‹ Guerre et civilisationChapitre 13 sur 17 · LA GUERRE ET LA RELIGION J · texte numérisé non relu

LA GUERRE ET LA RELIGION J

compris cet élat d'esprit et ne s'étonnent pas quand un combattant vient leur dire : « Avec mon « cœur taché de sang je ne puis approcher de la « Sainte Table. »

« Contrairement au surintendant ecclésiastique allemand Lahussen qui a dit : g Maintenant la pa- « rôle est à Dieu, et nous, nous nous tairons », le soldat des tranchées déclare : « Maintenant la « parole est au démon ; dès lors, que pouvons-nous « dire ou faire, nous chrétiens? Je souhaite que « cela soit bien compris des fidèles. Dans les tran- « chées, se trouvent des hommes qui ont vécu le a mal radical, le mal venu du fond de l'abîme, le « péché tout pur. Je veux aussi préciser le moment « où le mal dans toute sa réalité atteint, selon mon « expérience morale, son point culminant : c'est « dans l'assaut, quand on sort de la tranchée pour « courir sur l'ennemi. Ce que la préparation de ces « attaques coûte à la personne morale, la contrainte « qu'elle impose, comment elle nous oblige à dé- « pouiller morceau par morceau notre humanité et « à renoncer à tout ce qui nous distingue comme « chrétiens, il est impossible de l'exprimer par des « mots, et ceux-là seuls peuvent le comprendre qui « ont vécu de tels moments. »

Pendant la guerre, le meurtre est un devoir pour tous les soldats, mais ce devoir est incompatible avec les exigences du christianisme. Cette contradiction ne gêne pas les aumôniers, qui présentent aussitôt une nouvelle espèce de christianisme, le christianisme patriotique. Il est incontestable que cet artifice endort beaucoup de consciences et leur

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dissimule la brutalité du métier des armes; mais il est loin de suffire à toutes les âmes, et nous en avons un exemple saisissant dans l'article cité. Le même soldat écrit en effet :

« J'avais auprès de moi un soldat brave, un dur-à-cuire bien caractérisé, qui haïssait les Français d'une haine pour ainsi dire personnelle, car il leur en voulait de tout ce qu'il avait souffert au cours de ses campagnes d'Afrique dans la légion étrangère. Je l'entendis murmurer pour lui-même : « Cela me fait tout de même de la peine de l'avoir « tué! » Comme je l'interrogeais, il me répondit : « C'était l'autre jour, pendant la dernière patrouille ; « je m'étais avancé très loin; j'arrivai à un tas de « paille et je trouvai là un Français, qui lui aussi « avait dû être envoyé en éclaireur, il avait dû s'en- « dormir. Quand je fus tout contre lui, il se leva « en sursaut... et je le tuai. »

« Et ce souvenir lui faisait de la peine ! Que l'on veuille bien croire à l'arrière que beaucoup, beaucoup d'entre nous portent au cœur de telles blessures ; et que l'on n'attache pas trop de confiance à toutes ces bravades qui ornent tant de lettres du front. Quand le soldat écrit aux siens, il dissimule généralement ce qu'il sent au plus profond de luimême... »

La promulgation d'un moratorium religieux apporterait aussi ce bénéfice que l'Eglise, en tant qu'Eglise, n'aurait aucun rapport direct avec la guerre. Cette abstention ne pourrait que profiter aux pasteurs et aux fidèles, et rehausserait certainement le prestige de l'Eglise. Celui qui a une fois

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