‹ Guerre-militarismeChapitre 17 sur 42 · RÉFUTATION DU MILITARISME · texte numérisé non relu

RÉFUTATION DU MILITARISME

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Nous avons dit ailleurs que la conscription ou le recrutement, ce vasselage moderne était incompatible avec la liberté. Dans un gouvernement libre, si quelque chose doit sqrtout l'être, c'est le choix d'un état; car il n'est pas plus licite de forcer un homme à être soldat qu'il ne l'était naguère de l'obliger à être moine. Aussi avons-nous ajouté que le recrutement militaire était le plus lourd, le plus inique, le plus désastreux de tous les impôts, et que l'Europe lui devait:

1° L'étiolement de la famille pauvre;

2** L'accroissement de sa misère;

3^ L'affaiblissement de son intelligence;

4<* Sa démoralisation, son besoin d'émeute et de révolutions;

5" La désorganisation sociale et le retour vers la barbarie.

L'étiolement de la famille, — Parce qu'on ne garde pour la perpétuer que les sujets infirmes, malsains ou mal bâtis.

L'accroissement de la misère. — Le soldat improductif comme nous le faisons, est une plante parasite qui épuise le sol sans donner de fruits, c'est une charge pour tous y compris luimême. Il faut bien que le travailleur, ce travailleur qui est son père où son frère, travaille pour deux, si lui, soldat, lui le plus valide de la famille, ne travaille pas. Il faut même que ce père, que ce frère travaille pour trois, si après l'avoir nourri, il doit encore l'habiller, l'armer et l'équiper; car, qui fait vivre le soldat, qui l'entretient? Le travailleur. Chaque fois qu'on lève un soldat, ce sont donc trois hommes à qui on prend le tiers de leur substance, ou qu'on force à travailler un tiers de. plus qu'ils ne le devraient pour vivre eux-mêmes.

Cette charge ne cesse pas de peser sur le travailleur, même quand le conscrit a fait son temps. Parti avant d'être bon ouvrier, il n'est plus ouvrier du tout quand il revient. C'est donc un nouvel apprentissage qu'il lui faut faire. Mais l'instant est passé,

il a perdu à la fois le goût et l'habitude du travail et toute sa vie il reste oisif ou travailleur médiocre.

L'affaiblissement de rintelligence. — Le métier de soldat abêtit rhomme et en fait une machine ou un sauvage.

La démoralisation. — Le célibat militaire ou la vie de garnison ne moralise pas; sept années d'amour volage disposent peu à Tamour fidèle et pas davantage à celui du foyer et des joies domestiques.

La désorganisation sociale. — Le soldat est moins disposé à édifier qu'à détruire, son métier n'est pas de faire vivre.

Ces armées permanentes ou les masses d'hommes que, .pour les alimenter il faut annuellement arracher à la terre qu'ils fécondaient, au métier qu'ils rendaient producteur, sont la véritable cause de la misère de l'Europe, de son affaiblissement physique et de sa décadence morale.

La nécessité de ces armées, si elles sont devenues nécessaires, prouverait seule le vice de notre système gouvernemental et du peu de sympathie qu'il rencontre chez les masses. Ne vous y trompez pas, c'est moins contre l'invasion étrangère que ces légions sont debout que contre les révolutions intérieures : or que penser d'un gouvernement qui est obligé d'armer la moitié des gouvernés pour se défendre contre l'autre moitié?

Boucher de Perthes.

Hommes et Choses, i85i, pages 166-167.

« Pour tous les citoyens d'un même pays en état de porter les armes, le service militaire est obligatoire. » Cet ensemble de mots est un axiome, il a force de loi. Grands et petits bourgeois le proclament. L'ouvrier abusé, le paysan résigné le répètent et s'y conforment. Il est sacrilège de le discuter et c'est tant nriieux pour les gouvernements et le capital : car du jour où le mur d'intangibilité qui entoure ce principe tomberait, c'en serait fait de la société « comme il faut » qui n'aurait plus d'armée pour garder ses trésors, ses terres, son luxe et sa suprématie.

Je voudrais donc dépouiller un instant cette pseudo-vérité sacrée de. sa mystérieuse puissance et l'analyser comme 1^ premier venu des aphorismes. A cet examen elle perdra sans doute bien peu de son autorité pratique; il faut d'innombrables coups de pioche pour déraciner un préjugé; mais qui pourrait se flatter d'avoir ébranlé son influence morale serait trop payét. Raisonnons.

La valeur de la vie n'est point fixe : elle varie avec les individus. Et chacun doit pouvoir la mesurer comme il lut plaît, sans crainte d'être inquiété pour l'opinion qu'il en a. Ceci parait incontestable : la vie est en effet un phénomène qui est avec tous les autres phénomènes dans le même rapport que l'absolu avec le relatif. Vivre est le fait primordial duquel tous les autres faits dépendent. Un homme avant « qu'il soit un être social est un vivant »-. Cette qualité de « vivant » préexiste à toutes les autres qualités et les conditionne. Il suit de là qu'elle relève d'une juridiction mentale privilégiée. L'individu qui cherche à déterminer le prix de la vie ne se trouve en présence que de lui-même, tandis qu'il est soudain lié au reste du monde lorsqu'il veut apprécier ou appliquer telle ou telle idée sur la vertu, sur l'art, la science, le progrès, etc. La société peut alors s'opposer à ses actes s'ils lui nuisent, ridiculiser ou blâmer sa pensée. Mais ella demeure désarméeen face de cette chose en soi : l'individu-vie, elle n'a pas à intervenir dans ses méditations et ses décisions, car c'est précisément en tant que « vivant » que l'individu échappe au relativisme social. Le sophisme consisterait à prétendre que l'entité société-vie est la seule existence réelle, intégrale, essentielle, ayant par conséquent le droit de sacrifier à sa permanence l'individu-vie. Mais c'est là une subtilité peu solide; ériger l'existence sociale en existence première c'est tout simplement soutenir cette absurdité : l'homme vit socialement avant de vivre, ou encore : l'homme ne peut vivre que socialement. Or il est évident que si seuls les relations, les échanges, les services mutuels ont permis à la personne humaine de développer et d'embellir sa vie, f ce ne sont pas eux qui ont créé cette vie, ce ne sont pas eux non ( plus qui la rendent possible et durable : l'homme né à l'écart de * tout groupement social serait une brute rudimentaire, mais qui

vivrait. C'est donc bien en rindividu que réside la vie première; * la vie sociale est une formation seconde, une émanation, une ' manifestation de toutes les vies individuelles combinées. L'indi- ' vidu et sa vie ne font qu'un ; Tindividu-vie ne doit rien à la société, et de la conscience que l'individu prend de sa vie, la société ne peut demander aucun compte..

C'est pourquoi l'on a enseigné le respect de la vie humaine; c'est pourquoi aussi le suicide est légitime. C'est pourquoi encore le service militaire obligatoire est une iniquité. Expliquons.

Le service militaire est l'école de la guerre. La caserne est un l lycée où l'on apprend l'art de la mort. Il va de soi que dévoiler ' et prouver que l'attentat commis contre l'autonomie de la personne humaine par l'autorité qui pousse les réffactaires à la bataille forcée c'est en même temps détruire le caractère obligatoire de la préparation au meurtre, du service militaire. Or quand l'Etat, quand la Patrie envoient bon gré malgré les citoyens au combat j'affirme que l'Etat et la Patrie violent le droit que chacun a de ne point perdre, pour l'intérêt général, l'irréductible totalité de sa vie; lorsque So.ooo soldats vont se heurter, les généraux ennemis calculent à l'avance le nombre approximatif des morts. Je suppose qu'ils l'arrêtent à 5. 000. A l'aube de l'engagement il est d'ores et déjà certain qu'environ 5. 000 chairs humaines seront broyées. Nul ne peut contester que beaucoup parrni ces . victimes ne soient entrées dans la tempête, le cœur plein de j colère contre la violence qui leur était faite. Ainsi l'Etat et la Patrie ont assassiné des hommes pacifiques qui, laissés libres, n'auraient point versé le sang (i) étranger, ni exposé le leur. Une objection me guette, savoir que ces protestataires n'étaient point assurés de périr, qu'ils couraient certes la chance du trépas, mais qu'ils pouvaient tout aussi bien sortir indemnes de la mêlée. Soit. Mais chacun d'eux, l'hypothèse est licite, a prévu, comme ses chefs, à quel chiffre monterait l'holocauste. Et chacun d'eux, rayant fixé à peu près à 5. 000, s'est convaincu qu'il serait le 5.ooo« supplicié. Quel signe pouvait le détourner de cette . conviction? Aucun, puisque la liste de ceux qui sont voués au

11) Voir ce qui précède.

Moloch de la guerre n'est point nominativement dressée. Donc les protestataires ont eu toute raison de se considérer comme promis infailliblement au dieu funèbre. D'autre part, quand le drame est joué, quand les cadavres jonchent la scène atroce, un fait se dresse, accusateur : sur mille de ces cadavres combien enferment refroidies en eux des âmes qui ne voulaient point mourir. Leur vie était leur trésor exclusif et leur droit. Leur ^mort est un crime.

Crime que la réalité ne tolère pas qu'on nie, et qu'elle ne permet pas d'éluder; car ce n'est pas de quelques rebelles ou de beaucoup d'indignés c'est d'une immense majorité de protestataires qu'il faut parler. Protestataires d'instinct, laboureurs étonnés d'être devenus un bétail pour l'abattoir de la destinée et grondant sourdement, protestataires lucides, révoltés qu'un Parlement, un ministère les immole sans les consulter, ils sont légion, foule, armée. Qui donc dira, les voyant partir au cimetière, qu'ils échapperont tous aux prises delà tombe, et que leur suprême liberté de se refuser à une mort que la nature n'inflige pas, n'est pas collectivement profanée? Ils étaient de ceux-là pour qui voir la lumière est le bien devant qui tout autre bien pâlit. Ils auraient consenti, tant les remplissait la force de leur amour exclusif de la vie, à changer de fortune, de maître et de drapeau, à perdre l'aisance, l'indépendance civique et l'honneur. Ils étaient des paysans seulement ambitieux de semer en paix et que la domination d'un gouvernement neuf, et le bariolage nouveau des bornes sur les routes n'auraient point troublés dans leurs moissons ; ils étaient des poètes avides d'espace et de fleurs, aimant le mieux le pays le plus beau et s'occupant peu dans leur enthousiasme de quelle couleur est l'étendard flottant sur- les citadelles dont la sérénité des horizons s'offense. Et ce sont ceuxlà, élite apte à définir l'injustice, masse capable de la sentir, ce sont ceux-là qu'on égorge. Mais le devoir le veut. Il n'y a pas devoir là où il n'y a pas droit. La Patrie n'a pas le droit de mort sur des hommes qui ne sont ses « enfants » que par abus de mots. Et enfin je trouve plaisant qu'elle pousse au massacre en plus grand nombre ceux-là mêmes qu'elle a le moins «comblés et ennoblis de ses dons » : les parias de l'usine et des glèbes.

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Mais les parias sont des lâches s'ils se dérobent à l'impôt du sang. Soit. Ils le sont en efïeu Mais si une logique invincible autorise cette lâcheté, que pouv^ez-vous contre elle qui ne soit usurpation, violence et forfait? Qu'ils quittent alors un sol qu'ils 'ne veulent pas défendre. Point du tout- Dans le pacte social, leur part de fatigues, d'efforts et de bénéfices fut proportionnée^ à Ja.part des autres. Une crise qu'ils n'ont pas fait naître ne doit pas les chasser des champs qu'ils ont cultivés, des habitudes qu'ils ont prises, des jouissances qu'ils ont méritées. Mais ils profiteront jJe la victoire qui ne sera pas leur œuvre. Rien ne vous empêche de les sevrer des fruits de votre gloire: d'ailleurs ne participeront-ils pas tout autant au vaste affaiblissement, aux misères qui suivent la défaite. Et votre défaite est possible. Si les lâches s'étaient battus, nous aurions été vainqueurs. Peutêtre. Mais la société n'étant pour l'individu qu'une source d'avantages secondaires, ne peut exiger de lui en retour que des services relatifs, d'où la certitude de la mort soit exclue. Encore une fois nul argument de raison ne prévaudra contre cette vérité. '

Ainsi les égoïstes outranciers dont la devise est <c vivre avant tout » sont inattaquables en droit pur. Puisque donc il est illégitime de les embrigader pour les tueries, il est inutile de les former au métier des armes.

Et maintenant voici venir ceux chez qui la passion de la vie cède à des idées supérieures. Il ne s'agit point pour ceux-là de vivre, mais de vivre en noblesse et en beauté, au risque de la mort défiée et acceptée. Tel le médecin qui s'oflVe à la contagion en soignant les maladies inévitables. Tels les anciens penseurs martyrisés pour leurs hérésies saintes. Tel le simple citoyen qui, Libre dans la cité libre, court à la mitraille et oréfère le néant à l'esclavage : Idéalistes à qui la vie n'est précieuse que par l'usage grandiose que vous pouvez en faire, qui serait insensible à votre splendeur? Dédaigneux de la tige vulgaire, vous souhaitez seulement les floraisons qui la parent et quand vous les cueillez d'un geste d'agonie vous vous sentez les égaux des dieux !

Maisà ceux-là même que le sacrifice enivre, tous les calvaires ne sont pas doux et tous ne semblent pas justes: le savant qui sait qu'il se tue en aspirant le sang d'une gorge diphtérique, me-

nacé de tortures, simulerait peut-être une apostasie. Le prêtre est tenu d'expirer pour sa foi : mais si l'Évangile n'a pas perdu son sens à ses yeux, il ne se servira point de l'épée et subira l'outrage. Nul ne blâme le prêtre ou le savant pour le choix qu*ils font entre les formes de la vertu. Qui donc alors peut s'arroger le droit de châtier ceux à qui la Patrie n'apparaît pas une catégorie assez sublime de l'idéal? ceux qui, non plus alors par peur de périr, mais par philosophie, par horreur du sang répandu, sont persuadés que la guerre est infâme et s'inquiètent peu d'être Turcs ou Maures, puisqu'il y a partout des souffrants à guérir et des malheurs à réparer? Un homme s'est affreusement brûlé en sauvant des enfants et des femmes entourés par l'incendie. D'un conflit économique provoqué par des manœuvres louches sort un duel sanglant de peuples : celui qui fit bon marché de sa vie au milieu du feu, reste chez lui tandis qu'on se bat : il croit que l'issue de la lutte ne changera rien d'important au sort général de l'humanité! il trouve vain le culte de la gloire; la perte possible du langage l'afflige peu. Souvenirs, régime, idiome, sont pour lui choses secondes. Cependant il soigne les blessés des deux nations et va les ramasser sous les fusillades. In jour on le fusille lui-même par application de l'article «tant» du code militaire et les nationalistes battent des mains.

Est-ce donc pourtant scélératesse que de préférer la bonté à l'honneur, que de consentir à l'effacement d'une constitution, d'une langue, d'un art, de certaines mœurs, et par mansuétude de n'avoir point Testhétjque souci de la variété du monde? Xotez que si ce héros eût porté la soutane ou la redingote rabbinique on l'eût loué avec chants et larmes. xMais sous l'habit civil il ne put, sans crime, accorder sa conduite avec sa pensée.

Ainsi l'idole Patrie est aussi intolérante pour les Idéalistes indépendants que pour les réalistes du «tout perdre fors la vie». Ses recruteurs poussent les uns comme les autres sous le même joug qui les écrase. La Patrie, produit secondaire dans l'ordre des existences, opprime l'individu produit primaire, identique à la vie. La Patrie, mode de l'IdéaJ, ne souffre pas que son autel soit déserté pour l'autel voisin. Laissez sans secours des familles entières se noyer, vous serez réprouvé, honni, mais nulle cour

martiale ne vous octroiera douze balles par jugement sommaire. Dites non au carnage immense où, selon vous, l'apparente obligation de se défendre est annihilée par l'atroce nécessité de tuer, dites non à ce carnage, que, selon vous^ l'abstention globale d'un des deux adversaires épargnerait à la dignité humaine, vous aurez les douze balles et le coup de grâce.

Est-ce la justice? Non. Notre attitude morale ne peut nous être dictée par une autre volonté que la nôtre. Les Idéalistes pacifiques doivent être laissés maîtres de la leur et la Patrie elle-même se déshonore en les frappant. On dira : cette hauteur de sentiments qu'ils professent, ce souffle de dévouement dont ris sont, animés, qui les leur donna? La Patrie. Non, l'esprit humain; car il est faux de prétendre que telle Patrie, collection particulière d'instincts et de mœurs, jalouse de rester originale et fermée, puisse donner, en tant que Patrie, d'autres leçons que des leçons confirmant les traditions spéciales qui firent sa renommée. Seul l'esprit humain peut enseigner l'humanité, et de cet enseignement nous ne sommes point comptables à la Patrie petite^ ou grande, mais à l'âme même de tous les hommes. La Patrie est donc mal venue à en réclamer le bénéfice, puisque ses propres leçons n'ont jamais fait que le contredire.

Concluons : l'individu peut se refuser à' être tué (Réaliste) ou à tuer (Idéaliste). C'est une prérogative intangible. La guerre forcée y porte atteinte. Le service militaire obligatoire est le prélude de la guerre forcée. Le caractère obligatoire du service militaire doit disparaître : tout soldat doit être un volontaire.

Ainsi le veulent la logique et la liberté.

Germinal.

(Les Semailles^ i5 janvier 1902.)

Ils VOUS prennent un homme dans la force de la jeunesse, ils lui mettent un fusil entre les mains, un sac sur le dos, ils le marquent à la tête d'une cocarde, puis ils lui disent : Mon confrère de Prusse a des torts envers moi, tu vas courir sus à tous ses sujets. Je les ai fait prévenir par mon huissier, que

j'appelle un héraut, que le i<^ avril prochain, tu auras Thonneur de te présenter sur la frontière pour les égorger, et qu'ils aient à se tenir prêts à te bien recevoir. Entre monarques ce sont des égards qu'on se doit. Tu croiras peut-être au premier aspect que nos ennemis sont des hommes; mais ce ne sont pas des hommes, je t'en préviens, ce sont des Prussiens; tu les distingueras de la race humaine à la couleur de leur uniforme, Tâche de bien faire ton devoir, car je serai là assis sur mon trône qui te regarderai. Si tu remportes la victoire, quand vous reviendrez en France, on vous amènera sous les fenêtres de mon palais; je descendrai en grand uniforme et je vous dirai : Soldats, fe suis content de vous. Si vous êtes cent mille hommes, tu auras pour ta part un cent millième de ces six paroles. Au cas où tu resterais sur le champ de bataille, ce qui pourrait fort bien arriver, j'enverrai ton extrait mortuaire à ta famille afin qu'elle puisse te pleurer et que tes frères puissent hériter de toi. Si tu perds un bras ou une jambe, je te les paierai ce qu'ils valent, mais si tu as le bonheur ou le malheur,, comme tu voudras, d'échapper au boulet, quand tu n'auras plus la force de porter ton sac, je te donnerai ton congé et tu iras crever où tu voudras, cela ne me regardera plus.

Claude Tillier.

(Mon onde Benjamin.)

Et puis, quand nous avons parlé du courage militaire, nous Tavons envisagé théoriquement, plutôt qu'à un point de vue réaliste. De fait, le courage militaire n'est pas sans quelques inconvénients. Le soldat, même lorsqu'il sacrifie son existence, n'est pas un saint : tant s'en faut. Il perd à peu près la notion de la propriété des autres. Une armée en nriarche est sans scrupules pour ce qu'elle rencontre sur son passage : la maison, les pendules, les moutons, la cave, voire même la femme des civils, amis ou ennemis. Les grands chefs lèvent des contributions de guerre, ce qui est sans contredit une des plus savantes formes du vol. Quant aux simples soldats, imitant l'exemple à leur

portée, ils pillent avant la bataille et ils pillenit après. Mais ce ne sont pas les plus braves soldats qui sont les moins pillards. Ils sacrifient volontiers Içur vie, mais ils font bon marché de la vie des autres. Si Ton voulait raconter dans le détail les aaes de cruauté commis par les armées les plus vaillantes, on entendrait des récits peu édifiants de fusillades, de tortures, d'exécutions et d'exactions de toutes sortes. Le courage militaire coïncide souvent — le plus souvent — avec d'autres qualités militaires aussi, dit-on, mais qui ne sont pas faites pour exciter beaucoup notre admiration, Tesprit de rapine et de cruauté.

Pourtant laissons cela, et supposons que tous les héros de la guerre sont toujours humains, en même t^mps que généreux, justes et scrupuleusement respectueux du bien d'autrui. Est-ce à dire que, si la guerre est abqlie, l'héroïsme ne trouvera plus d'occasion de s'exercer? Autrement dit, n'y a-t-il de courage que lorsqu'on porte un uniforme et un sabre? Et ne peut-on faire preuve d'héroïsme que devant les balles et les obus?

Si vraiment il en était ainsi, il ne faudrait parler du courage que sur le champ de bataille, et je crois bien que ce serait faire grand tort aux braves gens qui composent notre armée que de leur refuser le courage parce qu'il n'y a pas eu de grandes guerres depuis vingt-sept ans. Non, assurément; même en temps de paix, le soldat et l'officier peuvent >encore faire preuve de courage et se dévouer à la patrie.

Quoi! il faudrait un .champ de bataille avec des morts, des blessés, des incendies, le deuil et le massacre partout, pour que le courage de l'homme pût s'exercer! Il n'y aurait de vaillance que celle du soldat, et on ne pourrait être brave que lorsqu'on essave de tuer !

Si, d'ailleurs, le courage consiste seulement à exposer sa vie, nous en trouvons des exemples nombreux autour de nous.

Les chimistes, qui étudient les substances explosives; les ingénieurs, qui construisent des machines nouvelles; les géographes et les marins, qui s'aventurent dans les régions inexplorées; les aéronautes, qui vont par delà les limites connues chercher les secrets des abîmes de l'air; les physiologistes, qui étudient les virus et les venins, ont, tout autant que les profes-

sionnels militaires, à faire preuve d'une certaine vaillance. N'applaudissait-on pas un des plus grands conquérants pacifiques de notre époque, cet héroïque Nansen, qui, sans sacrifier une seule vie humaine, a donné des marques d'une intrépidité et d'une énergie que les plus fiers généraux de tous les temps auraient peine à égaler?

Ce serait singulièrement rétrécir la notion du mot courage que de l'attribuer seulement à ceux qui portent un uniforrne. Il y a des héros dans toutes les professions, et ce n'est pas parce qu'ils sont obscurément héroïques et sans vantardise que leur héroïsme est moindre.

Le patron de la barque de pêche, qui va à Terre-Neuve, commande à une quarantaine de braves gens qui ont les plus difficiles vertus à déployer. Patience, discipline, adresse, que ne leur fautil pas quand il s'agit de lutter dans une coquille de noix contre louragan déchaîné? Le médecin qui soigne des tuberculeux ou desvarioleux asous ses ordres des infirmiers, humbles auxiliaires, qui, à chaque minute, affrontent les plus redoutables contagions. L'ingénieur qui va chercher de la houille au fond d'une mine fait travailler des centaines de mineurs qu'un coup de grisou ou un éboulement peuvent faire disparaître comme un soufHe.

Le paysan lui-même fait preuve à sa manière de quelque héroïsme, et il faut une constance d'âme peu commune pour travailler, travailler sans relâche, pendant des années entières, et pour un dérisoire salaire, malgré les intempéries, les obstacles, les difficultés et les dangers de toute sorte.

Ces actes de bravoure ont sur le courage militaire l'inconvénient d'être moins poétiques; mais ils ont cet avantage incontestable qu'ils sont utiles, au lieu d'être stériles. Le résultat d'une grande guerre, malgré toute la valeur qu'on déployée les soldats, de part et d'autre, est. en mettant les choses au mieux, sans aucun profit pour l'humanité. La guerre de Crimée a eu pour point de départ des rnotifs tellement futiles que les historiens les plus érudits les ont oubliés. Quatre cent mille homme sont morts en Crimée. Pourquoi faire? On serait bien embarrassé de le dire. On aura beau recueillir les traits de vaillance inoubliable amassés autour du long siège de Sébastopol, je ne pourrai jamais m'em-

pêcher de penser que toute cette vaillance a été terriblement ma! employée : et j'ai l'audace de préférer à ce sanglant fracas les actes que la bravoure^ moins brillante, mais parfois aussi méritoire, des ouvriers de la paix accumule pour le plus grand bien des hommes.

Qu'il me soit permis de citer à ce propos un trait de courage digne des plus fameux traits d'héroïsme célébrés par les anciens. Il s'agit de la conduite tenue par la femme du consal français d'une petite ville d'Arménie. Une bande de soldats turcs avaient déjà, suivant la coutume, massacré quelques Arméniens; le pacha aurait bien voulu faire subir le même destin à ceux qui restaient encore. Mais le consul français s'y oppose ; il obtient qu'on conduise les malheureux dans un port européen; cependant il ne peut les accompagner, car il doit rester à son poste. Comment faire alors? S'il les laisse partir seuls, le sort de ces infortunés n'est pas douteux, ils seront àcoupsûr égorgés en route. Eh bien! c'est la femme du consul M*"^Meynier, qui se décide à faire escorte aux 3oo expulsés. Son titre de femme du consul et de Française suffira peut-être à les protéger. Elle a deux enfants en bas âge, dont unqu'elleallaiteencore. N'importe! elle partira. Les deux petitsenfants tiennent la tète de la colonne, et M™« Meynier reste en arrière pour garantir la vie de ceux qu'elle est décidée à défendre. Pendant quinze jours de marche à travers un pays hostile, pas une fois elle ne manque à ce qu'elle considère comme son strict devoir. A un moment, le gouverneur d'une province veut empêcher le passage de la troupe des bannis. Alors elle fait traverser la rivière à ses deux enfants, et déclare qu'ils mourront de faim peut-être, mais qu'elle ne passera pas avant que tout le convoi d'Arméniens n'ait passé avant elle. Le pacha, intimidé, est forcé de céder. Et voilà comment trois cents existences humaines ont été sauvées par le courage d'une femme. Si ce n'est pas du courage militaire, on avouera qu'il est à la hauteur des plus beaux

faits d'armes.

Charles Richet.

(Les Guerres et la Paix, pages 74 à 78; Schleicher frères, éditeurs, i5, me des Saint-Pères, Paris.

II y a quelque temps un nommé Gontaudier vint d'Amérique pour faire son service militaire. C'était un bon citoyen, puisqu'il obéissait ainsi aux lois de son pays. Mais il devint tout de suite un mauvais soldat parce qu'il déclara que sa conscience ne lui permettait pas d'apprendre le maniement des armes devant lui servir à tuer son semblable.

Cette attidude lui valut deux ou trois ans de prison, à la suite desquels Gontaudier restant irréductible, de guerre lasse, ses chefs l'incorporèrent dans un service auxiliaire.

Un fait semblable vient de se produire à Belfort. Dans les armées étrangères, on voit également de temps en temps des soldats, se retranchant derrière leur conscience, préférer U prison au maniement du fusil.

Le soldat de Belfort, interrogé par son commandant qui l'engageait à se soumettre, lui faisant observer qu'il était le seul de son espèce dans toute la France, aurait répondu :

« Mon commandant, quand vous semez un grain de blé, il en pousse vingt l'année suivante. »

Je crains fort que le malheureux ne s'aperçoive vite qu'il se fait des illusions et ne se prépare une existence dénuée d'agrément.

Il n'en est pas moins certain que s'il avait dit vrai, que si les conscrits, en France et à l'Étranger, qui refusent d'apprendre l'art de tuer leurs semblables, se multipliaient comme les grains de blé dans un champ, on arriverait à des résultats bien plus rapides et bien plus sûrs qu'avec des conférences du genre de celle de La Haye.

Ce n'est pas, en effet, par l'effort venant d'en haut que la paix armée et la guerre seront jamais supprimées, si elles doivent l'être. Elle profite à trop de gens.

L'état idéal rêvé ne pourra être réalisé que le jour où ceux qui en souffrent le plus, s'apercevant qu'ils tiennent leur sort entre leurs mains, emploieront tranquillement la force d'inertie.

Ce ne sera pas demain, et il y aura pendant longtemps encore

des hommes pour tuer ou se faire tuer, quelque répugnance que

la chose leur inspire.

H. Harduin.

{Le Matin^ 6 décembre igou)

— Quoi, vous n'avez pas deviné que je me propose de réciter

V Idole devant la foule qui se pressera autour de la Colonne, pour

la voir renverser? C'est le jour — ou jamais, et Tendroit — ou

nulle part. Il ne s'agit que de choisir le moment convenable :

avant ou après la chute? Peut-être vaudrait-il mieux j€ter au

monument encore debout l'apostrophe que vous vous rappelez

sans doute :

Et là, les bras chargés de palmes éphémères,

Inondant de bouquets de fleurs (3e bronze que jamais ne regardent les mères,

Ce bronze grandit sous les pleurs...

Au geste de Rabouille, Adol^phe s'arrêta : — Non? Vous êtes d'avis qu'il serait préférable de dire son fait à l'Idole abattue?

Mais Rabouille répondit : — Ce n'est pas à cela que je pensais... Je pensais à la niaiserie de cette observation de poète : ce bronze que ne regardent jamais les mères... C'est exactement le contraire de la vérité. Soyez sûr que nombreuses sont les mères qui ne traversent pas la place Vendôme sans montrer pieusement à leurs enfants le dieu sur sa Colonne. C'est mêm-e pour empêcher cette honte, cette vénération maternelle, oui, maternelle, de la force et du carnage, que nous en détruisons le symbole. Non, ce bronze n'a pas grandi sous les pleurs; les pleurs Peussent déjà emporté comme une crue irrésistible emporte les digues. Il a grandi sous l'admiration ou l'indifférence pire, des mères, de tous les éducateurs de l'enfance; il a grandi sous la lâcheté des parents qui ont permis et seraient prêts à permettre encore, qu'un homme nourrît son ambition des fruits qu'ils ont

péniblement mûris.

LiTCiEN Descaves.

{La Colonne, p. 328-324; r vol., 3 fr. 5o. Stock, éditeur, 27, rue de Richelieu.)

Ce fut sans doute le plus heureux des événements qui mit aux citoyens les armes à la main pour recouvrer leur liberté; mais, ne nous y trompons pas, le plus grand des malheurs serait qu'ils ne puissent les poser; et jamais il n'y eut de projet plus ridicule que celui d'assujettir la nation entière à devenir un peuple de soldats.

Quoi ! tout Français, sans distinction serait tenu de consacrer quatre années de sa vie, comme le juste tribut qu'il doit à TÉtat! Mais, quel tort irréparable la perte du temps consacré aux armes ne ferait-elle pas à l'agriculture, aux manufactures, au commerce, aux arts, aux sciences ! Quel découragement ! quel dégoût ne suivraient pas l'obligation de renoncer aux occupations qui font rétat des individus, les douceurs de la société, le charme de la vie !

Qu'on pense un peu aux suites d'un règlement qui condamnerait le manœuvre, l'artisan, l'ouvrier, à consacrer quatre années de sa vie au métier des armes pour s'acquitter envers l'État qui n'a rien fait pour eux, et dont il ne retire aucun avantage. Qu'on pense aux suites terribles de ce règlement mis en exécution contre des marchands, des négociants, des hommes de lettres, des savants, des artistes ! Arrachés de leurs foyers, du sein de leurs familles, de leurs aniis, de leurs connaissances, bientôt ils maudiraient une patrie qui Ips asservit au malheur; ils fuiraient leur terre natale et ils iraient chercher, dans les pays d'esclavage, le repos et le bonheur.

Vu politiquement, le projet du comité militaire est absurde; il est odieux, vu moralement.

Assujettir au même service et l'indigent et l'opulent, et l'homme qui a de vastes possessions et l'homme qui n'a aucune propriété, serait établir une loi inique, vexatoire, oppressive; elle romprait toute proportion avec les avantages que les citoyens retirent de la société et les charges qu'elle leur impose, avec cette différence encore que le riche trouverait mille moyens de se faire

exempter et que le pauvre resterait presque seul chargé de tout le fardeau.

C'est précisément ce qui est arrivé depuis la Révolution. Combien de malheureux ouvriers, de crocheteurs, de porteurs d'eau, qui n'ont que leurs bras pour toute fortune, ont été contraints de donner chaque quinze jours vingt-quatre heures pour garder les hôtels des riches qui les oppriment ! Ordres tyranniques ! Le comble de Thorreur de la part de ceux qui les ont donnés, et le comble de la bêtise de la part de ceux qui s'y sont soumis ! Que des prédicateurs exaltés prêchent aux grands les devoirs du citoyen, à la bonne heure! mais il n'en est pas aucun pour les petits.

Où est la patrie de ceux qui n'ont aucune propriété, qui ne peuvent prétendre à aucun emploi, qui ne retirent aucun avantage du pacte social ? Partout condamnés à servir, s'ils ne ^ont pas sous le joug d'un maître, ils sont sous celui de leurs concitoyens, et, quelque révolution qu'il arrive, leur lot éternel est la servitude, la pauvreté, l'oppression. Que pourraient-ils donc devoir à l'État? 11 n'a rien fait pour eux que de cimenter leur misère et de river leurs fers.

Ah ! servez l'État, vous à qui il assure un sort tranquille et heureux; mais n'exigez rien de nous; c'est bien assez que le destin nous ait réduits à la cruelle nécessité de vivre parmi vous.

Mar\t.

{L'Ami du Peuple, 24 novembre 1789.)

Je nie que la dominante, dans la vocation militaire, soit le dévouement absolu à la collectivité, à la patrie. Si l'institution a pour prétexte et raison d'être la défense des intérêts communs d'un groupe ethnique ou social vis-à-vis d'autres groupes hostiles ou jaloux, ceux-là qu'elle réunit n'acceptent cet objectif que comme un but lointain et indirect; ils ont rêvé l'uniforme, parce qu'ils l'ont vu entourer d'une auréole fascinatrice; ils l'ont endossé, parce qu'ils ont acquis avec lui des moyens d'existence

facile et privilégiée : vienne la guerre, elle leur apportera un surcroît d'avantages et de jouissances. On se battra pour un drapeau, symbole de la patrie sans doute, car cette patrie c'est elle qui assure la solde et l'avancement. Mais on comprend si mal ridée, que, vis-à-vis des citoyens qui la composent, on se tient à l'écart, on se renferme dans une arrogance méprisante ou brutale : le pékin, c'est-à-dire le citoyen, n'est pourJe militaire qu'un inférieur, un paria, et l'on ne se gêne point pour le lui faire sentir. Des officiers, étrangers de nationalités, même au cours d'opérations de guerre, déploieront entre eux plus d'aménité, de courtoisie corporative, qu'ils ne daigneront accorder d'égards à leurs propres concitoyens... civils. Avec quelle rudesse se sont faites, plus d'une fois, les. réquisitions pour les troupes, en plein pays français, pendant les grandes manœuvres ! Avec quel entrain, en plein tas de poitrines françaises, les balles des Lebel, les pointes de sabre ou de lance ont été dirigées par les professionnels, au cours de grèves ouvrières ou d'émeutes d'étudiants 1 Sont-ce là des preuves d'amour pour la masse qui représente le mieux la collectivité, l'agglomération des énergies et des intérêts fondamentaux d'où naît l'entité patrie? Joli type de patriote, vraiment, que l'illustre professionnel de Moltke, désertant l'armée de son petit pays, trop humble pour satisfaire à Tampleur de ses ambitions, et, sous l'uniforme prussien, plus favorable à ses convoitises d'argent, d'honneurs, de réputation glorieuse, aidant à l'écrasement de ses anciens frères, au démembrement de ses anciens foyers! Le vrai militaire est, d'essence, cosmopolite. On l'a bien vu aux récentes funérailles du Maréchal de Mac- Mahon, honorées de la représentation de toutes les armées d'Europe, même de la présence (aux yeux des vulgaires patriotes, au moins inopportune) des cuirassiers blancs de Guillaume II.

(Militarisme, dans la Société Noupeile, déc. 1893.) D^ A. CORRE.

Les vieux sophimes ont achevé leur temps ; ils sont sinon morts, du moins moribonds comme le monde qui s'en est fait pendant trop de siècles un soutien et qui va mourir...

— Mourir l'abbé Ravinât. la tante d'Hauterolles !

— Non pas eux, mais leurs opinions et leurs doctrines qui flétrissent la nature et la ravalent à grouiller dans la pourriture. Madame, vous avez pu juger la valeur morale des titres avec votre famille, de l'argent avec les juifs, de la dévotion avec les mauvais prêtres, les stupides zélatrices ou les frivoles pénitentes; vous venez d'éprouver la charité souvent trompeuse et vous disposez de quinze jours encore pour achever votre tour du monde social. Il vous reste à vous en. rendre compte*..

— De la force avec Tarmée, n'est-ce pas mon ami ?

— Madame ne touchez pas à larmée, le dernier boulevard...

— Parce que si Ton y touchait.-.

— On n'y touche pas...

Cependant Hermance a connu certain général qui ne comprenait rien et semblait incapable d'avoir jamais rien compris, de jamais rien comprendre- C'était même un divisionnaire.

Fkrnand Cai.mi:ttes.

(Le Vice, paj»es iS/ à 139, i volume chez Stock).

La guerre était en quelque sorte, déclarée contre la France. Le général anglais et les, officiers, fort mécontents de ne trouver ni voitures ni chevaux pour porter leur provisions et leurs nombreux bagages, refusaient d'aller plus loin, prétextant que l'expédition était manquée... Le général Braddock proposa d'envoyer sur-le-champ une force armée pour s'emparer des meilleurs chevaux et chariots qu'on y trouverait et de forcer à les suivre le nombre d'hommes nécessaires pour conduire les uns et prendre soin des autres...

Ce général était, je crois un homme brave et, dans une guerre en Europe, il aurait probablement figuré en excellent officier ; mais il avait trop de confiance en lui-même, trop bonne opinion des troupes régulières, pas assez des Américains ni des Indiens. Georges Grohan, notre interprète, alla le rejoindre pendant sa marche, avec cent Indiens qui lui auraient été très utiles comme guides, éclaireurs, etc.,. s'il les avait traités avec bonté ; mais il les dédaigna, les naéprisa et ils finirent par

l'abandonner... «Après avoir pris le fort Duquesne, me disait-il, qui me retiendra au plus trois jours, je ne vois rien qui puisse arrêter ma marche vers le Niaguara, et, après m'en être emparé, j'avancerais vers Frontenac. »

Je repassai dans mon esprit la longue ligne que devait suivre son armée, par une route étroite qu'il fallait se frayer à travers bois ; j'avais lu la défaite de i.5oo Français qui avaient pénétré dans le pays Illinois, et je concevais quelques doutes et quelques craintes sur le succès de la campagne. Je ne me permis pourtant que de lui dire: «Vous devriez tenir compte des obstacles que pourront mettre à votre marche les embuscades • des Indiens, que Texpérience a rendus habiles à en dresser ; et la route étroite que votre armée doit s'ouvrir peut l'exposer à être attaquée par surprise sur les flancs, à être coupée comme un fil, en différents morceaux, avant que la distance permette à une troupe den secourir une autre. » Il sourit de mon ignorance et me répondit : « Ces sauvages peuvent être des ennemis formidables pour votre milice américaine inexpérimentée ; mais il est impossible. Monsieur, qu'ils obtiennent le moindre avantage sûr les troupes régulières et disciplinées du roi. » Je sentis qu'il ne me convenait pas de disputer avec un militaire sur des affaires de sa profession, et je n'en dis pas davantage.

L'ennemi laissa avancer le général * Braddock jusqu'à neuf milles du fort. Là, l'armée venait de passer une rivière sur le bord de laquelle on avait fait halte, pour donner à tous les soldats le temps de la traverser et Ton se trouvait dans un endroit du bois plus ouvert que ceux par où l'on avait déjà passé, quand Tavant-garde fut attaquée par une vive fusillade qui partit df derrière des buissons et ce fut la première houvelle que le général reçut de l'approche de l'ennemi. Le désordre se mit dans les rangs. Le général fit marcher ses troupes pour secourir son avant-garde, mais ce mouvement s'effectua avec quelque confusion au milieu des chariots, des bagages et des bestiaux qui suivaient l'armée. Le feu des ennemis fut alors dirigé sur les flancs ; les officiers, étant à cheval, se distinguaient plus aisément, servaient de but aux tirailleurs et tombaient en grand nombre. Les soldats, serrés les uns contre les autres, ne recevant pas

d'ordres, ou ne les entendarK point, restèrent exposés au feu jusqu'à ce que les deux tiers fussent tués, et le reste, saisi d'une terreur panique, pris la fuite avec précipitation. Les voituriers détachèrent chacun un cheval de leurs attelages et le montèrent pour s'enfuir : cet exemple fut suivi par d'autres : enfin chariots, magasins, provisions, artillerie, tout resta au pouvoir de l'ennemi.

Le général fut blessé et ce ne fut pas sans difficulté qu'on parvint à le sauver. Son Secrétaire, M. Shirley, fut tué à ses côtés. Sur 86 officiers, 63 furent tués ou blessés ; et l'on perdit 714 soldats sur i.ioo. Ces i.ioo hommes d'élite avaient été choisisdans toute l'armée ; les autres étaient restés avec le colonel Dunbar, qui devait suivre avec la partie la plus pesante des bagages et des provisions. Les fuyards n'étant pas poursuivis, arrivèrent au camp de Dunbar et l'épouvante qu'ils y apportaient s'empara de lui et de ses soldats. Quoiqu'il eût encore plus de i.ioo hommes et que les forces qui avaient battu Braddock n'excédassent pas 400 hommes, au lieu de marcher en avant et de chercher à réparer l'honneur anglais, il fit brûler tous les bagages, toutes les munitions, afin d'avoir moins de choses à emporter et plus de chevaux pour faciliter sa fuite. Malgré l'invitation des gouverneurs de la Virginie, du Maryland et de la Pensylvanie d'y placer ses troupes pour en protéger les habitants, il n'en continua pas moins sa marche rapide et ne se crut en sûreté qu'en arrivant à Philadelphie, dont les habitants pourraient le protéger. Cette affaire nous fit soupçonner pour la première fois, en Amérique, que les idées exaltées que nousavions conçues sur la bravoure des troupes régulières anglaises n'étaient pas fondées.

L'armée, dans sa marche, depuis son débarquement jusqu'au

delà des habitations, avait aussi pillé et dépouillé les habitants

et ruiné de pauvres familles, insultant et maltraitant quiconque

s'opposait à cette violence. C'en était assez pour nous empêcher

de désirer de tels défenseurs, si réellement nous en avions eu

besoin.

B. Franklin.

(Mémoires IH).

Le rôle de r^rnciée

... En Allemagne, le berceau du service obligatoire, Caprivi ' a exprimé ce que Ton cachait soigneusement, que les hommes qu'il faudra tuer ne sont pas seulement des étrangers, mais des nationaux : ces mêmes ouvriers qui fournissent le plus grand nombre de soldats. Et cet aveu n'a pas ouvert les yeux aux hommes et ne les a pas terrifiés! Et après comme avant, ils marchent comme des moutons et se soumettent à tout ce qu'on exige d'eux.

Mais il y a mieux encore, l'Empereur d'Allemagne a récemment expliqué, avec plus de précision, la mission du soldat, en remerciant et en récompensant un soldat qui avait tué un prisonnier sans défense qui essayait de fuir. En récompensant une action toujours considérée comme vile et infâme, même par les hommes placés au plus bas échelon de la moralité, Guillaume II a montré que le devoir principal et le plus apprécié du soldat est d'être bourreau, et non pas comme un bourreau professionnel qui ne tue que des criminels condamnés, mais bourreau de tous les innocents que le chef ordonne de tuer.

Mai^ ce n'est pas tout encore. En 1892, le même Guillaume, l'enfant terrible du pouvoir qui dit tout haut ce que les autres se contentent de penser, parlant à quelques soldats, a publiquement dit ce qui suit, reproduit le lendemain par des milliers de journaux :

« Conscrits! a-t-il dit, devant l'autel et le serviteur de Dieu, vous m'avez juré fidélité! Vous êtes encore trop jeunes pour comprendre toute l'importance de ce qui a été dit ici, mais souciez-vous avant tout d'obéir aux ordres et aux instructions qui vous seront donnés. V^ous « me » l'avez juré, enfants de ma garde; vous êtes donc à présent « mes ^ soldats, « vous m'appartenez donc corps et âmes ». Il n'existe aujourd'hui pour vous

qu'un ennemi, c'est celui qui est « mon » ennemi. Avec les menées socialistes actuelles, « il pourrait arriver que je vous ordonne de tirer sur vos propres parents, sur vos frères, même sur vos pères, sur vos mères (que Dieu nous en préserve !); même alors vous devriez obéir à mes ordres sans hésiter. »

Cet homme exprinie tout ce que les gouvernants inteHigents pensent, mais cachent soigneusement. Il dit ouvertement que ceux qui servent dans Tarmée sont à i son » service et doivent être prêts, pour « son » profit, à tuer leurs frères et leurs pères.

Par les paroles les plus brutales, il exprime franchement tout l'horrible du crime auquel se préparent les hommes qui servent dans Tarmée, tout l'abîme d'humiliation dans lequel ils se sont précipités en promettant obéissance.

Comme un hypnotiseur hardi, il expérimente le degré d'insensibilité de rhypnotisé. 11 lui applique à la peau un fer rouge; la peau fume et grésille, mais l'endormi ne se réveille pas.

Cet homme, malade, misérable, ivre de pouvoir, offense par ses paroles tout ce qui peut être sacré pour Thomme moderne, et les chrétiens, les libres penseurs, les hommes instruits, tous, loin de s'indigner de cette offense, ne la remarquent même pas. La dernière, la plus extrême épreuve est proposée aux hommes, dans sa forme la plus grossière. Ils ne remarquent même pas que c'est une épreuve, qu'ils ont un choix à faire; il leur semble qu'ils n'ont qu'à se soumettre docilement. On croirait que ces paroles insensées qui offensent tout ce que l'homme a de sacré devraient l'indigner, mais non. Tous les jeunes gens de toute l'Europe sont soumis chaque année à cette épreuve, et, sauf de rares exceptions, ils renient tout ce qu'il y a de sacré et acceptent volontiers la perspective de tirer sur leurs frères ou sur leurs pères pour obéira l'ordre du premier fou venu, accoutré d'une livrée à galons rouges ou or.

Un sauvage quelconque a toujours quelque chose de sacré pour lequel il est prêt à souffrir. Où donc est ce quelque chose de sacré pour l'homme moderne? On lui dit : « Tu vas être mon serf, et cette servitude t'obligera à tuer même ton propre frère, — et lui, parfois très instruit, tend tranquillement sou cou au harnais. On le revêt d'un accoutrement grotesque, on lui ordonne

de sauter, dé faire des grimaces, de saluer, de tuer, et il accomplit tout avec docilité. Et, quand on le libère, il retourne, comme si de rien n'était, à son ancienne vie et continue à parler de la dignité de l'homme, de la liberté^ de Tégâlité, de la fraternité !

« Mais que faire? demande-t-on parfois avec une perplexité sincère. Si tout le monde refusait le service, je comprends encore, mais seul, je ne ferais que souffrir sans utilté pour personne. »

Et c'est vrai; Thomme de la conception sociale de la vie ne peut pas refuse;^ . Le but de sa vie est son propre bonheur. Pour lui {personnellement, il vaut mieux se soumettre, et il se soumet. >Quoi qu'on lui fasse, quelleque souffrance, quelle que humiliation qu'il ait à subir, il se soumettra, car seul il ne peut rien, puisqu'il n'a pas de principe au nom duquel il pourrait s'opposer seul à la violence Et s'unir, ils ne le peuvent; ils en sont empêchés par ceux qui les dirigent. ^

On dit souvent que l'invention de terribles armes de guerre finira par rendre la guerre impossible. C'est faux. De même qu'on peut augmenter les moyens d'extermination, de même on peut augmenter les moyens de soumettre les hommes de la conception sociale. Qu'on les tue par milliers, par millions, qu'on les mette en pièces; ils iront quand même à la boucherie comme un bétail stupide. On fera marcher les uns en les fustigeant, et les autres en leur permettant de porter des bouts de rubans et des galons.

Et c'est avec une société ainsi composée d'hommes abrutis jusqu'à promettre de tuer leurs propres parents, que des hommes publics — conservateurs, libéraux, socialistes, anarchistes — voudraient constituer une société rationnelle et morale- Comime avec des poutres tordues et pourries il est impossible de construire une maison, de quelle que façon qu'on les pose; de même avec ces hommes on ne peut pas organiser une société morale et rationnelle. Ils ne peuvent former qu'un troupeau dirigé par les cris et le fouet du berger. C'est ce qui a eu lieu.

Et voilà que, d'une part, les hommes qui se disent chrétienç, qui sont partisans de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, sont prêts, au nom de la liberté, à une soumission des plus humiliantes, des plus serviles; au nom de l'égalité, à diviser les

hommes, d'après les seuls indices extérieurs et illusoires, en

classes supérieures et inférieures, en alliés et ennemis, et au

nom de la fraternité à tuer leurs frères.

La contradiction entre la conscience et la vie, et, par suite,

le dédoublement de notre existence sont arrivés à leur extrême

limite. L'organisation de la société basée sur la violence, qui

avait pour but d'assurer la vie familiale et sociale, a conduit les

hommes à la complète négation et à l'anéantissement de ces

avantages, v .

LÉON Tolstoï.

(Le salut est en vous, chez Berrin, 25, Quai des Grands-Augustins, pages 22o«24.i

L'armée a été dressée moins à défendre le pays contre les ennemis du dehors qu'à soutenir le gouvernement à l'intérieur contre ceux qu'il nomme les éternels ennemis de l'ordre.

Les mêmes généraux, si prompts à capituler devant Pennemi du dehors, sont impitoyables dans les discordes civiles. Les lois de la guerre ne s'appliquent pas aux insurgés vaincus, .tout est permis contre eux, car ils sont des ennemis de Tordre, et c'est contre eux seuls que la société entretient une armée à grands frais.

L'invasion étrangère ne fait pas grand mal aux privilégies :

elle se résume en une contribution de cinq milliards à prélever

sur le travail, mais les traitements ne sont pas diminués d'un

centime, tandis qu'une insurrection d'îlotes menace à la fois

tous les fonctionnaires, c'est-à-dire la société. Il est donc naturel

qu'elle craigne beaucoup plus l'ennemi du dedans que l'ennemi

du dehors.

Louis Ménard.

{Les Classes dirigeantes et les ennemis de la société.)

On inculque ainsi leur devoir à ces hommes. Dans la journée, lorsqu'ils sont dans leurs casernes, on leur parle du salut de la patrie, dont ils sont les gardiens, et des royaumes voisins dont l'ambition menace Le territoire, mais le soir on les met en présence des véritables ennemis, de la plèbe susceptible encore de colère, dont il faut prévoir l'assaut possible et les formes violentes de revendication. Quelle ingénieuse fiction qi^e celle du rival étranger, de l'adversaire héréditaire! elle soutient en partie nos ploutocraties; grâce à elle, elles arrivent à cet admirable résultat de mobiliser une partie de la classe travailleuse contre l'autre partie, de telle sorte que, quel que soit le résultat d'une guerre civile, seuls les misérables en portent le poids et en subissent les effets. Aussi tout l'effort des moralistes, des philosophes et des historiens salariés concourt-il à fortifier cette fiction, à Tembellir; le maître d'école répand leurs doctrines, si bien que les pauvres croient vraiment protéger leur taudis que nul ne menace, et en recevant la sportule, ils défendent leur droit à

mourir de faim.

Bernard Lazare.

Les Porteurs de torches, p. 98; Armand Colin et C'*, éditeurs, 5, rue de Mézières.

Comme les hommes se bernent facilement eux-mêmes quand ils y ont intérêt!

Les gouvernements consentiront à résoudre leurs désaccords par l'arbitrage et à licencier leurs armées !

Les différends entre la Russie et la Pologne, l'Angleterre et l'Irlande, l'Autriche et la Bohême, la Turquie et les Slaves, la France et l'Allemagne seront aplanis par conciliation à l'amiable!

C'est absolument comme si l'on proposait aux négociants et aux banquiers de ne rien vendre au-dessus du prix d'achat, de s'occuper sans bénéfices de la distribution des richesses et de supprimer l'argent, devenu inutile !

Mais, comme le commerce et les opérations de banque con-

sistent uniquement à vendre plus cher que le prix d'achat, cette proposition équivaudrait à une invitation à se suicider. De même en ce qui concerne les gouvernements. La proposition de ne pas employer la force, mais de régler leurs malentendus' avec justice, est un conseil de suicide. Il est peu probable qu'ils y consentent.

Les savants se réunissent en sociétés (il y en a de cette sorte plus de cent), en congrès (il y en avait récemment. à Paris, à Londres et à Rouen); ils prononcent des discours, banquettent, portent des toasts, publient des revues, et démontrent ainsi par tous les moyens que les peuples, forcés à entretenir des millions d'homrhes sous les armes, sont à bout d'efforts, et que ces armements sont en opposition avec le progrès, les intérêts et les désirs des populations; mais que, en noircissant beaucoup de papier, en débitant beaucoup de paroles, on pourrait mettre tous le^ hommes d'accord et faire qu'il n'y ait plus d'intérêts opposés et, partant, plus de guerre.

Lorsque j'étais enfant, on me fit croire que, pour attraper un oiseau, il suffisait de lui mettre un grain de sel sur la queue. Je tentai donc de m'approcher d'un oiseau avec du sel, mais je me convainquis bientôt que, si je pouvais lui mettre du sel sur la queue, il me serait tout aussi facile de le prendre, et je compris qu'on s'était moqué de moi.

Les hommes qui lisent les articles et les livres sur l'arbitraire et le désarmement doivent s'apercevoir également qu'on se moque d'eux.

Si l'on peut mettre un grain de sel sur la queue d'un oiseau, c'est qu'il ne s'envole pas et qu'il est facile de le prendre. S'il a des ailes et ne veut pas être pris, il ne se laisse pas mettre de sel sur la queue, parce que le propre de l'oiseau est de voler. De même le propre du gouvernement est de commander et non d'obéir. C'est pourquoi il y tend toujours et n'abandonnera jamais le pouvoir volontairement. Or, comme c'est l'armée qui lui donne le pouvoir, il ne renoncera jamais à Tarmée et à sa raison d'être: à la guerre.

L'erreur vient de ce que les savants juristes — en se trompant et en trompant les autres — affirment dans leurs livres que le

gouvernement n'est pas ce qu'il est : une réunion d'hommes qui exploitent les autres, mais, d après la science, la représentation de l'ensemble des citoyens. Ils l'ont affirmé si longtemps qu'ils ont fini par y croire eux-mêmes; aussi leur semble-t-id que la justice peut être obligatoire pour les gouvernements. Mais l'histoire démontre que, depuis César jusqu'à Napoléon, et de ce dernier à Bismarck, le gouvernement est toujours, en son essence, une force qui viole la justice^ et que cela ne peut pas être autrement. La justice ne peut pas être obligatoire 'pour celui ou ceux qui disposent d'hommes abusés et dressés à la violence — les soldats — et, par eux, dominent les autres. C'est pourquoi les gouvernements ne peuvent pas consentir à diminuer le nombre de ces hommes dressés et obéissants qui constituent toute leur force et toute l-eur influence.

Telle est la manière de voir d'une partie des savants au sujet de la contradiction qui pèse sur notre monde, et tels sont leurs moyens de la résoudre. Dites à ces hommes que ja solution dépend uniquement de l'attitude personnelle de chaque homme devant la question morale et religieuse posée aujourd'hui — à savoir : la légitimité ou l'illégitimité du service obligatoire, — ces savants ne feront que hausser les épaules, et ne daigneront pas même répondre. Pour eux, ils ne voient dans cette question qu'une occasion de prononcer des discours, de publier des livres, de nommer des présidents, des vice-présidents, des secrétaires, de se réunir ou de parler dans telle ou telle ville. De tout ce verbiage écrit ou parlé doit sortir, d'après eux, ce résultat que les i^'ouvernements cesseront de recruter des soldats, base de leur force, et, suivant leurs conseils, licencieront leurs arm-ées et resteront sans défense non seulement devant leurs voisins, mais aussi devant leurs propres sujets. C'est comme des brigands ayant garrotté des hommes désarmés pour les dépouiller, qui se laisseraient toucher par des discours sur la souffrance que cause à leurs victimes la corde qui les attache, et s'empresseraient de la couper.

Cependant il y a des gens qui croient à cela, qui s'occupent de congrès de la paix, prononcent des discours, écrivent des livres : les gouvernements, cela va sans dire, leur témoignent de

la sympathie et feignent de les encourager, de même qu'ils feignent de protéger les sociétés de tempérance, tandis qu'ils ne vivent, pour la plupart, que de Tivrognerie des peuples; de même qu'ils feignent de protéger l'instruction alors que leur force a précisément l'ignorance pour base; de même qu'ils feignent de garantir la liberté et la constitution, alors que leur pouvoir se maintient grâce à l'absence de liberté; de même qu'ils feignent se soucier de l'amélioration du sort des travailleurs, alors que c'est sur l'oppression de l'ouvrier que repose leur existence; de même qu'ils feignent de soutenir le christianisme, alors que le christianisme détruit tout gouvernement.

On se soucie de la tempérance, mais de telle façon que ce souci ne puisse pas diminuer Tivrognerie; de l'instruction, mais de telle façon que, loin de détruire l'ignorance, on ne fait que l'accroître; de la liberté et de la constitution, mais de telle façon que Pon n'empêche pas le despotisme; du sort des ouvriers, mais de telle façon qu'on ne les affranchisse pas de l'esclavage; du christianisme, mais du christianisme officiel qui soutient les gouvernements, au lieu de les détruire.

Maintenant c'est un nouveau souci : la paix.

Les souverains, qui prennent conseil aujourd'hui de leurs ministres, décident de par leur seule volonté si c'est cette année ou Tannée prochaine que commencera la grande tuerie. Ils savent très bien que tous les discours ne les empêcheront pas quand l'idée leur en viendra, d'envoyer des millions d'homme à la boucherie. Ils écoutent même avec plaisir ces dissertations pacifiques, les encouragent et y prennent part.

Loin d'être nuisibles, elles sont au contraire utiles aux gouvernements, parce qu'elles donnent le change aux peuples et les détournent de la question principale, essentielle: Doîi-on ou non se soumettre à l'obligation du service militaire?

« La paix va être bientôt organisée grâce aux alliances, aux congrès, aux livres et aux brochures. En attendant, endossez donc votre uniforme et tenez-vous prêts à commettre et à souffrir des violences pour nous », disent les gouvernements; et les savants organisateurs de Congrès, et les auteurs de mémoires pour la paix approuvent pleinement.

Ainsi agissent et pensent les savants de cette première catégorie. C'est l'attitude la plus profitable aux gouvernements, et par suite celle qu'encouragent les gouvernements habiles.

LÉON Tolstoï^

(Le salut est en vous, pages i5ç>-i63; i vol. chez Perrin).

Lorsqu'au-dessous d'une minorité

privilégiée il existe une majorité souffrante, la minorité qui fait les lois est obligée d'organiser le pouvoir de contrainte, non seulement de manière à réprimer les écarts des individus, mais de manière à pouvoir maîtriser les masses. Cette organisation, c'est Farmée, dont la discipline rigoureuse, commise à des officiers de profession, permet aux privilégiés de contenir le prolétaire par le prolétaire. Ceux qui font métier des armes ne sauraient en conscience être partisans de la paix perpétuelle. Ils ont besoin de la guerre pour charmer leurs ennuis et pour leur procurer de l'avancement. Et comme après tout ils sont la force, comme leur esprit règne dans les classes dirigeantes, il faut bien les contenter

quelquefois.

Ch. Secrétan.

(Mon l'topie.)

Faire garder les pauvres en bourgerons par les pauvres en uniformes, voilà le secret de la tyrannie et le problème des gouvernements.

(Figaro du 7 mars i8gi.)

Au point de vue philosophique et statistique, on peut discuter sur l'armée, sur ce capital « social » que représente chaque homme dans une nation, capital que le séjour sous les drapeaux rend inutilisé.

Encore pourrait-on répondre à ceux-là qu'ils se trompent;

que si le soldat coûte au lieu de rapporter, il n'est pas pour cela

un capital dormant, il assure, et c'est bien quelque chose, la

sécurité des capitaux qui travaillent.

{La France militaire, 20 octobre 1S96.)

Sous prétexte de liberté et de progrès, la société avait encort découvert le moyen d'aggraver la misérable condition de l'homme, en l'arrachant à son chez lui, en Taffublant d'un costume ridicule, en lui distribuant' des armes particulières, en l'abrutissant sous un esclavage identique à celui dont on avait jadis affranchi, par compassion, les nègres, et tout cela pour le mettre à même d'assassiner son prochain, sans risquer Téchafaud, comme les ordinaires meurtriers qui opèrent, seuls, sans uniformes, avec des armes moins bruyantes et moins rapides.

J.-K* HUTSMANS.

{A rebours, Charpentier ei Fasquelle, ii, rue de Grenelle.)

Tout ce que la société' bourgeoise a touché a été absorbé par elle. Quand elle. met la main sur six cent mille citoyens, ces six cent mille citoyens lui. appartiennent corps et âme, tête et sang pendant tout le temps qu'elle les habillera, les galonneraet leur persuadera, en les armant, qu'ils sont plus puissants que les autres citovens.

De temps en temps, ces frères qui portent des capotes, on les précipitent sur les frères qui portent des blouses et ils fusillent sur un signe, sur un ordre monosyllabique, sur un coup de sifflet. On leur persuade le lendemain qu'ils ont bien fait et on en décore quelques-uns. C'est ce que des politiciens très instruits ont appelé, après boire « sortir de la légalité pour rentrer dans le droit ».

Flor O'Squarp.

{Les Couiisses de l'Anarchie.)

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