‹ Guerre et CommuneChapitre 3 sur 5 · GÉNÉRAL EN CHEF · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL EN CHEF

Il a, — sur le papier — gagné tant de batailles ,

Échelonné tant de soldats Et fait, sous son niveau, défiler tant de tailles

Qu'un jour, il s'est dit : « Pourquoi pas?

i> Puisque j'ai disséqué dans mon fameux volume » Ce qu'on appelle un conquérant,

« Je suis homme à tenir, aussi bien que la plume » Le bâton du maréchal Rrran 1 »

Alors, comme il faut bien contenter tout le monde , Pouvant dire : « L'État, c'est moi ! »

Bon prince, il a laissé les partis à la ronde Crier : Vive n'importe quoi.

Et tandis qu'abordant la jeune République

Avec des airs de ^Vashington.

Il lui glisse l'aveu d'un amour platonique ;

Sans souci du qu'en dira-t-on,

19i GUERRE ET COMMUNE.

Il visse au drapeau blanc de monsieur de Charette

Le Coq gaulois, qui s'y tient mal, Et s'écrie, — en forçant sa voix de clarinette : — a A cheval, messieurs, à cheval !

» Nous allons démontrer de façon péremptoire,

» A ce bon peuple de Paris » Ce qu'il en coûte aux gens de faire de l'histoire

» Et dans quelle impasse il est pris.

» Nous avons une armée immense et magnifique: » Nous avons les moblots bretons,

» Les zouzous du Saint-Siège et les chasseurs d'Afrique » Et les sergents porte-bâtons.

» Nous avons déployé le drapeau de la France

» Au sommet du Mont-Valérien, » Fort très sûr pour l'attaque et qui, — pour la défense,

» Vous l'avez vu, — ne valait rien —

» Du haut de Saint-Denis, la Prusse nous contemple, » Messieurs, pas de faux mouvement.

» Nous allons lui donner bientôt un fier exemple » Et d'un coup lui prouver comment

» Un général, qui sait son métier, doit s'y prendre

» S'il veut aplanir le chemin , » Et forcer une ville orgueilleuse à se rendre...

w Cette leçon viendra demain!...

» Nos lauriers, mes enfants, vont verdir de plus belle.

» il faut que Bismarck ébloui » Se dise : — Quel gaillard ! quel bras! quelle cervelle!

ce Moltke est un gamin devant lui.

X) Il faut que mes exploits , par qui va votre gloire

» Aux yeux du monde s'affermir, » Empêchent, — quand Berlin connaîtra cette histoire , —

» Le roi Guillaume de dormir.

» Peut-être devrons nous, pour achever la tâche

» Mettre des bombes dans le jeu ; » Brûler quelques quartiers et, — c'est ce qui me fâche, — » Tirer sur nos amis un peu !

» N'importe ! Point de trêve et pas de défaillance !

» Sauvons le principe avant tout !

» Meure Paris, s'il faut décapiter la France,

» Pour que l'ordre reste debout !

» Mais, c'est trop s'attarder aux harangues frivoles,

» Battez le rappel : Ban plan plan !

3) On juge l'homme à l'œuvre et non point aux paroles.

» Or, — comme Trochu , — j'ai mon plan ! »

Il dit, et le regard brillant, le cœur plein d'aise,

Il fait un geste triomphal Et l'un des Quinze... Vingts lui présente une cliaise

Afin qu'il s'élance à cheval !

Il tire son épée et menace la nue ;

Mais ce but où tend son désir , Se refuse toujours à sa fougue ingénue,

Alors qu'il voudrait le saisir.

La raison de ceci, c'est qu'il a, trop novice.

Enfourché sa bête à rebours ; Or, elle pourrait bien, pour peu qu'elle eût du vice,

Lui jouer quelques méchants tours.

Et lui prouver, — trop tard, — que ces jeux sont à craindre,

Que lorsque on aspire au repos Il faut tendre la main au but qu'on veut atteindre

Et non pas lui tourner le dos.

Cette première feuille de notre Galerie satirique se vend dix centimes. Je crois que nous n'en tirerons ni gloire, ni profit.

Il y a là dedans des allusions que bientôt on ne comprendra plus. La postérité n'est pas faite pour ces choses que met en poussière la grave histoire. Tels les sergents a porte-bâtons » écho d'un bruit malveillant, qui a couru parmi les Parisiens, assimilant les sous-officiers français aux instructeurs allemands. Tel le mot sur les « Quinze-Vingts » malice à l'adresse de la Commission des « Quinze » dont les membres, a-t-on dit, mènent Thiers comme des aveugles.

Mai. — Aujourd'hui, les enfants du quartier ont fait leur première communion à l'église Saint-Marcel, boulevard de l'Hôpital. Petits garçons au brassard blanc, petites filles en bonnets et en robes blanches se sont mêlées aux fédérés qui occupent depuis quelque temps l'église et y campent.

Parmi eux, plus d'un père, le flingot sur l'épaule, conduit l'enfant à la cérémonie.

Dans l'église, on s'est arrangé pour qu'aucune gêne mutuelle ne résulte de la rencontre. Les fédérés sont dans un coin, ou sortis pour fumer leur pipe, causer sur le boulevard. Dans la nef, se courbent pieusement les enfants au chant des orgues et dans le bercement des psalmodies.

Tout cela semble naturel ; on oublie presque les bizarres et parfois tragiques circonstances dans lesquelles le fait se produit.

A voir ce défilé des petits, en leur parure parisienne d'une simplicité banale, je me souviens de jours pareils dans notre riant Dauphiné, où les choses de la vie religieuse sont restées plus poétiques, plus naïves.

Je revois les petits communiants retournant chez eux, le long des rues fraîches ou par les sentiers tout blancs d'aubépines parfumées, et marchant d'un pas grave, silencieux et recueillis, les filles portant par-dessus le voile, sur les bandeaux de cheveux fins, une couronne de roses blanches; les garçons, sur le sommet de la tête , une petite couronne d'épines, qu'ils ont été chercher dans les buissons, tressée eux-mêmes, pas plus large qu'une tonsure de prêtre et que les parents garderont précieusement dans la grande armoire au linge, pour qu'un jour les enfants la retrouvent , quand ils seront des hommes.

Et de fraîches bouffées de printemps, d'enfance heureuse , me viennent au miUeu de celte atmosphère, poudreuse et chaude, de ce matin de mai parisien, où tant de troubles , tant de menaces sont dans l'air !

Paris a la fièvre. Les événements les plus inexplicables s'y passent, nous surprenant tout à coup, puis s'achevant sans qu'on sache bien le pourquoi et le comment de leur conclusion.

On a arrêtéHippolyteDunon. Il a, paraît-il, en son imprimerie de la rue du Four, fait composer et tirer quelque brochure qui a déplu aux maîtres de l'Hôtel de Ville. Et, comme il est beaucoup plus en vue que ses associés, c'est à lui qu'on s'en est pris.

11 a été écroué à la Conciergerie, enfermé dans une cellule. Après une mauvaise nuit, il nous est revenu, souriant, blaguant, un peu ému tout de même de cette aventure, qui aurait pu se prolonger, la délimitation des pouvoirs judiciaires ou administratifs n'étant pas d'une grande précision, et un brave citoyen, en cette Babel, pouvant être exposé à jouer un peu plus longtemps que de raison le rôle du volant entre deux raquettes.

Hier, autre alerte qui nous a touchés et émus encore davantage.

Comme j'étais au jardin, vers le soir, le concierge de la rue Delambre, où habitent nos parents Varnier, vient, tout effaré, me dire :

— On a arrêté monsieur, et madame, très inquiète, m'envoie vous prévenir pour que vous retrouviez son mari.

Je m'enquiers de Babick qui, vraisemblablement va nous tirer de ce mauvais pas; ce sera la première fois que nous aurons eu à lui demander quelque chose. Babick est introuvable. La nuit est proche. Je prends le parti d aller à la Préfecture de police, où je ne suis jamais entré; et quelque peu embarrassé et inquiet devant cet inconnu, je prie Dunon de m'accompagner.

Il fait légèrement la grimace; il vient pourtant, si médiocrement enchanté qu'il soit delà visite. C'est qu'il sort d'en prendre, notre ami. Sa captivité à la Conciergerie lui rend désagréable la fréquentation de ces parages. Toutefois nous marchons côte à côte et nous voilà bientôt devant la porte noire qui conduit dans les bureaux de Raoul Rigault, procureur de la Commune. On m'a assuré que je trouverais là notre nouveau collègue aux aliénés, Dainne ; c'est sur lui que je compte pour m'aider dans mon œuvre de libération.

— Entrons!

Dunon s'arrête, songeur.

— NonI vous voilà sur votre chemin. Montez! vous trouverez Dainne là-haut. Je vais vous attendre en me promenant sur le quai. Je l'ai assez vue, ces jours-ci, la Préfecture de police — et aussi la Conciergerie !

Alors, je monte! C'est dans les escaliers une cohue de gens en uniforme, au milieu d'une épaisse fumée de tabac ; ils viennent des bureaux ou ils y vont, se heurtant, affairés, échangeant au passage des phrases rapides. J'ai encore là l'impression menaçante de quelque obscur événement; j'y respire encore l'odeur de la fièvre du danger. Pourtant, il ne se passe rien d'anormal et je trouve, après un quart d'heure de recherches, de marches, et de contremarches dans les couloirs, celui que je venais chercher. Je trouve Dainne, très tranquille, fumant sa cigarette, assis devant une table, comme un fonctionnaire qu'il est là, paraît-il, comme à la Salpêtrière.

Je lui explique mon embarras au sujet de cette arrestation d'Henry Varnier; je lui dis que je compte pour m'aider, en cette occurrence, sur sa bonne volonté.

— Elle vous est acquise, citoyen, me répond gravement Dainne.

Alors, je lui raconte, tant bien que mal, l'histoire de cette arrestation. Il faut que Varnier, l'artiste, ait

été pris pour Varnier, employé supérieur de l'assistance publique, à moins que ce ne soit pour un autre homonyme connu pour ses relations avec Versailles. Je m'y perds.

— C'est possible, ajoute Dainne. Ce qui paraît sûr, c'est qu'il est arrêté. iMais, attendez; chaque soir les individus pris dans les divers quartiers, pour une cause ou pour une autre, sont dirigés sur la Conciergerie. Je vais vous y faire conduire. Vous demanderez le registre d'écrou et vous trouverez sans doute votre homme.

Il me donne un garde pour me diriger, lequel me fait traverser je ne sais quels cours et couloirs, franchir une grille et finalement, entrer dans un bureau long séparé en deux par une barrière de bois. C'est le greffe.

Deux scribes en uniforme, mis au courant de l'objet de ma démarche, me passent sans façon leur registre.

— Cherchez vous-même, me dit l'un. Le livre est à jour.

Et me voilà, suivant du doigt les noms des prisonniers amenés dans la journée. Je n'y trouve point celui d'Henry Varnier.

Quand je sors du bâtiment sombre, la nuit est venue ; une ombre est sur le quai, marchant lentement : c'est Dunon. i\ous retournons mélancohque-

ment à la Salpêtrière par les quais à peu près déserts.

Enfila, ce matin, un mot m'a rassuré et renseigné.

Henry Varnier était chargé, paraît-il, on le croyait du moins, d'aller chercher de l'argent pour les hôpitaux à la caisse de l'Assistance installée à Versailles. Le trouvant à l'hospice des Enfants-Assistés, les fédérés l'y avaient arrêté sans bien savoir pourquoi et relâché sans raison apparente, grâce à la présence d'esprit de sa femme, laquelle tranquillement l'avait emmené pendant les vagues déhbérations de ces messieurs.

Depuis des mois, nous assistons à des scènes de ce genre. Un gros incident, qui naît sans motif et se dénoue sans la moindre apparence de logique.

Enfin, voilà le captif en sûreté à INoisy-le-Grand î Tout est bien qui finit bien.

W mai. — Bien des événements en ces derniers jours, et des plus divers, de la menue monnaie d'histoire. Je retiens ceux qui touchent aux passions du moment et aussi ceux qui intéressent notre obscure existence et les sujets de nos entretiens familiers.

Auber est mort. L'auteur de la Muette avait

quatre-vingt-neuf ans. L'alerte vieillard paraissait, en ces derniers temps, fléchir sous le poids des préoccupations de la vie publique,

— J'ai trop vécu, disait-il, récemment à un ami, avec mélancolie. Voyez-vous, mon enfant, il ne faut rien exagérer.

Pour remplacer Auber, on a choisi un journaliste, Daniel Salvador, qui fut, sous l'Empire, critique musical à la Marseillaise.

De temps en temps on a donné des concerts aux Tuileries, concerts gratuits où se sont fait entendre la tragédienne Agar, le violoniste Danbé, madame Bordas. A l'avant-dernier, une affiche apposée dans les salons disait ce qui suit aux spectateurs:

« PEUPLE î

» L'or qui ruisselle sur ces murs, c'est ta sueur. Assez longtemps tu as alimenté de ton travail, abreuvé de ton sang, ce monstre insatiable : la monarchie.

» Aujourd'hui que la Révolution t'a fait libre , tu rentres en possession de ton bien ; ici, tu es chez toi. Mais, reste digne, parce que tu es fort, et fais bonne garde, pour que les tyraus ne rentrent jamais.

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