‹ Guerre-militarismeChapitre 18 sur 42 · DISCIPLINE · texte numérisé non relu

DISCIPLINE

— Des restes de barbarie traînent encore, dit M. Bergeret, dans la civilisation moderne. Notre code de justice militaire, par exemple, nous rendra odieux à un prochain avenir. Ce code a été fait pour ces troupes <ie brigands armés qui désolaient l'Europe au xviii^ siècle. Il fut conserve par la République de 92 et systématisé dans la première moitié de ce siècle. Après avoir substitué la nation à l'armée, on a oublié de le changer. On ne saurait penser à tout. Ces lois atroces, faites pour des pandours, on les applique aujourd'hui à de jeunes paysans effarés, à des enfants des villes qu'il serait facile de conduire avec douceur. Et cela semble naturel!

— Je ne vous comprends pas, dit M. de Terremondre. Notre code militaire, préparé, je crois, sous la Restauration, date seulement du second empire- Aux environs de iSyS, il.a été remanié et mis d accord avec l'organisation nouvelle de l'armée. Vous ne pouvez donc pas dire qu'il est fait pour les armées de l'ancien régime.

— Je puis le dire parfaitement, répondit M. Bergeret, puisque ce code n'est qu'une compilation des ordonnances concernant les armées de Louis XIV et de Louis XV. On sait ce qu'étaient ces armées, ramas de racoleurs et de racolés^ chiourme de terre, divisée en lots qu'achetaient de jeunes riobles, parfois des enfants. On maitîtenait l'obéissance de ces troupes par de perpétuelles menaces de mort. Tout est changé; les militaires de la monarchie et des deux empires ont fait place à une énorme et placide garde nationale. Il n'y a plus à craindre ni mutineries ni violences. Pourtant la mort à tout propos menace ces deux troupeaux de paysans et d'artisans, mal habillés en soldats. Le contraste de ces mœurs bénignes et de ces lois féroces est presque risible. Et, si l'on v réfléchissait, on trouverait qu'il est

aussi grotesque qu'odieux de punir de mort des attentats dont on aurait facilement raison par le léger appareil des peines de simple police.

— iMais, dit M. de Terremondre, les soldats d'aujourd'hui ont des armes comme les soldats d'autrefois. Et il faut bien que des officiers, en petit nombre et désarmés, s'assurent l'obéissance et le respect d'une multitude d'hommes portant des fusils et des cartouches. Tout est là.

— C'est un vieux préjugé, dit M. Bergeret, que de croire à la nécessité des peines et d'estimer que les plus fortes sont les plus efficaces. La peine de mort pour voie de fait envers un supérieur vient du temps où les officiers n'étaient pas du même sang que les soldats. Ces pénalités furent conservées dans les armées de !a République*. Brindamour, devenu général en 1792, mit les mœurs de l'ancien régime au service de la Révolution et fusilla les volontaires avec magnanimité. Du moins, Brindamour, devenu général de la République, faisait-il la guerre et se battait-il rudement. C'était affaire de vaincre. Il rie s'agissait pas de la vie d'un homme, mais du salut de la patrie.

— C'était surtout le vol, dit M. Mazure, que les généraux de l'an II punissaient avec une inexorable sévérité. Dans l'armée du Nord, un chasseur, ayant changé son vieux chapeau contre un neuf, fut passé par les armes. Deux tambours, dont l'aîné avait dix-huit ans, furent fusillés devant le front des troupes pour avoir volé'quelques menus bijoux à une vieille paysanne. C'était l'âge héroïque.

— Ce n'est pas seulement les maraudeurs, reprit M. Bergerct, qu'on fusillait chaque jour dans les armées de la République. C'est aussi les mutins. Et ces soldats, tant glorifiés depuis, étaient menés comme des forçats, à cela près qu'on leur donnait rarement à manger. Il est vrai qu'ils étaient parfois d'humeur difficile. Témoin les trois cents canonniers de la 33« demi-brigade qui, l'an IV, à iMantoue, réclamèrent leur solde en braquant leurs pièces sur leurs généraux. .

Voilà des gaillards avec lesquels il ne fallait pas plaisanter! Ils eussent été capables d'embrocher, à défaut d'ennemis, une douzaine de leurs supérieurs. Tel est le tempérament des héros.

Mais Dumanet .n'est pas encore un héros. La paix n*en forme point. Le sergent Bridoux n'a rien à craindre dans le quartier paisible. Toutefois il n'est pas fâché de se dire qu'un homme ne peut lever la main sur lui sans être aussitôt fusillé en musique. Cela est démesuré, dans l'état de nos mœurs, et en temps dé paix. Et nul n'y songe. Il est vrai que les peines capitales prononcées par les conseils de guerre ne sont exécutées qu'en Algérie, et qu'on évite, autant que possible, de donner en France même ces fêtes martiales et musicales. On reconnaît qu'elles y feraient mauvais effet. C'est la condamnation tacite du code militaire.

— Prenez garde, dit M. de Terremondre, de porter atteinte à la discipline!

— Si vous aviez vu les nouvelles recrues, répondit M. Bergeret, entrer à la file dans la cour du quartier, vous ne croiriez pas qu'il faille sans cesse menacer de mort ces âmes moutonnières pour les maintenir dans l'obéissance. Ils songent tristement à tirer leurs trois ans, comme ils disent, et le sergent Bridoux serait touché jusqu'aux larmes de leur pitoyable docilité, s'il n'avait pas besoin de les terrifier pour jouir de sa propre puissance. Ce n'est pas que le sergent Bridoux soit, né . plus méchant qu'un autre homme. Mais, esclave et despote, -il est deux fois perverti, et je ne sais si Marc-Aurèle, sous-officier, n'aurait pas tyrannisé les bleus. Quoi qu'il en soit, cette tyrannie est suffisante pour entretenir la soumission tempérée cfe ruse qui est la vertu la plus nécessaire au soldat en temps de paix.

Et il y a longtemps que nos codes militaires, avec leur appareil de mort, ne se devraient plus voir que dans les musées des horreurs, près des clefs de la Bastille et des tenailles de l'Inquisition.

Anatole France.

(Le Mannequin d'osier, p. 207-217; 1 vol. chez Calmann Lévy, 3, rue Auber.)

Le soir, par la ville ignorée, j'erre- désespérément. Comme là*bas, à la Division, je souffre plus que de l'abandon et de réloignement, .je souflVe de la nouveauté de toutes ces choses étrangères; je souffre plus encore du dégoût qu'elles m'inspirent à la pensée de tant de jours amoncelés devant moi pour les connaître jusqu'à Técoeurement- Je regarde ce qui m'entoure avec les yeux du prisonnier pour son cachot.

Le long des grands boulevards aux trottoirs luisants de pluie, dans les ruelles sombres où je m'enfonce sans but, dans l'inconnu parmi des inconnus, je vais songeant, essayant vainement de fixer, d'admettre ma nouvelle condition, de trouver une raison à cette sinistre vérité : vivre ici, avoir Toulon pour « port d'attache », être un marin de cette ville, qui m'apparaît si bien ce soir comme la ville du marin. J'ai une envie folle de m'en aller, de me cacher, de ne rien voir : j'ai bien le temps! Tout de suite aussi, un seul moment de joie à venir m'apparaît, unique dans l'énumération de tous ceux de ces trois années, de ces trente-six mois qui commencent : le dernier, le moment de la libération, l'heure où je quitterai cette vie que j'ignore encore, où me -sera rendu la liberté que j'avais hier, que je ne remarquais pas et dont toutes les délices me reviennent aujourd'hui si tentantes, si indispensables.

Oui, malgré que je n'en aie pas encore revêtu ia tenue, je me sens marin, non pas déjà marin de métier, mais marin soldat, marin serviteur, marin machine à obéir, homme emprisonné, entravé, chose toute petite et sans cervelle. Je revois le papier, la feuille de route où j'étais livré comme un objet — et c'est bien comme un objet qu'on m'a pris. Je me rappelle avec horreur la brutalité, les voix sèches de ces hommes qui m'ont reçu en coupable, en condamné. Voilà que je ne puis m'éloigner de ces rues-là, maintenant! Je ne puis faire un pas, en somme, dans le sens que je voudrais : je suis tenu, garotté, et Theure de l'appel, demain matin, sonne à mes oreilles, lentement, sans discontinuer, marque mes pas dans les rues sombres. Alors je suis pris d'une si profonde tristesse que j'ai envie de me coucher là. dans

Ll,

la rue, et de ne plus bouger. On viendra m'y chercher, on me forcera de faire cet absurde devoir : car il me semble impossible, quand brûle en soi la plus petite flamme d'intelligence, de Taccomplir de son plein gré, d'avoir la volonté consciente décéder à une nécessité que Ton méprise, sachant d'avance que Ton rougira du propre triomphe de soi-même. C'est un dédale dont les deux issues sont la honte.

Que ne m'ont-ils gardé là-bas, dans leur caserne; j'aurais couché à l'abri du vieux bateau moisi; ils m'auraient mis tout de suite sur le dos la livrée du service, et je me serais peut-être soumis comme une brute. Mais cette première fausse liberté, cette promenade de chien tenu en laisse par un lien d'acier et' une main de fer, pesants, froids, invisibles et si terrifiants, cette première nuit-là est trop humiliante où je dois lutter contre ce que je sens en moi d'utile fierté, où je dois employer toute ma volonté à m'amoindrir, à m'anéantir, à me serviliser, à me faire l'es^ clave de je ne sais quel maître. Oui, oui, c'est bien cela : je me débats par cette nuit noire, je me révolte, j'implore aussi, et je me trouve devant l'inexorable, devant la force. Cette force me frappe, réclame ma jeunesse, mon enthousiasme, ma curiosité, mon intelligence; elle me dit : << Je veux tes plus belles années, celles dont tous les souvenirs sont des semences fécondes, celles où tient toute la vie. Je les veux, donne-les-moi.

Et je donne, parce qu'il le faut, simplement; j'accomplis ce sacrifice dont je ne puis même pas m'enorgueillir.

Mais c'est là que, malgré tout, malgré les conventions courantes qui transforment cette soumission en un noble devoir, c'est à ce moment que je me sens lâche de ne pas résister avec tout ce qui hurle en moi.

Nous avons mieux à connaître que la discipline avilissante, mieux à apprendre que l'obéissance. Je voudrais fuir, ne pas céder, jamais... Oh! que je serais bien flétri, méprisé, condamné à un exil infamant, et traître et lâche pour avoir gardé la tête haute, refusé d'accepter l'humiliation!

Allons! comme tous les jeunes Français de mon âge qu'entraîne le même filet, il faut apprendre à se courber, à respecter, à saluer des effigies. Fierté, noblesse, dignité, amour-propre, tout

ce qui vous fait passer dans la vie avec le regard droit et clair, vains mots pour nous autres; inclinons-nous devant la platitude, la bassesse, le silence forcé, la crainte de .la punition, le respect des chefs, la mort de la personnalité... Et plus grossière, plus brutale, me revient brusquement la phrase de bienvenue que m'adressait le maître tout à l'heure : « Faudra pas faire votre pratique avec moi, le Parigot... »

Georges Hugo.

{Souvenirs d'un matelot, p. 24 à 29; Charpentier et Fasquelle, n, rue de

Grenelle,)

Voilà des moi^ que je ne sors pas de la prison. Quand les chaouchs ont pris un homme en grippe, ils ne le lâchent point.

Je souffre horiblement. Moralement d'abord. C'est une chose terrible que d'être obligé, avec un caractère violent, entier, d'avaler silencieusement tous les outrages et de ronger ses colères. Et puis, je suis seul. Personne de près ni de loin, pour m'encourager, pour me mettre du cœur au ventre.

Eh bien! j'aime mieux cela, au fond, je préfère cet isolement, cet abandon, aux pitiés qui usent l'énergie et aux lamentations qui émasculent. Cela m'ôterait du courage, je crois, de savoir qu'on pleure sur mon sort; et je sais gré à tous ceux qui pourraient s'intéresser à moi de leur ingratitude égoïste; je leur sais gré de n'avoir jamais fait luire à mes yeux ces feux follets de l'espérance menteuse qui ne brillent que pour vous faire tomber, en disparaissant; dans les fondrières de l'abattement. J'ai foulé aux pieds, depuis longtemps, les croyances bêtes de mon enfance et je n'écris plus à personne. Pas une seule fois, même dans les minutes les plus atroces, je n'ai pensé à appeler à mon aide les sentiments religieux ou le souvenirde la famille. Je ne veux pas donner à mes douleurs cette consolation puérile. Je serais obligé de l'enlever, plus tard, comme un appareil qu'on arrache brutalement d'une blessure mal fermée et qui laisse la plaie à \ if. La nii^c seule me soutient. Je me repais de ma haine. J'irai

jusqu'au, bout ainsi, sans faiblir, car j'ai foi en 1' sais que c'est avec les fers qu'il a trouvés dans les Bastille que le peuple a forgé la Louisette.

Je souffre physiquement, aussi. Et la souffranc peu, peut-être, à côté de cette souffrance-là. Le p«li avec le ventre vide, la gorge sèche, la sueur qui ii ei dont les gouttes salées viennent piquer les'veux pendant des heures, dans les poses les plus fatigar ment d'arme ou de l'escrime à la baïonnette, en p séries de pas de course, avec une charge à faire re de somme, sur une piste dont la poussière souI aveugle ! Les fers qui brisent les membres ; le bâill bouche et ensanglante la lèvre qui ne peut mêr gner!... Et surtout la faim, la faim atroce qui tord qui affole; la soif dévorante qui fait hurler? Quoi d que la fatigue immense, presque invincible, qui s' le corps exténué?

Quelles luttes à soutenir contre des forces q contre L'énergie qui disparaît, contre l'avachissi tarderait pas à avoir raison de l'esprit énervé!... pourtant, résister jusqu'au dernier moment et ri Code pénal, — ce canon chargé, mèche allumée, je dois vivre.

, . . Un homme de garde, en passant devant i laisse tomber un papier plié en quatre. Je le ranr billet de Queslier. Il m'avertit qu'il a pu disposer qu'il l'a caché, à mon intention, à un endroit qu Je n'aurai qu'à m'esquîver le soir pour aller le chi deux cents mètres du ravin, tout au plus. Tant nr Je crève de faim, depuis huit jours je suis en cell soupe tous les deux jours.Je n'ai pas mangé depui: Tiens, mais à propos, d'où provient-il ce pain?

— Quelle blague ! me dit tout bas un de mes voi aussi et à qui j'ai promis d'en donner un morcea donc pas que, toutes les nuits, il y a des types parder des pains sur les rayons de la grande tente tration? Moi, je ne leur donne pas tort. . ,

Moi non plus. Je; ne donnerai jamais tort à rhoname qui dérobera une boule de son. Je laisserai cette canaillerie sauvage aux tribunaux militaires, qui n'auront pas honte, s'ils sont jamais surpris, ces affamés, de leur infliger une coridamnation pour vol, le vol de la nourriture que leurs supérieurs leur grinchissent. . .

n fait presque nuit. J'allonge la tête pjur exarniner la place et voir la binette du factionnaire. Pourvu que ce ne soit pas une bourrique!... Non; c'est Chaumiette. Avec lui, il n'y a pas de danger; s'il me voit m évader, il fera certainement semblant de ne pas me voir. Il est justement seul dehors.

Les autres hommes de garde sont sous leur marabout, le pied de banc sous le sien. Allons-y. Je sors de mon tombeau en rampant; je me glisse le Iqng du mur sur lequel je me hisse sans bruit. Je prends mon élan pour sauter le fossé;.. Zut! une pierre qui tombe et roule sur une vieille boîte de conserves... tant pis! j'ai sauté et je pars en courant, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds; j'ai déjà parcouru la moitié du chemin...

Halte-la!... halte-là!... halte-là!.., où je fais feu. Un gros olivier. est à côté de moi. Instinctivement, je me jette derrière, à plat ventre. Le tonnerre d'un coup de fusil éclate et la balle s'enfonce dans l'arbre, à un mètre de terre, avec le bruit mat d'une pomme cuite qu'on colle le long d'un mur. Bien visé! je me relève vivement et je fais tourner mes bras, comme les ailes d'un moulin à verit, pour indiquer que je re\nens.

On m'a mis aux fers. Us ont cru que je voulais déserter, les imbéciles !

Pendant la ^ nuit, Chaumiette a pris la faction... Il s'est approché de mon tombeau,

— Est-ce que tu dors?

— Non.

— Tu sais, tout à l'heure,., je t'avais bien vu partir, mais je disais rien.., c'est le sergentqui l'a entendu... il m'a commandé de tirer,., tu comprends... il était à côté de moi... j'ai tiré en l'air!...

— Lâche!

Lpàche! pourquoi? Est-ce que ce Chaumietie qui vient de tirer sur moi n'a pas risqué sa vie, il y a déjà quelques mois, pour retirer Lucas du puits où il était tombé? C'est un lâche, cet homme, qui, pouvant se dérober aussi bien que les autres, pr.esque convaincu qu'il ne remonterait du gouffre qu'un cadavre, n'a même pas voulu attendre, pour y descendre, qu'on eût préparé une corde solide? Un lâche, lui qui courait chance, en se laissant entraîner par sa générosité, de se briser lecrâne,j:omme Tautre, contre la pointe d'un rocher? Vn lâche, ce garçon hardi, aux sentiments mâles, que le danger n'effraye pas et que le péril ne fait pas blêmir? Allons donc!...

Non, ce n'est pas un lâche. C'est un peureux. Un peureux qui se jettera dans le feu, aujourd'hui, pour sauver un camarade, et qui lui cassera la tête, demain, au moindre mot d'unchaouch. Son cœur n'est point bas; il est timide. Son courage disparaît devant une consigne; sa hardiesse tombe devant un mot d'ordre. Il est trop brave pour reculer; il est trop poltron pour oser. Il a l'appréhension du châtiment, la crainte du règlement, la peur du galonné. . .

La peur, oui, c^'est bien la principale colonne du temple soldatesque. L'armée : une boutique dans laquelle on passe les consciences à la lessive et où les caractères, tordus comme des linges mouillés, sont placés sous le battoir ignoble de la discipline abrutissante.

Ce n'est que par la peur que le système militaire a pu s'établir. Ce n'est que par la peur qu'il se maintient- Il doit peser sur les imaginations par la terreur, comme il doit remplir d'obscurité l'âme des peuples pour les empêcher de voir au-delà de l'horizon stupide des frontières. Il doit s'entourer d'un appareil mystérieux,, d'une sorte de pompe religieuse où l'horreur s'allie à la magnificence, où les fanfares retentissent au milieu des hurlements du carnage, où l'on distingue confusément, jetés pêle-mêle sur le manteau sanglant de la gloire, les panaches des généraux et les menottes des gendarmes, le bâton de maréchal et les douze balles du peloton d'exécution, les palmes du triomphe et les ossements des victimes.

Il lui faut cela pour que la foule s'étonne et le redoute, comme elle reste bouche bée devant un charlatan dont le clinquant et le panache l'attirent ; mais dont elle se recule craintive» aussitôt qu'elle a vu briller une pince dans la main de l'opérateur; Il faut cela pour que le peuple, toujours en extase devant le merveilleux, qu'il ne cherche pas à approffondir, soil sajsi, à son aspect, d'une frayeur vague qui confine parfois à l'admiration. Sauvage qui se prosterne, plein de terreur et de respeqt, devant l'arme à feu qu'il ne s'explique pas et qui doit le foudroyer.

Nous sommes ici trois cents hommes, l'écume de l'armée, le vomissement de tous les régiments ; mélange confus de tous les caractères, scories de toutes les classes de la société. On peut trouver de tout, parmi nous, depuis le fils de famille jusqu'au rôdeur de barrières, depuis le lettré jusqu'à l'ignorant, depuis l'ouvrier jusqu'au mendigo tireur de pieds de biche, depuis l'ouvrier qui ne cane pas devant le turbin jusqu'au trimardeur qui va faire la chasse aux croûtes de pain avec un fusil de toile. Eh bien ! Eh bien ! sur ces trois cents hommes, je suis sûr qu'il n V en a pas vingt qui soient conscients, qui sachent pourquoi ils se sont irrités contre les prescriptions bêtes et les règlements atroces, pourquoi ils se sont soulevés contre la discipline, qui ne soient pas, au fond, des insurgés pour rire, des révoltés à la manque...

La peur les mène encore par l'oreille, ces réfractaires ; la peur, qui soutient tant d'abus et de préjudices pourris qu'on ficherait par terre en soufflant dessus, — s'ils n'étaient pas étayés par les dos terrifiés d'imbéciles qui ne raisonnent point.

. G. Darien.

{Biribi, pages 167-173, Stock, 27, rue Richelieu).

^OUS réunissons ici un certain nombre de pensées . émanant des Docteurs, des Philosophes et des Écrivains de tous les temps. Nous y joignons les textes au prescriptions que les Croyants considèrent comme sacrés ou même divins, — Frères^ servez-vous de votre intelligence : Méditez et yugez.

— « Tu ne tueras point. » Décalogue,

— « Aimez-Tous les uns les autres. — Aimez vos ennemis. » Sermon sur la Montagne.

— « Ma maison s'appellera pour tous Maison de prière. » — « Heu- Ttmx ceux qui procurent la paix, car Ils seront appelés enfants de I>leo. » Evangile.

— « Ne rendez à personne le mal pour le mal. » Saint Paul, Rom. XII, 27.

— « Ce n*est pas contre la chair et le sang que nous avons à combattre, mais contre les esprits malins, etc. » Saint Paul, Ephès, \i» 12.

— « Vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ. » Saint Paul, Galai€», ui, 28.

— «Le Diable est Téternel meurtrier. » Saint Jbam, vxii, 44.

— « Nous sommes tous parents, tous frères, tous fils â*un même père. V Saint Basile, Hoi7i. in aliq. Script, loc.

— « Dieu a fait sortir tous les hommes d'un seul pour qu'ils ne soient pas unis entre eux seulement par la ressemblance, mais encore par la parenté. > Saint Jban Chrysostomb, Hom. xxii.

— « La fraternité doit s'étendre à ceux qu'on traite habituellement d'étrangers.» Saint Jérôme, In Isaîam.

— « Le mal que nos plus grands ennemis nous pourraient faire n'approche pas de celui que nous nous faisons nous-mêmes lorsque nous les haïssons. » Saint Augustin, Confessions, x, 18.

— « Nous ne connaissons qu'une république, une pour tous, c'est le monde. » Tertulibn, Patrol. i, 465.

— « Il n'est pas permis au juste de porter les armes. Tuer un bomme est toujours un acte criminel. » Lactancsb, de Div. tnstit.

— « Les grands, emportés par la vaine gloire, donnent à leurs brigandages les beaux noms de courage et de vertu. » Lactance.

— « Nous sommes frères par droit de nature et méritons d'autant mieux ce titre que nous n'avons qu'un Dieu, notre père commun. • Tertulibn, Apolog, xxxix.

— « On est heureux lorsqu'on a le cœur pur, et que l'on est pacifique. » Saint Augustin, xi, 1.

— «La science de nous entredesfaire et entretuer, de ruyner et perdre notre propre espèce n'a pas beaucoup de quoy se faire désirer aux bestes qui ne l'ont pas. » Montaigne, u, 12.

— « Pourquoi me tuez-vous ? — Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de rautre côté de l'eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté» Je serais un assassin, cela serait injuâte de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est Juste. » Pascal, Pensées, ix, 3.

— « Depuis ce temps, Tambition s*est jouée sans aucune borne de la vie des hommes, ils sont venus à ce point de s'entretuer sans se hair : le comble de la gloire et le plus beau de tous les arts a été de se tuer les uns les autres. » Bossubt. La Politique et l'Ecriture.

^^ « La prévention du pays jointe à Torgueil de la nation nous Tait oublier que la raison est de tous les climats, et que l'on pense Juste partout où il y a des hommes. » La Bruy&rb.

— « Vous avez bien enrichi sur la manière de vous exterminer ; \ous avez de petits globes qui vous tuent t^ut d'un coup... vous en avez d'autres plus pesants... sans compter ceux qui, tombant sur vos toits, enfoncent les planchers^ vont du grenier à la cave, et font sauter en Pair, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couches, l'enfant et la nourrice ; et c'est là encore où git la gloire. » La Bruyèrb, Jugements,

— « Pour se dépouiller, se brûler, s'égorger les uns les autres plus Ingénieusement, les hommes ont inventé des règles et principes qu'on appelle l'art militaire, et ont attaché à la pratique de ces règles l'honneur, la noblesse et la gloire. » Encyclopédie de Diderot (Guerre).

— « Combien faudra-t-il de temps pour que les hommes cessent de s'inquiéter, de s'agiter et de s'entre détruire. » Bufpon (7« époque).

— « Ce sont des barbares sédentaires qui, du fond de leiu* cabinet, ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'hommes, et qui en font remercier Dieu solennellement. * Voltaire, Micromégas.

— « Ces multitudes (les soldats) s'acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir cucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s'agit. » Voltaire.

— c Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l'héroïsme sera ce qu'il y a de plus affreux dans la nature entière. > Voltaire, Diction, encgcl.

— « La religion artificielle encourage à toutes les cruautés que l'on exerce de compagnie. » Voltaire, ibid.

— « Toute paix est bonne, toute guerre est mauvaise. » Franklin.

— « ... La terre les a recouverts, la mer les a engloutis, et leur voix absolument éteinte ne peut plus accuser les malheurs de la guerre. » Nbckrr, Adm. des Finances.

— « L'office des sages et des gens de bien est donc de protester contre cette passion pour la gloire militaire qui semble eu réalité la source la plus inépuisable de misère ici-bas. » Amiral Sidmey Smith, The Works.

— « Le genre humain est un par essence, et l'ordre parfait n'existera, et les maux qui désolent la terre ne disparaîtront entièrement que lorsque les nations, renversant les funestes barrières qui les séparent, ne formeront plus qu'une grande et unique société. » Lambm- NAis, Paroles.

' a O douleur, ô honte, de voir des humains nos frères en venir aux mains avec leur propre espèce, comme des bêtes de sang, pour s'égorger entre eux, armés par un homme qui reste par derrière, à l'écart, et rit. » Shelley, Laon et Cgthna.

— « Le penchant agressif transforme la bassesse en grandeur d'âme. » Herbert Spencer.

«La guerre est le seul Jeu où les deux partis se trouvent en perte lorsqu'il est fini. » Waltbr Scott.

— « Il n'est point vrai que, même contre l'étranger, la guerre soit divine. » A. de Vigny, Serv. et Grand,

— « La vraie religion est amour ; la fausse religion est haine. >• I>B BoNALD, du Pouvoir,

— « Le n^ot nou8 n'a pas de sens dans Tassociation catholique, à moins qu'il se rapporte à tous. » Joseph de Maistre.

— « Il n'y a qu'une morale, une justice éternelle, immuable, absolue, une et la même toujours en toute a/faire humaine, d'homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné. » Père Lacor-

DAIRB.

— « De tous les commandements de Dieu, le plus grave, le plus évident, le plus nécessaire, le plus oublié, le plus publiquement violé, le plus glorieusement foulé aux pieds est celui-ci : « Tu ne tueras pas. » Il est absurde il est abominable que les hommes s'égorgent entre eux, il faut donc que cela finisse. » Père Gratry (de l'Académie Française), La Morale et r Histoire,

— « Assurément, dans ces armées qui s'exterminent par le fer et par le feu, des deux côtés la plupart croient combattre pour Dieu, pour la Justice et le progrès du monde. Cependant, ce que leurs mains opèrent, c'est l'évidente continuation du crime de Cain : l'homme lève la main sur l'homme et détruit l'œuvre de Dieu. » Père Gratry, ibid,

— « L'apologie de la force pervertit toute la morale. » Paul Leroy- BfiAuuEV, Les guerres contemporaines.

— « Nations, mots pompeux pour dire barbarie. L'amour s'arréte-t-11 où s'arrête vos pas ?

Déchires ces dra'peaux ; une autre voix vous crie : « L'égoîsme et la haine ont seuls Une patrie ; La fraternité n'en a pas ! »

A. DE Lamartine, Marseillaise de la Paix.

— « Maintenant on fait un devoir à un pauvre paysan d'être soldat... On lui enseigne dans la cour d'une vilaine caserne, à tuer régulièrement des hommes ; on le menace, on l'injurie, on le met en prison ; on lui dit que c'est un honneur, et, s'il ne veut point s'honorer de cette manière, on le fusille. » Anatole France, Le Lys rouge.

— « Si les peuples faisaient justice eux-mêmes des pouvoirs meurtriers, s'ils refusaient de se laisser tuer sans raison... ce jour-là la guerre serait morte. >• Guy de Maupassant, Sur Veau.

— « Chacun de nous est esclave au nom de la volonté de tous, lesquels tous, pris isolément, voudraient le contraire exact de ce qu'on leur fait faire. » Edouard Rod, Le sens de la vie.

— « La société a découvert le moyen d'aggraver la misérable condition de l'homme... en lui distribuant des armes, en l'abrutissant sous nxi esclavage identique à celui dont on avait jadis affranchi les nègres par compassion, et tout cela pour le mettre à même d'assassiner son prochain sans risquer l'échafaud. >: J.-K. Huysmams, A rebours.

— « Il n'y a que ceux qui ont pleuré les victimes qui ont bien su pourquoi. » Ch. Dickens. Conte,

— « Cette civilisation humaine admet sans murmurer, à chaque explosion guerrière, que des milliers de jeunes hommes vigoureux, les meilleurs de la génération, soient sacrifiés au jeu de hasard des batailles ; et pourquoi ? Pour des intérêts tout à fait étrangers à ceux des peuples qu'on pousse à s'entr'égorger sans pitié. >• E. Ujekbl. flist. de la Création.

— « La guerre... c'est le meurtre, c'est le vol soustraits à l'échafaud par l'arc de triomphe. C'est la société ordonnant ce qu'elle défend, et défendant ce qu'elle ordonne ; récompensant ce qu'elle punit, et punissant ce qu'elle récompense ; glorifiant ce qu'elle flétrit, et flétrissant ce qu'elle glorifie ; le fait étant le même, le nom seul étant différent. > Emile de Girardin.

— « La direction des affaires d*Etat continue à appartenir à une classe dont les instincts professionnels n*ont cessé d*étre en opposition avec ceux de la multitude qu'elle gouverne. Nous trouvons dans cet état de choses la cause réelle des guerres... » Molinari, Grand, el décad. des guerres.

— « De même qu*on peut augmenter les moyens d'exterminer, de même on peut augmenter les moyens de soumettre les honmies, Qu*on les tue par milliers, par millions, qu'on les mette on pièces ; ils iront quand même à la boucherie comme un bétail stupide. On fera marcher les uns en les fustigeant et les autres en leur donnant des rubans, des croix ou des galons. > Tolstoy, Le salut est en vous.

— « Ce qu*il y a de plus humiliant, de plus révoltant, de plus désespérant, ce n*est pas de voir les conquérants écraser impassiblement les malheureux ; anéantir les corps et les âmes, Pesprit et la matière, les blés, les arbres, le fruit du travail des peuples, le corps des enfants, le cœur des mères, toutes les lois, toutes les libertés, tout ce qui vivait et ne demandait qu'à vivre ; non, mais c'est de voir l'abjection morale, le déshonorant besoin de servitude qui pousse le troupeau humain à adorer les forfaits dont il est la victime, à diviniser les mains qui le frappent et à baiser les pieds qui l'écrasent. > John Lemoinb.

— «Si les hommes d'Etat ne s'en mêlaient point, les peuples resteraient bien tranquilles. » Amiral Révbillèrb, Extension et Expansion.

— « Parmi les sottes croyances, une des plus fâcheuses est celle qui dit que faire du mal aux hommes peut faire du bien aux choses. C'est pourtant sur cet axiome que sont fondées toutes nos déclarations de guerre. » Boucher de Peathbs, Hommes et Choses,

— « Pour se garantir contre le brigandage organisé par une centaine de malfaiteurs exploitant la bêtise humai: e, l'Europe tout <nÎI^r<• ti^reftmt d»s .iniiéi*î» i*;ri*Ci..i'ïSte«, ciiî^ve' \»rv farDtMUSies -au travail utile et fécond et Jette toutes ses forces, toutes ses ressources, dans un gouffre sans fond^ •» Camille Flammarion, Rêves étoiles.

— « Aussi longtemps que In Tabrication du matériel de guerre et l'entraînement à la guerre seront noti'c unique maniërn de préparer la paix, nous préparerons presque certainement la guerre. »' Norman Angrli., La grande illusion.

— - « Le service pour tous, qui est une des formules les plus chères à notre démocratie, est une sentence de mort édictée contre ellemême par la société qui l'inventa. * Jules Delapossb, Le (raulois.

— « Si jamais un pacte sérieux, tel que l'indique l'expression droit international, doit être formé entre les nations, ce sera l'œuvre de la paix, non de la guerre. » Cobden, What next and next.

— « Il ne Nous est pas possible de Nous abstenir d'élever encore une fois la voix contre cette guerre qui Nous apparaît comme un suicide de l'Europe civilisée. » S. S. Benoit XV, au Card. Pomplli, 4 mars 16.

--- « C'est un sang de frères celui qu'on répand... » S. S. Benoit iXV, Adresse aux belligérants, juillet 15.

— « Enfants, on vous égare. On vous met sous le joug ; on vous conduit à l'abatoir ; on vous fait verser le sang d'hommes qui sont vos frères, victimes comme vous, esclaves comme vous: Parlex donc. D'un mot vous pouvez remplacer la violence par le droit et la guerre par la paix... «> Prof. Charles Richet, Les guerres et la paix.

— « ... Mais lorsque les conséquences et les désastres se développeront, les peuples diront aux responsables : « Allea vous-en, et que Dieu vous pardonne. » Dernières paroles du dernjier discours de Jaurès à Bruxelles, 29 juillet 1914.

— - » L'état de paix, idéal rêvé, jie pourra être réalisé que le jour où ceux qui souffrent le plus de la guerre, s'a percevant qu'ils tlemient leur sort entre leurs mains, emploieront tranquillement la force d'inertie. » Harduin, le Matin, 6 déc. 1901.

Le chef n'est qu'un roseau, son ordre un peu de venl^ Mais le soldat l'ignore. Ln champ de Mars ressendtle Au cirque oii des lions côte à côte vont ramhle. Pour obéir au fouet qui règne en les bravant.

Il marche à droite, à gauche, en arrière^ en avant, Comme on veut, le troupeau formidable qui tremble! Mais vous qui lui montrez comment on marche ensemble, Prenez garde qu'un jour il ne soit trop savant.

Montant de proche en proche, un seul refus tenace A l'impérieuse voix qui commande et menace, Vous dégraderait tous, du caporal au roi !

La discipline est fart de faire craindre une ombre,.

L*art de magnétiser la force par l'effroi,

Eli trompant F uni té sur le pouvoir du nombre.

SLÏ.LV-PRrDHOMME.

(Justice.)

C'est à Francfort que j'appris à connaître la vie militaire. Jusque-là je n'avais été qu'un simple conscrit; alors je devins un soldat. Et je ne parle pas ici de l'exercice, non ! La manière de faire tête droite et tête gauche, d'emboîter le pas, de lever la main à la hauteur de la première ou de la deuxième capucine pour charger le fusil, d'ajuster et relever l'arme au commandement, c'est l'affaire d'un ou deux mois avec de la bonne volonté. Mais j'appris la discipline, à savoir que le caporal a toujours raison lorsqu'il parle au soldat, le sergent lorsqu'il parle au caporal, le sous*lieutenant au sergent-major, ainsi de suite jusqu'au maréchal de France, — quand ils diraient que deux et deux font cinq ou que la lune brille en plein midi.

Cela entre difficilement dans la tête; mais quelque chose vous aide beaucoup : c'est une espèce de pancarte affichée dans les chambrées et qu'on lit de temps en temps, pour vous ouvrir les

idées. Cette pancarte suppose tout ce qu'un soldat peut avoir envie de faire, par exemple de retourner dans son village, de refuser le service, de résister à son chef, etc., et cela finit toujours par la mort et cinq ans de boulet au moins.

Erckmann-Chatrian.

{Histoire li'iin conscrit de !Hi3. pages 119-120; J. Hetzel, éditeur. 18. rue Jacob, Paris.)

Du libéralisme, direz-vous, des sentiments démocratiques?

L'armée d'une démocratie n'a que faire de cela dans ses lois particulières.

La devise de la nation : Liberté, Egalité, Fraternité, se transforme pour nous en : Obéissance, Subordination, Discipline, qui en sont les antipodes. M. l'avocat général lésait aussi bien que moi.

Et je répéterai, en terminant, ce que j'ai dit en commençant; c'est que l'armée d'une démocratie n'a pas du tout besoin de lois démocratiques pour elle-même. Nos pères de la Révolution nous l'ont bien prouVé.

Libre aux professeurs des Facultés de faire sur ce sujet des

phrases de rhétorique: l'armée, représentée par tous les

nationaux de vingt à quarante-cinq ans, est une chose qu'on

prépare pour frapper et pour tuer et pour laquelle la rigueur doit

être la justice.

{France militaire, 19 No\^mbre 18981.

— J'ai eu un fils, soldat comme vous, messieurs. Il a passé au conseil de guerre et failli être fusillé pour avoir frappé un sergent... La peine fut commuée en cinq ans de travaux publics... Ça l'a tué tout de même... Il est mort là-bas!

Elle ne pleurait plus, tragique dans son immobilité, avec son grand visage à chairs molles, comme trempé de larmes, délayé dans la douleur.

Elle continua :

— Vous voyez que j'en puis parler, moi aussi, de la caserne. Je Tai traversée; j*en ai vu des galons et des culottes rouges pour sauver le garçon... Ah! misère!... Ils ont connu, ici, une mère Gâteau un peu nouvelle!...

Tenez, j'ai là encore, — donne-la, Maria, — la dépêche du petit. Nous dînions, comme aujourd'hui,... tu te rappelles?

— « Maman ! une dépêche de Jules », qu'elle me dit.

— Il vient en permission? que je réponds.

Elle lit la dépêche ; je la regardais, je la vois ouvrir des yeux... des yeux, en même temps qu'elle devenait toute blanche. Je lui crie : — «passe-moi ça !...» D'ailleurs, voilà...

Elle nous tendait la dépêche par-dessus la table. Il y avait: « Viens tout de suite, maman; — bousculé un sergent; — plainte en conseil. »

— « Plainte en conseil, » vous comprenez, nous ne savions pas, nous, — deux femmes... Je descends .chez un voisin qui a^'ait été soldat;... je lui montre la dépêche. Il fait: «Diable! c'est sérieux, mère Gâteau ; on ne plaisante pas avec ça au régiment. Allez voir ses chefs. Il n'est peut-être pas trop tard pour arrêter Taffaire.

II était à Rouen, dans la ligne. Je pars le soir même. J'arrive à deux heures du matin à la porte de la caserne. — «C'est moi la mère de Jules Gâteau», que je dis au caporal qui m'avait ouvert. Ah! si vous aviez vu!... Tout le poste était sorti, se pressait autour du sergent qui m'expliquait que je ne pouvais voir le petit, en cellule depuis le matin.

A la fin, il a envoyé un homme chez les chefs qui avaient peut-être de la lumière dans leurs chambres...

— - L^adjudant ou l'adjudant-major de semaine, dis-je.

— C'est-cela... Et comme l'homme affirma qu'il était couché, on se risqua à me laisser parler au petit, deux minutes, au seuil de sa prison.

Il se défendait... Non, jamais, voyez-vous, je ne croirais qu'il mentait. Ce sergent, ce sergent qui l'avait puni, — un auvergnat.. — passait pour une rosse... Ses camarades en convenaient. Simplementparceque Jules était Parisien, et bien qu*il

ne regimbât jamais, cette brute l'avait baptisé: la forte tête, avec une conviction telle qu'il était arrivé à la faire partager aux orticiers. D'ailleurs, il se chargeait disait-il, « d'en faire voir à ceux de ces oiseaux, qui lui passeraient par les mains. »

Alors les corvées, la consigne, inspections à tout bout de champ,... une entre autres,... tous les jours: l'inspection avec la garde, sous prétexte de malpropreté... Vous savez ça mieux que moi.

Nous le savions, en effet... C'est, de toutes les punitions, la plus légère et la plus tyrannique peut-être. Elle s'inflige surtout à l'homme que Ton veut embêter... Incessante, elle renouvelle journellement le supplice de l'astiquage entre les exercices; tous les boutons, tous les cuirs et toutes les coutures... la terreur des samedis rendue quotidienne, affolante, d'autant que, — des gradés l'avouent, — il est facile de toujours trouver, quelque chose à redire...

Cela, nous le voyionSy pendant que la bonne femme poursuivait :

— Le petit me raconta tout. — «Si tu savais, maman, je l'avais sur le dos continuellement. Je rêvais de lui, la nuii. Quand, dans son service de semaine, il traversait la chambrée, au réveil, il me mettait debout, — d'un regard...

(v'était comme s'il m'avait passé sa main toute froide sur les épaules. >

La dernière fois, voilà. A la contre-inspection du samedi, pour les mal notés, le sergent ne trouvant rien à redire à la tenue du petit, s'avisa de lui ordonner de se déchausser et de montrer ses pieds...

— Messieurs, vous ne savez pas, j'ai connu mon garçon, peutêtre... Il était d'une propreté, vous n'avez pas idée... C'était aussi la première fois qu'on exigeait cela de lui et il sentait bien le parti-pris de le vexer, devant ses camarades. 11 s'étonne, discute, et comme le sergent s'avançait, se baissait, il le repousse d'un geste... d'un geste gamin,... comme qui dirait une gifle qui ne ferait point de bruit : ceci...

Et la vieille éloigna d'elle, un peu vivement, de sa main

ouverte, la tête de son gendre qui s'était prêté à cet exemple sans y être invité, en homme habitué à cette pantomime.

C'était bien, en eflfet, l'imposition de mains du voyou parisien, appuyant à la tempe la paume qui tampofine habituellement le buste, dans un mouvement de défense instinctif.

La conteuse reprit :

— Le sergent se redressa, dit simplement : « Vous, la forte tête, je vous porte quatre jours... avec le* motif. » Et il les porta.

Le motif, c'était : « lorsque ce sous-officier lui faisait une observation, Ta frappé au visage. »

— Hein? le chameau !... s'écria le serrurier.

Et, à son tour, sa femme intervint pour noter qu'avant l'arrivée de sa mère, les camarades du sergent, ses supérieurs mêmes, l'avaient engagé à lever la punition ou à en modifier le libellé.

— Devant moi, messieurs, continua alors M"*^ Gâteau, — dans le bureau du sergent-major, le capitaine du petit a fait venir cette cranule d'auvergnat.

Je vois encore ce capitaine, un petit, pas jeune, dont la grosse moustache. disait toutes sortes de choses dans sa face muette. Il m'avait d'abord présentée, ah!... rondement. — «C'est la mère du soldat que vous m'avez fourré dedans... la forte tête de la compagnie. Je n'aime pas les histoires où les femmes sont mêlées... Enfin je ne puis pas empêcher madame d'intercéder pour son fils. Maintenez-vous la punition que avez infligée à Gâteau?» L'autre répondait toujours : — «Oui, mon capitaine, parfaitement, mon capitaine, » — droit comme une bûche.

Alors je l'ai supplié... J'ignore ce que je ne lui ai pas dit... Il me venait à l'esprit des choses... des choses que je ne savais pas au fond de la grosse bête, sans instruction, que je suis. La moustache du capitaine remuait, comme ^'il avait mangé en m'écoutant; et il faisait les yeux qu'on a chez le photographe quand on fixe leur machine trop longtemps.

Enfin Jules ne l'avait peut-être pas frappé, — bousculé seulement. Les hommes de la chambrée n'avaient pas entendu le bruit du soufflet.

— Je maintiens le m6tif, dit le sergent.

Et comme il s'en allait, congédié par le capitaine, je l'entendis murmurer : « Ils veulent me coïonner, mais j'aimerais mieux me laisser couper ce que j'ai au derrière que de lever ces quatre jours-là! » . " .

— Maladie! interrompit encore simplement notre hôte, mais avec une si louable conviction que nous ne' pûmes nous retenir de sourire à cette .exclamation rompant le charme, Témotion concentrée de ce drame, qui tirait tous ses effets de l'intensiié d'une évocation paisible, sans gestes.

Pendant que parlait la vieille, déroulant l'action, nos souvenirs personnels posaient le décor, faisaient évoluer les personnages dans un milieu approprié. Le type du galonné portant le motif, inflexiblement; la brute, armée de quatre jours et le^^ brandissant comme une trique, — nous connaissions cela.

Vint une minute où nous nous regardâmes, mon camarade et moi, avec l'étrange tentation, surprise au fond de nos prunelles, d'arracher violemment et de cacher dans nos poches, no^ galons de sous-olficiers. Un réveil de pudeur nous soufflait ce qui eût été convenable, pour reconnaître cette hospitalité : asseoira cette table non plus des parents du meurtrier, mais des frères de la victime.

Depuis que je les portais, c'était la seconde fois que ce mépris des insignes me saisissait, fis me li;aient les bras, expliquaient très bien ce dépouillement rapide de la tunique ou de toute marque distinctive, souvent observé dans les casernes, chez le gradé soucieux d'opposer une poitrine à une poitrine et de vider virilement une afl'aire d'honneur que la hiérarchie militaire change en vengeance basse ou en assassinat.

Ce jour-là, je considérais bien décidément la discipline comme un des déguisements de la lâcheté, quand ce n'est pas la gymnastique de l'abêtissement.

Lucien Dkscaves.

{Misères du sabre, i vol., chez Stock,. 27, rue Richelieu.)

Depuis quelques temps, d'ailleurs, le 167^ était fort éprouvé. — Une série. — Un autre soldat, sujet médiocre, mais réellement indisposé, se présentait huit jours consécutifs à l,a visite du médecin-major qui refusait de le reconnaître malade, puis cessait même de l'examiner, sur la foi des rapports signalant Thomme comme un « fricoteur ». Son obstination lui* attirait fégulièrement quatre jours de salle de police. — Nous verrons bien qui de nous deux se lassera le premier, disait le capitaine. Ce fut le soldat. Un matin ses compagnons de boîte le trouvèrent mort entre eux. Le colonel avait étouffé l'affaire; mais il jouait de malheur, à moins que le médecin-major ne fût un âne bâté et jalonné, ce dont personne, d ailleurs, ne doutait. Deux soldats entrés à Tinfirmerie, Tun pour un bobo au doigt, Tautre pour une de cesaffections desquelles on dit au régiment <c qu'elles tiennent chaud », tous deux allaient mourir à l'hôpital de la fièvre scarlatine. Enfin le caporal infirmier, lorsqu'on sut qu'il se soûlait abominablement avec l'alcool camphré de son armoire à médicaments, achevait d'édifier ceux qui conservaient quelque illusion sur la sécurité des pharmacies de caserne et la surveillance dont les entourent les bas droguistes et les rebouteurs à quatre galons.

Un in-foljo ne suffirait pas, si Ton voulait établir la statistique de tous ceux qu'ont tués ou estropiés la médecine et la chirurgie militaires. Il y a le faiseur de héros comme il v a la faiseuse d'anges. C'est l'ennemi naturel de l'encombrement social, le fastueux marchand de mort subite. Il se fait la main en temps de paix et prélude, sur un kyste qu'il élargit, en trouée d'obus, aux providentielles charcuteries des grands jours !

Janvier, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Les recrues, qu'on mettait au port d'arme dans les cours de l'école, sur le Champ-de-Mars ou sur Tesplanade des Invalides, gelaient sur pied devant un instructeur furibond qui allait de Tune à l'autre, pour se réchauffer, réclamant l'immobilité, une position correcte, des pieds « un peu moins ouverts que l'équerre » et « la tête directe », dans les coups de vent, les pluies, le froid, les « tuiles » coalisées de la nature et dU métier.

Au milieu de Pimmense quadrilatère du Champ-de-Mars, ils apparaissaient diminués, chétifs, par îlots de dix à douze hommes; ou bien le front d'une compagnie creusait un sillon alignant deux rangs de culottes rouges semblables à des betteraves monstrueuses que des éclairs de bêches traversaient.

Comme on ordonnait aux soldats de compter à haute voix les temps pour obtenir la cadence et l'uniformité des mouvements, de cette foule éparse et gesticulante, montaient un murmure confus, un jappement triste — et la petite vapeur des bêtes en transpiration.

Si pitoyables que fussent les pauvres diables, ils étaient moins à plaindre, cependant, que les hommes du peloton de chasse, parmi lesquels se trouvait Edeline.

Le caporal de garde les rassemblait tous les matins à six heures et chaque après-midi à une heure; il les conduisait au poste où des hommes de corvée appartenant à leurs compagnies respectives leur apportaient le sac et le fusil qui leur étaient retirés après l'exercice de trois heures auxquel ils étaient astreints deux fois par jour. Du gradé qui les faisait manœuvrer dépendait alors la nature et la durée du supplice. Ils le voyaient venir, le sergent, en pénard, l'arme à la bretelle, les mains dans les poches, ruminant la question qu'il allait appliquer aux prisonniers, se pourléchant chattement avant de poser la patte sur ce paquet de souris. Il arrivait quelquefois pourtant qu'il fût bon garçon et, compatissant à leurs peines, fit succéder le pas accéléré au pas gymnastique et n'arrêtât pas son peloton pendant dix minutes- au pied d'un mur, en plein hiver. Mais avec les rosses, presque toujours choisies par l'adjudant de semaine pour mener la danse, le bal prenait un autre aspect. C'était à la fois ingénieux et simple : en été, pas gymnastique au soleil; en hiver, stations prolongées et maniement de l'arme en décomposant les mouvements. C'était atroce ; les larmes en venaient aux yeux des malheureux ainsi tenus en laisse par un gradé qui leur faisait exécuter tous les tours que comporte le dressage des chiens, dans un cirque.

Parmi les gradés, le plus souvent commis à la surveillance des hommes punis, se distinguait un sergent imberbe, autori-

taire et cruel comme les faibles quand ils sont les maîtres. Rupert et Vaubourgeix lui réservaient volontiers cet emploi, parce que, dans sa main, le peloton de chasse pivotait ou se morfondait devant le mur blanc, selon que la température s'élevait ou qu'on cassait la glace dans la cour. Il jouait avec les prisonniers, positivement, sans fatigue, car il ordonnait à peine un mouvement toutes les minutes, négligemment, du bout de ses lèvres minces qui coupaient le commandement, comme on fait mouche à dix pas.

Edeline rencontrant un jour Favières, par hasard, aux latrines où l'accompagnait pompeusement un homme de garde, se rebellait.

— Tu t'imagines pas ce que nous endurons avec cet avorton ! Après une nuit sur la planche et la nourriture que tu sais, c'est réconfortant... Et je n'ai tiré que quinze jours... AhJ ce pied de banc, on mordrait dedans!

— A quelques jours de là, Favières, flânant à la fenêtre d'une chambrée, aperçut le peloton, composé de cinq hommes, manœuvrant dans la cour Bouzon.

— Pas de chance, Edeline, pensa le fourrier ; c'est encore sa bête noire qui conduit le bal.

Depuis une huitaine, une basse température sévissait; les robinets avaient des barbes de glace ; Burel, armé d'une pelle, débloquait la cantine; des neiges s'amoncelaient au ciel dépoli.

Entre les cinq hommes immobiles et le mur qu'ils avaient en face d'eux, le sergent circulait, le fusil transversal, quasi songeur, afin de trouver prétexte à oublier les prisonniers dans la dernière position qu'il leur avait fait prendre. Il ne se hâtait pas de passer à un autre mouvement, commandait: «Arme sur l'épaule droite... Un... », s'écartait, avec Tair de chercher des mouches pour les attraper, revenait, jetait : « ....deux.... », repartait, s'arrêtait plus loin à considérer avec intérêt les lézardes du mur ou les cibles qu'on y avait tracées pour l'instruction du tireur... De temps en temps, il guignait ses gens, sachant fort bien qu'ils avaient la main brûlée par la plaque de couche ; mais il ne leur criait : « trois » qu'au moment précis où, leur bras ankylosé, leurs doigts gourds et crevassés, allaient lâcher le fusil.

Trois !... il leur souriait, avait Tair de dire : « Eh bien ! ça y est..., vous l'avez sur l'épaule, votre arme, êtes-vous content?» sournoisement, car la frigidité de l'horrible plaque mordait toujours la parume.

Vraiment^ oui, il semblait en vouloir à Edeline; il le supposait capable de tricher, a d'escamoter » l'arme, de lui voler un huitième de mouvement, une nuance....

A la fin même, il se fâcha, prit le peloton à témoin qu'il n'y pouvait rien, qu'Edeline était cause de tout, qu'ils allaient payer pour lui ; il le regrettait, tant pis... — Vous allez valser... ça lui apprendra...

Et il commanda : — Baïonnette. — on ! — C'était la dernière phase de la question. Ah! le gaillard connaissait son métier!

L'escrime à la baïonnette... position de la garde... les jarrets pioyés, la main droite à la hanche, !a main gauche soutenante fusil... Il n'ignorait pas qu'il n'y a plus, après cela, qu'à tirer l'échelle!

Et il surveillait Edeline, l'encourageait, l'invitait à s'asseoir davantage... « Un pas en avant... un pas en arrière... demi-tour... valsez... Eh ! hioup ! ^ Il passait légèrement sous les baïonnettes, comme un jongleur sous des sabres nus, avec des élégances dans le défi... Même, la griserie du dompteur s'emparant de lui, il saisissait le fusil, s'assurait de la solidité de l'homme sur ses jambes.

Depuis plus de cinq minutes, il les tenait ainsi, exténués, sous son regard, lorsque passant devant Eldeline, il empoigna son arme, ébranla le Parisien en le repoussant...

Mais ce fut comme un ressort à boudin trop comprimé — qui se détend... Le sergent sauta de côté pendant que la baïonaette, lancée à toute volée, s'enfonçait dans le mur, s'y brisait entraînant Edeline sur qui Ton se précipitait aussitôt... Favières descendit... il y avait déjà cent personnes dans la cour ; des hommes de garde emmenaient en cellule le révolté hagard, ivre, docile, avec des yeux fous pleurant des larmes d'enfant. — Et il disait seulement: — je suis foutu. ..je suis foutu... je suis foutu...

Lucien Descaves.

USous-offs, pages 342-346, Stock, 27, rue Richelieu).

L'huissier appariteur, un sergent à tournure de gardien de square, appela Favières et l'introduisit dans la salle des conseils de guerre du Cherche-Midi.

Il la traversa sans rien voir, en une de ses minutes de vertige et de rtiyopie, rarement épargnée à ceux qu'engrène pour la première fois l'appareil judiciaire. Il monta une marche, fut arrêté par une table sur laquelle des képis, généreusement galonnés, s'espaçaient en couvert cérémonieux pour des convives de marque. Et il répondit machinalement aux questions préliminaires que lui adressait, d'une voix dolente, un gros homme sanguin, chauve de partout, sauf des tempes, que deux touffes rebroussées ornaient d'antennes.

— Levez la main... la main droite. Il leva la main. — Dites: je le jure. Il dit: « je le jure », en regardant un grand christ farineux sur lequel la tête du président tranchait, comme une tomate sur un pain de craie.

— Faites votre déposition.

Un peu d'assurance lui revenait devant le tas d'or des képis qu'il considérait en parlant, sans gestes, les mains dans le rang, gardant l'attitude militaire à laquelle ses charnières étaient pliées. Sobrement, il apporta son simple témoignage oculaire, car il se trouvait, de la fenêtre où le hasard l'avait amené, à une trop grande. distance du peloton de punition pour dire si le

mouvement d'Edeline avait été précédé d'une provocation verbale de la part du sergent. Ce qu'il affirmait, par exemple,, c'est que celui-ci avait saisi la baïonnette du prisonnier.

C'est tout ce que vous savez? Le soldat Edeline n'avait pas, à votre connaissance, de motifs particuliers de haine contre le sous-officier sur qui il s'est précipité?

— Non, mon colonel.*

— Je demanderai à M. le Président la permission de poser deux questions au témoin. Le geste du sergent a-t-il eu pour effet de poussera bout Edeline, ou bien, écartait-il Tarme dirigée contre lui? En un mot, le fait de saisir la baïonnette était-il d'un

homme impatienté par la maladresse ou le mauvais vouloir du soldat, ou bien le fait d'une personne en danger, parant instinctivement, un coup qui lui est destiné?

Favières se tourna vers le défenseur, perché, à sa droite, sur une petite estrade semblable à celle des musiciens, dans les bals publics. Vis-à-vis d'elle s'en dressait une seconde, occupée par le commissaire du Gouvernement et le greffier.

— Edeline n'a lancé sa baïonnette qu'après avoir, en quelque sorte, perdu l'équilibre sous la bousculade du sergent. Le sergent s'est alors jeté de côté pour éviter d'être atteint. .

— Bien. Nous retiendrons cela. En second lieu, avez-vous remarqué que le sergent prolongeait au-delà des limites raisonnables la durée des exercices auxquels il soumettait les hommes punis?

— Je l'ai remarqué. Il leur commandait les mouvements de l'escrime à la baïonnette depuis dix minutes environ, sans pause, quand Edeline s'est insurgé.

L'avocat dessina un sourire de satisfaction, prit une note et se rassit, pendant que le président consultait des yeux le commissaire du gouvernement et l^s membres du conseil. Tous s'inclinèrent légèrement.

— Retournez-vous, dit le colonel à Favières. Vous reconnaissez laccusé?

Favières n'avait pas revu Edeline depuis son entrée en cellule. Il était debout, devant lui, jaune, amaigri, avec l'air pauvre et défait que donnent des manches trop courtes, l'absence de linge, le pantalon flottant au-dessus des chevilles.

— C'est bien Edeline Emile-Joseph?

— Oui, mon colonel.

— Asseyez-vous. La parole est à M. le commissaire du Gouvernement.

De la banquette où il était relégué, derrière l'accusé, près de trois autres témoins précédemment entendus, Favières pouvait maintenant, à loisir, examiner le décor et les acteurs.

Autour du colonel, en de hauts et massifs fauteuils recouverts de velours grenat sur lequel il semblait qu'une génération eût pissé, se tenaient hiérarchiquement groupés, un commandant,

deux capitaines, un lieutenant, un sous-lieutenant, un sous-oflicier de gendarmerie. Le colonel se curait les dents, l'œil au plafond; le commandant, les reins glissés, les paupières abaissées, se recueillait dans la somnolence. Les officiers subalternes, les deux capitaines surtout, avaient des faces de bois peint, des poses d'ennui et, sous le nez, du chiendent qu'ils cultivaient, en louchant, d'une main jardinière.

Tout jeune, le sous-lieutenant s'était déganté pour s'offrir le consolant chatoiement d'une bague. Seul, le sous-officfer, écoutait congrûment le réquisitoire du commissaire.

C'était un capitaine, encore jeune, blond expéditif, qui vous ficelait une accusation comme un paquet, en commis habitué à dépouiller les dossiers à la grosse, sans perte de temps. Il prenait un prévenu, le roulait en un tour de main, dans des formules ressassées, le tapotait un instant, rentrait les angles^ faisait une rosette et disait : « Enlevé ! » c'était coquet et léger.

Un greffier maussade, son voisin, la poitrine couverte de médailles et de croix, vidait, sans hâte, les fosses de son nez sur le municipal placé au-dessous de lui. Un factionnaire, baïonnette au canon, flanquait la tribune des avocats. Devant Favières, sur une petite banquette de palier, Edeline arquait sous les tribulations un dos pénitent. Le commissaire avait fini. Après avoir réclamé l'application de l'article 224 du code de justice militaire, sans toutefois s'opposer à l'admission des circonstances atténuantes, il se rassit, et, sur une invitation muette du président, le défenseur, à son tour, se leva. Un jeune homme, brun, la barbe soignée, la voix persuasive, le geste rare. Il parlait, tourné vers le conseil, à demi couché sur l'accoudoir, en une posture de causerie et d'abandon familier, sans effets oratoires, ayant l'air d'en juger les subterfuges inutiles envers de rudes gaillards, ennemis des ambages. Alors, ils ne se génèrent plus. Le colonel coupa du papier; le commandant, enfoncé dans son fauteuil, ne dépassait plus que de la tête le niveau de la table; le bois peint des deux capitaines jouait, fendu par des bâillements impérieux; les autres, et jusqu'au sous-officier, pleins de mépris pour l'avocat civil, rendirent la liberté à leur pensée, qui buisson na dans le champ des préoccupations pei'sonnelles.

■ri

Va, mon ami, enfîk des mois, couds des phrases, assemble des périodes, attendris-toi, heurte de ton dé travailleur le front soucieux du tribunal ; c'est sur du gaïac que tu frappes!...

Il n'était pas maladroit, pourtant, Favocat d'office. Pendant une demi-heure, il combattait, infirmait, réfutait les arguments de l'accusation, citait les paragraphes du service intérieur prêchant aux supérieurs la patience, l'impartialité, Ifc sang-froid; leur recommandant de s'en tenir aux moyens de répression que le règlement met à leur disposition, sans jamais, par le geste ou par l'invective, provoquer la révolte du subordonné. Du moment que M. le commissaire du Gouvernement ne repoussait pas les circonstances atténuantes^ c'est qu'il reconnaissait que le sergent avait manqué à ses devoirs. La cause supprim,ée, le délit s'évanouissait. Des témoins le disait : ce sergent était réputé brutal, intolérant, agressif.... Il avait, pour les prisonniers qu'il de\'ait faire manœuvrer, des rigueurs injustifiables ne- tendant à rien moins qu a changer d'équitables punitions en peines corporelles, heureusement abolies. N'en était-ce pas une, et des plus dures, cette faction d'hémiplégique, au pied d'un mur? Et quel exercice plus exténuant et plus dangereux à la fois que Tescrime à la baïonnette, sans arrêt, intentionnellement choisie par un sur\'eillant qu'ont tenté les risques du dompteur? Ce qu'estiment pénible des hommes bien nourris, bien couchés, reposés, n'est-i! pas susceptible d'abattre ou de pousser à de déplorables extrémités, dans un coup de folie, des soldats passant leurs nuits sur la planche, privés de viande un repas sur deux — et cela pendant trente jours?.... On invoquait contre Edeline ses antécédents au régiment, sa qualité de Parisien....

« Eh bien, je l'ai là, sous les yeux, son relevé de punitions, sans doute, elles sont nombreuses, mais les actes d'indiscipline qu'elles corrigent sont dénués de gravité. Infractions communes au règlement : légère ivresse, rentrée tardive, réponse inconvenante, absence illégale, négligence dans son service.... Les deux fautes mêmes que signale a notre attention la sévérité avec laquelle elles ont été réprimées : rixe avec des civils et bousculade d'un jeune soldat, ces fautes ne certifient pas l'insubordination.

« Parisien, oui, mon client est Parisien : tête vive, près du képi, mais point mauvaise tête; tête allumée, non pas tête brûlée.... Et puis Ton ne condamne pas plus les gens sur Torigine que sur la mine.... La culpabilité d'un prévenu n'est pas établie parce qu'il est Breton ou Normand. Nous discutons des faits; nous récusons les légendes. •

« J'ai causé avec Edeline. dans sa cellule... Vous l'avez interrogé il n'y a qu'un instant, monsieur le président... Elst-ce bien Thomme contre qui Ton est las de sévir, l'homme qui a épuisé la longue liste des rappels au devoir, l'homme dont le régiment doit se séparer d'un membre gangrené compromettant l'écononlie de tout le corps? Non, messieurs.... comme moi, au contraire, vous avez été frappés de son attitude confuse et résignée, sans hypocrisie ni servilité. Il vous l'a dit : il regrette' profondément le mouvement d'impatience auquel il a cédé...* oui, l'éclair d'une seconde, il n'a pas été maître de soi.... Les témoins sont d'accord pour déclarer qu'il n'avait, contre ce sousofficier, aucun motif spécial de rancune.,, il a vu rouge... affolé comme on l'est, messieurs par le bourdonnement d'une mouche d'autant plus irritante qu'elle se croit insaisissable....

« Aujourd'hui, le gradé outragé est là, bien vivant-... La rébellion s'est bornée au geste inconscient.... et je dois remercier M. le commissaire du Gouvernement d'avoir, en écartant la préméditation et les voies de fait que punissent de mort les articles 221 et 222, réduit aux proportions d'un simple incident l'accident conjuré.

« Ce n'est pas assez cependant. Vous considérerez, messieurs, que cet article 224, dont on vous demande l'application, entraîne encore pour nfton client, c«nq ans de travaux publics au minimum. Vous lui tiendrez compte des deux mois de prévention qu'il a subi et, surtout, je le répète une dernière fois, de Texcitalion contraire à tous les règlements dont se rendit coupable le sergent menacé. Un peu de modération de sa part eût tout empêché.

« L'exemple que vous prétendiez donner à l'armée en frappant l'inférieur, vous l'offrirez aussi sûrement en l'acquittant, en apprenant à tous que la leçon doit venir de haut, de ceux* qui

sont les maîtres d'école de la grande famille militaire. Vous avez entre les mains l'avenir de mon client, je vous adjure encore de ne pas lui fermer en élevant au-delà d'une faute rémissible, la longue, l'infranchissable barrière de cinq années de travaux publics ».

Le silence dont ces paroles furent suivies réveilla le conseil. Le colonel s'adressa à Edeline :

— Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense?

— Rien, mon colonel.

Le président alors se leva, se couvrit : « Les débats sont terminés. Emmenez l'accusé. Le conseil va se retirer pour délibérer ».

Un caporal commanda : « Portez armes... présentez armes! » pendant que les officiers sortaient par une porte, au fond.

Edeline, en passant devant Favières, se prit la main gauche avec la main droite et la secoua doucement, d'une pression triste. Puis le commissaire du Gouvernement, le greffier et l'avocat quittèrent leurs tribunes, se réunirent pour causer amicalement, dans l'embrasure d'une fenêtre. Il y en avait quatre, larges baies que le jour battait. Ce qu'il éclairait, Favières se retourna pour le voir...

Aveuglé en entrant, n'osant bouger ensuite, il imaginait un grand concours de curieux, derrière lui. Il fut tout étonné de n'apercevoir, au-delà la balustrade séparant les banquettes des témoins de celles réservées aux spectateurs que trois pauvres, deux jeunes, sans travail, et un vieux qui avait replié une de ses jambes sur l'autre, tâtait ses souliers, en feuilletait les semelles. Aux murs, rien que le Christ, la tête inclinée, regardant l'heure à Toeil-de-bœuf accroché au-dessus de la défense.

Mais une sonnette tinta, la porte 'du fond se rouvrit, l'huissier, du fond, annonça: « Le Conseil; les factionnaires, au commandement, portèrent et présentèrent les armes. Tout le monde était debout tête nue. Seuls, les officiers, autour du colonel, conservaient leur képi.

Ils le touchèrent légèrement du bout des doigts, lorsque le président prononça la formule sacramentelle :

'« Au nom du peuple français ».

Il parlait, et Favières n'entendait qu'un murmure quasi indis* tinct, se sentait ému comme il ne l'avait jamais été, devant ces sept hommes qui, en moins de cinq minutes, venaient de décider le sort de son camarade. Il les trouvait plus raides, plus empesés, plus en gaïac encore; il se transportait par la pensée, dans la salle des délibérations, quand le vote tomba de" ces faces embêtées, importantes, quand les sept juges enfilaient le jugement à la pointe de leur sabre, comme un commerçant pressé des factures recouvrées.

L'or des manches et de la coiffure allumait un brasero sous les pieds de noyé du Christ, les baignait de justice et d'impeccabilité.

Et, tout à coup, un mot... des mots explosifs détonnèrent aux oreilles de Favières: — ... coupable... à la majorité de cinq voix contre deux... circonstances atténuantes... cinq ans de travaux publics...

« M. le commissaire du Gouvernement fera donner lecture du jugement au condamné, par le greffier, en sa présence et devant la garde assemblée sous les armes ».

Et, se rasseyant, du même ton, sans pose, le président ajouta : « La séance continue ».

Lucien Descaves*

(Sous-Offs, pages 369-77, i vol. chez Stock.)

... Ils n'ont pas oublié la faim dans l'arsenal des peines atroces dont ils peuvent disposer, les tortionnaires! Ils n'ont pas dédaigné ce châtiment infâme et qui déshonorerait un bourreau, ces hommes qui osent dire à des citoyens libres, au nom d'un hypocrite patriotisme de caste : « Il faut être soldat ou crever! »

Il n'y a pas que des hommes punis de prison, dans ces tombeaux devant lesquels je passe et je repasse, le fusil sur l'épaule; il y a aussi des hommes punis de cellule. Ceux-là ne font pas le peloton. Ils restent nuit et jour étendus sous leur tente dont ils ne doivent sortir sous aucun prétexte. Seulement, ils n'ont droit

qu'à une soupe su?^ quatre^ soit une gamelle tous les deûxr jours. Ils restent donc un jour et demi sans manger, reçoivent une soupe, jeûnent encore pendant trente-six heures, et ainsi de suite pendant le nombre de jours de cellule qu'ils ont à faire. L eau aussi, on la leur mesure. On leur en donne un bidon d'un litre tous, les jours, pas une goutte de plus. La chaleur étant étouffante, à dix heures du matin cette eau est en ébulition.

Je n'aurais jamais imaginé qu'on pût infliger à des hommes — - surtout à des hommes qui ne sont sous le coup d'aucua jugement — des traitements semblables.

Et ces deux punitions ne sont pas encore les plus terribles^

Il en existe une troisième qui l'emporte de beaucoup sur elles en horreur et en ignominie : c'est la cellule avec fers.

L'homme puni de fers est soumis au même régime alimentaire que l'homme puni de cellule: il n'a qu'une soupe tous les deux jours. De plus, on lui met aux pieds une barre, c'est-à-dire deux forts anneaux de fer qu'on lui fait passer à la hauteur des chevilles et qui sont réunis, derrière, par une barre dç fer maintenue par un écrou accompagné d^'un cadenas.

Cette barre, longue d'environ quarante centimètres, est assez forte pour servir d'entrave à la bête féroce la plus vigoureuse. L'homme, une fois ses pieds pris dans l'engin de torture, doit se coucher à plat-ventre. On lui ramène derrière le dos ses deux mains auxquelles on met aussi les fers. On lui prend les poignets dans une sorte de double bracelet séparé par un pas de vis suf lequel se meut une tringle de fer qu'on peut monter et descendre à volonté. On tourne cette tringle jusqu'à ce qu'elle serre fortement les poignets et on l'empêche de descendre en la fixant au moyen d'un cadenas.

L'homme mis aux fers, on le pousse sous son tombeau. Quand on lui apporte sa soupe, tous les deux jours, il la mange comme il peut, en lapant comme un chien. S'il veut boire, il est obligé de prendre le goulot de son bidon entre ses dents et depencher la tête en arrière pour laisser couler l'eau. S'il renverse sa gamelle, s'il laisse tomber son bidon, tant pis pour lui. Il lui faut rester vingt-quatre heures sans boire et trentre-six heures. sans manger.

Et, si le malheureux fait entendre une plainte, si la souffrance lui arrache un cri, on lui met un bâillon; on lui passe dans la bouche un morceau de bois qu'on assujettit derrière la tête avec une corde. Quelques fois — car il faut varier les plaisirs — les chaouchs préfèrent le mettre à la crapaud i ne.

Rien de plus facile. Les fers des mains sont terminés par un anneau. On passe dans cet anneau une corde qu'on fait glisser autour de la barre; on tire sur la corde et on l'attache au moyen d'un ou de plusieurs nœuds au moment précis o(j les poignets du patient sont collés à ses talons.

Ils sont trois, là-bas, tout au bout du ravin, qui sont aux fers depuis plusieurs jours déjà, attachés comme on n'attache pas des bêtes fauves, les membres brisés, dévorés le jour par les mouches,- la nuit transis de froid, mangés vivants par la vermine. Ils nous ont demandé, quand nous avons pris la garde, de verser un peu d'eau, par pitié, sur leurs chevilles en sang et sur leurs poignets gonflés et bleuis. Le Corse les a menacés, pour toute réponse, de l^ur mettre le bâillon s'ils disaient un mot de plus. IJ a fallu que j'aille, tout-à-l'heure, à pas de loup, verser le contenu d'un bidon sur les chairs tuméfiées et meurtries de ces misérables qu'on torture, au nom de la discipline militaire, avec des raffinements de barbarie digne de l'Inquisition.

Et maintenant, en écoutant leurs plaintes douloureuses et le grincement des fers qu'ils font crier en essayant de se retourner, je pense à toutes sortes de choses atroces qui m'ont été racontées, là-haut, par des hommes sur lesquels s est exercée, depuis de longues années, la férocité des buveurs de sang. Les ateliers de Travaux publics, les Pénitenciers militaires. . ., tous ces bagnes que remplissent des tribunaux dont les sentences iniques eussent indigné Torquemada et fait rougir Laubardemont; ces bagnes dans lesquels les condamnés doivent produire une somme de travail déterminée par la cupidité des garde-chiourmes, intéressés aux bénéfices; ces bagnes dans lesquels les ressentiments des chaouchs se traduisent par des punitions épouvantables : trente, soixante jours de cellule, avec une soupe tous les deux jours: les fers aux pieds, aux mains, la crapaudine, le camisard.

Le camisard, un supplice qui dépasse en horreur tout ce

lourrait imaginer : le détenu a les pieds pris dans des i scellées au mur de sa cellule; on lui passe une camisole maintient derrière le dos les bras qu'on tire verticalement 1 attache à un anneau scellé aussi au mur à la hauteur te; à cet anneau pend un collier qui enserre le cou. Il , le patient, pendant quatre ou huit jours, au régime, au ; pain, satisfaisant ses besoins sous lui, dormant debout... î fort Barreau, dont on lit périodiquement le régime dans itenciers, et où sont envoyés les détenus contre lesquels épuisées toutes les mesures disciplinaires! Quatre-vingt- "s de cellule au quart de pain, dans une casemate, absonue, avec bastonnades, aspersion de cellule, au moindre j moindre signe! Un régime tellement atroce que les reux t^ui doivent le subir y résistent à peine un mois et, anémiés, tués à petit feu, doivent être dirigés sur un dont ils ne sortent, neuf fois sur dix, que les pieds en

bon Dieu! Et dire qu'on a aboli le servage, la torture et

îettes!...

;>ensé toute la nuit à ces monstruosités.

G. Dakikn,

', pages 157-160, Stock.

latin-ià, quand je m'éveillai, ce fut une allégresse confuse, iment de bien-être et de force. Aux carreaux nus, un azur de, si net, qu'il semblait l'immémorial, le primitif azur 5 plus jeunes matins du monde. Un éclatant soleil dorait ie pièce carrée, blanchie à la chaux, les trois lits vides. is lentement conscience des choses. Mes trois camarades sartis à l'aube, silencieusement, pour la tnanœuvre. Je geai, goûtant davantage la jouissance, la tiédeur inusitée lite couchette.

bonne aubaine, en somme, cette parade d'exécution pour : m'avait fait désigner, la veille, mon tour de service de

place! On allait dégrader deux pauvres diables, un caporal de zouaves, un pénitentiaire, si j'avais bien entendu la lecture de Tordre bredouillée par le brigadier-fourrier, à l'appel du pansage... Et, sans m'arrêter davantage au triste côté de .la cérémonie, je bénis le hasard qui me faisait couper à l'école du régiment, qui me procurait ces quelques heures de repos et de paresse.

La porte s'entre-bâilla, donnant passage à la rougeaude figure de Gautier, mon ordonnance.

— M'chal logis?

— Hein? %

— C'est rheure.

El le brave garçon entra, tenant à la main les bottines cirées, le sabre étincelant, l'étui-revolver passé à la cire. Il sortait du casier le dolman n^ i, aux manches raides, Tétala sur la chaise de paille.

— Ça marche au peloton ?

— r s'astiquent.

Je suis debout, j'enfile mon pantalon de cheval, dont les basanes luisent comme des glaces. Gautier s'est distingué. Il veut que son patron lui fasse honneur. Le gaillard y met son amour-propre.

— Ouvre la fenêtre, Gautier !

Quelle joie de vivre ! Les grands eucalyptus de la cour bruissent doucement dans l'air tiède. A la senteur amère se mêle tout le parfum de la montagne. Elle est là, si près, qu'on la touche du regard avec son immobile cascade de ravins verts et de pentes, croulant à pic dans le torrent invisible, TOued-el- Kébir, qu'on entend mugir au pied, plus près encore, là, derrière le mur. Des linges blancs qui sèchent, chemises, bourgerons, suspendus à des cordes, font des taches éclatantes, sous les fenêtres. La nette et mince ligne d'eau de l'abreuvoir reflète, immobile, une barre d'azur. Un cheval détaché, dont le poil lisse et la peau fine frissonnent de plaisir, boit avidement campé sur ses quacres pattes, l'encolure tendue. Il aspire à longs traits l'eau fraîche encore de la nuit.

Par la fenêtre ouverte entre tout le clair, tout l'éblouissant malin- Des rumeurs lointaines, une heure qui sonne, lente, à

■loge de l'église, disent la vie monotone de la petite ville, et i que par bouffées ni'arrive, de l'épaisse et noire ceinture ciois, de sombres bois d'oranf>ers, de citronniers et de manliers, l'enivrant parfum, la lourde senteur de mort et de pté, si douce que le cœur en défaille, l'air tiède où somnole e odorante de Blidah.

)uste ! habillons-nous. Formation à sept et quart. Départ à emie. Et ganté, sanglé, taconnet en tête, jugulaire sous le ton, je fais mon tour de chambrée. On est prêt. Le brigadier art. cabot parfait, le déclare ; même cet emplâtre de Martin, d'hattitude, est en retard, pard toutes ses afl'aires, achève outonner péniblement son gant droit avec une satisfaction tiale... En route, mes enfants!... Et, de l'escalier, la porte mée, j'entends Dubart qui beugle, d'une voix enrouée:

- En bas pour descendre !

Il je souris. Langage des troupiers, fraternité obscure... ,'inspection. A droite, alignement. Fixe. Je suis machinalet M. Dervaux. l'n vrai lieutenant de chass-d'af, ■ celui-là, ype. Quarante ans, rouge, trapu, cheveux gris et drus; la e de Laghouat n'a pas de secrets pour lui. Chasseur endurci, ot salé, un bon vivant ; il adore son chien,' son cheval, ei peloton aussi.

- Arme sur i'épaule droite!.,. Par quatre, marche!

;t nous voilà partis. Les hommes s'en vont, de leur lourd adencé, avec le dandinement habituel aux cavaliers démontés, e pensent à rien. Temps admirable. Le soleil qui brûle déjà e sur des éclairs de sabre, des boutons. La gaieté du nce, des dolmans bleus à col jaune, éclate comme une ire sous l'immense ciel d'un bleu intense,d'un bleu profond, Dàlit de chaleur, à l'horizon, là-bas, très loin... ^'est jour de marché. La petite ville s'agite. Des ménagères ent, femmes de fonctionnaires, d'officiers, suivies de l'orlance, aux bras pendants duquel se balancent des coufiins. îien des garnements kabyles le^ escortent, à demi nus, la , bronzée, les pieds blancs de poussière. Des Arabes sont hés devant les cafés maures. D'autres traversent la rue.

pareils à de hautes ombres silencieuses, drapés dans la maje de leurs burnous en loques.

— Une-deux! l' ne-deux !

La place, son palmier central (a-t-il assez l'air en zinc!), grande rue, et nous arrivons à la caserne des tirailleurs. C'est

Dans la vaste cour encadrée de bâtiments bas, face à l'entr deux compagnies attendent, l'arme au pied. La ligne des visai chocolat sous la ligne des turbans, la ligne des ceintures roug des culottes bleues et des guêtres blanches, donne l'impressî d'une rangée de soldats de plomb immobiles. Quelques | encore et les visages prennet)t vie ; à de larges sourires blan presque enfantins, à des expressions de ruse, de canailler De rudes soldats ces tirailleurs! Fainéants à leurs heures, cl pardeurs, soit ! Mais une endurance, une discipline, une éner sans éf^ales.

Nous nous formons à leur droite, en potence. Les détacl ments des autres armes s'alignent un à un, anilleurs, tringle riz- pain-sel... Nous sommes au complet. Sur le front i troupes, les officiers causent par petits groupes. Us causent leurs petites affaires, le poker de la veille, le bal de la semai prochaine, la Mauresque qui habite en face du coiffeur, et dernier potin, celui qui dans la mare stagnante de leurs v élargit depuis quelques jours tout un entrelacs de remous et cercles.

Seul, en ^vant, au centre de la cour, un autre groupe : chef de bataillon désigné pour le commandement de la pan d'exécution... — Tiens, c'est vrai, nous sommes là pour l parade d'exécution ! Qui s'en soucie, parmi ces trois ce hommes !... — Puis l'adjudant qui- va lire la sentence, et de officiers encore. Et ces Messieurs causent entre eux, de lei petites affaires, comme si de rien n'était. .

J'entends devant moi .M, Dervaux qui raconte au lieuten; du train une histoire très compliquée, une histoire de cha Les hommes prêtent vaguement l'oreille. A quoi pensent-ils i rien. Ils attendent, avec l'insouciance que donne la servîti militaire, avec le lâche égoïsme humain. M. Dervaux soud: devient écarlate. Il est furieux, il vient d'apercevoir Ravaut, s

chien, qui essaie d'entrer dans la cour de la caserne, et que les tirailleurs de garde expulsent à grands gestes. Comment Ravaut est-il là? Cet imbécile l'aura lâché. Et M. Dervaux grommelle sans suite des paroles rageuses. De long en large, devant les cuisines, un planton promène le cheval du chef de bataillon, un alezan trop gras, fouettant de la queue les mouches qui le tracassent.

Soudain, 8 heures sonnent', huit coups lents et grêles, solennels pourtant, au cadran de l'église lointaine. Ces vibrations du son se prolongent dans l'air léger. Quelque chose se passe. Un frémissement d'attention parcourt les rangs. Une porte s'est ouverte, dans le bâtiment bas auquel mon peloton fait face. Et le groupe des officiers au milieu de la cour s'agite. Un commandement retentit :

— Gaarde à vos !

Puis dans le silence profond :

— ... Portez vos armes !

Une cascade de commandements particuliers se répercute; vingt : « Portez armes! » prononcés par des voies aiguës, fortes, lentes, brèves. Tout dans la vaste cour s'immobilise. Trois cents regards convergent sur la porte ouverte. Des rangs alignés et fixes, une attente se dégage, qui impressionne. Jusqu'à l'alezan du commandant, dont la promenade est interrompue, et qui contemple les choses de son œil rpnd.

Deux hommes nu-tête, sur le seuil du bâtiment bas, apparaissent. D'autres hommes les entourent, baïonnette au canon. Et le cortège avance d'un pas lent, stationne, enfin, devant le groupe des officiers au milieu de la cour. L'adjudant, d'un ton maussade, bredouille la sentence. Le commandant, qui se détache seul, sabre à la hanche, talons joints, prononce à voix haute les paroles décisives; «lies tombent à travers la cour muette, avec un tranchant de couperet :

— « Au nom du peuple français... »

Au nom du peuple français! Les mots inexorables me résonnent dans la tête, vides de sens, tandis que maintenant devant moi défilent, blêmes entre leur escorte aussi pâle qu'eux, les deux malheureuses créatures au visage sinistre, aux veux creux.

Les galons arrachés du caporal restent visibles, à des traces de fil blanc, un bouton oublié pend, lamentable, sur la vareuse du pénitentiaire. Qu'est-ce que pensent mes hommes? Songent-ils, résignés, à l'impérieuse dureté de l'exemple? Ont-ils, dans leurs cœurs simples, une sympathie vague, informulée, pour ces pauvres bougres, leurs frères?

Il me semble que le regard du pénitentiaire s'est au passage posé sur moi. Regard de mépris, de haine, d'envie... Et le ciel clair est devenu noir. La vague joie du réveil, de la belle matinée, mon allégresse de vivre se changent en angoisse profonde. Ces parias, quel enchaînement fatal les a conduits là ? Leurs fautes, leurs crimes, leurs erreurs, les a-t-on pesés dans une balance exacte?... Et toute la journée, le regard amer, où saignait l'immense révolte de l'individu contre la société sourde et aveugle qui le broie, m'a poursuivi comme un sanglot, comme un

reproche.

Paul et Victor Marcteritte.

(L'Écho de Paris^ 24 déc. iSçSl.

L'n long après-midi, mal abrégé par l'inspection des remingtons. Eugène, qui s'ennuyait ferme, accepta volontiers l'offre de son capitaine : s'ils allaient faire un tour du côté de Patay, jusqu'à la Boissière? Sortis du camp, ils s'étonnaient de suivre en promeneurs la route libre a travers les champs nus; la haie des talus, les arbres bas leur parurent nouveaux et reposants. Pour un instant ils oubliaient la guerre, s'émerveillaient de respirer un air plus pur, l'odeur des prés mouillés fleuris de pâles colchiques d'automne. Il y avait donc des coins de nature paisibles, des horizons que ne mouvementaient pas des défilés d'hommes et de charrois? Des rainettes vertes, en les entendant venir, plongeaient dans les fossés. Comme c'était joli, cet invisible soleil couchant, cette frange orangée au bas des nuées crises! Là-bas une ferme en était toute dorée. L'ne vapeur montait de la terre rougeâtre. Ils prirent un chemin qui menait vers les murs lumineux.

r V ; • * — Beau temps de chasse, dit M. de Joffroy. C'est celui-là que

; , " je préfère. Je m'en vais avec de bons souliers; le carnier s'emplit;

devant, mon chten Ravaud marche-en levant la queue, et, quand

■ , ' on rentre, quelle faim de loup, quel plaisir de retrouver sa femme

et les moutards autour de la soupe fumante !

i Eugène, lui, contemplait de la terrasse les prairies en pente

' ',, deCharmont, la brume qui flotte au-dessus <k la Loire. Il s'en

, allait avec Marie; elle était emmitouflée dans une capeline, tout

i contre sort épaule. Les brindilles sèches craquaient sous leurs

pieds, la douceur du soir descendait dans leur cœur. . . Une voix avinée, des cris de colère les surprirent.

— Cela vient de la ferme, dit M. de Joffroy.

Ils pressèrent le pas. La dispute s'échauffait avec des glapissements de femme. Ils débouchèrent sur une grande route que longeaient les bâtiments. Devant la porte cochère, un rassemblement se démenait. A la vue des officiers, plusieurs soldats détalèrent. Il n'en resta qu'un aux prises avec un vieillard en tricot. Ils tentaient de s'arracher un fagot de bois sec. Le képi blanc du moblot dodelinait aux secousses; tandis qu'écumant de rage, le paysan suffoquait :

— Voleur! Brigand !

La femme, une bique jaune, bramait à fendre l'âme. L'i\TOgne se retourna; Eugène reconnu Pi rou. En même temps la femme s'élança, les prenant à témoin :

— C'est pis que des Prussiens! Ils ont volé des poules! Ils prennent tout not' bois !

Le capitaine regarda là route : à gauche s'avançait une compagnie revenant des avant-postes; à droite, deux officiers d'étatmajor, au trot. M. de Joffroy fronça le sourcil : « Cet imbécile va se faire pincer. » Indulgent, il ne demandait qu'à arranger l'affaire, quitte à indemniser plutôt les paysans de sa poche.

— Lâche donc ça, fit-il.

— Voyons, Pirou..., dit Eugène.

L'ouvrier, qu'un petit verre avait dû replonger dans l'ivresse, cligna de l'œil :

— Vous, je vous respecte, mais ces c -là] Qui qui s'fait

casser la g... pour eux? C'est à nous d abord, ce bois !

Et, d'un ébranlement furieux, il fit tomber l'homme. La compagnie n'était plus qu'à trente mètres; les officiers d'état-major arrivaient. La femme hurla de plus belle. Que faire? Très contrarié, le capitaine crut, en usant de son autorité, — il le fallait d'abord, — qu'il convaincrait Pirou. Il empoigna *e fagot et grossissant la voix :

— Lâche ça !

La compagnie, presque à sa hauteur, le regardait. Il sentait derrière son dos le regard des officiers d'état-major arrêtés, le souffle tiède de leurs chevaux. Pirou, les yeux injectés, eut un éclair d'hésitation, mais l'ivresse fut la plus forte; avec une mauvaise figure butée il se cramponnait aux branchages. M. de Joffroy, que l'irritation gagnait, tira de toutes ses forces. Seconde tragique; puis le geste irrémédiable ; Pirou, du plat de la main, bousculait le capitaine.

— Halte! cria une voix.

On entendit l'arrêt, le choc sourd des armes reposées. Eugène, très pâle, embrassa d'un regard la compagnie immobile, la tristesse sévère des officiers d'état-major, M. de JofTroy pourpre, Pirou livide à demi dégrisé par le silence terrible.

— Arrêtez cet homme, dit l'un des deux cavaliers.

Un caporal saisit l'ivrogne, qui se laissa faire. Les visages montraient clairement l'émotion, l'inflexible sentence.

— En avant, marche ! commanda la voix.

Les officiers d'état-major, après un colloque rapide, les noms relevés sur un calepin, s'éloignaient. Le paysan rentrait chez lui, satisfait, son fagot serré dans ses bras^ derrière sa femme qui ricanait.

Lentement, sans pouvoir échanger un mot, Eugène et M. de Joffroy revinrent au camp. Le crépuscule baignait la plaine d'une humidité vaporeuse; au loin, tout était silencieux et recueilli. La frange de feu des nuages avait disparu; l'étendue des prés couverts d'eau s'estompait dans l'air gris, les colchiques mauves s'étaient refermés. De l'ombre s'éleva des sillons; les haies des talus, les arbres bas devenaient noirs.

La journée qui suivie fut pour Eugène très douloureuse. Il en revoyait les détails dans l'interminable nuit qui précéda Texécu-

cion. Son témoignage devant la cour martiale, les visions obsédantes de la veille le hantaient. Devant lui se dressait Pirou, près du feu de bois vert, à côté du cuisinier épluchant un oignon; la soupe cuisait dans la marmite noircie. Il entendait la voix avinée, blagueuse, de l'ouvrier. L'après-midi encore, il Tavait remarqué devant sa tente, recousant un bouton. Pirou lui avait souri, méditant déjà son exploit. Maudite promenade! Quel besoin avaient-ils de sortir avant de dîner, de se diriger vers cette ferme! Le drame se précipitait : les cris perçants de la femme, ce misérable bois mort tiraillé aux mains du vieux, de Pirou, du capitaine; l'arrivée malencontreuse des témoins, et puis le geste fatal, le mouvement sans méchanceté de l'ivrogne, défendant sa conquête, cette impulsion inoffensive, moins qu'une injure, moins que riert. Et, par une convention barbare, cela devenait un outrage mortel ! La discipline était atteinte. Il fallait du san^, pour l'exemple...

Maintenant c'était la cour martiale, terrifiante à force de simplicité. Tne grange vide, une table, les cinq juges sur des chaises de paille; en face, debout, l'accusé; Eugène eniraii, commençait sa déposition. Pendant qu'il parlait, essayant, comme M. de Joffroy, d'atténuer la scène, il épiait anxieusement le président, un vieux chef de bataillon impassible; les assesseurs, deux capitaines, un lieutenant et, ainsi que l'exigeait le décret, un sergent de la compagnie. C'était Seurat qui, gonflé d'importance, écoutait seul avec intérêt. Un des capitaines dessinait, l'autre s'agitait comme s'il avait hâte de voir la séance levée; le lieutenant, déguisant un bâillement, tourmentait sa moustache. Et Pirou ! Cette figure contractée, où le désir de vivre luttait avec la crainte; cette révolte de l'individu jeune contre une hi sauvage, ce clin d'œil gouailleur, qui revenait comme un tic!

Eugène emportait un regard de bête traquée, reconnaissante pourtant. Avec M. de Joflfroy, il revenait de Saint-Péravi, sièi^e du quartier général de la prévôté. Echangeant leurs réflexions, ils attendaient le retour de Seurat. La compagnie, assemblée autour des tentes, chuchotait avec animation. On vit s'avancer le

sergent grave.

Eh bien? demanda le capitaine d'une voix mal assurée.

— La mort.

Ces mots faisaient courir un souffle, le murmure tombait. Brusquement M. de Joffroy avait regagné sa tente. Il n'était pas venu dîner...

Eugène, se retournant dans la paille, fixait son attention sur la toile de la tente, qu'un vent secouait. Nuit d encre. Qu*elle s abrégeât pour lui, ne finît jamais pour Pirou! Avait-il des parents, une amie ? Avec une angoisse que plus d'un partageait à cette heure, Eugène s'effara : pourvu que le peloton d'exécution ne fût pas désigné dans la compagnie, que lui-même...

Et Seurat? Dormait-il, après avoir prononcé les mots meurtriers? Sa voix n'avait-elle pas tremblé en assumant une telle responsabilité ? Sans doute, les circonstances, Tusage la lui avaient imposée. L'armée, comme toute société, plus encore, ne peut subsister sans une règle rigoureuse, l'observation d'un servage étroit. Existait-il pourtant au monde un plus dur devoir? Du jour au lendemain, pour une peccadille que tant d'autres commettaient impunément, pour une des résultantes infimes de Tœuvre de brutalité et de carnage, devenir le juge sans appel d'un camarade, d'un frère, son bourreau peut-être ?. . .

L'idée que, soldat, il eût pu être tout à l'heure de ceux qui brûleraient leur cartouche contre un Français; qu'officier, il pouvait être celui qui ordonnerait le feu, le révulsait jusqu'aux moelles...

Comme au matin de Coulmiers, l'àube le trouva hors de sa tente. Mais, cette fois, le jour avait beau grandir, aucune clarté ne se faisait en lui ; il n'était que doute et ténèbres. Il vit les hommes se lever, procéder, mornes, à leurs habitudes.

A la pâleur de M. de Joffroy, dont, par une sorte de pudeur, il évita d'aller serrer la main, il comprit que la nuit avait été aussi cruelle pour lui. La lenteur avec laquelle la section se préparait, rinspection, lui furent autant de supplices. Il n'osait regarder ses hommes. Maintenant, par une impatience qu'il se reprochait, il souhaitait, tant l'attente lui semblait odieuse, que la chose fût faite. Il avait, avec un soulagement infini, appris que le premier bataillon était chargé de la besogne. Clairons sonnants, un régiment de marche, un bataillon de chasseurs, longeaient le

de bandière ; il fallait, pour la solennité de la le<;on, que la e fût réunie.

ns un champ voisin de la ferme, les troupes étaient forsur trois côtés d'un carré. A l'un des bouts, Eugène, en de la section, regardait le centre vide, un groupe d'officiers du général à cheval. Près d'eux, sur un rang, les douze les du peloton funèbre. Il entendit le bruit d'une voiture; irrêla.

tre deux gendarmes, Pirou descendit ; un frémissement : parmi ses camarades. Eugène vit passer devant lui le mo- Pirou, dont les traits ravagés criaient contre la fatalité, lui 1 long regard de haine. Eugène en souffrit, se rappelant ia dont Pirou, avant la catastrophe, lui avait souri. Evidenile malheureux n'y comprenait rien ; et lui-même, à cette e, comprenait-il davantage? Dans le carré. Pirou avec ses ns, suivi du médecin-major et de l'aumônier, s'éloignait. uait. Visible de tous les points, le colonel commandant les s éleva son sabre :

Portez vos armes !

môme geste les trois côtés du carré obéirent, dans lescin- ;nt simultané des cinq mille fusils. D'un seul mouvement, is gauches retombèrent, dociles à cette discipline pour laun homme allait mourir. La voix lointaine, impersonreprit :

Tambours, ouvrez le ban î

I roulement lugubre, suivi d'un silence plus lugubre :. On crut entendre le souffle rauque du prisonnier. Eugène lit au ciel libre, à l'espace ouvert; maintenant lesorts'acissait, toute fuite était impossible. Une voix grêle Hsàii le ent; dans l'oppression muette, on distingua les derniers

... Au nom de la patrie envahie, le soldat Pirou est conî à la peine de mort...

esque aussitôt, une forte détonation, puis un petit coup sec. sinistre. Le coup de grâce\ Avec une ironie amère, Eugène lait monter et se dissiper le nuage de fumée, nouveau le colonel commandait: « Armes aux bras ! »

— agS —

Les tambours fermèrent !e ban ; l'impitoyabie défilé comm-' La compagnie d'Eugène, étant la dernière, dut attendre; M, de Joffroy, qui avait de grosses larmes aux coins des la mit en marche. Eugène suivait passivement. On arriva d le cadavre. Auprès se tenaierit le prêtre et le docteur; Pir( face à terre, gisait sur le côté, dans une marc de sang noi reprit le chemin du camp. Un poids alourdissait les cœurs, lait les bouches.

Eugène revoyait toujours le regard de haine du supplie se trouvait amoindri dans sa dignité d'homme, ressentait tous une horreur confuse. Les moblots, que son regard in geait maintenant, partageaient ce qu'il éprouvait lui-même, rat n'avait plu^sa morgue, semblait aplati. Le gros.N'euvy n des yeux éplorés; Verdette, si doux, avait un air farouche; sagne ne se gênait pas pour déclarer:

— C'est barbare et idiot!

Eugène fît semblant de ne pas entendre.

Oui, c'était barbare ! 11 se répétait pourtant : « Au nom patrie envahie.,. » Puis les mots tranchants qu'avait dits A Breuil au cousin Frédéric, le soir des noces: « Sans disci| pas d'armée ! » Et cela il était bien forcé de le reconnaître armée forte, le salui du pays avant tout ! Qu'était cette p; existence sacrifiée, au prix des innombrables existences fau déjà et que faucherait demain. A Coulmiers, son voisin, le mobile, était tombé sans qu'il l'eût plaint de tant de regre il était innocent! Pirou, un pauvre diable, un ivrogne, vii lui aussi d'une loi supérieure. Un holocauste à la patrie, pour vaincre, avait besoin de troupes disciplinées...

Mais tout à coup, le long regard haineux du mort le t perçait, ce regard d'un être \ivant, d'un homme pareil à Sa conscience chavirait. Il ne ressentait plus qu'un ind dégoût pour la guerre, pour cette meule sanglante qui tout sentiment individuel, étouffe toute pitié, toute fratei pour la guerre, qui brûle, qui viole, qui saccage, qui mass pour la guerre, qui change l'homme en bête sauvage!,,.

Paul et Victor Margl'ebitte

(Let Tronçons du glaive, p. uS^i laS; libr. Pion, Nourrit et C". 8. r.Gflranciére,

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