‹ Guerre et civilisationChapitre 15 sur 17 · LA GUERRE ET LA RELIGION · texte numérisé non relu

LA GUERRE ET LA RELIGION

gées entre un évêque danois et un pasteur allemand. Ces deux lettres ont été publiées d'abord dans un journal allemand, d'où elles ont passé en traduction dans la presse danoise.

..., a3 décembre igiS.

Mon cher ami,

J'éprouve le besoin de te souhaiter, à toi et à ta femme, la bénédiction de Dieu et la paix de Dieu dans votre maison et dans vos actes. Ma femme joint ses vœux aux miens.

Comme la dureté des temps pèse sur toutes choses ! Je la sens, moi aussi. En disant cela je ne pense ni à la vie chère, ni aux inconvénients de ce genre, ni à l'angoisse du malheur qui pourrait fondre aussi sur notre petit pays. Je pense à l'oppression physique qui m'accable, surtout pendant ces fêtes de Noël, à un moment où il faut que nous parlions en chaire de la paix sur la terre. Cette oppression renforce et aggrave les autres chagrins et soucis que l'on peut avoir ; elle les réveille et les accroît, de même qu'une maladie comme l'influenza réveille et aggrave nos infirmités chroniques, même si elle ne donne pas à l'une d'elles une acuité particulière.

Tu dois éprouver la même sensation, peut-être avec plus de force, peut-être d'une autre façon. A l'heure actuelle, même un vainqueur a tant de charges à supporter qu'il doit s'attendre à en souffrir et à en gémir pendant toute une génération.

Que Dieu qui dirige tout veuille nous accorder des jours moins sombres I

Ton tout dévoué,

..., le 27 décembre igi5.

Mon cher ami,

Je te remercie beaucoup de ta lettre du 23 et de tes souhaits de Noël. Nous t'envoyons en échange nos meilleurs vœux pour toi et ta femme. Bonne et heureuse année !

... Au reste je te dirai tout d'abord que nous ne comprenons pas la guerre comme une punition ni comme une épreuve douloureuse; nous vivons les merveilles de Dieu {màgnalia Dci), et par là nous sentons que, si Dieu nous frappe il est vrai et nous humilie, c'est à seule fin de nous témoigner son amour infini, qui dépasse toute intelligence humaine. De grands avantages ne s'obtiennent jamais sans sacrifices, ainsi le veut la constitution du royaume de Dieu; on oublie facilement cette loi en temps de paix, dans les jours heureux. Dieu a enlevé à nos ennemis et nous a fait conquérir un territoire aussi grand que l'Allemagne! Deux royaumes européens aussi grands ou plus grands que ta patrie ont été effacés de la carte d'Europe. Et comme les ennemis ne veulent pas encore croire malgré tout qu'ils ont été vaincus à fond, il est probable qu'ils perdront encore plus de terrain qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici.

Te souviens-tu qu'au début de la guerre, lorsque je te disais avec confiance : « Nous devons, nous voulons vaincre et nous vaincrons », tu me fis cette réponse sceptique : « Comment pareille chose serait-elle possible? » Naturellement, tu ne me poses plus cette question, maintenant que nos armées victorieuses occupent la Courlande et la Pologne et s'étendent de Vilna à Salonique, d'Arras à l'Euphrate : nous tenons ce que nous voulons tenir et prenons ce que nous voulons prendre. Quand des éclats d'obus américains eurent brisé le bras et la jambe de notre petit garçon — il a dix-huit ans, — comme ses camarades le portaient au pansement en civière sous un feu roulant d'obus, il chantait : « Hardi, camarades, à cheval, à cheval 1 » Naturellement, ce n'est pas lui qui m'a raconté la chose, mais ses camarades me l'ont écrite. Aussitôt que son moignon de bras sera guéri et qu'il pourra se servir de son pied artificiel, son intention est de repartir au feu, si on veut l'accepter. Et ce cas n'est nullement exceptionnel : tel est l'état d'âme de notre jeunesse. — A Langemark, i.5oo étudiants de Marbourg et de Bonn, — de jeunes recrues, — s'élancèrent en chantant vers l'ennemi. Et au bas des faire-part annonçant la mort de nos soldats tombés sur les champs de bataille, tu trouveras souvent cette mention : « Avec fierté et douleur! Les parents, etc.. »

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