‹ Guerre-militarismeChapitre 10 sur 42 · CONDORCET · texte numérisé non relu

CONDORCET

{L'Esprit humain.)

La guerre est une loterie où les rois gagnent souvent si les nations y perdent toujours. Elle est au besoin un dérivatif qui donne aux préoccupations de l'esprit public un autre cours lorsqu'elles deviennent très alarmantes. Elle est un pis-aller pour refaire le crédit qui tombe et relever le prestige qui s'écroule.

Elle fortifie le Pouvoir au détriment des libertés publiques, en resserrant autour de lui le faisceau des éléments nationaux rapprochés dans le commun péril, en noyant après la victoire dans l'enthousiasme militaire les dissidences et les factions. Aussi la guerre tient-elle d'ancienne date le premier rang au nombre des procédés les plus pratiques dont fait un usage ordinaire le machiavélisme froidement inhumain qui inspire la pratique des gouvernements. Comme elle était autrefois Vulthiia ratio des monarques divins, elle est de nos jours, dans une acceptation détournée, Vultima ratio de la bourgeoisie bancocratique et des rois de paille qu'elle intronise. Joignez à tout cela l'influence de l'idéal barbare qui est la tradition perpétuée des âges féodaux, dans laquelle les princes sont nourris et vous comprendrez du reste que l'état ordinai-re de nos sociétés, autant que ces conditions persistent et que la direction n'aura pas cessé d'appartenir aux mains qui la tiennent, ne saurait être pacifique.

Si c'est ainsi que les choses se passent, si les haines nationales si la tradition du massacre sont perpétrées par les ambitions, les calculs et les préjugés des gouvernements personnels, quand les peuples, livrés à eux-mêmes, ne demanderaient qu'à vivre tranquilles, la question prend alors un aspect des plus simples; les termes en sont nettement posés. Nous avons d'un côté l'esprit de meurtre et de violence personnifié dans les monarques ; nous avons d'autre part l'esprit de paix et de fraternité manifesté dans l'aspiration générale des peuples. Les deux principes sont incompatibles. Il n'y a pas à essayer de les rapprocher dans un troisième terme qui les fusionne. C'est la lutte de l'iniquité et de la justice, le duel entre lafnuit primitive et la lumière, Ahriman et Ormuzd. Il n'y a pas ici de conciliation possible ni même d'option. Il faut qu'Ormuzd triomphe et que son adversaire disparaisse.

L'un doit tuer l'autre.

La conclusion logique est par conséquent de supprimer au plus tôt, avec leurs traditions de barbarie et de massacre, — les moyens les plus courts sont les meilleurs — ces représentants attardés de l'âge gothique dont les absurdes querelles ensanglantent depuis trop longtemps le territoire des sociétés civilisés.

Les peuples se trouvant dès lors par ce balayage général des institutions nées du désordre et qui le perpétuent, entrés en possession de leur propre gouverne, leurs aspirations pacifiques ne seront plus contraintes et faussées ; elles s*épahouiront librement pour présider à leurs rapports, et le règne souhaité de la paix fleurira enfin sur la terre.

Peu de choses seraient sans doute les souffrances momentanées des exécutes et celles plus grandes encore et plus dignes d'intérêt, que pourraient éprouver les exécuteurs en comparaison des misères permanentes dont on arrêterait ainsi le cours.

Voilà du moins ce que la logique déclare, conclusion admise autrefois par le jacobinisme, on n'y saurait trouver à reprendre.

E. Leverdays.

(Nouvelle organisation de la République.)

Ah ! s'il n'y avait à redouter que la révolution dont on nous fait Un spectre!... Incapable d'imaginer une société plus détestable que la nôtre, j'ai pour celle qui lui succédera, plus de méfiance que de crainte. Si je devais souffrir de la transformation je me consolerais en pensant que les bourreaux du jour sont les victimes.de la veille, et l'attente du mieux ferait supporter le pire. Mais ce n'est pas ce péril éloigné qui m'effraye : j'en vois un autre plus rapproché, plus cruel surtout ; plus cruel, parce qu^il n'a nulle excuse, parce qu'il est absurde, parce qu'il n'en peut résulter aucun bien ; chaque jour on pèse les chances de guerre du lendemain, et chaque jour elles sont plus impitoyables.

La pensée recule devant une catastrophe qui apparaît au haut du siècle comme le terme du progrès de notre ère, et il faut s'y habituer pourtant ; depuis vingt ans, toutes les forces du savoir s'épuisent à inventer des engins de destruction, et bientôt quelques coups de canon suffiront pour abattre une armée : on a mis sous les armes, non plus comme autrefois, des milliers de pauvres diables dont on payait le sang, mais des peuples entiers

qui vont s'entrégorger, on leur vole du tennps en les obligeant à servir, pour leur voler plus sûrement leur vie; pour les préparer au massacre, on attise leur haine en les persuadant qu'ils sont haïs; et des hommes doux se laissent prendre au jeu, et l'on va voir se jeter l'une sur l'autre, avec des férocités de bêtes fauves, des troupes furieuses de paisibles citoyens^ auxquels un ordre inepte mettra le fusil à la main. Dieu sait pour quel ridicule incident de frontières ou pour quels mercantiles intérêts coloniaux! Ils marcheront comme des moutons à la tuerie — mais, sachant où ils vont, sachant qu'ils quittent leurs femmes, sachant que leurs enfants auront faim, anxieux et grisés pourtant par les mots sonores et menteurs claironnés à leurs oreilles; ils marcheront sans révolte^ passijs et résignés, alors qu'ils sont la masse et la force, et qu'ils pourraient s'ils savaient s'entendre, établir le bon sens et la fraternité k la place des roueries sauvages de la diplomatie. Ils marcheront tellement trompés, tellement dupes, qu'ils croiront le carnage un devoir et demanderont à Dieu de bénir leurs sanguinaires appétits. Ils marcheront, piétinant les récoltes qu'ils ont semées, brûlant les villes qu'ils ont construites, avec des chants d'enthousiasme, des cris de joie, des musiques de fêtes. Et leurs fils élèveront des statues à ceux qui les auront le mieux massacrés!

Le sort de toute une génération dépend de l'heure à laquelle quelque funèbre politicien donnera le signal qui sera suivi. Nous savons que les meilleurs parmi nous seront fauchés, et que notre œuvre sera détruite en germe. Nous le savons, et nous en frémissons de colère, et nous ne pouvons rien. Nous avons été pris dans ]fi filet des bureaux et des paperasses qu'il faudrait, pour briser, une trop rude secousse. Nous appartenons aux lois que nous Avons érigées pour nous protéger et qui nous oppriment. Nous ne sommes plus que les choses de cette antinomique abstraction, l'État, qui fait que chaque individu est esclave au nom de la volonté de tous, lesquels tous, pris isolément, voudraient

le contraire exact de ce qu'on leur fera faire.

E. RoD.

{Le sens de la vie, paf,'es 20S-212, in- 16; 188S, Perrin, éditeur.)

spencer dit : La guerre a donné la victoire et la survie au meilleur, donc opéré une sélection favorable. Au meilleur, dans quel genre? Là est le point. Le meilleur pour la guerre est-il nécessairement le meilleur pour la paix? Spencer ne le démontre pas. Comme la guerre est le rebours absolu de la paix, il est plutôt vraisemblable, à priori, que les conditions bonnes pour la guerre sont mauvaises pour la paix; que ce qui est qualité pour l'une est défaut pour l'autre. Expérimentalernent on pourrait s'en tenir, je crois, à un ou deux exeipples. Sparte était évidemment pour la guerre meilleure qu'Athènes, puisque, finalement, elle l'a vaincue. Où en serait cependant l'humanité, si tous les peuples grecs eussent été modelés sur le patron de Sparte? La Grèce a été vaincue et conquise par Rome, meilleure évidemment, et toutefois il n'y a, n'est-ce pas, nulle comparaison à faire de ce que la Grèce nous a légué, avec ce que nous tenons de Rome — qui ne fut pas la meilleure pour tous les arts de la

paix.

Paul Lacombe.

{La Guerre et l'Hommey pages 292-293, chez Bellais, éditeur, 17, rue Cujas.}

Après les faits particuliers, passons aux faits d'ensemble. « La guerre ennoblit et développe les grandes vertus », dit le maréchal de Moltke. Donc, après les plus longues guerres, on doit trouver dans les nations le maximum de vertu et de grandeur morale. Vovons encore si les faits confirment ces théories? La guerre de Trente ans est une des plus longues qui se soient faites en Europe. Elle pouvait donc moraliser l'Allemagne de la façon la pilis admirable. Malheureusement, pour les militaristes, voici comment les historiens décrivent son état, en 1648. « Pendant trente ans, la soldatesque s'est livrée à tous les excès, le pays s'est appauvri, déprimé, presque décivilisé. Toutes les classes de la population sont profondément atteintes... Les mœurs redeviennent sauvages, presque bestiales. Les écoles disparaissent, l'instruction recule, la superstition se développe, la croyance

à la sorcellerie fait de nouveaux progrès... Les universités sont en décadence... Les professeurs sont médiocres et les étudiants paresseux et dépravés... Chez les hommes qui conçoivent encore quelque culture intellectuelle, le pédantisme, la mesquinerie, la pusillanimité, le servilisme ne font que grandir (i). » Voilà comment la guerre « ennoblit et développe toutes les vertus »; voilà comment les faits répondent aux théories des militaristes!

La guerre amène toujours la brutalité et la grossièreté chez les vainqueurs, la dégradation chez les vaincus. ,La peur est la source de nombreux vices : l'hypocrisie, la bassesse, la déloyauté, la duplicité. Or quelle est Torigine de la peur? La violence des forts à l'égard des faibles, c'est-à-dire du vainqueur à l'égard du vaincu. C'est la guerre qui produit surtout la peur sociale. Dire qu'elle moralise équivaut à affirmer que le feu durcit la glace.

J. Novicow.

{La Fédération de l'Europe, pages 23ii-232; Félix Alcaa, éditeur, io8, boulevard Saint-Germain, Paris.)

La guerre est le triomphe du meilleur. — Voilà une objection grave : l'objection métaphysique de Hegel, reprise par quelques philosophes et par certains écrivains.

Notons, d'abord, que, si cet argument était sérieusement défendu, il faudrait éliminer les petits peuples de la carte du monde. Malgré leur vaillance, les Suisses ne pourraient résister ni à une invasion française, ni à une invasion allemande. Supposons la coalition de l'Autriche et de la Prusse contre le Dane mark, — on sait que ce n'est pas une légende, — que peut faire le Danemark, sinon être vaincu? En quoi cette défaite prouvet-elle que la vaillance des Danois était inférieure à celle des Autrichiens et des Prussiens?

Déjà, par cette seule remarque, toute l'argumentation tombe, puisqu'on ne peut exclure les guerres entre adversaires de nombre inégal. Mais supposons que le nombre des ennemis en présence est à peu près le même, est-ce que, fatalement, le plus vertueux va triompher?

(I) Histoire générale, t, VI, p. 583.

Il suffit de lire les histoires pour être convaincu du contraire. J^i ,

Souvent un hasard a décidé du sort d'une campagne. Un grand ^ ^y-^ général, par une tactique savante et une habile stratégie, vaut à 1 ^ \^ lui tout seul la valeur et, l'héroïsme de plusieurs milliers de sol- f dats. Et, d'autre part, un chef maladroit et inepte rendra inutiles #1 ^ . ' le courage et la vaillance de ses troupes. Mieux vaut, disait je ne 7^1 sais plus quel général, une armée de cerfs commandée par un '

lion, qu'une armée de lions commandée par un cerf. De la pensée C et du talent de quelques hommes dépend le succès final, et l'on c

trouverait, à tout prendre', autant de courage dans les petits soldats vaincus que dans les petits soldats vainqueurs.

Et puis le mot force est extrêmement complexe. Un peuple se consacre uniquement à la guerre : il a des soldats disciplinés et nombreux, des chefs habiles et sages, un matériel de campagne irréprochable. Il est le plus fort à la guerre; soit. Mais il est d'autres forces que la force militaire. Les peintres, les philosophes, les savants, les mathématiciens, les poètes, les industriels, les laboureurs, tous ces gens-là comptent pour quelque chose sans doute. Au fond, le triomphe du plus fort ne signifie pas autre chose que le triomphe d'un peuple préparé à la guerre, contre un peuple non préparé à la guerre.

S'il en était ainsi, l'idéal de la civilisation ne serait plus que ^ la préparation à la guerre. Beaucoup de bons fusils dans les arsenaux; des cuirassés et des torpilleurs solides et rapides; de la poudre partout; des bataillons homogènes, bien exercés, bien commandés; des forteresses fournies de munitions et de vivres; un service d'état-major irréprochable; un service d'intendance impeccable, voilà alors à quoi devrait aboutir la fin de notre civilisation, le nec plus ultra de la pensée humaine. Étant le plus fort, ce peuple-là serait sûr de la victoire, et il pourrait se permettre impunément de violenter, de tyranniser, d'écraser les autres patries. M. de Vogué n'a-t-il pas osé écrire que l'idéal d'une nation était Aq flanquer des calottes à ses voisins (sic)?

Voilà la conception que ce grand penseur s'est formée du monde.

N'en déplaise à Hegel, le triomphe du meilleur est tout simplement le triomphe du plus fort. Or le plus fort, c'est celui qui

aies plus gros bataillons; ce n'est ni le meilleur, ni le plus juste.

Jadis, dans les duels, il était dit qu'on faisait par là appel au jugement de Dieu, et que le jugement de Dieu était toujours favorable au plus juste !

Mais c'est seulement dans les mélodrames que l'homme vertueux est assuré de triompher du méchant. En idéalité, Tissue du duel n'a aucun rapport avec le bon droit. On peut être très fort à l'épée ou au pistolet et avoir tous les torts.

J'ai beau faire : je ne vois aucune relation entre le succès des armes et la justice.

Si la guerre et la victoire par les armes décidaient tout, les petites nations n'auraient plus qu'à disparaître. Il faudrait renoncer à l'art, à la pensée. Le rêve des Romains* de Tancienne Rome devrait être aussi le nôtre : un peuple de soldats,, ne vivant que pour la guerre et par la guerre.

Notre idéal de l'humanité n'est pas celui-là.

Notre idéal, si lointain qu'il puisse être, hélas! ce n'est pas

la force, mais le droit. Nous voulons que la justice gouverne les

relations des nations entre elles.

Charles Riciikt.

Les Guerres et la Paix, pages 60-62 ; Schleicher frères, éditeurs, i5, rue de> Saints-Pères, Paris.

On a dit encore que la guerre a été utile à la. civilisation, parce qu'elle est une « porteuse d'idées ». M. Raoul de la Grasserie ( h, en émettant avec beaucoup d'autres cette opinion, cite Alexandre le Grand et Charlemagne. Grâce aux conquêtes du premier, les idées helléniques ont pénétré en Asie; grâce à celles du second, les idées romaines et chrétiennes ont pénétré en Germanie. Le baron de Stengel parle des croisades et, de nouveau, M. Raoul de la Grasserie répète le vieux cliché que les armées de la République et de l'Empire ont promené les principes de 1789 à travers toute l'Europe.

(i) Voir Moy^ens pratiques pour la suppression de la paix armée, Paris, Alca: 1894, page 68.

II y â plusieurs erreurs dans ces affirmations.

D'abord, ce ne sont pas les armées qui promènent les idées-, c'est une pure illusion. Les armées d'Alexandre ont pénétré jusqu'à rinde. Elles ont livré des batailles et tué beaucoup de monde. Elles ont donc semé la mort et non les idéesr. Plus tard, des colons et des fonctionnaires grecs sont venus s'installer au milieu des Perses ; ce sont eux, et non pas les soldats, qui ont semé les idées. Si les troupes d'Alexandre avaient parcouru la Perse d'une façon encore plus complète, si elles avaient tué dix fois plus de monde, mais si elles s'étaient retirées aussitôt après en Macédoine, sans être suivies de colons et de fonctionnaires, elles n'auraient pas semé la moindre idée en Asie. On tombe encore ici dans Terreur du post hoc ergo propter hoc. Mais, dira-t-on, sans la guerre, les colons grecs n'auraient pas pu s'établir en Perse. C'est le contraire qui est vrai. Les Perses et les Grecs s'étaient souvent combattus, étaient ennemis, donc ils ne se risquaient pas sur leurs territoires respectifs. Sans ces combats, l'inimitié n'aurait pas existé et la pénétration des populations aurait été beaucoup plus rapide.

J. Novicow.

La Fédération de l'Europe^ page 248-249, Alcan, 108, boulevard Saint-Germain.

L'erreur des spécialistes tels que feu le feld-maréchal de Moltke et ses rivaux en gloire militaire est de croire que la guerre soit nécessaire au genre humain, et d'en affirmer le lieu-commun, La guerre est surtout inutile, puisque l'histoire qu'elle fait n'est pas la bonne.

Quand les philosophes du sabre comparent la guerre à l'orage et les effets d'équilibre de l'une aux effets de balance de l'autre, s'ils croient que l'Humanité subit les mêmes lois de pondération que la nature^ ils se trompent. Les intérêts de l'Humanité sont à l'inverse et à l'encontre de la nature et notre travail incessant de civilisation le prouve. Qu'est-ce, en effet, que cette civilisation sinon la lutte contre l'Etat d'origine^ l'état sauvage, disons-nous encore, soit l'état naturel ?

Il est possible que la nature procède par orages réguliers et qu'elle n'atteigne que par des mouvements violents à l'équilibre de ses éléments. Mais la vie de l'Humanité ne paraît pas être nécessairement réglementée par des cataclysmes, et, si Ton voit que la paix est son idéal proclamé, on constate aussi qu'elle n'a jamais rien perdu à le réaliser. Les peuples heureux, a dit d'Alembert, sont ceux qui n'ont pas d'histoire. Il veut dire: pas d'histoire guerrière, selon Thucydide lui-même à qui il emprunte l'aphorisme.

Si j'en crois une voix secrète qui parle au fond de l'homme moderne que je suis, les temps où les peuples, n'auront pas d'histoire se rapprochent, et la nécessité de s'entre-tuer pour vivre perd tous les jours, à nos yeux, un peu de son évidence théorique. Peut-être est-ce la science qui veut ça, mais c'est surtout la conscience; et la gloire .d^s Napoléon, pour ne parler que du dernier des faiseurs d'orage^ s'éclipse singulièrement depuis cent ans aux regards des complices plus éblouis.

La guerre finira, n'en déplaise au vieux stratège allemand, qui, si mélancoliquement dans ses Mémoires posthumes, nous menace de sa durée éternelle et laisse aux fils de ceux qu'il décima ce testament de tristesse. Elle finira, vous dis-je, la guerre déraisonnable, qui ne sert à rien, ne conclut jamais, et enchaîne les haines aux haines; elle finira étant stupide, à moins 'que la civilisation elle-même ne s'arrête et que l'on ne rebrousse chemin tout à coup vers l'état sauvage. Elle ne peut durer qu'à ce prix.

Emile Bergerat.

L* Eclair, 1891.

Jusqu'à nos jours, la déprédation est la base des relations sociales. Nous passons notre temps à nous voler les uns les autres. Certaines formes de spoliation du prochain, telles que la conquête ou le privilège, sont considérées même comme héroïques et particulièrement glorieuses. Par exemple, les lords ont lutté avec la plus grande âpreté jusqu'en 1846, pour conserverie droit d'affamer leurs concitovens. Certaines aristocraties luttent

encore aujourd'hui pour conserver des privilèges de Pordre finan* cier. Des hommes, qui, individuellemoit rougiraient de voier un centime, font collectivement les plus grands efforts pour voler tous les ans quelques milliards à leurs compatriotes. Et ils font cela sans éprouver la moindre honte ni le moindre remords. Les Etats modernes sont de vastes agenoes de spoliation intérieureet extérieure. Jusqu'à présent^ le conquémnt brutal qui^ s-est approprié le btep d'autrui est plus glorilié.que le travailleur infati* gable qui a produitJa richesse et qui en a été frustré. Toute notre admiration (et notre empathie, dans une certaine me^jre, parce que la sympathie suit fort souvent. r«dmiration) va aux* violents qui prennent et non aux pacifiques qui doivent abandonner le fruit de leur labeur.

Mais, quand les- nations considèrent la conquête comme un^ bien, elles font preuve d'une singulière étroitesse de vues. Elles oublient que toute médaille a nécessairement deux faces;. Rei'^en^^ diquer pour soi le droit de conquérir revient à revendiquer celui de pouvoir être conquis. En effet, si. la conquête est un droit, elle doit Pêtre pour tous. Si donc notre voisin s'est emparé de notre pays, il a agi conformément au droit. Étant victimes, nouscon'p» testons ce droit de conquête. Maiis alors nousdevrions le contester aussi quand nous Texerçons à notre profit.

J. Novicow.

{La Fédératioh de l'Europey pages i3et 14; Félix Âican, éditeur, 108, boulevard Samt-Gcrmain, Paris.)

« La bataille des nations est livrée et Tarmée française est ea déroute. » Nous disons, nous : « La batajUe de. Leipzig. > Les- Allemands ont raison. Ce jour-là, parce que Napoléon était vaincu, les peuples triomphaient; Napoléon seul était-il vaincu? Non, la France avec lui, et c'était justice! C'était justice^ parce que tout se paie, et que les faiblesses comme les crimes ont leur châtiment. C'est la condamnation des peuples qui ont manqué de cœur et qui se sontabandonnés, de payer les fautes du maître à qui ils ont livré la patrie Ce serait vraiment trop commode, si

la nation avait le droit de se désintéresser de la politique de son gouvernement. Ce que nous pouvions empêcher, nous l'avons souffert : ne nous plaignons pas si la responsabilité retombe sur nos têtes.

Béranger, dans ses chansons de i8i5, faisant allusion à un mot bien connu alors de Wellington, met en note : « Lors de l'enlèvement des chefs-d'œuvre du Musée, Wellington prétendit que nous avions besoin .d'une leçon de morale. » Certes, Wellington disait vrai. Nous avions besoin d'une leçon; mais celle qui nous fut donnée à cette époque ne nous profita guère. On ne voulut même pas comprendre que l'enlèvement des chefsd'œuvre n'était qu'une restitution qu'on nous contraignit d'opérer. Pendant quinze ans, nous avons pillé d'un bout à l'autre de TEurope; le Louvre était plein de statues, de tableaux empruntés sans autorisation de leurs propriétaires. Rien de plus légitime, disions-nous. Mais l'heure des revers a sonné, et, toujours comme dit Béranger, les chevaux des Cosaques viennent boire à la Seine rebelle; les étrangers entrent au Louvre; ils mettent la main sur des œuvres d'art qui ne nous appartenaient pas; ils reprennent leur bien. Nous crions alors comme des chats écorchés; nous nous lamentons sur une si odieuse profanation, nous soutenons éloquemment que l'asile des arts est violé. C'est admirable ! On nous traite une seule fois comme nous avons traité les autres pendant quinze ans, et nous affirmons que le droit est outragé en nos personnes. Dommage seulement que la revendication des étrangers n'ait porté que sur les musées ! Quelle joie si Wellington, opérant une descente chez le maréchal Soult, lui eût fait rendre gorge! Outre que c'eût été bonne justice, le Louvre, plus tard, n'eût pas acquis, couvert d'une couche épaisse de billets de

banque, de médiocres Murillo.

A. Rang.

{Le Roman d'une conspiration^ Flammarion, édit., 26, rue Racine.)

MCJilXJRS aUERRIÈRTÎlS

Les incidents de l'expédition de Chine sont restés célèbres : la guerre, provoquée par la mauvaise foi (?) des politiciens du Céleste Empire, et justifiée par le massacre de quelques missionnaires chrétiens, fut rapidement conduite par les armées alliées de la France et de l'Angleterre. Le 12 janvier 1860, le général de Montauban, nommé général en chef des forces de terre, s'embarqua à Toulon et prit la route du Cap. La flotte portant les troupes françaises arriva dans le port chinois de Woosung, après une traversée de cinq mois et demi et des incidents de guerre sans importance. L'armée anglaise l'avait précédée de quelques semaines.

Le 21 août, les alliés accomplirent une opération militaire décisive, en attaquant, contre un ennemi dix fois supérieur en nombre, les forts du Peïho, dont il était nécessaire de s'emparer avant de marcher sur Pékin. Ce fut, s'il faut en croire les bulletins officiels de victoire, un succès sans précédent. Même dans Homère, même dans les contes des Mille et une NuitSj on ne vit jamais rien d'aussi prodigieux. Les armées alliées prirent* cinq forts, s'emparèrent de cinq camps retranchés, de cinq cent dix-huit canons, de nombreux milliers de prisonniers et obtinrent ces résultats extraordinaires en ne perdant que quarante hommes.

Après la reddition des forts, on attaqua les remparts de la ville; devant le premier fossé, les soldats anglo-français n'éprouvèrent aucune résistance; ils n'en -rencontrèrent pas davantage devant le deuxième et troisième '^t dernier fossé. Derrière les remparts ils aperçurent quatre mille Tartares à genoux. Que faisaient-ils dans cette posture peu belliqueuse? Ils demandaient la vie. Voilà des Chinois qu'on n'accusera pas d'avoir trop lu Schopenhauer !

A partir de ce moment, l'expédition ne fut qu'une promenade militaire. Le 3i août, à Tien-tsin, un mandarin de première

classe, à globule rouge, fit demander la paix au nom de TEmpereur. C'était une ruse de guerre, ou plutôt un expédient dilatoire; à Pa-li-kao, l'armée chinoise, composée de soixante mille hommes, dont trente mille de cavalerie, se décida à livrer une bataille suprême. Le combat, commencé le matin, se termina à midi par l'écrasement des Chinois. Les armées alliées eurent six hommes tués.

Le lo octobre, les Anglais et les Français pénétrèrent, sans rencontrer d'hostilité, dans le célèbre palais d'Été.

Il se produisit alors un événement qu'il est impossible de passer sous silence lorsqu'on écrit l'histoire de la civilisation aux prises avec la barbarie. La civilisation, ici, va être représentée par l'Occident. Il est nécessaire de le dire.

Le palais d'Été était une des merveilles de l'Orient. Ce chefd'œuvre d'architecture, dit M. Paul Varin, dans son Récit de l'expédition de Chine^ annonçait bien, par son aspect extérieur, les magnificences de Tôrnementation intérieure. Sa porte, flanquée sur chacun de ses côtés d'un lion colossal de bronze, posé sur un piédestal de marbre blanc de plus de trois mètres de hauteur, donnait sur une place dallée, couverte de pierreries. Un bâtiment, ayant la forme d'un parallélogramme, s'offrait ensuite à la vue; on y pénétrait par un escalier de marbre blanc conduisant à une salle immense, à l'extrémité de laquelle s'élevait un trône de bois noii* sculpté à jour du plus prodigieux travail; plusieurs degrés y menaient entre deux rangées de brûle-parfums cloisonnés et de gigantesques vases émaillés, ornés de toutes sortes d'animaux. Un tableau peint sur soie et représentant des vues des palais impériaux couvrait le mur de gauche. Des étagères circulant autour de la salle supportaient des vases émaillés, sculptés, cloisonnés, d'une beauté sans pareille, des piles d'albums, les trésors les plus précieux et les plus affinés de l'art chinois. Dans la seconde salle du trône, resplendissaient des armes damasqui^ nées, des coupes de jade vert et blanCf des châsses d'or incrustées de turquoises, des idoles d'or massif, des arbres où se tordaient et s'amalgamaient des fleurs et des fruits de perles fines, des oiseaux artificiels aux yeux de diamants. Les regards, dit M. Paul Varin, un des témoins de l'expédition, étaient éblouis par ce»

magnificences, et les désirs en étaient comme saturés. Et il ajoute : « Il faut renoncer à décrire les splendeurs des autres appartements. Les mots manquent pour en peindre les richesses matérielles et artistiques. Ce qu'on avait vu jusque-là n'était qu'un misérable échantillon du spectacle qui s'offrit alors. C'était une telle féerie qu'elle dépassait tout ce que l'imagination peut concevoir et rêver.,. »

Français et Anglais, après avoir admiré ainsi qu'il convenait, songèrent à, déménager toutes ces richesses. Mais, comme la civilisation ne perd jamais ses droits, on procéda à un pillage « méthodique » du Palais. Il commença le jour même {time is money) et fut complet. Pas un des recoins de la résidence impériale ne resta inexploré. On n'eut garde, d'ailleurs, d'oublier les chefs d'État. On mita part quelques objets plus particulièrement précieux et on en fit hommage à LL. Majestés l'empereur des Français et à la reine de la Grande-Bretagne.

La responsabilité de ce pillage pèse, dit-on, plus particulièrement sur le chef de l'armée française, le général Montauban, métamorphosé, plus tard, en duc de Pa-li-kao. L'un des commandants supérieurs des forces britanniques, le général anglais lord Elgin, a une responsabilité d'une autre sorte» Voulant donner aux Chinois une idée de la puissance anglaise, et leur moittrer jusqu'à quel point elle sait se venger de ceux qui l'offensent, le noble lord fit mettre le feu au palais, lui-même. Ici nous citons encore l'historien Paul Varin : « Tout fut anéanti par les flammes : bibUothèques pleines de produits littéraires de plus de quarante ^nérations, pagodes deux ou troii fois plus vieilles que les plus anciens monuments de l'Europe, palais, kiosques, ponts pittoresques^ terrasses, vases, statues de granit, de marbre, tout cela n'est plus aujourd'hui qu'un amas de décombres noirs tachés de marques sulfureuses, gardé par les deux énormes lions de bronze placés à l'entrée du palais détruit, et qu'on n'a pas pu emporter il cause de leur dimension et de leur poids. »

Voilà les lumières que la civilisation occidentale et chrétienne

montrait au vieil Orient.

{La SuissCf, i6 juin 1900.}

L'histoire s'écrit peu à peu. Tout finira par se savoir.

— Venez dîner, nous dit un ami, et vous causerez avec X..., garçon très froid et très sûr, qui a été l*un des 900 prisonniers des Boxeurs, à la Légation de France, pendant les cinquantesix jours terribles, et qui a vu toute l'abomination de Pékin.

Et nous voici, sur cette invitation aimable, à causer. Dans sa rigoureuse exactitude, je note l'horrible récit d'un témoin irrécusable.

— Les bandes de Boxeurs approchent (mai 1900).

Les légations sont menacées. La Légation de France est à 6 kilomètres de l'église du PeiVTang et de l'évêché. M. Pichon envoie à M. Favier, évêque Lazariste, l'ordre de venir avec les Pères et les Sœurs se réfugier près de lui^ à la Légation.

L'évêque vint trouver le ministre le 3i mai au soir, refuse de s'enfermer et demande des soldats pour protéger la mission au Peï-Tang. Mais il n'y a, pour défendre tous les Européens entassés à la Légation Française, quQ i5o hommes.

« Peu importe, déclare M. Favier, vous nous devez protection au nom de la France^ Monsieur le Ministre; il nous faut 40 hommes ! »

M. Pichon, en présence de tant d'acharnement, cède, et il accorde les 40 soldats, un tiers des forces de défense, pour les quelques douze à quinze Pères et les quelque vingt religieuses de l'évêché du Peï-Tang, alors qu'il n'en pouvait rester que iio pour les 900 Européens enfermés à la Légation.

' Quelles graves raisons avaient donc les Pères de ne pas quitter Tévéché? Naïfs que vous êtes! Simplement des raisons financières. Depuis de longues années, ils accumulent en leur palais des bijoux et des trésors d'art et de finance, dont la valeur est incalculable. Cela se chiffre par millions et millions.

« Comment voulez-vous, disait M. Favier, à M. Pichon, que nous abandonnions toutes nos r^essources au pillage? Nous

devons demeurer sur place et les garder. Et puis, il y a les chrétiens indigènes : est-il possible de les livrer à la férocité des Boxeurs? »

Ainsi la criminelle avarice du saint homme fit commettre au ministre de France une imprudence effroyable qui eût pu causer la mort de 900 personnes.

L'évêché du Peï-Tang est entouré de hautes murailles. Il est sur une longueur de presque un kilomètre, composé d'une suite de cours, de jardins et de pavillons divers. II résista à toutes les attaques, par un habile commandement des 40 soldats.

Enfin, les troupes alliés entrèrent à Pékin. La Légation fut délivrée le i5 août 1900, et l'évêché, le lendemain 16.

M. Favier s'attarda-t-il à chanter des Te Deum, et à féliciter ceux qui venaient d'échapper à la mort?. . . Ah ! que non pas! Ce prêtre est pour les affaires pratiques.

Dès le lendemain de la délivrance, il vit l'aubaine à exploiter. Il demanda au colonel Comte, excellent serviteur de Dieu, une escouade de soldats, et il les mena droit, avec des charrettes, au trésor du ministère des finances de Chine.

Là on enleva et on déchargea, sous la direction de M. Fa,vier en personne qui avait assurément exploré jadis les lieux et en connaissait tous les détours, une quantité énorme de Lingçts d'or. Chaque lingot vaut .environ i5o francs. Encadrés de missionnaires et même de Sœurs qui leur servaient de guides, les soldats traînèrent à l'évêché d'innombrables charretées de lingots pendant plusieurs journées.

• On opéra ensuite chez les mandarins que désignaient les Pèreis. Un P. Du Colombier se distingua alors comme indicateur. Ce qui fait croire que chacun s'était préparé à son rôle et avait spécialement étudié tel plan de brigandage. Pour piller chez les mandarins il fallut tuer, égorger, massacrer. Les missionnaires excitèrent tant qu'ils purent les soldats à ces horreurs. « Vengeznous ! criaient-ils. Tuez! Tuez! » Les victimes principalement choisies, ce furent les riches mandarins qui n'avaient pas voulu se convertir. Les Pères les faisaient passer pour Boxeurs et, ivres de fureur sauvage, les soldats avaient vite réglé leur affaire.

J'ai vu le tas des lingots d'or dans les salons de l'évêché de

Peï-Tang, 4 ou 5 mètres de longueur, sur 2 mètres de largeur et I m. 5o de hauteur. Je crois pouvoir estimer ce déménagement à detix millions et demi ou trois millions.

Les soldats après avoir travaillé pour les Pères Lazaristes, auraient bien voulu travailler pour leur compte. Ils mirent quelques lingots dans leurs poches et leurs sacs.

Le colonel Comte leur dit : « Qu'est-ce que vous ferez de ça? Déchargez-vous.* Rendez les lingots : on vous donnera en retour des bons à Tévêché. » Et ce fut fait. Mais pour des lingots de i5o francs, les soldats n'avaient que des bons de 5o à 80 francs : il y eut du marchandage. Première opération.

Puis le colonel Comte leur dit encore : « Ces bons, on vous les paiera en France. Rendez-les. Et l'évêché vous donnera des chèques qui vous seront payés à Marseille, à la Maison-mère des Sœurs de Saint-Vincent de Paul, dès votre débarquement. » Mais, pour des bons de 5o à 80 francs, les soldats n'avaient que des chèques de i5, ?o ou 25 francs. Seconde opération.

Tout cela habilement machiné entre le colonel et Tévêque, entre Tarmée et l'Eglise... Le colonel travaillait-il seulement pou;* les avantages de la sainte Eglise?... Vous. ne le croiriez pas.

, Un jour, il y eut une scène, une dispute. Le colonel Comte parlait haut et dur. M. Favier lui dit, en le congédiant : « Mon colonel, nous nous entendrons toujours, et tout s'arrangera : vous aure^ votre part! »

M. Pichon, bon républicain à coup sur, n'ignora rien de toutes ces infamies. Il les vit s'accomplir avec une effronterie invraisemblable. Mais, ordre lui était donné de fermer les yeux ^ ou telle fut sa volonté. « Je suis là, disait-il, pour protéger les missionnaires et les missions; c'est le rôle de la France et je m'y tiens. »

Mais que sont devenus les lingots?... M. Favier envoya un messager à Tien-Tsin, auprès d'un nommé Chamot, négociant suisse à qui il avait fait rendre quelques services par le Consulat de France. Il lui fit demander de se charger de la vente des lingots. M. Chamot traita avec un Américain, aju plus vite, à des conditions médiocres. Car il était à craindre que des ordres ne

vinssent de France pour interdire le pillage, et on devait se hâter. Plus de i5o caisses de lingots furent enlevées chaque jour de l'évêché de Peï-Tang.

Ce fut, tous comptes faits, s.oldats et colonel dédommagés, une bonne petite affaire de deux millions pour M. Favier et la Congrégation des Lazaristes.

Nos troupes, par l'excitation des missionnaires, furent les premières à pilier et elles firent les meilleures flibustes. Mais les autres ne manquèrent pas de s'y mettre à leur tour, dès qu'elles -virent les opérations commencées. En tout cas, c'est l'armée française qui donna un si glorieux exempte.

A cause de cela, à cause de la protection accordée aux misstocinaires qui sont en exécration dans toute la Chine, la France «st particulièrement détestée par tous les Célestes. Si nous n'avions que du commerce à a{>porter là*bas, nous serions les bienvenus parmi des peuples civilisés. Mais les entreprises religieuses provoquent les haines féroces et les révoltes sanglantes.

C'est là l'opinion de tous les diplomates qui vont en Chine. Mais la diplomatie du quai d'Orsay a ses routines. Le protectorat des chrétiens et des missions! On ne voit rien de plus.

Cette erreur perd toute la colonisation française.

Monsieur, voilà!...

(La Raison, 8 septembre 1901.)

Les « tueries mécaniques », comme les appelle le colonel Thomas, datent de loin, de très loin; elles ont même été, de tout temps, considérées comme des perfectionnements et, en fait, elles ont toujours constitué un progrès réel non seulement au point de vue matériel, mais encore et surtout, peut-être, au point de vue moral.

N'est-il pas, en effet, plus moral, plus conforme aux progrès delà raison humaine et de la civilisation de voir disputer le terrain par deux troupes qui se fusillent méthodiquement et presque froidement à un kilomètre de distance, que par deux bandes de

furieux se ruant Tune contre l'autre et s'entr'égorgeant, les yeux dans les yeux, dans une sorte de délire?

... Quant aux ex/7/osi/s... Si Ton a banni avec raison, des armements européens, les balles explosibles dont le seul effet nouveau était de causer d'affreuses blessures, personne n'a jamais songé à se plaindre des obus ordinaires dont les éclats agissent à la manière des projectiles acceptés de toutes les nations, ni des shrapnels qui portent simplement des balles aux grandes distances.

La mélinite est Un explosif puissant, il est vrai, mais qui ne présente pas le moindre caractère de cruauté dans ses effets... elle a surtout pour effet d'épouvanter l'ennemi... nous comptons bien plus sur l'effet moral des obus à la mélinite îque sur leur efficacité matérielle et, dans tous les cas, nous le répétons, les blessures que produiront ces projectiles ne présenteront aucun caractère particulier d'inhumanité. C'est tout ce qu'on doit raisonnablement exiger des projectiles de guerre.

Il ne faut rien exagérer, pas même les devoirs de l'humanité.

• Sans doute la loi est dure; mais puisque les hommes sont condamnés à s'entre-tuer sans colère, sans haine, sans se connaître même; puisqu'ils doivent accomplir le suprême sacrifice de verser froidement le sang innocent, qu'ils s'efforcent de satisfaire à cette loi divine et redoutable en entourant les hécatombes humaines des voiles que leur offre la science, c'est-à-dire en frappant de loin leurs adversaires et en ne les abordant qu'après la victoire pour leur tendre la main. Tel serait l'idéal!

Général Tricoche.

(Les Explosifs et la Guerre, La France militaire des 3o-3i août 1896.)

Nous étions logés chez une princesse, tous les quatre avec nos chevaux et- nos domestiques; le colonel en avait trois pour lui seul, et il savait les employer. Il nous envoyait dans les hôpitaux pour faire évacuer les malades, mais lui, jamais. Il restait

pour faire ses affaires, il partait le soir avec ses trois domestiques munis de bougies; il savait que les tableaux des églises sont en relief sur une plaque d'argent; il les faisait décrocher pour en prendre la feuille en argent, mettait tous 4es saints et saintes dans le creuset, et en faisait des. lingots; il vendait ses vols aux juifs pour des billets de banque. C'était un homme dur, à figure ingrate.

L'empereur passait des revues tous les jours; il faisait enlever les trophées de Moscou et la croix du tombeau des czars, il fallait voir cette charpente pour descendre la croix ; les hommes paraissaient des nairts. Cette croix avait trente pieds de hauteur, elle était massive, en argent. Tous les trophées étant chargés dans de grands fourgons, ils furent remis au général Claparède avec un bataillon d'escorte, et il partit des premiers, lors de la retraite. Les juifs dénoncèrent à nos soldats des cachettes enfouies; leur cupidité fit des torts considérables à des malheureux. Personne dans l'armée ne fit cesser ce brigandage. C'était déplorable à voir.

{Les Cahiers du capitaine Coignet, pages 209, 210, 211; éditeur, Hachette et C, 79, boulevard Saint-Germain, Paris.)

Le reproche d'être cruels à froid perd singulièrement de sa force quand on se rappelle que les Houves ne mettent jamais beaucoup de chaleur à ce qu'ils font. Souvenons-nous que ces gens-là marchent au supplice sans l'ombre d'un tressaillement. J*en ai vu tomber plus d'un sous les balles pendant certaine période où, presque tous les matins, j'étais réveillé par les apprêts des exécutions qui se faisaient sous mes fenêtres. Leur âme de glace, quand j'y songe, me rend sinon indulgent, du moins préparé à comprendre les excès de leur cruauté.

En tout cas, si telle est vraiment leur nature, s'il n'y a point chez eux un tréfonds de mansuétude accidentellement recouvert par des mœurs imposées, s'il est vrai que ces hommes soient féroces non par hasard, non pas dans les moments où la bête

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dans un acte de férocité, auraient-ils donc le privilège de cette '5'/ / horrible passion?

Était-il excusable d'avoir agi sous la fièvre d'un emportement belliqueux, rofiicier commandant d'un poste en Imerne qui, ^ vers la Hn de 1896, tira de son boy la vengeance que voici :

Un fusil ^vait disparu de la panoplie du commandant. Le boy, soupçonné, jura qu'il n'était point l'auteur du vol; malheureusement il eut l'imprudence d'ajouter qu'il l'avait vu commettre, sans toutefois pouvoir s'y opposer, axant alTaire à trop forte partie.

En vertu du « système des responsabilités » très usité aux colonies, vingt-quatre heures furent accordées au malheureux boy pour se procurer l'arme dérobée. Sinon il payerait pour 1 voleur. Chercha-t-il véritablement ou lit-il semblant de chercher? Sa démarche ne réussit-elle pas- ou eut-il la conviction qu'elle serait vaine? Je n'en sais rien. Toujours est-il que, sans s'arrêter à l'idée de fuir dans la brousse, il re\int bredouille, le délai expiré, se mettre à la merci du commandant : « C'est bien ^, dit celui-ci. Alors il lui fit couper la tète, puis les deux mains audessous du poignet, et il les cloua sur une porte.

JfciAX Carol.

iC/îeî^ les Ilovas, pa^cs io3-4; P. Ollendorrt', cditeur, 1>S, rue de Richelieu.}

Ce sont les proclamations adressées aux Arabes, où, après avoir usé de terribles représailles contre eux, on leur parlait d'humanité et où on vantait à des gens, affolés de vengeance, les idylliques douceurs de la paix.

Et les tentations de razzias, auxquelles on ne résistait pas toujours, sous le prétexte de châtier les rebelles, et les- habitudes de rapines s'introduisant dans l'armée, et les brutalités horribles, les tonneaux de paires d'oreilles, payées 10 francs, apportés à Yusuf, et dans lesquelles, pour grossir le nombre, il arrivait que l'on mît les oreilles de nos morts, à nous!

Et le mot, singulièrement typique, d'un général en chef, à qui on venait annoncer qu'une nouvelle tribu demandait Vaman et qui répondait: « Non, il, y a là, sur notre gauche, ce brave colonel X..., qui n'a encore rien eu. Laissons-lui cette tribu à éreinter; cela lui fera un bulletin ; on donnera ensuite Taman! » Ce mot résume, dans sa simplicité. . . à faire peur, beaucoup des épisodes de la conquête. En combien d'occasions laissa-t-on des soulèvements, faciles à éteindre au début, grandir jusqu'à ce qu'ils fussent dignes d'une répression éclatante, l'armée regardant le sol qu'elle occupait, comme un champ fertile où poussaient rapidement les fortunes militaires!

Paul Ginmsty.

(Le Gil Blas).

Ainsi, d'étape en étape, les manifestations pacifiques suspendaient la marche delà colonne, d'augure favorable pour la facilité de notre implantation dans l'ouest^ mais de nature à dépiter certains soldats qu'anime la vocation de la guerre, et qui se voyaient frustrés de la joie de faire parler la poudre, frustrés surtout des récompenses décernées après le combat.

La canonnière La 5i(r/7rî,se attendait sur la côte rarri\ée de la colonne. A la prière de son capitaine^ l'agent des Messageries maritimes à Mouroundane était venu à l'embouchure de la Tsiribihine.

Cet agent, M. Samat, depuis de longues années établi dans le» pays. le connaissait et y était connu, en relations commerciales avec l'intérieur, bien vu des Sakalaves, particulièrement lié «par la fraternité du sang » au chef du district d'Ambike, « le roi Touère ». A Madagascar, la fraternité du sang se consacre entre deux personnes par ufie cérémonie entourée de quelque solennité ; des incisions sont faites aux deux poitrines, le sang de l'une est mélangé au sang de l'autre, les deux frères boivent .du mélange; ils se doivent dès lors, foi et dévouement mutuels (i ).

tii Voir V Amour et la Morty Flammarion, éditeur.

i Malgaches respectent cet engagement, et ne croient pas v ivoir manquer sans forfaire.

M. Samat sj rendit à Ambike; l'enseigne de vaisseau Blot el ilques marins s'y rendirent en même temps par la Tsiribihine.

roi Touère offrit une hospitalité empressée à ces Messieurs, i marins, aux porteurs et domestiques indigèiies qui les ompagnaient. Pleinement confiant dans « son frère» Samat, e concerta avec lui pour préparer une réception triomphale au nmandant Gérard, dont l'approche était annoncée; afin de iner à ré\énement plus d'importance et à la fête plus d'éclat, ppela à Ambike tous les notables du district et les plus consiables de ses voisins; ceux-ci vinrent avec leurs étendards; ei nombreux musiciens, jouant de la valike et du tambour, remîsaient la réunion d'entrain et de gàîté.

Le matin du 2t} août, l'enseigne Blot et M. Samat, apprenant ; la colonne n'était plus qu'à deux heures de distance,' allèreiU )n campement; ils pensaient rentrer le jour même à Ambike ■ laissaient leurs domestiques, leurs bourjanes, leurs bagages, r petite installation. Ayant joint le commandant Gérard, ils dirent les excellentes dispositions du pays. Le commandant rime s'il ne les ei-"!i pas compris, prévint renseigncqu'il aurait endemain, avec ses marins, à prendre part à l'attaque; «le léral Gallicni avait débuté en Imerne en frappant un grand ip ; le commandant Gérard voulait affirmer par un grand ip sa prise de possession du Menabé. » Blot et Samat se rièrent, croyant à un malentendu; aiorslecomniandantréitéra

ordre, d'un ton qui n'admettait pas de réplique ; en outre, il isigna au camp le négociant et l'officier de vaisseau pour les pêcher de retourner à la ville et d'avertir la population, Ln tant après, le roi Touère vint à son tour demandera présenter hommages; Gérard refusa de le recevoir, et lui fit répondre: c porterai moi-même mes ordres au chef-lieu. » Au milieu de la nuit, les troupes se mirent en marche; elles ncérent inaperçues à travers les bois et les taillis épais qui cèdent Ambike, et l'investirent en silence; l'artillerie occupa ; position d'où elle pouvait, le cas échéant, le foudroyer. Au m du jour, par six côtés à la fois, on entre dans la ville

endormie, les Sénégalais se ruent dans les maisons, le massacre commence. Surprise sans défiance, sans moyen de résister, la population entière est passée au fil des baïonnettes. Pendant une heure, ceux qui n'avaient pas été tués du premier coup cherchent à fuir; traqués par nos compagnies noires, on les voit, vêtus de leur sang ruisselant des blessures fraîches, courir affolés, atteints et frappés de nouveau, trébuchant sur les corps de leurs camarades, ou allant donner contre les armes impitoyables des réserves postées aux issues. Le roi Touère, les personnages de marque, tous les habitants tombèrent sous les coups des tirailleurs dans cette matinée; les tirailleurs n'avaient ordre de tuer qjue les hommes, mais on ne les retint pas : enivrés de Todeur du sang, ils n'épargnèrent pas une femme, pas un enfant.

Les domestiques et les porteurs de M. Samat. confondus parmi les habitants, partagèrent leur sort. Quand il fit grand jour, la ville n'était plus qu'un affreux charnier dans le dédale duquel s'égaraient les Français, fatigués d'avoir tant frappé, l^n certain nombre d'entre eux se sentaient étou^er de honte; c'étaient les marins de La Surpi^ise, co-auteurs malgré eux du meurtre de leurs hôtes de la veille, et quelques officiers et soldats des troupes, habitués à la guerre cruelle, inégaux cependant au rôle qu'on venait de leur imposer.

Les clairons sonnèrent le ralliement, les sous-officiers firent l'appel : nul des nôtres ne manquait. On se reposa, on mangea, des chants joyeux ne célébrèrent pas la victoire. Une boue rouge couvrait le sol. A la fin de l'après-midi, sous l'action de la chaleur, un petit brouillard s'éleva : c'était le sang des S.ooo victimes, l'ombre de la ville qui s'évaporait au soleil couchant. Quand les ténèbres du soir furent tombées, des gémissements, exhalés des lèvres des rares blessés qu'on avait mal achevés, sortirent de dessous les tas de caJavres; un Français, croyant suffisante l'exécution déjà accomplie, demanda l'autorisation de secourir ceux qui vivaient encore; il ne l'obtint pas, et les derniers moururent dans la nuit.

Le nombre des victimes, évalué à S.ooo par les uns, fut de 2.5oo, suivant les autres. Les rapports publiés l'ont voilé avec soin. La Galette officielle dit seulement : « Le roi Touère, son

ministre et deux chefs ont été tués pendant le combat; » il ne fallait pas que Taffaire, où nous-mêmes n'avions pas perdu un seul homme, parût excéder l'importance d'un engagement quelconque avec des rebelles. La Gaî^ette ajoutait : « 5oo prisonniers sont tombés entre nos mains »; la vérité est que pas un indigène

n'en est sorti vivant.

P. \ IGNÉ d'Octon.

(La Gloire du sabre, pages 207 à 214; Société d'éditions liliémires, Paris.»

. . . Dans les colonies nouvellement conquises, le régime du sabre est le seul qui puisse convenir. . . Qui veut la fin veut les moyens, et nous avouons préférer voir fusiller les Malgaches par douzaine, si cela est nécessaire, que de savoir nos soldats en proie à tous les maux engendrés par une insurrection persistante.

(Un Colonial, L'Armée à Madagascar, dans la France militaire, 14 janvier 1897.)

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C'est une'tradition chez les races militaires que de mépriser lestravaux de la vie agricole et industrielle.

ESQLHROS.

Le général wurtembergeois qui, après Rêichsoffen, avait établi son quartier général à Jeandhaus, disait, à Raitier, quand il quitta le château: « Oh! priez Dieu pour vous que nous rencontrions l'ennemi loin d'ici^ parce que le soldat qui s'est battu devient une bête féroce pendant trois jours. . . »

(Journal des Concourt,)

Je le crois d'autant plus fermement que l'éducation des masses, dans le sens de leurs intérêts, éducation que je réclame comme le plus ferme appui de l'hygiène leur apprendra aussi que la guerre est une plaie sociale dont on peut se guérir.

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