‹ Guerre et civilisationChapitre 14 sur 17 · LA GUERRE ET LA RELIGION · texte numérisé non relu

LA GUERRE ET LA RELIGION

compris que le noyau du christianisme est l'amour du prochain, que le Christ est un Deus caritatis et qu'il voulait accomplir le grand idéal de faire régner la paix sur la terre, celui-là doit considérer comme infiniment lamentable et blasphématoire l'acte du prêtre chrétien bénissant les soldats qui partent pour tuer d'autres soldats ou peut-être des femmes et des enfants sans défense, bénissant les armes des soldats, leurs canons, leurs mortiers et leurs mitrailleuses, leurs bombes incendiaires et leurs grenades, et peut-être leurs gaz empoisonnés et leurs liquides enflammés, leurs sous-marins, leurs torpilleurs et leurs dirigeables. C'est là un domaine où le Christ n'a rien à faire.

La vie dans les tranchées est un effroyable défi lancé à tout ce qui s'appelle christianisme. Mais il est souvent nécessaire de maintenir les illusions, il faut amener le soldat à croire que son œuvre sanglante est agréable à Dieu; et c'est pourquoi, par exemple, on répand par milliers des cartes postales édifiantes représentant des soldats qui, derrière un parapet, tirent une salve contre l'ennemi qui s'avance. D'un côté se tient l'officier commandant, le sabre levé ; de l'autre côté on voit le Christ en chemise blanche. Son visage nimbé de longs cheveux a une expression d'enfant. On lit au-dessous de la gravure : Sie, ich bin bei Euch aile Tage (') (Matthieu XXVIII, 19). Peut-on imaginer un abus plus grave de la religion ?

La guerre et la religion chrétienne ou, si l'on

(1) « Amis, je suis tout le temps avec vous. »

l68 GUERRE ET CIVILISATION

veut, la guerre et la civilisation moderne sont infiniment éloignées l'une de l'autre. Un abîme s'ouvre entre elles, ce sont deux mondes entièrement différents et qui continueront de l'être, malgré les nombreuses tentatives que l'on a laites pour adapter le christianisme à la guerre ou pour représenter la guerre comme un acte agréable à Dieu ou comme un bien pour la civilisation. Il faut bien que tout le monde se persuade une bonne fois que la guerre est une forme de la barbarie. Guy de Maupassant l'a dit et redit, il a écrit quelque part :

« Quand je songe seulement à ce mot, la guerre, il me vient un effarement comme si l'on me parlait de sorcellerie, d'inquisition, d'une chose lointaine, finie, abominable, monstrueuse, contre nature.

« Quand on parle d'anthropophages, nous sourions avec orgueil en proclamant notre supériorité sur ces sauvages, les vrais sauvages. Mais quels sont les vrais sauvages, ceux qui se battent pour manger les vaincus, ou ceux qui se battent pour tuer, rien que pour tuer? »

La grande majorité des Allemands se fait de la guerre une image toute différente. Ils sont atteints de psychose guerrière et n'éprouvent aucune difficulté à établir le lien le plus intime entre la guerre d'une part et d'autre part le christianisme et la civilisation. Ce phénomène inquiétant a été étudié et décrit à plusieurs reprises, en dernier lieu par le professeur danois J. P. Bang dans son livre intitulé Hurrah et Alléluia! Pour ajouter une preuve nouvelle à celles que contient cet ouvrage si instructif, je donnerai connaissance de deux lettres échan-

Page 1