‹ Guerre-militarismeChapitre 11 sur 42 · E. DUCLAUX · texte numérisé non relu

E. DUCLAUX

{V Hygiène sociale, patje 36.1

A.trocitos de la GriieiT*e

Deux compagnies, zouaves et turcos, sous les prdres d'un chef de bataillon, avaient été désignées pour ce périlleux assaut. In peloton de spahis les acconnpagnait. Les zouaves, s'appuvant sur le degré d'ancienneté de leur capitaine, réclamaient impérieusement l'honneur de passer les premiers.

Ces casse-cou, qui sont des héros, se ruèrent à la mort avec une intrépidité sauvage.

Des échelles, façonnées à la hâte, furent appliquées au rocher, et pendant que leurs sapeurs y creusaient des entailles pour faciliter à d'autres Tescalade, ils montaient à Tassaut.

Les premiers tombèrent. Retranchés derrière leurs pierres, les Kabyles les tuaient à coup sûr. C'était prévu, mais cela mit au ventre cette rage qui enfante des merveilles.

*Deux sapeurs, à l'aide d'un levier, essayent de laire crouler la muraille. Tués presque aussitôt, d'autres les remplacent qui vont, à leur tour, grossir le tas déjà gros de cadavres.

L'expspération des assaillants est à son paroxysme : ils s'aident des mains, des pieds, des ongles : enfin une pierre se détache, puis une autre.

La brèche est faite, un jeune sous-lieutenant s'y engouffre, le revolver au poing. On ne le revit plus vivant, mais la compagnie entière passa.

Ce fut une orgie de sang. Les zouaves s'y vautrèrent.

L'ombre épaisse augmentait l'horreur du massacre.

L'incertitude en\eloppait les coups; on se tàtait dans les ténèbres, on se saisissait à la gorge, à la tête, aux membres, et alors on se ruait. Vn clairon eut trois doigts coupés par les dents d'un Kabyle, l-n caporal sortit avec un œil pendant sur sa joue déchirée. Les dents et les ongles jouaient comme les yatagans et les baïonnettes.

Quelques coups de feu retentissaient dans ce gouffre, au milieu des hurlements qui ne ressemblaient à rien de ce qu'entendent d'habitude les hommes et, de temps à autre, une clameur plus aiguë et plus sinistre, des éclats stridents de voix de femmes qui, soudain, s'arrêtent dans le gosier.

Nous étions paies, en bas, écoutant, le sabre au fourreau, dateurs inutiles et envieux. La fureur est contagieuse ei le g a des vapeurs qui grisent. Celui qui regarde tuer ne peut [cr impassible. Dans les batailles rangées, les troupes de ïrve demandent la lutte à grands cris; elles brûlent de se ruer feu et de tuer à leur tour.

Les tirailleurs s'étaient élancés à l'escalade. Ils durent redesidre. On étouffait là-haut et il n'y avait plus de place. Plus 1 à faire. Les grands bruits se taisaient. On n'entendait plus respiration haletante du combat, cris et coups de feu avaient se. Ce n'était qu'un long murmure étouffé : le bruit des voix i s'appellent et se reconnaissent.

— De la lumière! De la lumière!

Ce fut le dernier mot qu'on jeta au dehors.

On monta des torches de résine et, à la flamme grésillante, IX qui restaient purent se voir.

Beaucoup des n('^tres, hélas! gisaient par terre; mais les bvies, tous. Accablés par le nombre, ils avaient îutlé jusqu'au jt, jeunes et \ieux, et étaient tombés frappés en face.

Quelques-uns râlaient. I.'n coup de baïonnette les fit taire, quoi bon garder des blessés? Pourquoi remplir nos ambuices d'éclopés ennemis? N'avions-nous pas assez des n(Mres?

étaient si endommages, du reste, qu'ils seraient morts queles heures après ou quelques années plus tard, de misère et de m.

On les acheva par humanité.

Alors on apen;ut, dans le fond de la grotte, un tableau istre.

Les femmes s'acculaient là, entassées, pressées, sanglantes, îuenillcos, folles. Quelques-unes, accroupies sur un cadavre. ;haient leur tète dans leurs mains; mais le p]u9. grand nombre 3out, farouches, menaçantes.

Le commaridant, vieux routier, qui avait appris l'humanité ns .ses longues guerres, — car il n'y a que les conscrits et les hes qui tuent sans raison ni pitié, — le commandant avait

— Epargnez les femmes.

Recommandation inutile. Dans la chaleur de Faction, on ne peut y regarder de si près. On frappe à droite et à gauche, sans trop savoir où Ton frappe; hommes ou femmes, tout y passe; on les reconnaîtra bien ensuite. Il faisait noir d'ailleurs, et quand on eut des lumières, on s'aperçut que sabres et baïonnettes s'étaient égarés et avaient fouillé quelques seins de jeune fille et plus d'un ventre de jeune mère.

L'une d'elles, avec deux enfants derrière ses épaules, et le pistolet au poing, jetait des regards de louve enragée. Dans sa main gauche était un Jlissa sanglant qu'elle pressait contre sa poitrine, et sous l'une de ses mamelles nues s'ouvrait une large entaille. Elle avait joué du couteau dans la mêlée et portait la marque des braves, et maintenant, acculée comme une louve au fond de sa tanière, blessée et haletante, elle défendait ses petits.

— Méfiez-vous des femmes, cria un vieux sergent, qui agitait sa torche à quelques pas d'elle, en voilà une qui se prépare à nous brûler la moustache: jette tes armes, gourgandine, ou je t'ouvre la panse!

Elle ne comprit pas les paroles, mais elle vit le geste et, par un rapide mouvement, leva son pistolet et pressa la détente. Le sang avait mouillé l'amorce et le coup ne partit pas..

On l'aurdit tuée sans le commandant qui cria :

— Assez de massacre, qu'on les désarme!

Elles se laissèrent désarmer et fouiller sans résistance. Alors, dans ces coins obscurs, au milieu de ces cadavres et de ce sang, il s'accomplit des œuvres sans nom.

Les actes hideux après les actions épiques.

On étoulTait. La poudre, la fumée, l'odeur ûcre de la résine, celle de la sueur humaine se mêlaient aux chaudes vapeurs du sang et prenaient les plus robustes à la gorge.

On cria :

— De Pair! de l'air!

Il y eut une sorte de panique, et tous se ruèrent vers l'entrée. <-)n se poussa, on se battit, on foula les blessés, et quelques-uns, qui tombèrent, ne se relevèrent plus. Enfin, la moitié des hommes descendit, puis ce fut le tour des blessés, puis des femmes.

Comme elles résistaient, ne sachant ce qu'on voulait d'elles.

on les poussa à coups de crosse, et trébuchant, se heurtant, roulant sur les morts, elles arrivèrent à Touverture.

Sanglantes, déchirées, demi-nues avec leurs lambeaux de gandoura descendant à peine aux genoux, elles montraient tout aux hommes qui, en bas, tête levée, jouissaient du spectacle.

' Quelques-unes, les^ plus jeunes, voyant au-dessous d'elles cette foule et ces regards, ramenaient contre leurs cuisses serrées leur reste de jupe, suppliaient et pleuraient, refusant de descendre.

Alors des huées et des rires.

xMais celles qui trouvaient encore dans leur désespoir une place pour la pudeur étaient le petit nombre, les unes toutes jeunes filles dont l'infortune n'atteignait pas celle des épouses ei des mères.

Celles-ci, abîmées dans leur désastre, s'étalaient, sans y songer, aux cyniques regards. Qu'était le sentiment de la pudeur après de telles calamités? En quelques heures, elles avaient tout perdu, tout ce qui compte dans la vie, père et fils, frères et époux, patrie, famille, foyer. Que pouvaient, après cela, les regards de soldats ivres de sang qui se repaissaient de leur chair?

Le tour des morts vint ensuite.

On commença par les nôtres. On les descendit, et vingt-deux fois un lugubre fardeau glissa le long des échelles. Mais comme le temps pressait, on précipita les autres.

Ils tombaient dans le bassin devenu rouge, éclaboussant avec fracas l'eau ensanglantée. Bientôt le tas grossit et dépassa le niveau de la fontaine; alors, à chaque chute, on entendait un bruit sourd comme celui d'un bœuf qu'on abat; à quelques-uns les bras s'ouvraient comme s'ils étaient vivants encore, puis le corps rigide rejaillissait et tressautait sur le tas funèbre.

Les femmes voyaient cela; elles s'enfonçaient leurs ongles dans leurs joues creuses, lançaient des sanglots rauques.

Il fallut les emmeaer avant qu'on achevât la besogne et nous

les chassâmes devant nous.

Hector France.

V Homme qui tue, i" partie, cii. XLV; EJin^er, éditeur. 34, rue de la Montagne-Sain tc-Genev lève.)

Des plaintes très douces, des plaintes très faibles, où se fondaient des mots inarticulés et des cris sans force, suivaient d'un regret la lumière secourable. Des blessés la voyaient disparaître, et tendaient vers elle un suprême élan qui ne soulevait pas même les bras, pas même la tête, agitait à peine les lèvres et qui pleurait comme un long vagissement d'appe^:

— Par ici, venez, venez... soufflaient ces bouches sans haleine.

Oh! ce râle des mourants, si bas, si bas. Du Breuil en eut le cœur retourné.

— Oui, oui, disait Bersheim, en grossissant sa bonne voix dans les ténèbres, oui, oui, mes amis.

Mais maintenant, comme s'ils cessaient d'espérer, les mourants s'étaient tus, et Bersheim, les yeux plein de larmes, dit à Du Breuil :

— Je n'y vois plus. Tous ces pauvres gens. . . C'est affreux! Alors, comme ils faisaient quelques pas en trébuchant, car la

lune venait de disparaître, et comme on entendait les grincements des roues du char à bancs, du creux d'un fossé sortit une voix étrangère :

— Camarates!

Ils eurent la même idée, le même sentiment. Et sans parler sans se regarder, passèrent.

Suppliante, la voix répétait:

— Oh! Camarates! Cainaraies!

L'accent était si poignant que les deux Français s'arrêtèrent. Un visage pâle, de Christ roux, s'éclaira soudain à la lueur de la lanterne; des mains jointes se tendirent; on vit le cou entaillé, la nuque sanglante du soldat. Bersheim fut pris d'un tremblement, parla très bas, très vite, comme dans un accès de fièvre:

— Je ne peux pas. . . Il y a des Français, . . Ce n'est pas mon affaire de ramasser des ennemis.

Il y eut un court silence. Devant cette face blanche, bouleversée de peur et de souffrance,' Du Breuil était envahi d'une

sation nouvelle, ineprouvée encore, d'émotion intense, di; arroi. Rien ne subsistait en lui de la rage sourde ressentie juère à s'imaginer ie visage de l'ennemi, teint rouge, durs X bleus, barbe fauve. Tombé aussi, l'élan de haine contre les sses grouillantes, impersonnelles! Une obscure fraternité le t aux entrailles. Il ne vit 'plus qu'un malheureux, eut le cœur ■é d'un irrésistible flux de compassion humaine. Le Prussien ouvrait sur eux des yeux dilatés par un immense oir. Ses traits s'agrandissaient. Son sourire eût attendri des Tes.

— Mon Dieu! gémit Bersheim. Et Du Breuil vit bien qu'il sait pas secourir l'Allemand devant lui, à cause de lui olficier, it taiit de camarades, tant de frères inconnus saignaient là, >méle. Il eut un déchirement brusque... .\h! quelle pitié! ;!le pitié! que cette boucherie! C'étiiit un homme ce Prus-

— Prenez-le, dit-il tout bas.

— Oui, oui, fit Bersheim. Aide-moi, Thibaut.

— .'.!erci. merci, camarati;s! répéta le blessé; et il fit un irt pour se lever, mais un flot de sang jaillit de sa bouche; on Acha. il était mort.

Du Breuil, ivre de dégoOt, ne sut plus comment il a-\'ait lié BL'rsheim. M lui sembla qu'il l'avait laissé promenant sa terne .sur des faces de morts, tàtant leurs ioucs froides, chernt des blessés; mais il n'en était pas sûr. Seul, au pas éreinté Cvdalisc, il se dirigeait \ers Metz. De nouveaux villages cndiés llambiiieni, sur les hauteur du plateau. On entendait s Noisse\ille des hourras et les accents lointains d'une musi- ; allemande, pareille à un chant de victoire. .N'os troupes Linantes, hommes, chevaux, canons, poursuivaient lentement r retraite. La lune a\ail disp.'.ru. A sa place, une, deux, puis is, puis quatre, tout un champ d'étoiles scintillilTent, fleurirent, ■es, fraîches éternelles.

II songea aux milliers de morts étendus, les yeux clos à cette Mideur...., aux milliers de cadavres qui avaient été des limes comme lui, chair inerteà présent! Il songea aux blessés, épouvantable horreur des blessés; le râle faible de tout à

rheure lui parut courir encore au ras de la plaine; et partout, partout des cadavres; les routes, les maisons, les champs, les bois en étaient- pleins. Il ne vit plus que des cadavres. A plat ventre, couchés sur le dos, dans les sillons^ dans les fossés, des cadavres raidis, sanglants, rien que des cadavres, un amoncellement de cadavres.

Les étoiles brillaient toujours, vives, sur Tazur noir. Il faillit alors crier de douleur. Pourquoi, oui, pourquoi ce carnage imbécile? Une brise imperceptible soufflait. Les étoiles frissonnèrent. Jamais elles n'avaient été plus belles.

Paul et Victor Margueritte.

Le Désastre, pages i66 k i68; Pion et Nourrit éditeurs, lO, rue Garancière, Paris.

A la descente du ravin, derrière Tauberge de Passe-Avant, des hussards prussiens coururent sur nous. Ils n'étaient pas plus de cinq ou six, et nous criaient de nous rendre; mais si nous avions levé la crosse, ils nous auraient sabrés. Nous les couchâmes en joue, et, voyant que nous n'étions pas blessés, ils s'en allèrent plus loin. Cela nous força de regagner la route, dont les cris et les tumultes s'entendaient au moins de deux lieues; la cavalerie, l'infanterie, l'artillerie, les ambulances, les bagages tout pêle-mêle, se traînaient sur la chaussée, hurlant, tapant, hennissant et pleurant. Non, même pas à Leipzig, je n'aj vu de spectacle pareil. La lune se levait au-dessus des bois, derrière Planchenois, elle éclairait cette foule de shapskas, de bonnets à poil, de casques, de sabres, de baïonnetes, de caissons renversés, de canons arrêtés; et, de minute en minute, l'encombrement augmentait; des hurlements plaintifs s'entendaient d'un bout de la ligne à l'autre, cela montait et descendait les côtes et finissait dans le lointain comme un soupir. Mais le plus triste, c'était les cris des femmes, — de ces malheureuses qui suivent les armées, — lorsqu'on les bousculait et qu'on les jetait en bas du talus avec leurs charrettes; elles poussaient des cris qu'on entendait

-dessus ce tumulte immense, et personne ne tournait la tête, un homme ne descendait leur tendre la main.

— Chacun pour soi! Je t'écrase, tant pis, je suis le plus fort. Tu cries, . , <;a m'est éj^al ! . . . Gare ! . . . Gare! . . . je suis à val ... je tape ! . . . Place . . . pourvu que je me sauve ! . . . I>es res feront comme moi 1 — Place pour l'Empereur!... Plact' ir le maréchal!!! Le plus fort écrase le plus laible. . . Il n'y a : la (brce dans ce monde! ^- En route!.., en route!... Que canons écrasent tout, pourvu qu'on les sauve! — Les canons marchent plus : qu'on dételle, qu'on coupe les traits et tapons les chevau.x qui nous emportent!.., qu'ils aiJlent tant qu'ils irront, et puis qu'ils crèvent! ■ — Qu'est-ce que nous fait le reste? lous ne sommes pas les plus forts, eh bien ! notretour viendra :re écrasés, nous crierons, et l'on se moquera de nos cris! — ive qui peut.,, et vive l'empereur!... — .Mais l'Empereur est n!

Tout le monde crovait que l'Empereur était mort a\ec la ilie garde: — cela paraissait tout naturel,

ERCIiMANN-CnATBIAN.

[Waler/no. piigts ï.îii-Î.Sj; Hcuel, éditeur, iH, rue Jacob.)

Le massacre recommençait en haut ; celte fois, c'était ia aille en rase campagne. La nuit venait, les carrés prussiens iessinaient en feu sur la cftte.

Nous courrions, enjambant les morts et les blessés. L'ne i hors du \iHage, nous vîmes ce que l'on peut appeler une lée de cavalerie ; on ne distinguait pour ainsi dire, que des rasses blanches qui traversaient les lignes des uhlans,.. Tout Tiélait, puis les cuirassiers se reformaient et repartaient comme mur.

Il faisait déjà sombre, la masse de fumée empfichaii de voir inquante pas devant soi. Tout s'ébranlait, tout montait vers moulins; le roulement du galop, les cris, les commandements, feux de iile bien loin, tout se confondait. Plusieurs carrés ient rompus, D« temps en temps, un coup de feu vous nlrait quelques cavaliers, un lancier penché sur son cheval,

— iSfj —

un cuirassier avec son gros dos blanc, son casque et sa queue de cheval flottante, lancé comme un boulet, deux ou trois fantassins courant au milieu de la bagarre; cela passait comme un éclair! Et les blés foulés, la pluie qui rayait le ciel, car un orage venait d'éclater, les blessés sous les pieds des chevaux, tout sortait de la nuit un quart de seconde.

A chaque coup de fusil ou de pistolet on voyait des choses pareilles, par mille et par mille, qu'on ne peut s'expliquer. Mais tout montait, tout s'éloignait de Ligny ; nous étions les maîtres, nous avions enfoncé le centre de Tennemi, les Prussiens ne se défendaient plus que tout en haut de la colline, près des moulins et dans la direction de Sombref, sur notre droite : Saint-Amand et Ligny nous restaient.

Alors nous autres, à dix ou douze de la compagnie, contre les décombres des cassines, la giberne presque vide, nous ne savions plus de quel côté tourner. Zébédé, le lieutenant Bretonville et le capitaine Florentin avaient disparu; le sergent Rabot nous commandait.

C'était un petit vieux sec, mal bâti, mais dur comme dq fer; il clignait de l'œil et devait avoir été roux dan& sa jeunesse. Rien qu'en parlant de lui, je Tentends nous dire tranquillement :

— La bataille est gagnée ! Par file à droite, en avant marche ! Plusieurs demandaient à faire la soupe, "car depuis douze

heures on commençait à sentir la faim ; et le sergent, le fusil sur l'épaule, descendait la ruelle en riant tout bas, et répétait d'un air moqueur :

— La soupe ! la soupe ! Attendez, l'administration des vivres va venir.

Nous le suivions dans la ruelle sombre; vers le milieu se trouvait un cuirassier à cheval qui rious tournait le dos ; il avait un coup de sabre dans le ventre et s'était retiré là ; le cheval s'appuyait au mur pour l'empêcher de tomber. Comme nous défilions, il nous appela :

— Camarade !

Personne ne tourna seulement la tête.

Erckmann-Chatrian.

{Waterloo, pages 284 a 286; J. Hetzel, éditeur, 18, rue Jacob.)

ifio —

Je me rappellerai toute ma vie le premier que je tuai et, peut-être, à l'heure où la mort frappera à ma porte, viendra-t-il pencher sur mon chevet sa figure sinistre! Un grand vieillard, à Tœil cave et perçant, un de ceux venus nous demander jus.tice, et je puis dire, comme le personnage du drame de Dumas, que « bien souvent je Tai revu dans mes rêves ».

Il n'eut pas le temps de rejoindre les siens, et, surpris par la charge, faisait volte-face. Campé sur ses jambes sèches, il attendait immobile et farouche. Certes, je ne le cherchais pas; je n'aurais pas voulu tuer ce vieux. Si même j'avais pu l'éviter, j'aurais laissé ce remords à d'autres. Razoua passa sans le toucher, Flamberge aussi, mais la fatalité le jeta devant mon cheval et il me tira un coup de pistolet. Il se hâta, visa mal; sa vieille main tremblait, il ne brûla que mon burnous; mais la peur qu'il me fit me rendit féroce. Je lui portai un coup qu'il évita en se jetant en arrière, brandissant un long poignard. Prévoyant sans doute ce qui allait arriver, ce vieux avait caché sur lui tout un arsenal. Comme il levait le bras, d'un brusque dégagement je le pointai entre les côtes au-dessous de l'aisselle, il tomba sur le côté en poussant un cri rauque. C'était fini.

Mais je ne lâchai pas assez rapidement mon arme et je faillis me fouler le poignet.

Alors, désormais, je visais au creux de l'estomac et surtout au ventre. C'est la bonne place et sous le galop du cheval la lame entrait réellement comme dans du beurre.

Nous en tuâmes beaucoup et des femmes dans le nombre.

Que voulez-vous? Le capitaine Riffard avait beau crier : « Ménagez les femmes, nom de Dieu! » Cette recommandation isolée se perdait dans le tumulte. Elles défendaient leur vie, du reste, et quand le sang ruisselle et que les balles sifflent autour de votre tête, le sabre fouille un peu au hasard.

— Et d'ailleurs, dit le colonel qui admirait toutes les nobles actions, c'étaient des vaillantes vendant chèrement leur vie et dignes de mourir en soldat. Quelle toile pour le prochain Salon!

Une demi-douzaine, de toutes vieilles et de toutes jeunes, portaient des blessures sur la nuque ou le derrière des épaules, ayant été sabrées dans leur fuite; mais on voyait aux sanglantes mamelles des autres qu'elles avaient fait face à l'ennemi.

— Des femmes au cœur viril, celles-là; nous ne pouvions nous empêcher de le dire en détachant de leurs mains raidies les grands pistolets ornementés d'argent et les poignards damasquinés rougis du sang des nôtres, des héroïnes taillées sur le patron antique, au physique comme au moral.

— Oui, m'écriai-je, c'est vrai, notre civilisation décrépite et caduque n'en fait plus de cette trempe.

— Bah! me dit le grand Flamberge en passant deux magnifiques pistolets dans sa ceinture de laine, c'est de la camelote, ça rate à tout coup, mais les juifs de Constantinople en donnent encore un bon prix. En voici deux qui représentent un certain nombre de verres d'absinthe... Regarde, camarade, ajouta-t-il en me montrant au loin un nuage de poussière, si je ne m'abuse, voilà le goum qui rabat les troupeaux. Je crois que nous aurons gagné notre journée.

Maintenant que de longues années ont passé sur ces drames, que seul dans le silence de la nuit je fouille dans mes souvenirs, je vois des fantômes tout sanglants se dresser devant moi.

Je mets mon front dans mes mains et je me demande si ces souvenirs ne sont pas de mauvais rêves, si c'est bien moi et les miens qui avons troué ces ventres d'épouses et de mères, taillé à coups de sabre ces seins qui allaitaient et ces blanches gorges de jeunes filles que nous aurions baisées à genoux.

Ah! c'était Tordre! c'était l'ordre! la dure loi de la guerre. Nous n'avons été que les instruments. Oui, c'e^t là ce que j'essaye de me dire.

Mais une autre voix crie plus haut et sonne stridente et furieuse à mon oreille :

— Ah! ah! tu as beau fermer ton habit et le boutonner jusqu'au menton, tu n'étoufferas pas le bruit sinistre de ta conscience. Elle t'attend dans l'ombre, la solitude et le silence, et frappe à coups cadencés comme un marteau de forge, enfonçant, enfonçant toujours le terrible clou du remords. Presse ta poitrine et

mets sur ta face le masque impassible, ton cœur bourrelé te dénonce et sonne sous ta mamelle le lugubre carillon.

Hector Franck.

(L'Homme qui' tue, pages 267 à 270.)

Nous nous rendîmes tous sur le champ de bataille.

Aussitôt arrivés à Gorze, nous vîmes les traces horribles de la lutte. A environ quatre cents mètres du village, il y avait deux fosses presque parallèles, autour desquelles les fossoyeurs travaillaient encore, car elles étaient remplies de cadavres. Les Français et les Allemands étaient couchés là. pêle-mêle. Quelques corps étaient nus, d'autres étaient encore revêtus de Funiforme, tous avaient une couleur noirâtre qui provenait de l'horrible chaleur.

En continuant la route vers Metz, on trouvait quantité de débris. Ce n'était que capotes françaises, casques prussiens, havresacs, armes, linge, souliers, papier. Le sol était jonché de restes humains plus nombreux et plus effroyables encore que ceux que nous venions de rencontrer. Dans up champ^ de pommes de terre, je vis deux corps horriblement mutilés : l'un avait une jambe entièrement arrachée, l'autre avait la tête à moitié enlevée, tandis que sa main droite, rigide, était restée dressée dans un geste suppliant, vers Je ciel. Il y avait des tombes qu'on avait marquées avec des débris de chassepot et d'autres avec des morceaux de boîtes à cigares que Ton avait brisées pour la circonstance. Il se dégageait de toyt cela une odeur intoléraWe, et. lorsque, de temps en temps, une, brise passait sur les chevaux morts étendus là par milliers, cette odeur nous prenait à la gorge et arrêtait la respiration en même temps qu'elle serrait le cœur.

(Les Mémoires de fiismarck, tome I", pn^jes 5i à 53; E. Fasquelle, éditeur» II, rue de Grenelle, P.iris.)

Nous respirions, mais bientôt nous sentîmes une soif extraordinaire. En se battant, personne n'avait éprouvé cette soif terrible ; alors tout le monde voulait boire.

Xotre maison formait le coin à gauche du pont, et le peu J'eau qui coulait sur la bourbe était rouge de sang. Mais, entre noire maison et la voisine, au milieu d'un petit jardin, se trouvait un puits d'arrosage. Nous regardions tous ce puits avec sa margelle et ses deux poteaux de bois. Malgré la mitraille, les seaux pendaient encore à la chaîne, trois hommes, la face contre terre et les mains en avant, étaient couchés dans le sentier qui menait à cet endroit; ils avaient aussi voulu boire et les Prussiens les avaient tués.

Nous étions donc tous Tarme au pied à regarder le puits. L'un disait :

— Je donnerais la moitié de mon sang pour un verre d'eau. L'autre :

— Oui, mais les Prussiens attendent!

C'était vrai ; les Prussiens à cent pas de nous, et qui peutêtre avaient aussi soif, devinaient ce que nous pensions.

Les coups de fusil qu'on tirait encore venaient de cela ; quand, le long de la rue, quelqu'un sortait, on le fusillait aussitôt et de cette manière nous nous faisions souffrir tous comme des malheureux.

Erckmann'-Cuatrian.

'^Valeriuo, p. 280-281 ; J. Hetzel, éditeur, rue Jacob, 18.)

... Je me souviens que nous avions couru dans la forêt; les taîles sifflaient, les branches arrachées aux arbres tombaient à erre. Nous nous acheminions au milieu des buissons d'aubépine, es coups de feu devinrent plus nombreux.

Sidorof, un jeune soldat de la première compagnie, s'affaissa »ut à coup sur le ^ol et me regarda avec des yeux pleins de

,'eur; le sang coulait de sa bouche. Oui, je m'en souviens n.

Je me rappelle encore comment je l'apergus, lui, à la ère, dans les buissons touffus.

C'était un Turc grand et gros. Je courus vers lui, quoique ie se faible et maigre... Tout à coup j'entends une détonation; :lque chose passe rapidement devant moi ; les oreilles me :èrent.

« Il a fait feu sur moi ■», pensai-je. Dans ce moment même, n ennemi poussa un cri horrible et se rapprocha d'un buisson ffu. Il pouvait bien tourner autour; mais la peur lui faisait dre l'esprit et il grimpa sur les branches piquantes. D'un ip, je lui cassai son fusil, et de l'autre je lui enfonçai dans le ps ma baïonnette. J'entendis un cri indistinct qui tenait en me temps du rugissement et du gémissement. Puis je mt > à courir.

Les nôtres criaient : Hourrah !... Plusieurs tiraient ei ibaient. Je nie rappelle avoir lâché moi-même quelques coup^ fusil, lorsque je sortais de la forêt pour déboucher dans la ine; soudain les cris : Hourrah ! devinrent plus forts, et nous is avani;ùmes tous. Non pas tous, car luoi je ne pouvais plus incer.

J'en fus étonné; mon étonnement fut encore plus grand sque je n'entendis plus rien ;. ni cris, ni coups de feu. Je ne .-ais que quelque chose de bleu, le ciel peut-être. L'n peu après. Te le vis même plus.

C'était la première fois que je me trouvais dans une pareilli' iation. Me voilà couché sur le ventre, contre la terre, doni le vois qu'un tout petit espace : quelques brins d'herbe, utu' irmi se traînant dans un de ces brins, la tête en bas — voil.i it mon monde. Et ce petit monde, jcne le vois que d'un œil. l'autre est couvert par quelque chose de dur; ce doit cire e branche, contre laquelle porte ma tète. Je me sens fort mai aise; je veux me remuer un peu, mais il m'est impossible d'y •venir, .-^insi se passent quelques instants. J'entends le bruit la sauterelle, le bourdonnement de l'abeille... Puis plus rien. Cjn, je fais un effort, je retire mon brgs droit de dessuus

mon corps, et, m'appuyant de mes deux mains sur la terre, je veux me remettre sur les genoux. Une douleur aiguë et rapide comme l'éclair me parcourt des genoux à la poitrine, et à la tête, je retombe à terre. De nouveau je ne vois rien...

Je me réveillais. Comment puis-je voir les astres qui brillent splendidement au beau ciel de Bulgarie? Ne suis-je pas couché dans ma tente? Pourquoi en suis-je sorti? Je me remue et ressens une douleur aiguë aux jambes...

Oui, j'ai été atteint dans la mêlée. Ma blessure est-elle dangereuse? Je tâtai mes jambes à Tendroit où je sentais le mal : elles étaient couvertes de sang coagulé. Quand je les touchai, la douleur devint plus vive, c'était comme un mal de dents avec une angoisse continuelle.

Les oreilles bourdonnent. Ma tête s'alourdit. Je commence a comprendre indistinctenjent que j'ai été blessé aux deux jambes.

Mais pourquoi ne m'ont-ils pas ramassé?

Je me lève et m'assieds, non sans beaucoup de peine. Combien de fois je désespérai dV parvenir; enfin, répandant des larmes que m'arrache la douleur, je réussis à mettre sur mon séant. Au-dessus de moi je vois une partie du ciel dans lequel brillent un grand astre et quelques autres plus petits. Autour de moi, j'aperçois quelque chose de 'noir...

C'étaient les buissons. Je comprends pourquoi mes compagnons ne m'ont pas trouvé. Je sens mes cheveux se dresser sur ma tête.

Je ne vois plus devant moi que des tâches livides... Le grand astre pâlit, les petits disparaissent. La lune se lève. Ah ! comme on doit être bien maintenant à la maison !

J'entends des sons étranges. Il semble que quelqu'un gémit... Oui, ce sont des plaintes. N'est-ce pas un malheureux comme moi avec des jambes fracassées et une balle dans le ventre, qu'on aurait oublié comme moi? Non, j'entends les gémissements tout près de moi, mais je ne vois personne... Dieu! mais c'est moi-même qui gémis. Quels murmures plaintifs! Est-ce que les douleurs seraient si fortes? Oui, je souffre beaucoup, quoique je ne comprenne pas ce mal, parce que ma tête est lourde comme

— i6fi —

1 plomb. Il vaut mieux se coucher et dormir, dormir, dormir... e révei!lerai-je encore une fois?

Enfin, cela m'est égal...

. . . .Me voilà étendu sur la terre, les yeux fermés, quoique jt is réveillé depuis longtemps. Je ne veux pas les ouvrir, parce le, à travers mes paupières fermées, je sens la luriiière du leil; si jouvre les yeux, le jour me fera mal. Enfin, c'est mieux ï ne pas bouger...

Hier (c'était hier, je croisi, j'ai été blessé. Voilà un jour issé, encore queiques.autres s'écouleront, et je mourrai. Qu'im- )rte ! non, il ne faut pas bouger. 11 faut rester sans-le moindre ouvement. Ah! comme je voudrais empêcher mon cerveau 1 agir... mais comment! c'est impossible : des milliers de însées me tourmentent. Cela ne va pas durer longtemps ei lira bientôt... On insérera seulement deux ou trois lignes dans s journaux : « Nos pertes sont insignifiantes : tant de blessés, lé un volontaire, Ivanojf... Non, non, on ne me nommera j éme pas, on écrira tout simplement : mort un soldat. ,, i

La chaleur devient brûlante. J'ouvre les yeux, et je revuis s mêmes buissons, le même ciel, mais maintenant il fait jour.

Je ne suis pas seul. J'ai un voisin... voilà... O ciel, c'est It urcl... Un cadavrel Qu'il est gros! Oui, c'est lui, je le reconîis, c'est le même...

Près de moi est un homme que j'ai tué. Pourquoi l'ai-jetué? e voilà tout couvert de sang. Pourquoi la maudite destinée a-t-elte fait venir ici? Qui étaitcct homme? Peut-être a-t-il ausisi jmme moi une vieille mère. Pauvre mère! Je me la représenii; îsise à la porte de sa cabane, regardant toujours voir venir son Is chéri, sa consolation, son soutien.

Non, je n'ai pas voulu le tuer... Partant pour la guerre, je ne oulais du mal à personne... La pensée que je serai obligé de jer des hommes était loin de moi. Je ne songeais qu'à la façon ont je devais mourir moi-même à la manière dont je devais ré.senter ma poitrine aux balles. Je suis parti et j'ai fait mon evoir.

Mais qu'est-il arrivé? Oh! que j'étais bête! Et ce pau\Te illah (il portait l'uniforme égyptien), il est peut-être encore

moins coupable! Avant qu'ils aient été entassés comme des harengs sur un navire et amenés à Constantinople, il n'avait jamais entendu parler ni de la Russie, ni de la Bulgarie. On lui a dit d'adier combattre, et il est ^llé^ S'il avait refusé, c'était pour lui quelques centaines de coups de bâton ; ou bien quelque pacha lui aurait logé une balle dans la poitrine. Puis il a fait à pied le long et pénible chemin de Stamboul à Routchouk. Nous l'avons attaqué, il s'est défendu. Voyant que son Peabody ou son Martini ne nous faisait pas peur, il perdit courage. Il voulait déjà battre en retraite, lorsqu'un petit soldat, qu'il eût pu tuer d'un coup de son poing noir, s'approche et lui enfonce sa baïonnette dans le cœur. La faute en est-elle à lui?

Pourtant j'étais tourmenté par la soif. Où pourrais-je trouver une goutte d'eau? Heureusement je réfléchis que le Turc que j'ai tué doit en avoir un petit baril. Ma résolution est prise. Me voilà tâchant de m'approcher dé lui... Je rampe... Mes pieds s'accrochent à la terre, et chaque mouvement me cause des douleurs insupportables. Je pleure, je pousse des cris, mais je continue à me traîner. Enfin j'atteins mon bût... Voilà le baril. Oh ! il est plus qu'à moitié plein ! J'aurai assez d'eau jusqu'à la mort. O, ma victime, tu me sauveras. Je commençai à débou- ^

cher le baril, en m'appuyant sur un coude; mais tout à coup, \

perdant l'équilibre, je tombe le visage sur la poitrine de mon (

sauveur. Le cadavre commençait a se décomposer et à sentir mauvais.

Le soleil se leva. Son. grand disque, que je voyais à travers les rameaux, me paraissait rouge comme du sang. Il fera aujourd'hui une journée bien- chaude. Oh! mon voisin, que deviendrastu? Tu es déjà dans un horrible état. Oui, il était aflfreux. Ses cheveux commençaient à tomber. Son teint naturellement noir est devenu jaune et pâle. La peau de sa face s'est tendue et s'est crevée derrière les oreilles. Les vefs y fourmillent. Les pieds étaient serrés dans des guêtres, et entre les agrafes des guêtres la peau s'est couverte de cloches. Il est enflé comme une montagne* Que fera de lui le soleil d'aujourd'hui?

Impossible de rester aussi près. Il faut absolument que je me retire un peu. Hélas ! le pourrai-je? Je peux encore lever le bras,

ouvrir le baril, boire un peu d'eau, mais remuer mon corps lourd et inerte !

Cependant, je ne peux pas rester auprès de ce cadavre. Je me retirerai doucement, tout doucement, en reculant d'un demi pas par heure.

Cette opération dura toute la matinée. Les douleurs s'accrurent ; n'importe. Je ne me souviens plus, je ne sais plus ce qu'est un homme sain. Je suis déjà habitué à mon mal. J ai enfin réussi à m'éloigner de quelques mètres. Mais je ne respirerai pas longtemps un air frais, s'il peut y avoir de Tair frais auprès d'un cadavre. Le vent a changé de direction et m'apporte une telle puanteur que je suis pris d'un besoin de vomir. Mon estomac vide se contracte convulsivement et, avec des douleurs infernales, mes entrailles se tordent. Pourtant l'air empesté ne cesse de me remplir le nez, la bouche, la gorge. Je cède' au désespoir et... je me mets à pleurer.

Je me sens défaillir. Tout à coup... mais n'est-ce pas un jeu de mon imaginatiqp? Non, je ne crois pas. Oui, on parle... Oui j'entends le pas des chevaux. J'ai déjà voulu appeler; puis je me suis retenu. Ce sont peut-être desTurcs! Que faire alors?...

Mais voilà qu'ils traversent le ruisseau et je reconnais des Cosaques. Habits bleus, bande rouge au pantalon, grandes piques. Il yen a environ cinquante. En avant, montant un beau cheval, je vois l'officier avec sa barbe noire. A peine les Cosaques ont-ils traversé le ruisseau que l'officier se tourne sur sa selle et commande: En avant, au trot.

— Arrêtez, arrêtez, de grâce ! Au secours, au secours ! criais-je ; le piétinement des vigoureux chevaux, le bruit des sabres et des voix couvrent mon râlement. Ils ne m'ont pas entendu.

O malédiction !

Je tombe anéanti le visage contre terre et je commence à sangloter. En même temps, je renverse le baril et Teau, ma vie, mon salut, la/seule chose qui pût retarder ma mort... Mais je ne m'en aperçois que lorsqu'il ne reste plus qu'un demi-verre d'eau ; tout a été bu par la terre avide et sèche.

Pourrais-je raconter rengourdissement qui s'empara de moi après ce malheur horrible?

Je restai immobile, les yeux demi fermés. Le vent changeait toujours. Il m'apportait tantôt de Tair frais et pur, tantôt de l'air empesté. Mon voisin est devenu un spectre. L'horreur m'a saisi, lorsque j'ai voulu le. regarder. Il n'avait plus de visage. Les chairs se sont détachées des os, et ces os me souriaient. Cet horrible sourire qui ne cessait jamais me faisait grand'peine, quoique auparavant j'eusse disséqué plusieurs têtes. Ce squelette en uniforme avec des boutons de métal, nie donnait le frisson.

Voilà la guerre ! pensais-je... Voilà son image !

Le soleil ne cessait de darder ses rayons de feu. J'ai déjà les mains et le visage brûlés. L'eau qui m'est restée, je l'ai bue tout entière. J'avais si soif que, ne voulant boire qu'une goutte, j'ai tout englouti d'un coup... Ah! pourquoi n'ai-je pas appelé les Cosaques, lorsqu'ils ont été tout près de moi? Si même c'eût été des Turcs, je serais mieux que d'être là. Ils m'auraient tourmenté une, deux heures... et maintenant Dieu sait combien d'heures il me reste à souffrir avant que la mort vienne!

O ma mère, ma chère mère ! tu arracheras tes cheveux blancs, tu frapperas ta tête contre les murs, tu maudiras le jour où tu m'as mis au monde, tu maudiras tous ceux qui ont inventé la guerre pour torturer l'humanité !

Et toi, ma bien-aimée Marie! Vous ne saurez même pas ce que j'ai souffert. Adieu, ma mère, adieu, ma fiancée, mon amour... Ah! que de douleurs, quelle souffrance... Je m'évanouis.

Lorsque je me i*éveillai, je me trouvais dans un hôpital. Les soldats qui étaient allés ensevelir les morts m'ont découvert et apporté ici. Autour de moi, je vois les médecins, les sœurs de chanté, et je reconnais un célèbre professeur de Pétersbourg qui s'occupe de mes jambes.

— Vous êtes bien heureux, jeune homme, me disait-il. Vous ne mourrez pas. Nous n'avons fait que vous amputer une jambe. Ce n'est pas grand'chose. Eh bien ! comment êtes-vous, pouvez-vous parler?

— lyo —

— Oui, je le peux.

Et je leur racontai ce que vous venez de lire. ^

VSKVOLODE GaRCHINK.

Oublié sur le champ de àaJaille, souvenirs d'un blessé russe, traduit pour la Repolie par Michel Aschkinasi. Fait partie du volume La Guerre de cet auteur, paru chez Havard, traduction Halpérine.

Je me réveillai dans la nuit au milieu du silence. Des nuages traversaient le ciel, et la lune regardait le 'village abandonné, les canons renversés et les tas de morts, comme elle regarde, depuis le commencement du monde, Teau qui coule, Therbe qui pousse et les feuilles qui tombent en automne. Les hommes ne sont rien auprès des choses éternelles; ceux qui vont mourir le compren-

nent mieux que les autres.

Je ne pouvais plus bouger et je souffrais beaucoup; mon bras droit seul remuait encore. Pourtant je /parvins à me dresser sur le coude, et je vis les morts entassés jusqu'au fond de la ruelle. La lune donnait dessus; ils étaient blancs comme la neige : les uns la bouche et les yeux tout grands ouverts; les autres la face contre terre, la giberne et le sac au dos, la main cramponnée au fusil. Je voyais cela d'une façon effrayante, mes dents en claquaient d'épouvante.

Je voulus appeler au secours; j'entendis comme un faible cri d'enfant qui sanglote, et je m'affaissai de désespoir. Mais ce faible cri que j'avais poussé dans le silence en éveillait d'autres de proche en proche, cela gagnait de tous les côtés : tous les blessés croyaient entendre arriver du secours; et ceux qui pouvaient encore se plaindre appelaient. Ces cris durèrent quelques instants, puis tout se tut, et je n'entendis plus qu'un cheval souffler lentement près de moi, derrière la haie. Il voulait se lever, je voyais sa tête se dresser au bout de sog long cou, puis il retombait.

Mais, par l'effort que je venais de faire, ma blessure s'était rouverte, et je sentais de nouveau le sang couler sous mon bras. Alors je fermai les yeux pour me laisser mourir, et toutes les choses lointaines depuis le temps de ma première enfance^ — les

choses du village lorsque ma pauvre mère me tenait dans ses bras et qu'elle chantait pour m'endormir, la petite chambre, la vieille alcôve, notre chien Pommer qui jouait avec moi et me roulait à terre; le père qui rentrait le soir tout joyeux la hache sur Tépaule, et qui me prenait dans ses bras en m'embrassant — toutes ces choses me revinrent comme un rêve.

Je pensais : «Ah! pauvre femme... pauvre pèrei.. si vous aviez su que vous éleviez votre enfant avec tant d'amour et de peines, pour qu'il pérît un jour misérablement, seul, loin de tout secours!... quelles n'auraient pas été votre désolation et vos malédictions contre ceux qui l'ont réduit à cet état ! Ah ! si vous étiez-là!... Si je pouvais vous demander pardon des peines que je vous ai données ! »

Et, songeant à cela, les larmes me couvraient la figure, ma poitrine se gonflait; longtemps je sanglotai tout bas en moi-même.

La pensée de Catherine, de la tante Grédel, du bon M. de Goulden, me vint aussi bientôt et ce fut quelque chose d'épouvantable ! c'était comme un spectacle qui se passe sous nos yeux : je voyais leur étonnement et leurs craintes en apprenant la grande bataille; la tante Grédel qui courait tous les jours sur la route pour aller voir à la poste, pendant que Catherine Tattendaiten priant; et M. Goulden, seul dans sa chambre, qui lisait dans la gazette que le 3*^ corps avait donné plus que les autres; il se promenait la tête penchée et s'asseyait bien tard à l'établi, tout rêveur. Mon âme était là-bas avec eux ; elle attendait en quelque sorte devant la poste avec la tante Grédel, elle retournait au village abattue, elle voyait Catherine dans la désolation.

Puis, un matin, le facteur Rœdig passait aux Quatre-Vents, avec sa blouse et son petit sac de cuir; il ouvrait la porte de la salle et tendait un grand papier à tante Grédel, qui restait toute saisie, Catherine debout derrière elle, pâle comme une morte: et c'était mon acte de décès qui venait d'arriver. J'entendais les sanglots déchirants de Catherine étendue à terre, et les malédictions de la tante Grédel, — ses cheveux gris défaits — criant qu'il n'y avait plus de justice... qu'il vaudrait mieux pour les honnêtes gens n'être jamais venus au monde, puisque Dieu les abandonne ! Le bon père Goulden arrivait pour les consoler; mais, en entrant.

il se mettait à sangloter avec elles, et tous pleuraient dans une désolation inexprimable, criant :

— O pauvre Joseph ! Pauvre. Joseph !

Cela me déchirait le cœur.

L'idée me vint aussi que trente ou quarante mille familles en France, en Russie, en Allemagne, allaient recevoir la même nouvelle et plus terrible encore, puisqu'un grand nombre des malheureux étendus sur le champ de bataille avaient leur père et mère; je me représentais cela comme une abomination, comme un grand cri du genre humain qui monte au ciel.

Erckmann-Chatrian.

{Histoire d'un conscrit de t8i3, pages 192 à 196; J. Hetzel, éditeur, 18, rue Jacob, Paris.)

Lorsque l'éveil commença, l'homme, le blessé qui agonisait sur le champ de bataillé, dans la nuit, ne s'en aperçut point d'abord. Les songes de fièvre où sa pensée était roulée comme en le ballottement d'une tempête l'isolant encore du réel, continuaient de l'envelopper d'un galop confus de silhouettes. Sa femme avec leur enfant dans les bras, penchait sur le front du moribond des gestes et des paroles pressées; puis elle disparaissait dans une mêlée d'autres êtres, noyée dans un fourmillement de figures vagues qu'ensuite un tourbillon emportait. Des visages inconnus se mêlaient à des visages oubliés; des visages lointains à des visages présents encore. C'était, entraînée dans une ronde si nombreuse et si vite que sa pensée ne la pouvait suivre, toute sa vie dont les simulacres épars, comme recueillis en quelque miroir latent, se développaient tout à coup, incohérents, sans ordre, sans trêve, martelant son crâne de la rapide succession des images. Et le martèlement s'amplifia, se précipita, jusqu'à ce qu'une réminiscence en eût dégagé, tourmente nouvelle, la vision de la bataille.

L'homme revit les tiraillements à l'aube, l'avancée des lignes par les champs coupés de haies et de fossés; il entendit la fusil-

lade, puis le canon, qui semblait, par-dessus, les aboiements de chacals, le rugissement de lions. Il revécut les assauts des fermes, sous les balles qui couchaient les hommes, l'épouvante des obus éventrant les bataillons; puis il retrouva la stupeur d'un choc qui le renversait, le coup de vent d'une charge passant sur lui, les fers luisants des chevaux, les souffles de leurs naseaux fous, les cris des cavaliers. Alors il se souvint, un coup de sabre Tavait couché là.

Une douleur tenace, constante, intolérable, lui semblait, de plus en plus, broyer tout son corps. Elle acheva de réveiller. Il ouvrit les veux.

La nuit, noire, l'enveloppait d'une horreur impénétrable. En avant, en arrière, autour de lui, partout, une rumeur montait, la rumeur des blessés qui râlent. Mais, au premier geste qu'il tenta, la douleur lui arracha des cris. Un de ses bras lui parut brisé, d'une pesanteur insoulevable. De ses jambes, aucune sensation ne lui arrivait. Une angoisse hérissa sa nuque; puis, à un effort, il perçut qu'elles étaient là, étouffées sous un poids lourd, inertes, broyées peut-être sans qu'il pût les dégager. Il comprit qu'un cheval s'était écroulé sur lui. Une main qu'il étendit rencontra des cadavres, des choses humides, froides, qui gluèrent à ses doigts. Il appela : Sa voix, de proche en proche, éveilla de nouvelles plaintes, d'autres gémissements.

L'homme se tut. Il s'enfonçait en une détresse grandissante. La nuit lui semblait ne devoir plus finir, jamais; et l'espérance du jour; pourtant, le hantait d'une terreur aussi, la terreur de ses jambes broyées, du charcutage, des ambulances. Presque, il eût, par moment, rêvé de s'endormir là, de ne plus s'éveiller. Mais, brusquement, au souvenir de sa femme, une souffrance plus aiguë encore le poigna. Des larmes emplirent ses yeux, un spasme de révolte tordit sa poitrine à la pensée des angoisses de l'aimée, depuis les longs mois que la guerre se prolongeait; son cœur creva de leur commune détresse. Il perçut son épouvante, si elle avait pu le savoir là, la douleur horrible dont elle criait

devant cet aboutissement sinistre de leurs jours. Il se vit mort, véritablement. Sa femme était en deuil, seul, lui perdu quelque part, au 'hasard des enfouissements, sans une tombe où elle pût prier. Il la vit pauvre, incapable de vivre et d'élever Tenfantl Et le plus horrible fut que Tunique espérance qu'il pût conserver de leur salut à tous deux était qu'elle trouvât un nouvel époux, qu'elle livrât son corps à d'autres baisers, alors que leur amour lui semblait indénouable et immortel.

Une lamentation de tout son être, un apitoiement sur soimême, une lâcheté d'enfant le détourna de cette vision, le réfugia comme pour s'y cramponner, comme pour que nulle force ne Ten pût arracher, comme pour les faire revivre, de l'effort de sa volonté, immuablement dans les souvenirs des jours heureux, des tranquilles soirées de la maison autour du berceau. Il imagina cette existence reprise, à peine interrompue.- Et simple et paisible autrefois, coutumière de joies latentes^ maintenant elle lui paraissait — paradis peut-être perdu — merveilleuse et resplendissante.

Comment donc tout ce bonheur avait-il été brisé?

Oh! alors, le ricanement dont retentirent à ses oreilles les grands mots vides, dont on excite l'abrutissement hagard des peuples! La gloire, l'honneur, la patrie! La patrie passa devant ses yeux. 11 la regarda, la disséqua, l'écroula de son sarcasme amer. La patrie, c'était les hommes de loi retors qui l'avaient dépouillé de son héritage et par qui sa femme et son enfant iraient crevant la faim, traînant une misère bafouée. La patrie, c'était les banquiers dont les coups de Bourse avaieru achevé sa ruine; c'était les fournisseurs qui le volaient, l'épkier qui lui vendait à faux poids; c'était ses ennemis, ceux qui l'avaient , trompé, ceux qui Pavaient trahi; c'était ses amis aussi, ceux qui avaient tenté de séduire sa femme, ceux qui, lui ayant emprunté de l'argent, n'avaient pu lui pardonner de ne pas le rendre; la patrie, c'était la tourbe indifférente, toute la bêtise humaine, les lâches et les méchants, les voleurs et les prostituées ! C'était pour ces gens-là qu'il avait quitté sa femme, son enfant, brisé leur bonheur, accumulé sur eux, les seuls êtres qu'il aimât, la détresse la plus épouvantable.

Son devoir n'était-il pas de les protéger, eux., au contraire, contre la société entière? Par quelle fureur aveugle les avait-il donc sacrifiés?

La patrie, Thonneur, le drapeau! Oh! les mots infâmes, mots de journalistes et d'histrions, duperie sinistre, manteau de clinquant dont les ambitieux voilaient pour Timbécile troupeau les hideurs de la tuerie, l'ignominie du meutre sans excuse, sans l'excuse de la colère ou de la vengeance, sans la justification de la lutte pour la vie, du besoin de manger!

Ces vérités très simples éclataient à cette heure devant le cerveau de rhomme en visions lumineuses. Elles emplissaient Tespace, flamboyaient comme des révélations. Elles montaient autour de lui, des cadavres couchés là, les flancs troués, la gorge ouverte, lès membres emportés, les têtes broyées, qui achevaient de saigner leur vie. Et il lui parut que les signes flamboyants dont les vérités lui apparaissaient, tous les voyaient comme lui, tous les verraient demain. Demain, les écailles tomberaient des yeux dessillés; une révolution commençait, celle de la Paix.

Insensiblement, le champ de bataille se transformait en une grande fête. La rumeur des blessés devenait Tacclamatîon lointaine des foules. Et tout le tumulte .ressouvenu de la journée, les clameurs de la bataille, s'y ajoutaient. Les drapeaux claquaient, les canons tonnaient sur une immense réjouissance. Les peuples déboulonnaient les statues des hommes de guerre. Les bronzes et les marbres des brutes féroces qui les avaient rués si longtemps par les abattoirs des grandes plaines, s'écroulaient parmi les rires. Et, splendide, sur la barbarie d'hier, se levait Taurore de demain.

Cependant la fièvre était revenue, battant le crâne de l'homme, comme une mer montante des rochers, d'une fureur toujours plus haute. Les bruits, la rumeur confuse courant les champs semés de morts se modifièrent une fois encore. Ce n'étaient plus des cris de fête. C'était sur les cadavres, le vol blême de leurs âmes hurlantes. Des formes de fantômes emplissaient la nuit.

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plus grouillantes qu'une tourmente de neige. Cela se mêlait, se croisait, se pénétrait, se traversait avec des cris de colère et de désespoir. Des lointains de l'espace montait un hurlement continu. Simulacres vains, sans consistance, ils se penchaient sur des corps, les enlaçaient d'une étreinte désespérée, ainsi que pour les reconquérir. Il y en avait d'aveugicsqui tâtonnaient; d'autres, éplorés, s'acharnaient comme des mères cherchant leurs petits ; d'autres, par bandes, roulaient dans un ouragan. Et des souffles hérissèrent sa face, tandis que la horde effroyable, ainsi que ployée par chaque rafale, brisait son vol et s'abattait sur lui.

Dans une secousse, les paupières de l'homme se levèrent sur ses veux fous.

Par le noir impénétrable, une large pluie tombait. Sur les cadavres, elle avait des flaquements mats ! Sur les sacs, les gibernes sur le harnais d'un cheval, des battements sonores. Il tendit ses lèvres brûlantes. Mais une douleur plus pesante enserrait ses tempes. 11 lui semblait que ses jambes s'arrachaient. Avec une faiblesse croissante, un froid l'envahissait. Il revit sa femme, son enfant; et il comprit que, jusque-là, il avait espéré pourtant, mais que, maintenant, c'était la fin, l'irrémédiable, que cette nuit d'enfer, pour lui, serait éternelle.

Alors il se débattit, hurla, mordit la terre. Peu à peu! une défaillance le terrassait. Il se sentait vide de tout sang. Puis, de même que son corps avait l'épouvante de ce sang qui le fuyait, il eut l'épouvante de son corps lui échappant, se retirant de lui. Et il lui parut que les rumeurs montant de l'obscur l'enveloppaient de nouveau, que les vols blêmes sillonnant la nuit, à son tour l'emportaient, d'un arrachement épouvantable, et que, comme eux hurlant, d'un hurlement continu, il allait cherchant son corps, par le charnier.

Jean Reibrach.

{Le lUessé).

Déiachéo pour le Supplément de la Révolte d'un recueil de nouveUes que l'auteur devait publier sous ce titre : Les Lendemains.

Dans le village, c'était la destruction, tout ce que la guerre peut faire d'abominables ruines, quand elle passe, dévastatrice, en furieux ouragan.

L'eflFroi qui serrait les cœurs venait des décombres de ce village si riant trois jours plus tôt, avec ses gaies maisons au milieu de ses jardins, à cette heure eflfondré, anéanti, ne montrant que des pans de muraille noircis par les flammes. L'Église brûlait toujours,, un vaste bûcher de poutres fumantes, au milieu de la place, d'où s'élevait continuellement une grosse colonne de fumée noire, élargie au ciel en un panache de deuil. Des rues entières avaient disparu; plus rien d'un côté ni de l'autre, rien que des tas de moellons calcinés bordant les ruisseaux, dans un gâchis de suie .et de cendre, une boue d'encre épaisse noyant tout. Aux quatre coins des carrefours, les maisons d'angle se trouvaient rasées, comme emportées par le vent de feu qui avait soufflé là. D'autres avaient moins souffert, une restait debout, isolée, tandis que celles de gauche et de droite semblaient hachées par la mitraille, dressant leurs carcasses pareilles à des squelettes vicies.

Puis, c'était la désolation muette de ce qu'on avait essayé de sauver, des pauvres meubles jetés par les fenêtres, écrasés sur le trottoir, les tables infirmes aux jambes cassées, les armoires aux flancs ouverts, à la poitrine fendue, du linge qui traînait, déchiré, souillé, toutes les tristes miettes du pillage en train de de se fondre sous la pluie.

E. Zola.

(La Débâcle, Charpentier, ii, rue de Grenelle. |

Nous atteignimes l'issue du bourg. Sur la place, devant le château changé en lazaret, plusieurs voitures d'ambulances stationnaient.

On descendait les blessés.

Les voitures étaient de différentes sortes; les unes simples chariots remplis de paille, servaient aux moins grièvement blessés, les autres, grands caissons suspendus sur ressorts et divisés

ipartiments qui ressemblaient assez aux tiroirs des cabine ires, recevaient les malheureux qu'on avait déjà amputés ! des blessures ne permettaient pas d'exposer aux cahois iriots.

Jats, infirmiers et médecins supportaient sur leurs épaules s bras tendus, les corps mutilés qu'on relevait un à un, eu des hurlements et des lamentations, du tond de la anglante.

les mettait ensuite sur des brancards. Je suivais des yeux

grandes portes du lazaret, la sinistre procession des bles-

rdant leurs moignons et des porteurs courbés sous les

itement les groupes décroissaient dans, la vaste cour.

noires et douteuses, montaient un perron en raidissant >ras pour maintenir horizontalement les brancards, et : des ombres rentrant au sépulcre, disparaissaient dans la deur des corridors. Et pendant que les porteurs, caden* ur marche, battaient le pas pourque l'un n'allât pas plus e l'autre, des hurlements se mêlaient au bruit régulier de lions sur le pavé.

fois quelqu'un retirait de la paille une jambe, un bras ou lin. Il y avait des moments d'épouvantable confusion. i\. qui? demandaient les infirmiers.

\ moi, râlait une voix.

:ertaines fois, personne ne répondait, un brancard s'étalaient quatre ou cinq de ces horribles non réclamés, et des blessés les regardaient, blêmes, les s levés, pensant au martyr de leur propre chair. it à coup il se fit un mouvement.

soldat français était demeuré dans un caisson. Deux ;s montèrent robustes, carrant leurs épaules, comme pour sogne difficile.

porte du funèbre vagon était large ouverte et des bra-sie pressaient devant, guettant le moment de venir en

Hé! Grupet! prends-le par les épaules... Comme ça! dit groupe.

Les infirmiers allèrent à quelque chose qui gisait dans le coin et firent le geste de détacher des hens. C'était le blessé, qu'il avait fallu attacher, à cause d'une fièvre cérébrale furieuse.

Une lutte s'engagea : on entendait un piétinement mou et sourd.

— Hardi ! Aïe donc ! cria le groupe.

Le gaillard, d'un grand mouvement, s'était jeté à bas de son grabat, et debout, avec des grincements de dents et des cris exaspérés, se débattait contre les infirmiers. La chair frappée claquait dans l'obscurité, avec un bruit gras, étouffé. Ils hélèrent. Deux hommes grimpèrent.

A quatre alors, s'arc-boutant, on s'empara du malheureux qui, entouré de bras puissants, pieds et poings liés, apparut sur le seuil de la voiture en poussant des hurlements de bête, écarlate, les veux convulsés, avant de l'écume aux lèvres.

Cinq minutes auparavant, j'avais vu un officier français se dresser sur la civière où on l'avait couché et arracher des mains d'un prussien sa jambe coupée en criante

— Touchez pas! c'est ma jambe! Heu! heu!

Et tous ceux qui avaient passé devant moi depuis un quart d'heure, répétaient:

— Tuez-moi! La mort! La mort! Une balle dans la tête! Heu! Aïe! Heu! Tuez-moi, pour l'amour de Dieu. Heu! Il n'y a pas de Dieu. Heu! Je soufTre trop, nom de Dieu ! Par pitié jetezmoi là! Je n'en puis plus!

Et voilà ce qui apitoyait les médecins eux-mêmes, car aucun amphithéâtre ne leur avait montré tant de douleurs à la fois, et ils mordaient leurs moustaches, les sourcils froncés.

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