partout avec la satisfaction la plus vive, à la fois pour les faits nouveaux qu'il apportait et pour le
GUlSRh/: ET CIVILISATION 9
l30 GUERRE ET CIVILISATION
sentiment poétique et l'enthousiasme qui échauffaient cet exposé historique.
Sabatier poursuivit ses travaux à Assise pendant plusieurs années. Il s'attacha à cette petite ville, qui lui conféra les droits de citoyen. C'était à qui honorerait le savant étranger qui avait projeté une lumière nouvelle sur la vie de saint François, et tous aimaient le pasteur français, doux et modeste, dont la conception élevée de la vie s'apparentait de si près à celle de saint François lui-même.
Sabatier est revenu vivre en France, dans son pays de montagnes, mais il continue à se tenir en relations avec les Franciscains d'Assise. La déclaration de guerre le bouleversa. Dans son ermitage il s'était complu à des rêves idylliques de paix et d'amour du prochain, et maintenant le réveil brutal le laissait désemparé, frappé de terreur en présence de la réalité. Mais sa foi candide dans le triomphe final de l'amour sur cette terre le soutint et lui permit de sortir sain et sauf de la crise ; à plusieurs reprises, dans les lettres qu'il a écrites à des amis français, italiens et danois, il a parlé de la grande mission que la Providence a, selon lui, confiée à la France. Lorsque l'Italie déclara la guerre à l'Autriche, il fut transporté d'une joie frémissante à voir que les deux pays qu'il aimait le plus étaient enfin unis pour le combat, et il adressa à un ami franciscain une longue lettre enthousiaste, à demi prophétique, que nous croyons devoir reproduire ici. On y trouve, il est vrai, l'expression d'une haine sainte, mais nous y admirons surtout une charité profondément sentie et pensée
LE SALUT D'UN FRANCISCAIN A L'iTALIE l3l
et noblement rendue, une philosophie élevée et une foi inébranlable dans la victoire finale du bien.
A .Monsieur le Professeur Mari a no Falcinelli, Président de la Société internationale des Etudes franciscaines, à Assise {Italie).
La Maisonnette,
par Saint-Sauveur-de-Montayut (Ardcchc),
38 mai et 3 juin iyi5.
Cher et excellent Président,
Vous avez senti, n'est-ce pas, qu'en ces journées historiques ma pensée vole vers vous avec une inexprimable émotion? Nos campagnes apparemment muettes depuis dix mois, et qui semblaient n'avoir pas songé à fêter même la victoire de la Marne, hier ont tout à coup pavoisé ; et les plus -reculés de nos villages se sont ornés d'une multitude de drapeaux aux couleurs de l'Italie. Je voudrais être poète pour vous dire, chers amis d'Assise, quelle sorte de joie vient de nous donner votre noble et grande Patrie.
Chez beaucoup de nos vieillards cévenols j'ai senti le contentement tout simple et naturel d'hommes qui, par leurs enfants, ont fait de grands sacrifices, dont toute l'énergie s'est tendue en un magnifique effort, et qui voient arriver, pour combattre les mêmes batailles, une armée jeune, belle, enthousiaste.
Mais ce concours matériel est loin d'être tout ce que nous vous devons. Et ici je crains bien que la langue ne me fasse défaut pour exprimer ce que je sens si bien en moi, ce que j'ai senti si vivement chez beaucoup d'autres. Dans cette guerre que le peuple de France croyait impossible, et à laquelle on l'a brusquement contraint, il s'est redressé avec une énergie qu'il ne se soupçonnait pas, et dont personne ne le savait capable, pour une idée ou plutôt pour l'idée. Il lui a semblé qu'il représentait l'effort moral, l'àme vivante, l'esprit même de la création, menacé par des forces maté-
l3î GUERRE ET CIVILISATION
rielles et brutales. Il a lutté d'instiuct, avec une foi indomptable, sans songer à se préoccuper des succès ou des revers.
La sécurité de sa foi, la netteté de son devoir ne dépendent pas des circonstances. Mais quelle n'est pas l'ardeur de son entrain quand il voit d'autres peuples se lever à l'appel de la même idée. Il n'avait jamais pu douter de la victoire, parce qu'en douter eût été le suicide du divin en lui. Cependant, de cette certitude mystique du triomphe à la vue du triomphe encore difficile, mais tout prochain, il y a loin. Or, cette distance, c'est vous, amis et frères d'Italie, qui nous avez permis de la franchir d'un bond.
Tout cela est fort complexe, et pourtant, je m'assure que nous nous comprenons. Il y a quelques mois, dans un élan d'horreur contre les atrocités dont le récit parvenait jusqu'à vous, et de pitié pour tant d'innocentes victimes, vous aviez souhaité la paix et tenté un effort dans ce sens. Et voilà que cette guerre devient la vôtre. Nous, nous y avions été entraînés de vive force, et rien au monde ne pouvait éloigner l'épreuve de nous, — sauf la trahison ou la lâche abdication ; — vous, vous l'avez faite vôtre, par un acte de volonté réfléchie auquel toute la nation a collaboré. Pendant plus de neuf mois vous avez vu jour après jour ce qu'il en coûte de se défendre contre l'Allemagne. Deux petits-fils de Garibaldi, et autour d'eux une foule de vos concitoyens sont tombés, là-bas dans l'Argonne, inoubliables héros auxquels tous les cœurs bien nés du monde entier ont tressé des couronnes. Leurs compagnons de gloire et de labeur vous ont raconté ce que sont les carnages de la guerre moderne... Et voilà que ces corps à corps gigantesques que vous maudissiez naguère, que vous auriez voulu arrêter, vous "vous y jetez à votre tour avec une mâle énergie. Et dans cette décision, qui semble au premier abord contredire votre effort pacifique d'il y a quelques mois, vous trouvez, j'en suis sûr, une immense joie et comme une délivrance.
Si d'autres que vous lisent ces lignes, peut-être jugerontils étrange que des amis de la paix soient heureux d'une déclaration de guerre. Et pourtant, il en est ainsi, n'est-il pas vrai? C'est que si nous y regardons bien, l'Italie a été
LE SALUT D'UN FRANCISCAIN A l'iTALIE 1 33
amenée à ce pas décisif par des forces mystérieuses qui ne se pèsent ni ne se comptent, mais qui, en de rares heures de l'histoire, renversent tout pour créer une ère nouvelle.
Je n'aurai pas l'impertinence de dire que les pourparlers diplomatiques ne furent qu'une sorte de vain cérémonial. Ils ont été sincères et je sais l'immense valeur intellectuelle et morale de Sonnino ; mais dans les salons de la « Consulta », entre lui et son interlocuteur passait l'âme latine. Et l'âme latine vient de remporter une de ses plus grandes victoires historiques.
Le monde entier suspendait sa respiration pour voir ce qui allait se passer. L'émotion de la France était plus anxieuse encore. Elle avait un caractère particulier; c'était un peu celle de la jeune fille qui aime, qui aime de toutes ses forces, qui croit être aimée et qui cependant n'a pas le droit de parler de son noble et idéal amour. Et alors, elle attend, et dans son attente il y a à la fois émotion et sécurité; car il lui semble que son amour est conforme à la nature des choses et à la vie. Il est à la fois très vif et très pur. Il est inspiré par un grand rêve de collaboration efficace à une œuvre idéale.
Et la France chaque matin levait les yeux vers Rome et aussi vers tant d'autres de vos cités qui comptent plus dans l'histoire que Berlin et Vienne réunies ; et des signes, qui aux autres ne disaient rien, faisaient battre son cœur plus fort. Lorsque les restes de Garibaldi quittèrent nos tranchées, elle les suivit, non pas comme on suit des cercueils, mais comme on suit des reliques de glorieux martyrs qui ont eu la joie de rendre témoignage à la vérité et dont la mort change le cours des choses. Les funérailles de Bruno et de Constante montrèrent que le cœur de l'Italie battait à l'unisson de la France; puisque l'union des âmes était si éclatante, l'autre ne pouvait tarder.
Tels sont, chers amis d'Assise, les sentiments qui ont donné aux pièces diplomatiques par lesquelles votre pays s'est joint au nôtre une base et une portée que jamais, au cours des siècles, n'avaient eues des arrangements internationaux. Jamais peuple civilisé n'a été tenté de considérer les traités comme des chiffons de papier, mais les plus
importantes conventions ne s'occupent d'ordinaire que de questions matérielles. Cette fois, le travail des chancelleries a été précédé, inspiré et dominé, od peut le dire, par des explosions de sentiments qui feront que les forces les plus vives de chacun de nos peuples travailleront ensemble, s'harmoniseront, s'intensifieront et arriveront dans un prochain avenir à une hauteur de vues digne de préparer une civilisation nouvelle.
Ce n'est pas le hasard qui a fait que Slaves, Anglo- Saxons et Latins, nous nous trouvons unis en un effort commun contre la force brutale, et que le nom à' Entente lui a été donné. Cette appellation nouvelle indique une cohésion morale inspirée par l'intelligence et le cœur, et où les stipulations matérielles ne sont guère que les premières pierres milliaires d'un chemin qui se prolonge au delà de ce que nous pouvons voir et prévoir.
Notre viatique, au moment où nous partons tous, la main dans la main, pour cette épopée nouvelle, n'est pas un sentiment de haine. Nous avons eu horreur des atrocités allemandes, de ce hideux militarisme organisé avec une si redoutable méthode, et qui semble avoir fait disparaître des consciences la distinction du bien et du mal ; nous avons frémi et nous eussions été tentés, si c'eût été possible, de douter de Dieu et de la vérité, en voyant la grossière hypocrisie qui profane les deux plus nobles efforts de l'humanité : la religion et la science, mais notre instinct optimiste a repris bien vite le dessus. Nous avons avec nous les forces profondes, les forces vraies, celles qui ont pu être mises en échec provisoirement au cours de l'histoire, mais qui, à travers toutes les difficultés, ne cessent pourtant pas de grandir : le droit, la justice, la liberté, la vie, l'amour.
C'est à ce triomphe que nous nous sommes donnés, et non pas à la réalisation de rêves sanguinaires. Quand la Germanie aura été enchaînée et placée dans l'impossibilité absolue de mettre de nouveau ses voisins en péril, nous aurons vis-à-vis d'elle des devoirs précis. Nous n'abandonnons pas les démoniaques et les déments, même les plus dangereux ; mais, après les avoir réduits à l'impuissance, nous guettons les instincts de lucidité pour tâcher d'éveiller en
LE SALUT D'UN FRANCISCAIN A L'iTALIE l35
eux la conscience. Nous ferons de même pour nos ennemis d'aujourd'hui, sans trop compler sur leur guérison à bref délai ; d'une part en garde contre le véritable génie de simulation dont sont souvent capables les aliénés, d'autre part fermement décidés à faire vis-à-vis d'eux tout notre devoir de membres de l'humanité.
C'est ainsi que cette guerre, plus atroce que ce que l'imagination aurait pu supposer, prend, vue de nos lignes, un caractère d'effort moral.
Pardonnez-moi de vous retenir si longtemps, car tout cela, vous le savez, j'ai éprouvé le besoin de venir en parler avec vous, d'en rêver avec vous, comme on rêve d'une musique qu'on entend tous les jours, dont on ne se lasse jamais, et dans la répétition de laquelle on trouve un aliment spirituel toujours ancien, toujours nouveau.
Et puis, il faut bien nous avouer que tous les dangers qui nous menacent ne sont pas là-bas, au delà de la dernière ligne occupée par nos soldats. Les idées allemandes se sont infdtrées partout, et il a pu y avoir çà et là quelques-uns de nos jeunes gens qui, un instant, se sont laissés séduire par la théorie du surhomme et de la force créant le droit.
En faisant appel aux passions les plus brutales, l'Allemagne a réveillé des instincts qui somnolent en chacun de nous, que de longs siècles de civilisation avaient presque éliminés, mais contre le retour desquels il faut nous prémunir. Fatalement nous sommes tentés de répondre à nos adversaires sur le terrain même où ils nous attaquent et avec les moyens qu'eux-mêmes emploient. C'est là que notre patriotisme devra s'élever à une hauteur de vues non encore atteinte par l'humanité, et dont l'histoire du passé ne nous fournit pas d'exemple.
Vaincre nos ennemis sur les champs de bataille, les réduire à merci, n'est pas, en effet, la seule tâche qui s'impose. Quand celle-ci sera couronnée d'un plein succès, il s'en présentera une autre, non moins nécessaire, non moins difficile, et qu'il faut prévoir dès maintenant: je veux parler de la lutte qu'il s'agira d'engager, dans nos divers pays et dans nos propres cœurs, contre les idées et les méthodes de l'Allemagne. Ni les hommes d'église, ni les
hommes de science n'ont su, chez nos ennemis, voir ;'i quelles monstruosités morales et politiques les conduisait une fausse conception de l'amour de la patrie :
Deutschland ùber ailes! Quelques générations ont suffi, durant lesquelles toutes les voix artistiques, religieuses et scientifiques ont enseigné cela pour fausser les idées et le cœur de ce pays et en faire non seulement un redoutable danger pour ses voisins de l'Europe, mais un péril moral pour la civilisation tout entière.
Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue un seul instant, et puisque l'opinion publique des pays alliés est restée pure, puisqu'elle sent que le vrai culte de la patrie trouve sa consécration dans l'amour de la vérité, de la justice, du droit et de la liberté, veillons pieusement sur ces germes d'idéalisme en nous et autour de nous pour les développer et faire qu'au lendemain du cataclysme européen ils soient plus vigoureux que jamais.
Nous ne pouvons pas tout, mais nous pouvons quelque chose pour que les divines clartés prennent chaque jour plus d'éclat. Nous allons délivrer la Serbie et la Belgique, les provinces irredente et l'Alsace-Lorraine, ressusciter la Pologne ; dans cet effort nous aurons avec nous toutes les forces vives de l'humanité, non seulement pour applaudir et admirer, mais obligées en quelque sorte de se trouver en communion d'idées avec nous et solidaires de ce que nous ferons. L'Entente s'élargira encore et la paix européenne sera établie sur des bases qu'elle n'a jamais eues. Si, au contraire, nous succombions à la tentation de nous venger de nos ennemis en employant contre eux leurs propres armes, en nous inspirant de leurs méthodes, en créant de nouveaux pays irredenti ou de nouvelles Alsaces, notre victoire serait précaire et la paix mal assurée.
Ces bases morales de l'Entente doivent être gravées en caractères ineffaçables sur nos drapeaux, afin d'écarter de notre chemin l'adhésion de quiconque n'a pas cet idéal et méditerait d'utiliser notre supériorité matérielle pour des entreprises contre le droit ou la liberté des autres.
Il serait singulièrement dangereux de ne pas nous rendre compte de l'immensité de la tache que nous avons entre-
LE SALUT D'UN FRANCISCAIN A L'iTALIE lZ']
prise. Ni nos fils ni nos petits-fils n'en verront la fin. La déroute du militarisme prussien et l'abaissement de l'orgueil germanique ne seront qu'un point de départ. Il faudra bientôt déterminer les causes, établir les responsabilités, et alors on s'apercevra que les crimes qui ont fait trembler d'étonnement et d'indignation le monde entier sont la suite naturelle, et pas très lointaine, d'erreurs morales. L'aveuglement scientifique des princes de la critique et de la science allemandes qui ont signé le manifeste des g3, l'absence de tout sursaut de conscience, de pitié ou d'amour chez les cardinaux et les évêques, aussi bien que chez les pasteurs prolestants et les aumôniers qui ont assisté à des massacres et à des profanations qu'on n'ose raconter, tout cela découle de l'erreur qui consiste à diviniser la patrie, à voir dans ses intérêts, même les plus matériels, les fins suprêmes.
L'erreur allemande guette tous les peuples ; elle nous guettera surtout nous, belligérants, quand nous serons penchés pieusement sur nos patries respectives pour en panser les blessures.
Si après la victoire sur les champs de bataille nous n'arrivions pas à remporter la victoire spirituelle et à réintégrer l'idéal à la place qui lui convient, l'héroïsme de nos soldats n'aurait fait que reculer la catastrophe de quelques années.
Le culte de la force et de la matière que l'Allemagne a érigé en religion d'Etat n'a laissé aucun autre peuple tout à fait indemne. Puisque nous nous sommes levés tous ensemble pour arrêter sa marche triomphale, rendons-nous bien compte de l'effort gigantesque qui nous est demandé. Désormais, nous sommes les représentants de l'ascension humaine vers la vérité et vers la sainteté ; et toutes les émotions, toutes les ardeurs, toutes les espérances dont tressaillit le cœur de François d'Assise doivent faire tressaillir les nôtres.
La mission qui s'impose à nous est de restaurer le temple des idées nouvelles : Vade, Francisée, et repara domum meam, quse tota, ut cernis, destruitur.
A cette œuvre qui ne consiste ni à renverser le passé ni à le répéter, mais à l'accomplir et à donner à la civilisation
l38 GUERRE ET CIVILISATION
morale et spirituelle une vigueur analogue à celle des progrès accomplis dans le domaine matériel, viendra collaborer l'élite du monde entier; mais vous ne trouverez pas étonnant, j'espère, que les autres membres de l'Entente se tournent avec confiance vers l'Italie et se rappellent qu'elle n'est pas seulement la terre classique de l'art et du soleil, mais celle aussi de la sainteté. Et nous, franciscanisants d'au delà des Alpes, qui sommes vos frères et vos admirateurs et vos obligés un peu plus encore que le reste de nos compatriotes, nous savons, à n'en pas douter, que le sol de l'Ombrie n'a pas perdu sa fertilité et que la terre qui donna au monde saint Benoît, saint François, sainte Claire, F. Egide et F. Léon et tant d'autres, saura nous donner encore les serviteurs de l'idéal après lesquels nous soupirons : Rorate, cœli, desuper et nubes pliiant justum.
Il me serait doux de penser, chers amis d'Assise, que vous ne m'en voudrez pas de cette trop longue lettre, et qu'elle ne vous semblera pas trop indigne d'être lue sur le sol béni où naquit le Patriarche de la démocratie chrétienne, le précurseur d'une ère nouvelle. Je n'ai pu m'empècher de venir causer avec vous en cette heure grave entre toutes, persuadé que, concitoyens du plus grand des novateurs spirituels qui aient existé depuis le Christ, vous avez saisi toute l'ampleur de la tâche qui incombe à l'Europe nouvelle et que la petite ville chantée par Dante réalisera la prophétie de l'immortel poète :
. . . Chi d'esso loco fa parole
non dica Ascesi, che direbbe eorto,
ma Oriente, se proprio dir vuole (').
Votre dévoué et heureux concitoyen, Signé : Paul Sabatier.
(i) « Que celui qui parle de ee lieu ne l'appelle pas Assise, car ce serait trop peu dire; qu'il l'appelle de son vrai nom : l'Aurore. »
On pouvait voir affiché dans beaucoup de magasins allemands, pendant l'été de 191 5, un placard portant cet avertissement : Nicht Adieu, sondera guten Tag ; ce qui signifie : « Ne dites pas adieu, mais guten Tag (bonjour). » S'il arrivait que le client, au moment de quitter le magasin, oubliât cette admonition et commît le crime de lèse-patrie qui consiste à employer un mot étranger comme formule d'adieu, la factrice tendait au coupable une sébile ou un petit tronc dans lequel il lui était loisible de déposer une amende volontaire en expiation de sa faute. Ce menu trait de la vie courante est significatif et nous renseigne sur un côté bien caractéristique de la situation actuelle.
La guerre entre les diplomates, les hommes de finance et les états-majors conduisit à la guerre entre les nations, et la guerre des nations eut pour conséquence la guerre des langues. Il est très naturel que la haine contre une nation se reporte sur l'expression la plus caractéristique du génie de cette nation, c'est-à-dire sur la langue; aussi la haine linguistique a-t-elle donné lieu, dans les premiers temps de la guerre, à diverses manifesta-
l4o GUERRE ET CIVILISATION
tions très curieuses et extrêmement violentes. La haine de l'étranger et le chauvinisme avaient trouvé là un terrain d'exercices où tout était permis et d'où l'on excluait tout bon sens.
La guerre linguistique employa aussitôt deux méthodes, l'une externe, qui consistait à boycotter complètement l'usage de l'idiome étranger, l'autre interne, qui consistait à débarrasser la langue nationale de tous les mots appartenant aux pays avec lesquels on se trouvait en guerre.
Parlons d'abord de la méthode externe. L'appel au boycottage linguistique prit au début de la guerre des formes très violentes, parfois même très grossières. Nous citerons quelques exemples.
Dans Le Figaro du 28 septembre igi4 M. Joséphin Péladan écrivit un article fanatique intitulé « Leur Langue », où il déclarait la guerre sainte à la langue allemande en France. Il commence par faire observer qu'avant l'irruption des armées allemandes à travers la frontière française la langue des barbares et leur esprit avaient pénétré en France par de nombreuses voies, envahi le théâtre, les revues et la science ; l'enseignement lui-même était infecté de « prussianisme » : « Nous savons vaincre, nous ne savons pas haïr. Il faudra l'apprendre... Plus d'allemand sur les lèvres, sur la scène, plus de langue allemande en terre de France. Est-ce qu'on peut encore avoir un ami allemand? »
L'auteur expose ensuite son programme d'extirpation, qui comprend trois articles principaux.
Quand on sait combien s'était répandu dans les familles françaises l'usage de la gouvernante allemande, de la « Fràulein », on comprend que M. Péladan réclame en premier lieu la suppression de ces anges gardiens.
Le second article est plus draconien encore : l'auteur exige que l'allemand disparaisse de l'enseignement des lycées et collèges et même des universités. Il paraît, il est vrai, avoir la sensation qu'en risquant une telle proposition il va un peu trop loin, car il ajoute la raison suivante, qui dans son étrangeté, ressemble à une excuse : « Ici on va hurler peut-être. Cependant, n'est-il pas démontré que nous ne pouvons parler avec eux que par le fer, n'est-il pas entendu que nous ne. devons plus commercer? A quoi donc servirait l'étude de l'allemand ? »
Il est naturel qu'un homme qui aime son pays par-dessus tout et que désespère au plus profond de l'âme le sort terrible infligé à sa patrie, qui a non seulement la haine mais le mépris total de l'ennemi, puisse penser et parler de la sorte. Mais n'est-ce point là une chose infiniment regrettable et une nouvelle preuve que la guerre est un mmense crime contre toute civilisation ?
Enfin M. Péladan réclame qu'il ne soit plus prononcé un seul mot d'allemand sur une scène i rançaise. Nous pouvons représenter des opéras de \ Wagner et chanter sa musique merveilleuse, mais le texte allemand doit être banni sans retour. Le
l42 GUKRRE ET CIVILISATION
privilège que l'on concède à la musique est refusé à la littérature. Aucun écrivain allemand ne sera désormais traduit en français ; nos théâtres et nos revues seront fermés aux Teutons.
L'article se termine par cet appel vigoureux : « Chassons l'idiome de ces assassins de nos foyers, de nos théâtres : je voudrais qu'une loi défendît de jamais employer cet idiome en public. C'est leur refrain que partout où résonne l'allemand, la terre leur appartient. »
Des déclarations et des vœux analogues ont été formulés en Allemagne et en Autriche, où l'on a voulu boycottera la fois le français et l'anglais. Ces deux langues devraient disparaître complètement de l'enseignement des écoles, ont pensé les nationalistes extrêmes ; mais ils ne paraissent pas avoir rencontré beaucoup d'adeptes, et l'écrivain Hugo von Hofïmannsthal a protesté contre eux dans la Neue Freie Presse du 27 septembre 1914? mais en employant, il est vrai, des arguments d'un chauvinisme aussi absurde que l'opinion adverse. L'auteur estime avec raison que le boycottage des langues étrangères est une arme à deux tranchants et constituerait dans la réalité un véritable attentat contre la génération à venir. Il importe que la jeunesse allemande soit aussi bien armée que possible pour les luttes de la vie, et elle aura besoin de langues étrangères comme elle a besoin de muscles et de nerfs, car la supériorité de l'Allemagne dépendra plus encore que précédemment de sa connaissance approfondie des autres peuples ; voilà pourquoi il faut posséder les langues étrangères. La France
LA GUERRE ET LA LANGUE l/}3
restera une des nations les plus importantes du monde, mais son rôle politique sera fortement réduit et, au point de vue financier, elle sera, après la guerre, la banquière de l'Allemagne ; la langue française aura donc pour la prochaine génération une importance encore plus grande que pour la génération actuelle, mais à un autre point de vue. Quant à l'anglais, la connaissance de cette langue sera précisément un des moyens à l'aide desquels l'Allemagne arrachera à l'Angleterre l'empire du monde ; en outre l'anglais est l'idiome de l'Amérique du Nord, et personne ne peut raisonnablement songer à interdire à nos enfants l'accès de l'Amérique. Voilà pourquoi il s'agit d'étudier les langues vivantes avec plus de zèle encore que par le passé. Il est superflu de caractériser cet article, dont le ton et les arguments sont si choquants. M. Péladan était aveuglé par une haine farouche, par un mépris infini et une douleur profonde ; il était fatal qu'il prononçât un jugement brutal et tranchant; mais son geste s'explique par du patriotisme blessé, par un besoin impérieux de défendre le bien national contre l'ennemi. M. Hugo von Hoffmannsthal, lui, parle le langage de cette mégalomanie incroyablement arrogante que Chesterton, Lavisse, Durkheim, Andler, Verhaeren et tant d'autres ont étudiée et décrite ; il demande qu'on développe l'étude des langues étrangères à seule fin que l'Allemagne puisse s'imposer plus facilement aux nations étrangères; il ne s'agit pas pour lui d'assimiler des éléments de civilisation, mais de dominer et d'opprimer.
Les vantardises de l'écrivain allemand ne restèrent pas sans réplique. La protestation se produisit bientôt sous la forme d'un petit écrit polémique intitulé Deatsch gegen Franzôsisch und Englisch (L'allemand contre le français et l'anglais), dont l'auteur n'était autre que l'éminent linguiste déjà mentionné, M. Hugo Schuchardt. Il plaça le débat des langues sur un terrain entièrement nouveau et posa les problèmes d'une manière toute différente de ses prédécesseurs; sa brochure est à la fois élégamment écrite et riche d'idées.
M. Schuchardt commence par constater que l'Allemagne n'a pas réussi au cours de cette guerre à réunir les sympathies des neutres, et il ajoute avec tristesse que, de toutes les nations de l'Europe, la nation allemande est celle qu'on aime le moins. 11 pense que ce fait tient pour une bonne part à ce que l'anglais et le français ont une diffusion plus grande et sont plus employés que l'allemand dans les relations internationales. Il cite à ce sujet la grave protestation que M. Ch. W. Eliot, le président très considéré de l'Université américaine de Harvard, a rédigée contre le manifeste tristement célèbre des intellectuels allemands ; elle lui inspire cette réflexion : « Le langage est tout-puissant. M. Eliot lit certainement au moins cent pages d'anglais pour une page d'allemand. Tout est là ! Si on lisait plus d'allemand on nous connaîtrait mieux. Dans l'état actuel des choses notre campagne littéraire est condamnée à échouer. Et pour ce qui est de l'échange des idées par la voie orale, le français
est plus fréquemment employé que l'allemand. Notre français diplomatique est correct tout au plus, mais en tout cas il est dépourvu de saveur et de force. Avec cet instrument médiocre on peut exposer des faits et formuler des vœux, mais non faire impression, convaincre, séduire. Cela, on ne peut le faire qu'avec sa langue maternelle.
M. Schuchardt soulève ensuite la question de savoir ce qu'on pourrait faire pour réagir contre la prépondérance du français et de l'anglais. Il commence par examiner les raisons historiques de cette suprématie et fait valoir avec force qu'elle est due à des causes purement politiques bien plus qu'à des faits de civilisation. Ce n'est pas Molière ni La Fontaine, mais la cour brillante du grand Roi, ce n'est pas Shakspeare ni Mil ton, mais la puissance maritime de l'Angleterre qui ont fait du français et de l'anglais des langues mondiales. L'Empire allemand est resté pendant des siècles divisé, morcelé, et voilà pourquoi sa langue a joué un rôle si médiocre.
On ne peut qu'approuver ces considérations historiques de M. Schuchardt ; cependant, pour ce qui est du français, il néglige un point très important. Si cette langue a joué depuis le treizième siècle un rôle aussi prédominant en Europe, cela ne tient pas seulement à la grande importance politique de la France, mais aussi à la beauté, à la grâce, à la clarté élégante de l'idiome français. Dès le Moyen Age les étrangers célèbrent très haut la gloire du français; je ne sache pas que l'allemand ait jamais reçu de pareils éloges.
GUERRE BT CIVILISATION 10
l46 GUERRE ET CIVILISATION
Si doDC les étrangers n'ont jamais mis beaucoup de zèle à apprendre l'allemand, les Allemands d'autre part en ont trop mis à apprendre les langues étrangères. Goethe disait en 1818 : « Un Allemand doit apprendre toutes les langues pour qu'aucun étranger ne lui cause d'embarras dans son propre pays et pour que lui-même se sente chez lui dans tous les pays étrangers. » Or ce goût d'apprendre, si louable qu'il puisse être, présente quelques inconvénients. M. Schuchardt, qui possède toutes les langues et sait à la fois les parler et les écrire avec maîtrise, n'attribue pas en fait une grande valeur à la simple faculté de parler couramment un idiome étranger; c'est pour lui un genre de virtuosité qui n'a rien à faire avec l'éducation proprement dite.
Les Allemands, pense M. Schuchardt, se sont montrés vraiment trop prévenants à l'égard des étrangers en apprenant leurs langues et en se servant avec eux de ces langues dans les relations verbales et écrites ; il demande donc qu'à l'avenir les Allemands s'en tiennent à leur propre langue, parlent allemand avec tous les étrangers, rédigent leur correspondance en allemand et n'admettent dans leurs revues que des articles en allemand. Mais cela ne veut pas dire naturellement que l'Allemagne doive repousser toute influence étrangère. Au contraire, elle aura soin de s'approprier tout ce qui peut surgir d'utile en dehors de ses frontières; elle aura cent oreilles pour écouter, mais une seule langue pour parler. Néanmoins, la civilisation allemande ne doit pas se borner à
LA GUERRE ET LA LANGUE l^
recevoir, il faut aussi qu'elle donne. Dans l'état actuel des choses, « l'universalité de l'Allemagne tient à ce qu'elle parle beaucoup de langues, tandis que l'universalité de la France tient à ce qu'elle ne parle qu'une seule langue. Nous pouvons lire profondément dans le cœur des autres nations, et pourtant nous sommes hors d'état d'exercer aucune influence sur elles ; c'est l'inverse qui a lieu pour les Français ».
Or pour que les étrangers puissent apprendre à connaître l'Allemagne comme il faut, il est nécessaire de les obliger à apprendre la langue allemande. « La guerre que je prêche, écrit M. Schuchardt, est une guerre toute pacifique ; au reste, elle ne pourra commencer vraiment que quand la paix sera conclue. Nous devons d'abord engager une lutte contre nous-mêmes et extirper ce préjugé fortement enraciné que le fait de pouvoir parler une langue étrangère soit un signe d'éducation et de supériorité ; il faut nous débarrasser aussi de cette vanité scolaire qui fait que nous rougissons d'être loués ou blâmés par un étranger qui ne sait parler qu'une langue. »
Après ces paroles hardies, qui sonneront désagréablement aux oreilles de beaucoup de pédagogues modernes à vues utilitaires, M. Schuchardt termine en adjurant chaleureusement les femmes allemandes de défendre leur langue nationale ; il invite le beau sexe à prendre place sur la ligne de feu ! Jusqu'ici la femme a trop fait de coquetteries avec les langues étrangères comme en général avec toutes les choses exotiques. Il faut qu'elle se corrige ;
l48 GUERRE ET CIVILISATION
il faut qu'elle cesse de franciser. C'est à elle surtout que reviendra la tâche de maintenir notre langue maternelle dans sa pureté. Elle a un rôle créateur en matière de langage ; c'est elle qui le transmet à la génération suivante.
L'étude de M. Schuchardt renferme des considérations intéressantes sur la puissance comparée des trois grandes langues civilisatrices. Nous y trouvons aussi le plaidoyer d'un ardent patriote en faveur de sa langue maternelle, dont il défend les droits et qu'il veut entourer de soins pieux; mais le livre est gâté par une haine non dissimulée de l'Angleterre, et par suite il ne contribuera point à renouer les liens que la catastrophe mondiale a brisés, au contraire.
Depuis la publication du livre de M. Schuchardt, il n'a para, à ma connaissance, aucun écrit important sur la guerre linguistique externe. Mais celleci se poursuit avec la même intensité, comme le prouve l'incident suivant : les journaux allemands, à la fin de février 1916, exprimèrent une grande indignation de ce que le consul de Grèce à Hanovre eût fait paraître en français dans les journaux du grand-duché une « Publication du Consulat royal de Grèce à Hanovre. »
La guerre des langues existe aussi en Turquie, où elle a donné lieu à des manifestations caractéristiques. Le représentant de la Turquie au Danemark, Djeved bey, interviewé à la fin de février 1916 par un journaliste de Copenhague, lui fit la déclaration suivante : « Jusqu'ici, on parlait dans notre capitale toutes les langues possibles, excepté
LA GUERRE ET LA LANGUE l/jo,
le turc. Toutes les enseignes de magasins portaient des annonces en langue étrangère, et même les noms de rues étaient indiqués en français. Dans les notes officielles, dans les rapports ministériels, dans les pétitions, dans les traités, chaque nation se servait de sa propre langue, et c'était une véritable tour de Babel. Maintenant, nous avons introduit le turc en Turquie. C'est la première manifestation d'un réveil national. » Le ministre plénipotentiaire ajouta : « Quand nous changeons les vieilles enseignes et les vieilles plaques indicatrices de rues, nos ennemis prétendent que c'est par haine et par malice que nous arrachons les inscriptions européennes. Mais ce n'est pas vrai. Nous faisons simplement ce que toutes les nations ont fait avant nous. »
Enfin nous attirerons l'attention sur ce fait singulier que la lutte des langues s'est propagée même en terre neutre.
Un collègue américain m'écrivait Je 18 février 1 9 1 6 : « Cela vous intéressera peut-être d'apprendre que partout dans les Etats-Unis l'enseignement de l'allemand est en décadence dans nos écoles. On m'a montré hier une trentaine de lettres de divers proviseurs et recteurs qui faisaient tous cette même déclaration au directeur de l'Enseignement de New- York : « Nous n'avons presque plus « d'élèves dans les classes d'allemand ; ne pourriez- « vous pas employer à d'autres services nos profes- « seurs d'allemand? »
l5o GUERRE ET CIVILISATION
A côté de ce que nous avons appelé la lutte externe, qui consiste à boycotter la langue ennemie, il existe aussi une guerre linguistique de caractère interne ; elle est dirigée contre les éléments étrangers d'origine ennemie qui se rencontrent dans la langue nationale. C'est ce genre de guerre qui fait que les Russes ont échangé le nom allemand de Saint-Pétersbourg contre celui de Petrograd, qui est slave ; et c'est encore la guerre interne qui exige qu'en Allemagne on se salue d'un Guien Tag en se séparant et non plus de la formule française Adieu ou Adè. Ce genre d'opération se fait presque exclusivement en Allemagne, ce qui est en somme fort naturel, attendu que l'allemand moderne s'est annexé un grand nombre de mots français et anglais facilement reconnaissables.
Au reste, l'Allemagne avait depuis longtemps déclaré la guerre aux éléments linguistiques étrangers ; et bien avant la conflagration actuelle, les nationalistes avaient demandé qu'on extirpât les vocables étrangers pour les remplacer par des équivalents indigènes. Il était acquis qu'on ne devait plus dire Telefon, Billet, rekommandierter Brief, Lift, mais bien Fernsprecher, Fahrkarte , Et nsc h reib- Brief, F ah rstuhl.
La lutte méthodique et organisée contre les mots étrangers a commencé en i885, année où se constitua une grande association intitulée : Der Allgemeine Deutsche Sprachverein (L'Association gé-
LA GUERRE ET LA LANGUE l5l
nérale allemande pour la défense de la langue); cette société compte maintenant plus de 3o.ooo membres, comprend 3 16 comités locaux et agit par des réunions et des conférences, par la publication d'une revue et en répandant des brochures, qui contiennent entre autres choses des listes de mots germanisés.
Le mouvement pour l'épuration de la langue reçut une impulsion nouvelle en août io,i4' H fut dirigé à la fois contre tous les éléments étrangers, en particulier ceux d'origine anglaise et française, même s'ils avaient reçu plein droit de cité dans la langue, et contre l'emploi très largement répandu de termes purement anglais et français dans toute sorte de réclames commerciales. Les enseignes de modistes portant Robes et Manteaux durent disparaître; le café Piccadilly fut rebaptisé Vaterland (Patrie) et aucun magasin de confections pour hommes n'eut le droit de s'adorner du nom d'Old England. Des désignations anglaises couramment usitées, telles que Combination et Sweater, furent remplacées par les termes nationaux, mais combien peu élégants, de Hemdhose et de Schwitzer. Mais on fit surtout la chasse aux mots français, évidemment pour la raison très simple qu'ils constituent la majorité des éléments exotiques, et donc on boycotta Hôtel, Sauce, Regissôr et cent autres. Au lieu d: Hôtel il fallut dire Gasthaus ou Hof, Sauce fut remplacé par Tunke et le Regissôr céda la place au Spielleiter. Si violente fut cette haine linguistique, que même des dénominations où les adjectifs englisch et franzôsisch entraient comme premier terme durent être
l52 GUERRE ET CIVILISATION
modifiées. Ainsi il y avait à Graz, au moment de la guerre, une hôtellerie qui s'intitulait Zum englischen Dachs (Au basset anglais). La propriétaire fit disparaître sous une couche de peinture le mot englischen et la presse locale la félicita de cette exécution. M. Hugo Schuchardt, dans l'ouvrage mentionné plus haut, fait observer avec ironie que cette directrice d'hôtel aurait mieux fait de modifier le mot principal et d'intituler sa maison Zum englischen Frechdachs (A l'impudent basset anglais).
Après que l'Italie fut entrée parmi les nations belligérantes, on se mit aussi à remplacer les mots italiens par des mots allemands. Au lieu de Macaroni on commença à dire Treiibriichnudeln et le petit chasseur du café, que l'on appelait Pîccola, devint un Unterober. Il est vrai que ces néologismes ne se rencontrent guère que dans les journaux comiques et sont plutôt une manifestation grammaticale de la haine et du mépris que les Allemands ont voués aux Italiens.
Beaucoup de braves patriotes tinrent à prendre leur part du travail qui a consisté à débarrasser des parasites étrangers la bonne et loyale langue allemande. Il y aurait à citer maint exemple caractéristique de ce zèle. Ainsi on promit par voie d'annonces dans les journaux des récompenses honnêtes à qui pourrait trouver des dénominations allemandes convenables pour des articles de modes qui avaient jusque-là porté des noms anglais et français. Détail piquant, les annonces se terminaient en demandant que toutes les réponses fussent adressées (adressiert) au Reklame-Bureau :
comme on le voit, l'ennemi restait au cœur de la place, car ce n'est pas une chose si facile qu'on le croit de vaincre les mots étrangers. Un esprit critique proposa alors de modifier la fin de l'annonce ; d'après lui, il fallait dire, conformément aux principes et à l'objet mêmes de cette, annonce, que les réponses seraient an die Anpreisungsstelle zu richten. Mais il n'est pas donné à tout le monde de comprendre ce que signifie cet Anpreisungsstelle .
Lorsque la Société allemande des artistes dramatiques tint sa grande réunion générale annuelle à Darmstadt, au printemps de 191 5, elle étudia à fond la question des moyens à employer pour lutter contre « le détestable scandale résultant de l'emploi de ces termes étrangers et de ces mots d'emprunt qui souillent notre admirable langue maternelle ». Naturellement, c'était avant tout la langue du théâtre que la société en question voulait épurer. De toutes les langues techniques, c'est peut-être celle qui contient le plus de termes d'origine française, ce qui s'explique aisément par l'histoire de la civilisation. Sur ce point, il en est de l'Allemagne comme des autres pays civilisés, où personne ne se plaint de cette suprématie du français. Citons pour exemple le vocabulaire théâtral du Danemark : nous nous servons de termes tels que Parterre, Parket, Balkon, Loge, Etage, Galleri, Foyer, Débutant, Première, Regissor, Repetitôr, Sufjlôr, Kulisse, Rampe, Feu, Ballet, Vaudeville, Farce, Opérette, Revy, Garderobe, Kontrolôr, Program, etc..
Beaucoup de ces termes se retrouvent dans le
1 54 GUERRE BT CIVILISATION
vocabulaire allemand du théâtre, lequel emploie en outre des mots directement empruntés au latin et au grec; il y a donc là un vaste champ de bataille pour la guerre des langues; on y trouve beaucoup de « mauvaises herbes » à déraciner. L'écrivain Paul Lindau s'est occupé de la question dans un article qui, si l'on en juge par sa forme extérieure, a des intentions sérieuses ; mais derrière cette gravité qu'imposaient les circonstances se dissimule certainement une bonne part de satire.
Nous citerons pour commencer quelques exemples des mots allemands dont Paul Lindau recommande l'emploi en remplacement de mots français. L'Operahaus s'appellera Wohllautshalle ; Podium est remplacé par Bretter, Musikinsfrumente par Wohllautwerkzeuge, Proscenium par Vorbûhne , Loge par Sonder g emaeh, Parterre par Hinterraum im Erdgeschoss, Gallerie par Gelanderraum im obersten Stockwerk. Pour Kulissen on dira Schiebewande, pour Souffleur, Einblâser, pour Teaterfriseur, Buhnenhaarkunstler , pour Perûcke, Haartrachtnachahmung , pour Fiasko, Durclifall, pour Statisten (figurants), stumme Gelegenheitsspieler, pour Pantomime, Gebardenspiel ohne Worte, etc.
Dans ces propositions le sérieux et le plaisant se mêlent fraternellement. Quelques-uns des germanismes de M. Lindau sont bons et utilisables ; mais la plupart sont sans valeur pratique et fabriqués sans goût. Un mot comme Wohllautwerkzeuge est un monstre à tous les points de vue.
Mais Paul Lindau ne se borne pas à remplacer un mot étranger par un seul mot allemand; dans
beaucoup de cas où un terme unique ne convient pas ou ne peut se trouver, il imagine des périphrases et des définitions longues d'une lieue. Donnons des exemples : Lors de la répétition générale, de la Haupiprobe, — le mot Generalprobe étant naturellement éliminé, — le comédien joue avec son maquillage complet, avec son Maske, disait-on en allemand ; mais il faut maintenant éviter ce vilain mot, et voici la périphrase que M. Lindau lui substitue : mit dem durcit Schminke, Kohlenstifie und àhnliche Hilfsmittel sowie darch die Haartracht, den geklebten Bart usw. im Ausdruck der Eige nart des darzustellenden Wesens entsprechend zurechtgemachten Gesicht.
Cet exemple n'est pas unique. Au contraire, il y a une longue liste de monstruosités du même goût. Gomme elles me paraissent fort caractéristiques pour plusieurs raisons, j'en citerai d'autres spécimens.
Le censeur et le régisseur, qui en Allemagne sont souvent un seul et même personnage, ont été jusqu'à présent désignés sous le nom de Dramaturg ; on dira désormais : Léser und Begutachter eingereic/iter und Mit he (fer bei der Uebung angenomniener Stiicke.
Pour Opéra, on dira : Kunstgesang, begleitet von Wohllautwerkzeugen. Au lieu d'Orkcster on dira : Der fur dieSpielleute auf lautgebenden Werkzeugen ans Holz und Blech abgesteckte Vorraum. Le mot Bampe est également banni ; il aura pour remplaçant: Der mit Beleuchtungserzeugern versehene Abschhiss des Bùhnenfussbodens : Lindau
l56 GUERRE ET CIVILISATION
ajoute que cette dénomination est à la fois meilleure et... plus courte que le terme français.
Il est clair que nous avons affaire à un persiflage. Lindau a voulu démontrer que les termes étrangers étaient indispensables. Par suite de l'évolution historique, ils sont devenus l'expression concise, conventionnelle, de notions souvent très complexes qui, sans eux, ne pourraient s'exprimer que par de longues explications. Le grand comique danois Holberg voyait déjà les choses comme Paul Lindau. Lui non plus n'avait qu'un sourire moqueur pour ces gens qui emploient de « longues périphrases et circonlocutions pour rendre une idée qui ne s'exprime bien que par un mot unique ».
Dans sa correspondance privée Paul Lindau s'est amusé à employer une langue où tous les mots étrangers étaient remplacés par des mots allemands. Ainsi, par l'intermédiaire de son Geheimschreiber (secrétaire), il s'était adressé au Rechmingsbeamter (caissier) d'un théâtre pour commander einen yuten Seh-und Hôrranm im Erdgeschoss oder aach im ers/en Stockwerk (entendez : une bonne place de parterre ou de balcon), qu'il pria de lui réserver an der Einlassverkaufstelle (au bureau), où il irait retirer son billet contre présentation de sa Besuchspappe (carte de visite). On lui renvoya sa lettre avec cette mention : << Incompréhensible. » Il est intéressant de constater que, dans les petites choses comme dans les grandes, l'humanité ne fait que se répéter sans cesse. Les puristes allemands ont eu de nombreux devanciers, et nous nous souvenons en Danemark de ces puristes hollandais que notre
LA GUERRE ET LA LANGUE l5j
Holberg a critiqués avec beaucoup d'humour. Je citerai le passage suivant de sa 4i5e épître : « Dans cette œuvre d'épuration de la langue, les Hollandais montrent le zèle le plus ardent, et l'on doit s'étonner qu'un peuple qui fait preuve de tant de tolérance en matière de religion et protège toutes les sectes, refuse de donner quartier à un mot étranger quand celui-ci ne peut prouver que ses ancêtres étaient de vieux Bataves ; il s'ensuit que leur langue, non seulement pour les étrangers mais pour eux-mêmes, est devenue lourde et presque inintelligible, principalement dans les sujets philosophiques. J'ai tenté une fois la lecture d'une traduction hollandaise du philosophe Descartes, mais la première page me fatigua comme si j'avais tout un jour travaillé dans une forge ou battu le blé dans une grange. »
Un expurgeur de langue — si l'on peut parler ainsi — ne doit pas seulement posséder certaines connaissances philologiques ; il faut aussi qu'il ait du tact et du goût, beaucoup de sens pratique et l'aptitude à la création linguistique heureuse. Sans quoi son travail est vain et il s'expose au ridicule. Qu'est-il resté des efforts acharnés de notre compatriote M. H.-P. Selmers pour daniser des mots étrangers ? De son gros livre on ne se rappelle plus guère que certaines créations particulièrement baroques telles que lldbrummeri (grondement de feu) pour Arlilleri, et gudsvidenskabelig Prôvestiller (candidat dans la science divine) pour teologisk Kandidat.
Plusieurs germanisations modernes souffrent de
tares constitutionnelles. Il arrive très souvent que l'on s'en tienne exclusivement à la signiiication étymologique du mot étranger et qu'on cherche à la traduire sous une forme allemande. C'est ainsi que pour Sekretùr on a proposé Geheimschreiber : mais un tel néologisme est impossible. On oublie que dans une foule de cas la signification réelle d'un mot est toute différente de celle que révèle l'analyse étymologique. Il est bien vrai que secrétaire dérive de secret; mais le sens primitif d' « homme initié à un secret, confident d'un secret » est depuis longtemps effacé, et depuis le dix-septième siècle aucun lien sémantique ne lie plus secrétaire à secret. Donc la transcription Geheimschreiber représente tout simplement le sens que le mot pouvait avoir au temps de la Renaissance, mais non pas le sens moderne.
La guerre linguistique interne a jusqu'ici sévi principalement sur le vocabulaire du théâtre. Il est un autre domaine très fortement infecté de gallicisme, que l'on pourrait recommander aux nettoyeurs de la langue, et c'est le vocabulaire militaire. Mais que ferait-on, que dirait-on en Allemagne si l'on pouvait un beau jour se passer de Militarismus, de Générale, de Majore, de Leatnants, de Soldaten, d' Infanterie, à' Artillerie, de Kavallerie, de Kanonen, de Bomben et de Granaten? Ne verrions-nous pas se produire une catastrophe analogue à celle que prédisait notre Holberg dans sa 64e épître ? Il y raconte comment il ferma la bouche à un Hollandais, puriste fanatique; il lui tint ce langage : « Si vous allez trop loin dans votre ré-
LA GUERRE ET LA LANGUE l5o
forme du vocabulaire, vous risquez de priver votre patrie de ses meilleurs, de ses seuls produits, qui sont Boter en Kaes, beurre et fromage, car ces deux mots ont une origine latine. Oui, vous pouvez aussi perdre votre Tabac, de sorte qu'il ne vous restera plus rien, que l'air dense et malsain où vous vivez. Quand il entendit ces paroles, il s'en alla sans mot dire. »
On n'ajusqu'ici, du moins à ma connaissance, critiqué qu'une seule fois l'emploi des mots français dans la langue militaire allemande. Voici l'anecdote : Le général commandant le XVe corps allemand avait donné à un confiseur de Glogau l'ordre d'effacer le mot Bonbons sur quelques boîtes de chocolat, parce qu'on ne pouvait tolérer ce gallicisme. Le confiseur répondit que si on voulait débarrasser l'allemand des mots français, il faudrait commencer par supprimer le mot General. Là-dessus le général lui intenta un procès pour outrage à l'armée, et le malheureux confiseur fut condamné à une amende de ioo marks et subsidiairement à un mois de prison. Cependant le bon sens eut le dernier mot, car la cause étant venue en appel devant la Cour de Leipzig, le confiseur fut purement et simplement acquitté.
Comme on le voit, ce ne sont pas seulement les philologues, mais les généraux qui prennent part aux hostilités linguistiques. Les Allemands sont partout sur le qui-vive. Aussi doit-on considérer comme une chose absolument impossible que depuis le 2 août 1914 un mot français ait réussi à s'infiltrer en Allemagne. On fait bonne garde aux
frontières et l'on veille encore plus soigneusement qu'autrefois à la pureté du langage. Par contre, nous constatons ce phénomène très curieux que des mots allemands ont pénétré en France en pleine guerre et ont été généralement employés par les Français non seulement dans la conversation journalière mais même dans la langue officielle.
Ainsi l'Etat-major français a adopté des termes tels que Minenwerfer et Drachen. Un officier s'en est plaint avec juste raison dans le Temps du 7 mars 19 16. Il remarque spirituellement que le décret promulgué au début de la guerre par le Gouvernement et qui interdisait à tous les citoyens français d'entretenir des relations d'aucune sorte avec l'ennemi, n'avait eu d'application qu'en matière de commerce et non en matière de langage, ce qu'il faut déplorer pour plusieurs raisons. Pourquoi l'Etat-major veut-il copier l'ennemi et parle-t-il de Minenwerfer quand nous possédons une expression aussi française que lance-torpilles? Pourquoi l'Etat-major se rend-il ridicule en se servant d'une abréviation dépourvue de sens comme Drachen? Le terme allemand complet est Drachen- Ballon, ce qui veut dire en bon français balloncerf-volant. Mais l'Etat-major n'est pas seul à avoir adopté des mots allemands : tous les Français emploient le terme de Taube. Quand il est question d'un aéroplane français on dit un avion; si l'appareil est allemand, on l'appelle volontiers un tob.
Une expression très curieuse et fort usitée maintenant, c'est le composé/eu de tambour par lequel on désigne une fusillade ou une canonnade conti-
LA GUERRE ET LA LANGUE l6l
nue, incessante, crépitante. Nous avons là une traduction servile et, en fait, absurde, du composé allemand Trommelfeuer. Mais ce qu'il y a d'amusant, c'est que Trommelfeuer lui-même traduit l'expression française « feu roulant », laquelle se comprend aisément parce que les tambours, au commandement de Roulez, exécutaient un roulement très bruyant et au reste fort difficile à produire.
C'est avant tout l'Allemagne qui a mené cette guerre linguistique. La France l'ignore à peu près, et on en peut dire autant de l'Angleterre. Il n'existe que fort peu de mots allemands dans l'anglais moderne, de sorte que la condition primordiale d'un mouvement d'épuration fait ici défaut. Si l'Angleterre néanmoins n'est pas restée entièrement en dehors de la bataille linguistique, c'est qu'il y a dans ce pays un grand nombre de familles qui portent des noms allemands. Beaucoup d'entre elles ont, depuis le mois d'août 1914? demandé à changer de nom et remplacé les consonances allemandes par des syllabes incontestablement anglaises. Nombre de ces changements se produisirent dès les premiers mois de la guerre ; mais ils augmentèrent notablement de fréquence après le torpillage du Lusitcmia en mai i()i5, et une recrudescence nouvelle a eu lieu après chaque fait de guerre qui a soulevé la colère et le mépris des Anglais.
On a donc cherché en Allemagne à débarrasser
l'idiome national de ces apports exotiques qui té-
, moignent si clairement de la forte influence civili-
QUERRE BT CIVILISATION 11
satrice exercée par la France au cours des dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles. On a, dans la mesure où l'état des choses le permettait, répondu à ces défis dans les pays adversaires de l'Allemagne; mais le mal à combattre était si insignifiant ! Si on réalise en Allemagne la guerre linguistique telle qu'on l'a projetée, elle aura des conséquences considérables ; car l'allemand moderne est tout imprégné d'emprunts français. Un philologue allemand, le Dr Seiler, écrivait quelques années avant la guerre : « Si nous nous représentions la disparition brusque de tous les emprunts modernes faits par notre langue au français, nous pourrions constater qu'il nous serait impossible de nous faire comprendre à la fois dans la conversation courante et en matière de science, d'art, de commerce et d'industrie. » On trouverait difficilement un témoignage plus éloquent du rôle extraordinaire joué par la civilisation française dans l'évolution sociale, commerciale et intellectuelle de l'Allemagne entre la Renaissance et le romantisme.