‹ Guerre-militarismeChapitre 19 sur 42 · L'ŒUVRE DE LA CASERNE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DE LA CASERNE

... Les préoccupations de la vie quotidienne se rédui pour eux à se demander si l'exercice de manoeuvre a ma: vite, si le loch a étéjilé à l'heure, si le ris de chasse a été 1 pris le soir.

Chacun, dans ce tout si minutieusement combiné, se bor jouer son rôle spécial et toujours pareil; il est générateu force physique qu'il faut à tel ou tel point précis, le res vivant qui raidit telle corde et jamais telle autre ; il est ausi main qui chaque jour, à l'instant fixé, nettoie et fait reluire poulie de bois ou telle boucle de fer; il accomplit automati» ment la série d'actes que d'autres avant lut accomplissaient mêmes moments et aux mêmes places, »

Pierre Loti.

{Matelot, piige 9g.|

... Pourquoi le nègre se vend-il? ou pourquoi se laisst vendre? je l'ai acheté, il m'appartient; quel tort lui fais-j£ travaille comme un cheval, je le nourris mal, je l'habill même, il est battu quand il désobéit ; y a-t-il là de quoi s'étonner? "fraitons-nous mieux nos soldats? N'ont-ils pas p< absolument leur liberté comme ce nègre? La seule diffén entre le nègre et le guerrier, c'est que le guerrier coûte 1 moins. Un beau nègre revient à présent à cinq cents écu; moins, et un beau soldat en coûte à peine cinquante. Ni l'ui l'autre ne peut quitter le lieu où il est confiné, l'un et l'a sont battus pour la moindre faute. Le salaire est à peu pri même; et le nègre a sur le soldat l'avantage de ne point risc sa vie, et de la passer avec sa négresse et ses négrillons.

{Quttlions sur r Encyclopédie, par des smaieurs. t. IV. i^yS. ~ E^itrfl l'article sur l'Esclavage, p. 191-193.)

Et M. Bergeret, sortant de sa rêverie, se pencha pour assurer à la muraille l'amas chancelant des in-folio. ,

— Vous êtes un peu bruni, Monsieur Roux, dit M'"^^ Bergeret, et, il me semble, un peu maigri. Mais cela ne vous va pas mal.

— Les premiers mois sont fatigants, répondit M. Roux. Évidemment, l'exercice à six heures du matin, dans la cour du quartier, par huit degrés de froid, est pénible, et Ton ne surmonte pas tout de suite les dégoûts de la chambrée. Mais la fatigue est un grand remède et l'abêtissement une précieuse res^ source. On vit dans une stupeur qui fait l'effet d'une couche d'ouate. Comme on ne dort, la nuit, que d'un sommeil à tout moment interrompu, on n'est pas bien éveillé le jour. Et cet état d'automatisme léthargique où l'on demeure est favorable à la discipline, conforme à l'esprit militaire, utile au bon ordre physique et moral des troupes.

En somrne, M. Roux n'avait pas à se plaindre. Mais il avait un ami, Deval, élève, pour le malais, de l'École des langues orientales, qui était malheureux et accablé. Deval, intelligent, instruit, courageux, mais roide de corps et d'esprit, gauche et maladroit, avait un sentiment précis de la justice qui l'éclairait sur ses droits et ses devoirs. Il souffrait de cette clairvovance. Deval était depuis vingt-quatre heures à la caserne quand le sergent Lebrec lui demanda, dans des termes qu'il fallut adoucir pour l'oreille de M"^^ Bergeret, quelle personne peu estimable avait bien pu donner le jour à un veau aussi mal aligné que le numérO'5. Deval fut lent à s'assurer qu'il était lui-même le veau numéro 5. Il attendit d'être consigné pour n'avoir plus de doute à ce sujet. Et même alors il ne comprit pas qu'on offensât l'honneur de M'"<-' Deval, sa mère, parce qu'il était lui-même inexactement aligné. La resï>onsabilité inattendue de sa mère en cette circonstance contrariait son idéal de justice. 11 en garde, après quatre mois, un étonnement douloureux.

— Votre ami Deval, répondit M. Bergeret, avait pris à contresens un discours martial que je place parmi ceux qui ne peuvent que hausser le moral des hommes et exciter leur émulation

■en leur donnant envie de mériter les galons, afin de tenir à leur tour de semblables propos, qui marquent évidemment la riorité de celui qui tes tient sur ceux auxquels il les adn faut prendre garde de né pas diminuer la prérogative dearmés, comme le fit, dans une circulaire récente, un m de la guerre civil et plein de civilité, humain et plein d'uri honnête homme qui, pénétré de la dignité du citoyen mi prescrivit aux officiers et aux sous-officiers de ne pas t leurs hommes, sans s'apercevoir que le mépris de l'inférit un grand principe d'émulation et le fondement de la hién Le sergent Lebrec parlait comme un héros qui forme des Il m'a été possible de rétablir sa harangue dans la forme nale ; car je suis philologue. Eh bien ! je n'hésite pas à di ■ce sergent Lebrec fut sublime en associant l'honneur famille à l'alignement d'un conscrit dont la bonne tenue ir au succès des batailles, et en rattachant de la sorte, jusqui ses origines, le numéro 5 au régiment et au drapeau...

Après cela, vous me direz peut-être que, donnant d. travers commun à tous l'es commentateurs, je prête à mon , des intentions qu'il n'avait pas. Je vous accorde qu'il y ei part d'inconscience dans le discours mémorable du s Lebrec. Mais c'est là le génie. On le fait éclater sans en m la force.

M. Roux répondit en souriant qu'il croyait aussi qu'il } une certaine part d'inconscience dans l'inspiration du s Lebrec-

Anatole Francr (Le Mannequin d'osier. pa«es \4-\y. i vol, chez Curmann Uvy, 3, nie

L'adjudant nous introduit dans la tente qui lui si chambre et de bureau. Pour celui-là aussi, entre les cond; sournois, mécontents, toujours au guet, et le fabricant qu à demi ses engagements, la vie est dure dans cette solitudi

Il conte avec l'accent de la vérité comment le caractèn :grit, comment la pitié s'émousse au contact des condamné

— 3oo —

Les vieux qui font les patelins parce qu'ils voient venir la leur temps et espèrent une remise de peine, sont plus eux que les conscrits. Ils excitent les nouveaux à la )n. Ils piquent leur amour-propre. Et la plupart de ces s-là ne reculent devant rien quand une fois ils ont pris solution. L'autre jour, un d'eux, au casernement, a placé ts et sa paillasse au milieu de la chambre : il y a mis le ; nuit. Et il ne cherchait pas à feindre un accident, il « C'est moi, je l'ai fait exprès. »

aut sévir contre ces révoltés, tuer en eux, comme dans ;vaux vicieux, la résistance par la fatigue.

La semaine dernière, un homme a refusé le travail. Je lui ôter son bourgeron; je l'ai enfermé avec son pantalon et niise, dans la tente qui nous sert de cellule. A neuf heures ■, j'avais si froid sous ma couverture, que j'ai pensé à mon lier. Je l'ai fait amener par deux tirailleurs. Je lui ai dé : «( Eh, bien ! avez-vous réfléchi? Voulez-vous retourner 1 à la fabrique? — Oui, oui, mon adjudant!» Il claquait nts, il était transi. Je l'ai renvoyé avec ses camarades, y a des mauvaises têtes qui ne cèdent pas. Avec ceux-là, user des grands moyens.

« grands moyens » sont dans une caisse. Ce sont les ;sdes pieds et des mains, les fers. Quand la faute est très les mains sont attachées derrière ledos. Un capitaine peut ler huit jours de ce supplice. Pendant ce temps l'homme las détaché une seule fois, pas même pour dormir, pas pour manger. II faut qu'il saisisse sa gamelle avec les :t qu'il lape comme une bête...

voulu voir quels crime? peuvent bien acheminer des es à ces répressions. Hélas! le code militaire est împi- ;. Il n'y a ici ni meurtriers, ni grands voleurs, ni scélérats . Toutes ces aventures sont pareilles. L'homme avait ïur farouche. Lin peu de vin lui brouillait la raison. Il a u à un sergent, en état d'ivresse; il a levé la main sur un l;dans une heure de rage, il a détérioré des effets miliil a tenté de défoncer une porte de prison. C'est fini de ir la condamnation, le régime des travaux publics ne

— 3oi —

feront que Texaspérer. Il retombera dans les mêmes fautes., chaque fois plus sévèrement punies. Il accumulera trente, quarante années de condamnation. Alors voyant sa vie perdue, il recourra à un parti désespéré : selon son tempérament, il

essayera de la fuite ou du meurtre.

Hugues Le Roux.

{La tente infâme, dans le Journal, i5 avril 1895. |

L'étiage intellectuel et moral d'un peuple se pourrait presque déterminer d'après son amour du panache, des distinctions et des honneurs. On peut dire que plus il les aime, plus il se rapproche de l'état primitif. A l'état sauvage, les hommes se parent avec des anneaux dans le nez, des tatouages, des scapulaires faits avec la peau de leurs ennemis, des chapelets d'os venant de la même source, des plumes sur la tête, etc.. Les chevelures humaines suspendues à la porte de leur demeure, ^et les crânes, soigneusement classés, témoignent de leur vaillance : les trophées d'armes prises à l'ennemi affirment leur valeur. Au fur et à mesure que la civilisation les pénètre, ils rejettent certains de ces attributs par trop sanglants et les remplacent par des objets plus doux, si nous pouvons nous exprimer ainsi, évoquant également leurs qualités guerrières, mais moins répugnants à la vue. Ce sont généralement des armes ou des croix d'honneur, des médailles, de simples couronnes civiques parfois, mais toujours des insignes grossiers dont l'aspect extérieur est significatif. On se contente rarement de la simple satisfaction du devoir (?) accompli.

Il y a là un si profond symptôme de l'universelle vanité humaine que tous les pouvoirs despotiques, même d'origine démocratique, en tiennent compte largement. Il vient un moment où l'homme, comblé de tous les biens matériels, est presque inaccessible à l'intérêt : les dotations en terre et en argent, les grasses sinécures n'ont presque plus prise sur lui. On a recours alors à l'exploitation de la vanité. On lui confère des titres nobi-

liaires, des grades honorifiques, des décorations. Le pouvoir se l'attache ainsi solidement, lui et sa race; et ce n'est pas autrement que les trônes établissent leurs assises. Aussi les aristocraties de classes, quelles qu'elles soient, sont moins conservatrices par amour des princes et par fidélité à leur personne, que^ par dévouement à leur propre cause et pour leur propre intérêt.

En somme, l'intérêt et la vanité sont les deux plus puissants mo^biles des actions humaines. Mais comme ces deux sentiments sont peu recommandables, il faut les dissimuler. L'homme a en lui une idée de justice et de désintéressement qui, malgré ses passions et ses vices, malgré ses instincts ataviques, proteste du fond de la conscience contre les mauvaises choses. Pour qu'il accepte celles-ci sans réserve, il faut leur donner au moins lapparence de la vertu. Pour qu'il en soit fier, il faut les « marquer». C'est ce qui se (ait au sujet de certaines décorations et de certains trophées dont nous nous enorgueillissons encore. C'est ainsi que tuer des hommes qu'on ne connaît pas et qui ne nous ont rien fait; massacrer leurs femmes, après les avoir violées, et leurs enfants; achever leurs blessés, brûler leurs villages ou les dévaster, bombarder leurs villes, les voler et les spolier, '[les emmener en captivité et les faire travailler de force sous le bâton ou le sabre, cela s'appelle « faire des exploits guerriers, accomplir de glorieux faits d'armes ». Pour en récompenser les auteurs,^ on leur donne des grades et des décorations de façon *k les distinguer de la foule, et on les sacre grands patriotes.' ,Ceux-ci se figurent ainsi qu'on récompense leur patriotisme, alors qu'en réalité on exploite leur égoï$me et leur vanité. Il est clair.j[qu'en ce qui concerne les récompenses honorifiques surtout, [qui* ne procurent aucun bien-être, elles leur importeraient peu,o s'ils n'avaient personne autour d'eux pour les admirer, s'ils étaient en plein désert, ce qui prouve bien qu'en pareil cas, leur vanité seule est en jeu.

Un capitaine de l'armée active.

(L'Officier et la crise française, pages 235 à 237; P.-V. Stock, éditeur.)

La punition, même la plus légère, implique un principe servile d'obéissance par crainte. Pour moi, je ne croîs pas qu'à aucune époque de ma vie j'aie obéi ; oui, j'ai été docile, soumis, mais à un principe spirituel, jamais à une force matérielle procédant par la crainte du châtiment. Ma mère ne me commanda jamais rien. Entre moi et mes maîtres ecclésiastiques, tout fut libre et spontané. Qui a connu ce rationabHe obsequiitm ( i ) n'en peut plus souffrir d'autre. L'n ordre est une humiliation : qui a obéi est un capitis minor{2}, souillé dans le germe même de la vis noble.

L'obéissance ecclésiastique n'abaisse pas: car elle est volontaire, et on peut se séparer. Dans une des utopies de société aristocratique que je rêve, il n'y aurait qu'une seule peine, la peine de mort. Ou plutôt l'unique sanction serait un léger blâme des autorités reconnues, auquel aucun homme d'honneur ne survivrait.

Je n'aurais pu être soldat: j'aurais déserté ou je me serais suicidé. Je crains que les nouvelles institutions militaires, n'admettant ni exception, ni équivalent, n'amènent un affreux abaissement. Forcer tous à subir l'obéissance, c'est tuer le génie et le talent. Qui a passé des années au port d'armes à la façon allemande est mort pour les œuvres fines; aussi l'Allemagne, depuis qu'elle s'est donnée toute entière à ta vie militaire, n'aurait plus de talent si elle n'avait les juifs, envers qui elle est si ingrate.

E. Renan.

Souvenir d'enjance et de jeunesse. — Ch. [II.

Garde à vous, peioton.., par le flanc droit... droite... pas accéléré... marche !

Marche? où?

Tu es bien curieux, soldat, marche, et pas un mot, marc à ta corvée, à l'exercice, à la mitraille; va griller au Caire, ge

à Moscou, sauter à Trafalgar, mourir partout, excepté dans ton lit. ,

On te promet de l'ombre, quand le soleil sera couché; pas de boue après la gelée, du pain quelquefois, mais des balles, des grenades, des obus, des boulets, des ordres du jour et des jambes de bois à discrétion.

Va t'exposer comme une poupée de tir, à la carabine du chasseur tyrolien, aux longs fusils des Kabyles, aux flèches des Bakirs et aux fusées à la congrève de la civilisation : quatre maladies à ajouter aux 3 1,228 énumérées dans le redoutable dictionnaire des sciences médrcales de M. Panckouke.

Marche, sans dévier, dans l'ornière de fer de cette discipline militaire plus impitoyable que le destin des tragédies antiques; marche comme les heures, sans t'arréter jamais; que le plaisir s'agite ou que la mort moissonne à tes côtés, il te faut avancer en aveugle vers un océan sans rivage. Être exceptionnel, ta vie n'est-elle pas une perpétuelle abnégation du soi? — Va donc, obéis sans murmure, el quand je dis obéis, ce n'est pas une petite aff'aire. Dans la vie civile, on n'a en général que deux tyrans directs : sa Jemme'et le percepteur des contribution^, toi, la hiérarchie de tes maîtres est des plus nombreuses et bien plus compliquée; mon sergent — mon lieutenant — mon colonel — mon général. C'est incroyable, la quantité de gens qui ont le droit de te mettre à la salle de police, depuis le caporal de semaine jusqu'à l'auguste chef de l'État. Si, comme homme tu es; ainsi que le prétend Fichte, roi de la nature et de la pensée je ne sais vraiment pas trop comment pourra se tirer de là ta prérogative;

La victoire et la gloire!! dédommagent, il est vrai, de bien des choses; mais ces capricieuses princesses font quelquefois bien longtemps espérer leurs indemnités.

Leurs palmes immortelles ne poussent pas toujours aussi vile que les ananas et les petits pois des serres-chaudes de Montreuil et d'Ecouen. En attendant ces brillantes primeurs, prends ce balai, ces sabots, cette étrille; charge-toi comme un dromadaire, de paille, de bois, de souliers, de matelas, de capotes, de gibernes et de haricots.

Tu coûtes cher à l'État, vois-tu, et comme ii k de l'ordre et de l'économie dans sa gestion, on a ir nieux moyen de simplifier les frais de transport; à la caserne à dos de héros. On exporte par le mai soupe administrative, qu'image de la providence, buer aux hommes de garde, en menant toute k confidence du menii militaire; ce brouet épais s'annonce au loin par des émanations nutritives, pénétrantes, qui redoublent l'impatience des consi expectative. — Parfois, en savourant cette manr leur arrive de s'apercevoir que dans le trajet le est un peu trop complètement dégagé; mais il n'y le règlement ne porte pas qu'elle arrive chaude à il est vrai que tu n'es pas éternellement réservé à dynamiques et culinaires. — Un de tes camarade ami peut-être, dans ce désert peuplé qu'on appelle a commis quelque inconséquence ; le conseil de gu importe au salut de l'État qu'on lui loge douze bail et te voilà désigné pour faire partie du peloton. — quoi te plaindrais-tu. — Tu n'étais que palefreni bât; tu deviens bourreau! c'est de l'avancement,

Emil

iRéviialions et PamphUts, iSig.l

Oui, bonnes gens, qui l'eut crû ? L'esprit milil l'espril militaire est presque à peu près quasi moi vous le savez, tout ce qui fait le prestige de la Fram et ses vertus, c'est l'esprit militaire.

Qui parle ici de Rabelais, de Montaigne, de Pascal et de Voltaire et de tous ces barbouilleurs sont la honte de notre pays? Qui vient nous en CCS gens passant leur vie à étaler des couleurs sui aligner équation contre équation, à manipuler c duits chimiques au fond des laboratoires?

tez-nous l'esprit militaire. L'esprit militaire embrasse tout, à tout.

Ile tragédie vaut le grognemeni d'un de ces traîneurs de , la demi-solde, qui trouaient la peau des bourgeois sous mration ? L'avantage d'encombrer les bibliothèques et les ? D'un mot, i'esprit militaire enfante un chef-d'œuvre, bleau de Vernet ou de Ziem vous mettra dans l'âme cette iion de l'immensité du : Que d'eau ! que d'eau ! dix minutes, on bombarde un musée. Le temps de ser leurs moustaches, les héros de l'armée d'Italie ont orne! deux mille cinq cents ans de génie et de labeur! -on soutenir que l'esprit militaire est contraire aux Belles

ime fougue, trois lignes des llulanes valent les Imprècae Camille.

uvez donc de .M""' de Sévigné à sa lille quelque chose de idre que l'épître au cher commandant.

de .Maintenon, laissant la rédaction de l'édit de Nantes, idociriner son escogriffe de frère, n'a pas plus d'ordre et rvoyance dans le détail, que ^\. de Clam indiquant à Fray les places à étiqueter. Et la carte anonyme ! D'un tour i\ pénétrant, si persuasif dans son laconisme : les dipiuie la grande époque n'ont rien à mettre à côté, |ui va porter le coup Hnal à cet illustre esprit militaire. nd et si large? Vous ne pensez pas que ce soit l'État-

11 a trop souci de la grandeur de la France, non ! Comme s, ces infâmes rêveurs OQt répandu le poison. Aujourersonne ne veut plus entendre parler de l'esprit militaire, iagérez, me dira-t-on : « L'esprit militaire n'est pas tant 1. !s"avcz-vous pas vu naguère encore journalistes, avocats. ;urs, députés, sénateurs, évêques, /em»(es, moines, vieiljrosternés devant un sabrecomme des niahométans dan> )squée? Et les charges du Palais de Justice? Et le pillage Fres? N'est-ce pas de l'esprit militaire? Et du meilleur?^ ■d. Mais ce n'est pas de ce côté-là non plus qu'est le

gens-là ont l'esprit militaire, c'est entendu, très militaire.

Mais que diable voulez-vous qu'on en fasse? Ils ne servent pas, Demandez-leur, à ceux-là, s'il est bon qu'on serve lonj^temps; ils vous répondront toujours oui. Ils ne regardent pas à la longueur du service. Ils n'en ont jamais fait, n'en feront jamais... ou si peu !

Ce n'est pas, qu'au fond, ils estiment à l'excès le sabre ou la basane. Mais leurs démonstrations sont nécessaires au maintien de l'équilibre. Ils feignent de se pâmer à la vue d'un fourreau pour entraîner la' foule à les imiter. «Voyez, s'écrient-ils, avec toutes les marques de la plus vive ferveur, voyez le respect, la \énération que nous avons pour ces choses sacrées, nous la fine fleur du pays. » Là-dessus, ils empoignent un drapeau, et conduisent le peuple enfiévré vers la caserne.

Arrivés à la grille, ils s'écartent; et le peuple, lancé, donnant bonnement dans le panneau des grimaciers, se précipite dans la souricière.

Les patriotes rentrent paisiblement se chauffer : l'armée assure l'ordre.

Mais ceux qui servent, ou ceux qui serviront, ou tous ceux qui ont un fils, un frère, un parent à la caserne, s'accommoderaient parfaitement d'un séjour réduit au minimum nécessaire, assurer en cas de danger le salut de la Patrie. Moins ils restt à la caserne, plus ils seront contents. Ce n'est pas qu'ils ne ' \ent les passementeries militaires les plus belles du monde, q sabre leur inspire quelque répugnance, et qu'ils ne regar même avec complaisance des canons défiler, mais quand o envoie trois ans dans une caserne, ils songent que la vit courte, les temps difiiciles. et qu'enfin, ils seraient mieux eux à travailler utilement, dans leurs champs ou leurs atel qu'à passer trois ans dans une caserne à prendre l'esprit taire, qu'ils remettront du reste à un crochet avec leur unifo

Et c'est là ce qui menace l'esprit militaire. C'est là le qu'il faut conjurer à tout prix.

Les gens les plus compétents avouent — l'on s'en s douté, d'ailleurs — qu'une année bien emplovée suffit à dr nos soldats à tirer, à marcher, à manœuvrer.

il donc bien indispensable qu'ils aient l'esprit militaire et iur fasse perdre deux ans pour le leur inculquer? - diable veut-on leur faire faire de cet esprit militaire? 1 nous former des régiments du baron Madruce, pour r le peuple, quand il trouvera que M. .Méline exagère le

blé?

bien peur que ce soit ça.

on ne voit pas ce qu'une nation, simplement armée pour idre, pourra gagner à avoir l'esprit d'une troupe de reîtres de.

imble au contraire qu'elle se battra d'autant mieux qu'elle is civile. Quand un citoyen défendra son bien, son champ, épendance, des lois qui le protègent, il ira au feu avec lité. Mais je ne vois pas ce qui pourra fomenter son en- 5me quand il partira risquer sa vie pour abriter le ; d'un balai à faire la corvée.

patrioies ne l'entendent pas ainsi. Vous pouvez croire e souci de la défense nationale les obsédait uniquement, ienl trouvé rnieux, depuis vingt-huit ans, avec 25 miîi'argent, et le travail des citoyens, qui représente une au moins égale, que de nous doter d'une marine bonne •r en bateaux-lavoirs, et d'acheter des voitures Lefebvre, mer sept mille cadavres sur les routes de Madagascar. i il s'agit bien de la Patrie pour les patriotes. C'est l'esitaire qu'il faut entretenir : la docilité de la foule à ses , la domestication du peuple. Et depuis que le peuple ne

à l'église, la caserne est une admirable école pourassou-

esprits à la servilité. ,Là, seulement, un peuple indépen-

er et libre, peut être réduit à cet abêtissement apeuré,

ire aux pasteurs des peuples (M. Mirbeau, esprit chagrin,

^lle « mauvais bergers »j.

ne peut croire les produits qu'on obtient dans ces manu-

i de caractères.

le souviens, il y a bien des années, je régnais, presque

sur un régiment de cavalerie. J'avais assez d'ordon-

pour que chacun fît à peu près rien. L'homme qui : mes chevaux se trouvait sur le point de quitter le

service: un jour on m'annonce un cavalier qui désirait me parler; je le fis entrer, croyant qu'il m'apportait queique lettre d'officier. Il s'excuse de son audace, d'un ton si craintif, si poli, que je récoute. Il me prie de lui pardonner, si je ne veux pas agréer ses offres, et me supplie de le prendre à la place de l'ordonnance qui va me quitter.

Surprise d'une démarche aussi audacieuse, et sentant un homme qui n'avait pas grandi dans les antichambres, je le questionne. Il m'apprend qu'il s'était engagé depuis un an alors qu'il était Jeune! (il avait en effet bien vieilli moralement) et séduit par les rêves héroïques. Mais il avait tant souffert depuis un an, qu'il me demandait en grâce d'entrer à mon service. Il était fils unique d'un fort riche propriétaire bordelais. J'étais trop jeune moi-même pour comprendre; et tout en le plaignant, au fond de mon cœur, je m'indignais avec sincérité qu'une pareille pensée pût venir à un garçon bien élevé. Mais il m'expliqua à peu près : « Ne croyez pas. Madame, que j'aie l'âme domestique. Je me considérerai à votre service comme un prisonnier de guerre, employé à une corvée un peu moins rude, simplement. J'ai réfléchi longtemps et je n'osais pas venir, mais je ne me trouverai pas déshonoré puisque je servirai de force, et sans rien demander. « Aussi bien je fais au quartier des corvées plus humiliantes que de panser vos chevaux ou de vous servir. Hier, j'ai ciré les bottes de mon maréchal des logis, qui me punit perpétuellement; ce matin, j'ai fait son lit et sa chambre. »

Je ne pus me résoudre à l'agréer, bien qu'assez troublée. Jamais, je n'eusse osé lui demander de seller mon cheval! Je lui promis le silence et de le recommander. Je veillai à ce qu'il ne fût plus sujet à a^ucune vexation, et il me témoigna, dans la suite, la reconnaissance la plus discrètement touchante.

Depuis, j'ai vu tant d'autres choses, que si ce souvenir m'est souvent revenu, il ne m'a plus étonnée.

Voilà l'esprit militaire que peut développer dans l'âme d'un garçon intelligent et bien élevé le séjour des casernes. Après avoir rêvé de charges et de coups- d'estoc, il rêve d'avoir un tablier et un plumeau !

Voilà l'esprit militaire que TÉtat-major fait rappeler à

— 3io —

e à grand orchestre, dans la crainte qu'il ne se perde, et nservation duquel on emploie des moyens qui sont \ raiîits pour enflammer les futurs combattants, au jour de la nation. Lisez dans VAurore (i6 mars) l'article de M. Phi- )ubois.

is verrez, dans un récit qui atteint à l'horreur des drames quisition, quelques phases de cette opération qui consiste Iquer l'esprit militaire dans un cerveau qui manque de lions. La victime est un soldat artiste qui s'était fouie une à galoper derrière l'esprit militaire.

Bradamante.

'Vrjnrff, rjmors iBga.f

rien faire!... Dormir!.., Voilà toute leur ambition. Et unition presque sauvage, cette suppression de la vie, cette ice de bête de nuit, ils l'aiment, ils la désirent. Seule, la on de vin les fait souffrir, mais ils s'v accoutument. Et î ne sais par quelle naïveté, par quelle aberration ils s'imaque leur punition punit un peu leurs chefs. Ils oublient. ivres, qu'à bord un homme au cachot est un homme é. oublié, disparu. Leur nature spéciale est ainsi faîte, que mission n'est même pas une révolte contre l'obligation ■, mais bien une paresse, un entêtement à ne rien faire, à 'ira rien. Les compagnies de discipline ne les effravent pas; ïnsent, s'ils savent penser, ils les entrevoient sans terreur, s partir un pour le bagne. Il sortait du cachot après un mprisonnement. Il portait le costume de travail sans cheians cravate, tout rasé, avait déjà l'air d'un forçat. Il tenait lain, en attendant le moment de débarquer, un sac où m, Bernard, s'étalait en grosses lettres ornées d'arabesque'^ olores, entourées de frégates peintes à l'huile, aux voile■^ ;s ridiculement, voguant sur des lames trop vertes. Il allait ;er la ville et l'arsenal tout misérable cdmme il était, prehumiliation. Mais il semblait heureux, et, sur sa faco

— 3ii —

émaciée, dans ses yeux d'oiseau de nuit, étonnés du grand jour, il y avait une étrange expression de bonheur, de délivrance. A ses camarades, il faisait un signe de la tête et semblait dire : Au revoir! avec une sorte de hautain défi.

Georges Hugo.

(Souvenirs d'un matelot^ pa^es 143-145; i vol. chez Charpentier et Fasquelle, 14, rue de Grenelle.)

Les terriens s'imaginent aussi qu'il y a une gy^ande famille maritime bien unie, gaie, enthousiaste, touchant exemple de solidarité, de courage insouciant; les matelots^ c'est-à-dire la chanson, la joie, de grands enfants intrépides, depuis le brave homme d'amiral jusqu'au mathurin à grosse trogne dé bon vivant. Oh! quelle aberration! Vous ne savez pas, terriens, ce que c'est que votre /amz7/e maritime, quel enfer c'est que ce monde-là, comme y régnent l'envie, la jalousie, la haine, et comme la bonté, la fraternité y sont inconnues! Ce que vous appelez une famille est le mélange le plus brutal, le moins fondu et le plus étroitement mêlé, de deux classes dont la différence est un abîme : tout en haut, l'état-major, les officiers, sorte d'aristocratie spéciale, association mystérieuse et bien défendue dont on ignore les actes; au fond du gouffre, nous autres, la tourbe des marins qui s'attristent et se rongent dans l'attente obsédante de la libération.

Cela vit ensemble, l'un contre l'autre, attaché Tun à l'autre, l'un dépendant de l'autre, — parfaitement étrangers. Les officiers forment une caste fermée où se retrouvent les façons d'un autre siècle. Depuis l'aspirant, enfant arrogant et léger, jusqu'aux plus anciens couverts de galons, tous conservent, par un étrange atavisme de profession, un inutile mépris insolent, comme s'ils croyaient commander encore des galères où grouillaient les chiourmes de trois cents forçats. Et cette désinvolture hautaine dans les plus dures exigences, cette habitude aisée de l'autorité, n'est encore qu'une grimace, une « attitude » remplaçant ce qu'il faudrait de rares qualités, et ne sachant guère que mesquineries,

futilité, âpre soif d'avancement. Rien ne les préoccupe autant que les chemins tout tracés de leur ambition, l'escalier banal de bonnes notes qui conduit aux hauts grades, aux plumes blanches du commandement. Pour commander devant l'ennemi, peutêtre? L'ennemi! c'est une chimère, un lointain croquemitaine auquel on ne croît plus. La plume blanche, c'est l'autorité absolue. la vanité satisfaite, les coups de canon qui saluent, la garde rangée qui porte les armes, la joie enfin de voir peiner les autres vers le but qu'on a atteint, de dominer à son gré leur ascension. Sans doute, il \' a des exceptions, quelques rares travailleurs forcenés qu'exaspère la frivolité. ambiante. Mais à part ceux-là, toute ia vie des officiers est tournée vers l'ambition et vers une élégance plus ou moins raffinée. Depuis le parvenu, humble matelot arrivé à force de patience et d'humilité aux grades inespérés', jusqu'aux grands seigneurs portant des noms échafaudés de particules, tous mènent, à quelque degré, cette existence mon- ■ daine qui est une de leurs fiertés; les uns, pauvres êtres d'origine simple, se haussent sur la pointe des pieds pour rivaliser avec l'élégance où les autres excellent i cela crée de puériles bizarreries, de nouvelles causes de jalousie surtout, un but enfin aux heures des longues journées. Ce qui vient en distraire, les choses mêmes qui pour le terrien semblent être les événements importants de la vie du marin, comme tout cela paratt fastidieux à l'officier! Comme elles sont ennuyeuses pour tous, malgré les beaux discours qu'elles provoquent, ces manœuvres annuelles, exercices surannés, épreuves où tout est prévu, où rien n'intéresse personne, où on est las de monotonie morne, des nuits inutilement fatigantes, de cette comédie ridicule et sans proliil Les belles semaines, celles que les officiers attendent fiévreusement, sont celles que l'escadre toute pimpante vient passer a V'illefranche, près de Nice, pendant le carnaval; semaines dont on rêve avec impatience, dont on parle longtemps, et dont les souvenirs chiffonnés, bannières de soie, flots de rubans, grelots dorés, ornent le poste de messieurs les aspirants. Semaines de parade, de fêtes galantes ou mondaines, de réceptions où les amiraux s'affublent de leurs plus doux sourires paternels; bals à terre, bals à bord. — Affreux bals à bord ! que de peines, que

de privations, que d'humiliations les marins endurent pour V' El il faut clouer, tapisser, tendre des pavillons, tout boulevei faire de l'immense machine froide un salon fleuri. Puis, le venu, c'est une procession, par le navire, de personnages bi de jeunes filles qui poussent de petits cris aux explications q leur donne et qui ref^ardent les matelots comme on regarde bêtes en cage.

Pendant ce temps Je carnaval, la joie bourdonne dan; carrés : ce ne sont que préparatifs de dîners, visites bruyante femmes en robes claires, éclats de rire ; et l'heure du canot-m qui mène ces messieurs à terre nous réserve le curieux speci de leur élégance en tenue de ville, de la gaucherie des uns, la prétention aggrave, de l'aisance des autres, ridiculisée pj fatuité. C'est alors un craquement de bottes vernies sur le | du cuirassé; des mains gantées brandissent de légères badi. on allume des cigarettes, le nez en l'air, le sourire aux lèvre petit doigt relevé; ce sont des flexions du torse, des talons se joignent, mille grâces inaccoutumées, tout un frétillemer muscadins. Souvent aussi, dans la brume bleue et rose des mières matinées du printemps, aux heures fraîches du lav quand tout l'équipage frotte, astique, il arrive que des embt tions, singulièrement chargées de visages blêmes, approcher bord. Le timonier lance de sa voix claire:

— Un bateau de passage va accoster avec messieurs un t un tel !

Vite, vite, deux hommes à la coupée, n'importe qui, f nus, le pantalon de toile grise à mi-jambe, le bonnet de tr; jusqu'aux oreilles ; et, devant le salut de ces braves gens sévi impassibles, passent de jeunes hommes fatigués, traînant le ricanant, et qui portent à la main quelque masque grotesque sac de confettis, ou, sur le bras, un domino fripé. Le m. d'équipage siffle, strident et clair hommage de respect. Pu travail, un moment interrompu, reprend : les pieds patau dans l'eau qui court, les mains polissent, les balais frot tandis que l'officier de quart, sacrifié au devoir, se fait coi un peu trop haut, par les nouveaux arrivés, les péripéties d nuit joyeuse.

e grande et belle indulgence, quelque compréhension !ure de la discipline, un peu de paternité, malgré le grade, cause du grade, — pourraient seules excuser ce franc le. Mais non. Les officiers pimpants, brillants, indifféne connaissent pas tes marins, sauf ceux qu'ils prennent lomestiques ; alors, Jean-le-Matelot, s'il accepte, — et il peu, hélas ! qui refusent. — cire les bottes, fait le lit, pré- 1 toilette, échange la servitude militaire contre une plus celle du vatet; et pour cette dernière soumission, il reçoit I d'argent, ou son patron le fait exempter de certaines corlais en dehors de ces marins-là, dont ils savent vaguement ns, les officiers ignorent l'équipage.

int aux matelots, tout méprisés qu'ils sont, et peut-être à cause de ce mépris, ils regardent timidement au-dessus et arrivent ainsi à connaître de la vie des officiers quel- °tits détails dont ils forment leur naïve et unique concepj supérieur.

te connaissance ne peut s'attacher qu'aux détails infimes, rappants pour eux. lis savent que les aspirants, les enseies lieutenants de vaisseau jouent beaucoup au trictrac, bruit sec des pions claque toute la soirée au carré, qu'on e parfois grand tapage, qu'on y danse, qu'on y chante. ent aussi qu'ils aiment à faire bonne chère, par les plats leur apporte et qui traversent le pont tout fumants,- cont si férocement avec les grosses gamelles d'étain, remplies imes de terre et de viande sèche, toujours.

officiers supérieurs, l'amiral surtout, sont entourés à eux d'un plus grand mystère. L'équipage ne voit presque

l'amiral, qui vit à l'arri ère dans une sorte de Vatican, our eux un vieil homme à courte barbe blanche, dont on la voix, un vieil homme qu'on salue très bas, fort chadJns les grands jours, et qui, chaque malin, au mouillage, mer sa baleinière pour aller prier dans quelque église, nage guindé, qui promène parfois à l'arrière, oij les boriont plus blancs, où règne une parfaite et spéciale ordon-

sa maigre silhouette solennelle, cérémonieuse. Il ne ure jamais dans les batteries, dans les faux-ponts, ni à

i'avant, là où se bousculent les cinq cents hommes d'équ Il met une sorte de point d'honneur à ne pas se commettn cette foule, M y a, dans les villes, des quartiers où les bou ne s'aventurent jamais, et qui froisseraient leur pudibor Ainsi agit l'amiral avec les parties du navire habitées p marins. C'est un homme d'une autre race, et qui tient à le ver. — N'est-ce pas un amiral qui, montant dans son ■ salué par l'armement impassible et muet, jetait un regard Sneux sur la double rangée de tètes rasées, et disait très d'une voix sèche en se retournant vers son aide de c « Quand je pense que ces gens-là sont faits comme moi ! Les marins savent aussi que l'amiral n'aime pas le 1 les hommes qui, la nuit, font le quart au-dessus de sa cha ont l'ordre de marcher pieds nus. par tous les temps; la la gelée, le vent, rougissent leurs jambes, brûlent et couper peau; qu'importe, pourvu que des pas ne troublent p( sommeil du maif^re \ieiilard ; et on veille sur ce sommeil c< sur celui d'un tout jeune enfant. L'amira! ne peut suppor incommodités de la vie à bord, il. entend que le calme et \i quillité de son haut commandement soient respectés; au: deux pièces de dix qu'il y a dans son salon ne servent-ell pendant les tirs. Le déplacement de l'air pourrait casser qi objet précieux ; ce serait dans l'appartement cossu toui révolution qu'il faut éviter. Puis, ces canons-!à sont j( brillants. Ils ne sont pas là pour tirer. Ils ornent. Ils o serviteurs. Des marins passent leurs matinées à les polir frotter les cuivres, à les entretenir comme des pièces d'. terie. On y peut toucher sans se salir, car l'amiral n'aime graisse, .\ussi les mécaniciens du bord l'ignorent-ils encor que les malelots proprement dits : l'amiral ne descend d; machine qu'aux jours de grande inspection. Ganté de blanche, il promène alors sa main d'évêque sur les rout tuyaux de cuivre, la plonge dans la complication immobi engrenages ; malheur aux hommes qui ont oublié un peu c sur leurs pièces de machines, un peu de cette vilaine huile qui tache les gants blancs ! Voilà tout ce que savent les r de ceux qui disposent de leur existence.

Les officiers leur apparaissent donc comme des étrangers, deîv

inconnus. Tout ce qu'ils voient chez eux n'est qu'ennui ou

colère. Jamais d'indulgence, jamais d'encouragement, et, surtout^

jamais la préoccupation d'encourager; jamais, dans le regard»

la pitié. La pitié est indisciplinée. Le chef militaire doit être

insensible, autrement il n'est plus le chef. Alors, comme

l'homme qui souffre appelle l'indulgence, implore la bonté, et

que la bonté et l'indulgence sont des caractères qui désagrègent

et perdent la discipline; comme un officier pitoyable, par le fait

même qu'il s'applique à comprendre, à consoler une douleur de

marin, c'est-à-dire une douleur d'inférieur, devient forcément un

homme devant un homme; comme il n'y a pas de grades dans

la compassion, dans la tendresse, la pitié est défendue. Il ne

reste plus que la sécheresse, la force, la brutalité. Je parle de la

brutalité morale, assurément, et qui est bien aussi farouche que

l'autre. Un officier ne peut pas, ne doit pas être bon, parce que

les armées sont antihumaines.

Gkorgf:s Hugo.

(Souvenirs d'un Matelot, pages i65 à 182, chez Charpreniier et Fasquelle, 11, rue de Grenelle.)

Les termites ont des armées permanentes, aussi nombreuses et bien organisées que celles de nos grandes puissances militaires.

Et pourtant leurs finances ne sont pas dans un état aussi lamentable que celui des États humains et leurs traîneurs de sabre ne se permettent aucun excès vis-à-vis des citoyens qui les nourrissent et qu'ils sont chargés de protéger. Ne t'en étonne pas. cher lecteur. Ce ne sont, après tout, que des bêtes privées de raison, guidées uniquement par « l'instinct », incapables, par conséquent, d'atteindre à la hauteur de la perfection humaine.

Louis BUCHNER.

\La Vie psychique des bêtes, Reinwald, 1 5, rue des Saints-Pères.)

Qu'on donne aux soldats du poing dans le nez, dit-il, qu'on leur crache au visage, qu'on enfonce brutalement leur lourd casque à grands coups sur la tête, qu'on leur travaille les côtes avec les crosses de fusils, qu'un officier, des années durant, frappe sur le menton de ses subordonnés de manière a leur blesser la langue et à inonder leur figure de sang, je ne veux pas en parler, ce sont des bagatelles indignes d'arrêter le lecteur.

Milles,

de TArmée wurtem bourgeoise.

En temps de paix, Vaynnée permanente n'est aucunement une école de caractère. Elle ne développe que trop facilement une froide chasse à l'avancement et une sorte de subordination qui ne ressemble guère à la subordination consciente d'hommes habitués à penser librement, et qui anéantit mainte qualité militaire essentielle : la conscience de soi-même, la fierté, la franchise. Le bureaucratisme stérile de notre époque empêche toute valeur personnelle de se produire au jour.

(Opinion d'un colonel prussien, citée par le capitaine Moch dans V Armée d'une démocratie, page ii5.)

Si mes soldats commençaient-à penser, aucun d'eux ne resterait dans les rangs.

Frédéric II.

Et l'on vitlesenfantsdu peuple lever les bras contre le peuple, égorger leurs frères, enchaîner leurs pères, et oublier jusqu'aux entrailles qui les avaient portés.

Quand on leur disait : Au nom de tout ce qui est sacré, pensez à l'injustice, à l'atrocité de ce qu'on vous ordonne ; ils répondaient : nous ne pensons point, nous obéissons.

Lamennais.

{Paroles d*un croy^ant.)

Les hommes qui sont partisans obstinés des grandes armées et des grandes flottes, ont beau avoir la bouche pleine du nom de liberté; ce sont les complices ou les dupes des plus grands ennemis que la liberté ait jamais eus.

Michel Chevalier.

Les moutons de Panurge et les hommes sont les seuls animaux qui poussent le servilisme et la sottise jusqu'à se jeter à l'eau dans le seul but de suivre leurs chefs.

J.-L. DE Lanessan.

{La lutte pour l'existence et l'associât ion pour la lutte.)

L'armée est aveugle et muette. Elle frappe devant elle, du lieu où on la met. Elle ne veut rien et agit par ressort. C'est une grande chose que l'on meut et qui tue; mais aussi c'est une chose qui soufi're.

A. DE ViGNV.

[Grandeur et servitude militaires.)

Comme militaire, j'avais dû combattre des hommes qui attaquaient l'armée française; mais je ne pouvais m'empêcher de reconnaître, dans mon for intérieur, que notre cause était mauvaise; que les Espagnols avaient raison de chercher à repousser des étrangers qui, après s'être présentés chez eux en amis, voulaient détrôner leur souverain et s'emparer du rovaume par la force. Cette guerre me paraissait donc impie, mais j'étais soldai et ne pouvais refuser de marcher sans être taxé de lâcheté La plus grande partie de l'armée pensait comme moi, et cependant obéissait de même.

[Mémoires du général Marbot, vol. II, p. 35.1

Ainsi M. Bergeret, sous l'énorme cylindre de plâtre, composait sa tristesse et ses ennuis en songeant que sa vie était étroite, recluse et sans joie, que sa femme avait Tâme vulgaire et n'était plus belle, que ses filles ne Taimaient pas et que les combats d'Enée et de Tournus étaient insipides. Il fut distrait de ses pensées par la venue de M. Roux, son élève, qui, faisant son année de service militaire, se présenta au maître en pantalon rouge et capote bleue.

— Hé ! dit M. Bergeret, voici qu'ils ont travesti mon meilleur latiniste en héros !

Et comme M. Roux se défendait d'être un héros :

— Je m'entends, dit le maître de conférences. J'appelle proprement héros un porteur de briquet. Si vous aviez un bonnet à poil, je vous nommerais grand héros. C'est bien le moins qu'on flatte un peu les gens qu'on envoie se faire tuer. On ne saurait les charger à meilleur marché de la commission. Mais puissiezvous, mon ami, n'<^tre jamais immortalisé par un acte héroïque, et ne devoir qu'à vos connaissances en métrique latine les louanges des hommes ! C'est l'amour de mon pays qui seul m'inspire ce vœu sincère. Je me suis persuadé, par l'étude de l'histoire, qu'il n'y avait guère d'héroïsme que chez les vaincus et dans les déroutes. Les Romains, peuple moins prompt à la guerre qu'on ne pense et qui fut souvent battu, n'eurent des Décius qu'aux plus fâcheux moments. A Marathon, l'héroïsme deCynégire est situé précisément au point faible pour les Athéniens, qui, s'ils arrêtèrent l'armée barbare, ne purent l'empêcher de s'embarquer avec toute la cavalerie persane qui venait de se rafraîchir dans la plaine. Il ne paraît pas d'ailleurs que les Perses aient fait grand effort dans cette bataille.

M. Roux posa son briquet dans un coin du cabinet et s'assit sur la chaise que lui offrit son maître.

— Il y a, dit-il, quatre mois que je n'ai entendu une parole intelligente. Moi-même j'ai concentré depuis quatre mois toutes les facultés de mon esprit à me concilier mon caporal et mon sergent-major par des largesses mesurées. C'est la seule partie de l'art militaire que je sois parvenu à posséder parfaitement. C'est aussi la plus importante. Cependant, j'ai perdu toute apti-

îude à comprendre les idées générales et les pensées subtiles. Et vous me dites, mon cher maître, que les Grecs ont été vaincus à Marathon et que les Romains n'étaient pas belliqueux. Ma tête se perd.

M. Bergeret répondit tranquillement :

— J'ai dit seulement que les forces barbares n'avaient pas été entamées par Miltiade. Quant aux Romains, ils n'étaient pas essentiellement militaires, puisqu'ils firent des conquêtes profitables et durables, au rebours des vrais militaires qui prennent tout et ne gardent rien, comme^ par exemple, les Français.

Ceci est à noter que, dans la Rome des rois, les étrangers n'étaient pas admis à servir comme soldats. Mais les citoyens, au temps du bon roi Servius Tullius, peu jaloux de garder seuls rhonneur des fatigues et des périls, y convièrent les étrangers domiciliés dans la ville. Il y a des héros, il n'y a pas de peuples de héros; il n'y a pas d'armée de. héros. Les soldats n'ont jamais marché que sous peine de mort. Le service militaire fut odieux même à ces pâtres du Latium qui acquirent à Rome Tempire du monde et la gloire d'être déesse. Porter le fourniment leur fut si dur que le nom de ce fourniment, œrunuia^ exprima ensuite chez eux l'accablement, la fatigue du corps et de l'esprit, la misère, le malheur, les désastres. Bien menés, ilsfirent, non point des héros, mais de bons soldats et de bon.s terrassiers; peu à peu, ils conquirent le monde et le couvrirent de routes et de chaussées. Les Romains ne cherchèrent jamais la gloire : ils n'avaient pas d'imagination. Ils ne firent que des guerres d'intérêt, absolument nécessaires. Leur triomphe fut celui de la patience et du bon sens.

Les hommes se déterminent par leur sentiment le plus fort. Chez les soldats, comme dans toutes les foules, le sentiment le plus fort est la peur. Ils vont à l'ennemi comme au moindre danger. Les troupes en ligne sont mises, de part et d'autre, dans l'impossibilité de fuir. C'est tout l'art des batailles. Les armées de la République furent victorieuses parce qu'on y mainti.*nait avec une extrême rigueur les mœurs de l'ancien régime, qui étaient relâchées dans les camps des alliés. Nos généraux de Tan II étaient des sergents La Ramée qui faisaient fusiller une

demi-douzaine de conscrits par jour pour donner du cœur aux autres, comme dit Voltaire, et les animer du grand souffle patriotique.

— C'est bien possible, dit M. Roux. Mais il y a autre chose. C'est la joie innée de tirer des coups de fusil. Vous savez, mon cher maître, que je ne suis pas un animal destructeur. Je n'ai pas de goût pour lé militarisme. J'ai même des idées humanitaires très avancées et je crois que la fraternité des peuples sera l'œuvre du socialisme triomphant. Enfin j'ai l'amour de l'humanité. Mais, dès qu'on me fiche un fusil dans les mains, j'ai envie de tirer sur tout le monde. C'est dans le sang...

M. Roux était un beau garçon robuste qui s'était vite débrouillé au régiment. Les exercices violents convenaient à son tempérament sanguin. Et comme il était, de plus, excessivement rusé, il avait, non pas pris le métier en goût, mais rendu supportable la vie de caserne, et conservé sa santé et sa belle humeur.

— Vous n'ignorez pas, cher maître, ajoutait-il, la force de la suggestion. Il suffit de donner à un homme une baïonnette au bout d'un fusil pour qu'il l'enfonce dans le ventre du premier venu et devienne, comme vous dites, un héros.

Anatole France,

{Le Mannequin d'osier^ pages 4-10 ; i vol., 3fr. 5o, chez Cijimann-Lévy, 3, rue Auber.)

Les sauvages de l'Amérique du Sud et de l'Afrique sont constamment en guerre les uns avec les autres pour se disputer les territoires de chasse ; ils devraient donc, depuis des siècles, être arrivés au plus haut degré de la valeur morale; ils sont au dernier. Si on consulte J'histoire des peuples civilisés, on constate que les périodes des invasions, des guerres, celles où le patriotisme guerrier est arrivé à son paroxysme, sont en même temps. celles où l'homme semble frappé d'une plus grande déchéance morale. Alors s'accumulent sous la plume de l'historien les récits d'assassinats, de parjures, de luttes fratricides, de

forfaits de tous genres, qu'il est bien difficile de confondre avec un développement de la valeur morale. L'ambition surexcitée,

le désir de la conquête et de la domination portent les chefs à fouler aux pieds toute morale; d'autre part, l'enivrement, l'excitation de la lutte portent les soldats a tous les actes de cruauté, de violence et de débauche que le bon sens de la langue appelle les actes d'une « soldatesque effrénée ».

Mais on peut objecter que le régime militaire actuel ne comporte plus, au moins au même degré, de pareils actes. Cela est très vrai, mais, dans cet état nouveau, la déperdition morale, pour être différente, n'en est pas moins réelle.

Aujourd'hui, la guerre est heureusement devenue l'exception; l'état normal pour le soldat, c'est la paix armée. Nous sommes déjà loin du guerrier dont la vie se passait dans les combats ; le soldat actuel passe sa vie à la caserne, à apprendre le maniement d'une arme dont généralement il n'aura pas à se servir. C'est presque un bon bourgeois paisible, vivant de rentes sur l'État.

Or, on n'aperçoit pas du tout ce que cette vie de caserne peut ajouter au déx^eloppement moral de l'individu ; mais, par contre, on voit fort bien ce qu'elle lui enlève...

Cette demi-oisiveté, sans initiative et sans responsabilité, au milieu d'une promiscuité énorme, ne constitue pas des conditions morales très favorables ; le rengagé, qui représente le soldat à la plus hsfute puissance, n^a jamais passé pour un modèle de grandeur morale. Un des signes les plus manifestes de la valeur morale d'un homme est l'aptitude qu'il a à triompher de lui-même, à faire l'effort nécessaire pour surmonter les difficultés de la vie, en un mot à se plier à la dure loi du travail. Or, c'est un fait connu du monde entier que le passage par le service militaire détruit en grande partie cette aptitude chez l'homme. L'ancien soldat ^ n'est apte qu'aux emplois de bureau ou de police ; il revient difficilement au métier de paysan ou d'ouvrier, qu'il a pu exercer avant son entrée au service. Il trouve décidément ces métiers trop durs pour lui. Le passage par la caserne a donc diminué notablement sa valeur morale.

L'officier, de son côté, est influencé par ce milieu d'une

Tnanière qui n'est pas très heureuse. Il y a les officiers qui travaillent ; ceux-là échappent en partie, par là, aux effets énervants de la vie de caserne. Mais, en cela, ils ne sont pas dans une situation différente du commun de Thumanité qui est également obligée de travailler pour vivre. Mais il y a les officiers qui ne travaillent pas, je veux dire qui s'en tiennent aux strictes obligations de la vie militaire. Ceux-là sont petu à ^eu portés à passer les longs loisirs que cette vie leur laisse au café, au jeu, à la promenade, en visites ou en plaisirs. Je demande en quoi ces divers exercices peuvent contribuer à les rendre supérieurs au simple « pékin », au point de vue moral.

Edmond Demoljns.

{A quoi tient ia supériorité des Anglo-Saxons^ pages 317 et suivantes; i vol., chez Firmin-Didot e't C', éditeurs, 56, rue Jacob.)

La vie de garnison est d'une désespérante monotonie. Passer sur le poussier le temps entre les appels, les pansages et les manœuvres, filer Tamour profane avec les bonnes d'enfants ou les demoiselles de comptoir, faire les yeux en coulisse à toute femme que Ton suppose de bonne volonté, poursuivre dix lièvres à la fois et revenir bredouille, errer à la recherche du camarade qui doit vous rincer la dalle, avoir sans cesse envie de boire sans être pris de la moindre soif, chercher constamment la femme et être saoul d'amour, tuer les heures du soir à jouer son café dans d'interminables parties de ra?7zs, et, les jours où Ton touche le prêt ou le mandat, fruit des épargnes amassées péniblement par la mère pour procurer quelques douceurs au pauvre enfant, rentrer ivre à la caserne et finir la fête au bloc.

Cette vie, toute douce qu'elle soit, devient fatigante à la longue.

Toujours les mêmes cafés, la même demoiselle de comptoir, les mêmes bonnes d'enfants qu'on se prête l'un à l'autre, et aux chapelles de Cythère les mêmes prêtresses frelatées.

La vie de garnison est fatale, 'même aux natures les mieux

douées; c'est la source de l'abrutissement militaire^ là que se mijote la débauche, que se mijote la paresse, que se dorlote Tivrognerie.

C'est là que les nez s'enluminent, que le regard s'hébète el que rougit la trogne. Bien boire, bien manger, bien vivre, tel est l'ordre du jour. Mais aussi dans ce bien-être, dans cette large vie toute à la matière, le divin rayon disparaît. L'âme s'encrasse comme le cœur, et,le cerveau s'enveloppe d'une sorte de lie. A travers les lourdes vapeurs du rogomme et des vins, on n'a plus qu'une idée confuse des devoirs de la vie et des choses de «e monde. On regarde l'humanité du haut de son cheval de bataille et l'on est tout disposé à traiter le genre humain comme un pioupiou récalcitrant.

— Au pas, nom de Dieu, au pas !

Et puis, pas d'avancement, et c'est là le terrible. « Si un tel claquait, ça ferait une place! Chose passerait, je n^aurais plus que Machin devant moi et je pourrais, à l'inspection prochaine, être porté à l'avancement. Mais il ne crèvera pas, je n'aurai pas cette veine. — Ah! bon Dieu ! Quand viendra donc une guerre qui fera tomber quelques gros bonnets! »

C'était justement ce que nous disions.

Hector France.

(L'Homme qui tue, 2' partie, cliap. IV.)

Le militaire, en paix, apparaît comme une superfétation, à moins qu'il ne se révèle comme un instrument destiné à contraindre à l'obéissance, vis-à-vis des. détenteurs du pouvoir à tous les degrés, honnêtes ou malhonnêtes, légitimés ou non, les citoyens dont les âpres labeurs servent à le nourrir, à le dorer, à le maintenir au pinacle. Sa raison d'être est la guerre, la chose monstrueuse et antisociale, la synthèse de toutes les sauvageries ancestrales. La guerre! ce mot comporte tout ce que le civilisé abhorre, flétrit, s'efforce de refréner :. la destruction des êtres humains, même des femmes et des enfants, même des

vieillards et des infirmes (on agit en grand, l'on massa( bloc, dans maintes occasions; l'on a bien le temps ou la v( de distinguer entre les victimes!]; — le viol (car l'ivressi tique complète celle du sang, chez les mâles déchaînés, temps maintenus à un régime de restriction, opposé à des péraments de jeunes); — l'incendie des édifices (où le bai par esprit de nocivité, idée de vindicte stupide, confond di même œuvre d'annihilation et les objets de valeur banale productions géniales, accumulées au cours de plusieurs siè — le pillage et le vol (il faut que les cupidités surexcitt satisfassent, aux dépens des propriétés publiques et privées l'adversaire et même chez le protégé !).

le ILa Société Souvelle, dtc

D"" A. CoFtRF

Ah! le plaisir d'être soldat

Il y a des gens qui se lèvent avec le jour, et partent d; buée du matin, se courbent, se cassent en deux pour reio la terre, cette terre aimée qui les nourrit. Ils sont jeunes et ils ont leur ambition à eux, bien légitime : améliorer leur l'agrandir, semer leur sueur et moissonner. Ils vont se m avoir des enfants qui seront des associés « et bûcheront t comme ils disent, en commun, quand les jeunes seront les \ Ce sont de braves gens qui n'ont rien fait de mal, qui ont défauts comme les autres et leurs vices, mais aussi des i robustes; l'âpreté dans le travail, la confiance en soi, l'a et l'habitude du labeur.

On va les arracher à la terre, à la fille déjà séduite peui qui va être leur femme. On va leur mettre un fusil sur l'é et les pousser par le dos en leur disant : Va! — Où cela? tout. En Algérie, au .Mexique, en Chine, en Prusse, dans le Et pourquoi ? Qu'est-ce que ça leur fait, ces vovages et ces tures?

Et le pays, leur village normand caché par lès pomr les pics des montagnes, ou encore leur Jura, ou les châtaî^

limousins, ou les bois berrichons, ou les ratoubles périgourdins^ qui leur rendra cela ? Il y songent toujours ou (qui pis est) ils l'oublient ! Le garnisaire pousse sur le laboureur comme unt verrue et le déforme. Il n'y a plus de paysan, il y a le soldat. Le petit fermier laborieux devient le tourlourou flâneur. Il boit, il raille, il courtise le tablier blanc. Tout s'amalgame en lui, fait un composé bizarre d'ignorance et de suffisance ; il parie Je patois ignare du village uni à Targot visqueux de la ville. L'individu se déforme, s'uniformise, et quand on le rend au pays, il promène galamment sa moustache en croc et sa pipe noire, son képi fendant et ses couplets de garnison. ,

A moins que pris.dans l'engrenage militaire, affamé de galons ou effrayé de la bêche qu'il faudra reprendre, il ne préfère vieillir sous le sac pesant et aller se faire casser la tête n'importe

où, derrière quelque buisson.

Jules Claretie.

(La Débâcle, 1870.)

Au régiment, le soldat perd l'habitude du travail. Les ouvriers des champs ou de la ville, qui étaient forcés de gagner, très rudement, leur pain de chaque jour, trouvent que la caserne est un repos relatif. Pour les bourgeois et oisifs, fils de famille ou efïiployés, la vie militaire est dure et fatigante, et pour eux c'est une école de travail ; par conséquent, à ce point de vue, elle pourrait être salutaire. Pour l'homme de la campagne, si la besogne n'est pas fatigante, elle est insupportable; car il n'en comprend pas l'utilité, tandis qu'il sait très bien pourquoi il doit sarcler son champ ou mener sa charrue. En tout cas, sans prendre goût au métier militaire, il perd toute ardeur pour le métier de paysan. Il quitte le service avec joie, car le service est une servitude, mais il le quitte perverti; il s'est dégoûté du travail de la terre; il a appris à flâner, à ne rien faire pendant de longues fins dB journée, et à se promener dans les rues, les bras ballants, désœuvré et mélancolique.

II a appris bien d'autres choses encore : les plaisirs de la cantine, les estaminets borgnes aux boissons frelatées; il a connu

les filles soumises, qui rôdent autour des cantines, et qui lui ont peut-être inoculé d'inguérissables maladies; il s'est initié aux propos obscènes; il a fait son éducation de mensonge et d'hypocrisie pour carotter ses chefs, se soustraire aux corvées, éviter des punitions, de sorte que sa dignité d'homme lui a été enlevée, et il n'a pas, en deux ans, eu le temps de prendre la dignité du soldat. L'alcoolisme, la prostitution et l'hypocrisie, voilà ce

qu'apprend la vie à la caserne.

Charles Richet.

(Les Guerres et la Paix, p. 45; Schleicher frères, éditeurs, i5, rue des Saints- Pères.)

De nombreuses bandes de jeunes gens ont encore parcouru nos rues et nos boulevards ; seulement, ce n'était plus le bon géant Mort-aux-Juifs.qui les conduisait. Au lieu de matraques, ils portaient à la main leur petit balluchon, et, si parfois ils manifestaient, ce n'était plus pour crier : « Vive l'armée ! » mais : « Vive la classe ! » ce qui, pour les militaires, est un peu comme qui dirait : « Vive la vie civile! » Aujourd'hui, immatriculés dans les différents corps, ces conscrits vont avoir tout le loisir d'apprécier à leur tour la difl^érence qui existe entre les déclarations épileptiques des nationalistes et la réalité. Que la déconvenue leur soit légère !

De mon temps — 'quelques années après la guerre — le soldat de métier régnait encore à la caserne et l'initiation à la vie militaire était plutôt brutale. Elle commençait sur les bancs crasseux de la cantine pour s'achever chez Marie-mange-monprêt. Le bleu devait payer sa bienvenue, boire avec les anciens plus que son saoul et les accompagner ensuite chez de répugnantes moukères ; à moins qu'il ne préférât sauter en couverte ou passer à la patience — petit jeu de société que je recommande. On pouvait se dire alors que les traditions des armées prétoriennes subsistaient encore et malgré tout. Mais, depuis, notre armée est devenue de plus en plus nationale, et sa moralité ne paraît guère avoir changé.

Les mœurs de. la caserne se sont incontestablement policées dans leur forme ; le fond est reste identique. De nombreux écrivains qui passèrent par la chambrée — je ne parle par conséquent pas de Judet — Tont constaté, les uns gaiement et Ton a ri, les autres avec une patriotique indignation et on les a poursuivis, !1 est cependant d'une évidence indéniable que les règlements, prescriptions et circulaires ministérielles, si peu efficaces quand il s'agit de l'hygiène physique, sont tout à fait impuissants à modifier Phygiène morale.

Tant que la loi contraindra les jeunes gens de vingt ans -âge où les sens dupent si facilement la raison — à vivre pêlemêle, vicieux et chastes, brutes et faibles, dans: le célibat forcé et la promiscuité intime, il sera impossible que les choses se passent autrement. «Les sociologues indépendants s'accordent à le reconnaître, et MM. Freycinet et Lockroy entreprennent une œuvre bien inutile et bien vaine en cherchant aujourd'hui à réhabiliter la caserne. Ils commettent, en outre, une très regrettable confusion. La caserne n'est pas l'armée. Il existe des armées sans casernes. L'armée nationale par excellence ne se conçoit pas casernée. Montrer les dangers de la caserne laisse donc absolument intact l'honneur de l'armée !

Ces dangers, voudraient-ils les nier, que les statistiques du ministère de la guerre seraient là pour leur donner le plus éclatant démenti.

A vrai dire, nous manquons de documents officiels sur les différentes déformations que peut subir le moral de nos conscrits, mais nous en avons de très précis sur certaines maladies qu'ils peuvent contracter, celles qui ne se voient pas quand elles se déclarent et dont Vénus gratifie si généreusement Mars. Nous voyons, par exemple, qu'en 1892 32,107 soldats furent atteints et que, si l'on coiisidère, comme exact le chiffre donné pour l'effectif: 524,719 hommes, cela fait une moyenne de quarantequatre pour mille — sans compter ceux qui, pour éviter le major, se soignèrent en secret — ce qui est déjà assez coquet.

La plus faible proportion de malades se trouva dans le 11^ corps; 26,5 pour mille, et la plus forte dans le 3^, caserne en des villes où « la femme à soldats » abonde, la proportion

s'élève à 74,2 pour mille. Les moyennes des années suivantes furent, je dois Tavouer, en décroissance ; il n'en est pas moins vrai, ainsi que le disait un officier étranger, que dans le courant des siècles et des années de paix, ces affections ont gâté et détruit plus d'existences que le fer et le feu de l'ennemi !

Le bon petit conscrit sort de son patelin, de sa petite ville, de sa famille, il arrive au régiment, il est jeune, il a des désirs et n'est pas un saint. De peur que les camarades ne le taquinent ou ne le plaisantent, il marche immédiatement avec eux, le souvenir de la naïve payse s'efface vite, et le voilà devenu la proie de la femme à soldats, succube de renfïparts dont un bon de tabac suffit parfois à récompenser les complaisances et qui, pour la vie, empoisonne le coeur et le sang.

L'a-t-on seulement, le pauvre enfant, mis en garde contre Tentraînement, prémuni contre l'inévitable contagion du milieu? Lui a-t-on montré les conséquences immédiates et lointaines des amours malsaines? Pas même! Ses parents et ses éducateurs, par une pudeur mal comprise, ont évité de lui parler de ces choses, un syndicat de jésuitisme et d'hypocrisie s'est employé à lui cacher la vie ; s'il est renseigné, c'est par hasard et comment? Il arrive à la caserne la tête remplie des grands mots : honneur, devoir, patrie! Et dès la porte il est arrêté par cette guenille humaine, parasite des soldats, qui s'attache à lui et dont nul onguent ne saurait le débarrasser.

S'il en est ainsi pour les maladies dites secrètes, et les chiffres du docteur Longuet sont malheureusement là pour le prouver, que doit-il en être pour l'ivrognerie, la paresse, le mensonge et toutes les autres affections morales, aussi contagieuses, sinon plus? Pour tous ceux qui étudièrent sincèrement la vie de la caserne, le mal n'est pas douteux, il est profond, il est, si Ton peut dire, constitutionnel. Le niei*, c'est vouloir nier l'évidence. Comment, d'ailleurs,- les soldats seraient-ils exempts des vices qui florissent parmi toutes les agglomérations d'êtres internés?

Cependant, les hommes au pouvoir, fidèles à leurs principes d'étouffement — quoique cacher les choses et les nier n'empêche pas ces choses d'-exister quand elles sont — entendent cacher au peuple le péril de la caserne comme on le cache au conscrit :

« Toutes vérités, répètent ces bons apôtres ne sont pas bonnes à dire! » Mais, c'est précisément, tas de nigauds, parce que ces vérités sont crueHes à entendre qu'elles sont utiles à connaître! Et vous devriez être enchantés qu'on vous signalât ce foyer des pires épidémies pour avoir l'honneur d'y porter remède.

Ce n'est point tant la guerre qui effraie Je peuple que la caserne. Le général Foy l'a dit : « Le Français court au camp et fuit la caserne. >^ Et, depuis vingt-cinq ans et plus que les écrivains attaquent la caserne, il eût été vraiment plus sage pour nos législateurs, au lieu de crier si fort au scandale, de voir si les critiques étaient fondées, s'il n'y avait pas une réforme profonde à accomplir et si le soldat de l'armée nationale ne devait* pas être tiré de Tabjecte caserne des prétoriens?

Plus on y réfléchit, plus les poursuites intentées à Gohier par Freycinet, flanqué de Lockroy, semblent ridicules, et c'est bien le cas de rappeler ici le mot de M« Tézenas plaidant pour l'auteur de Sous-.Offs : « Tu te fâches, donc tu as tort ! »

Jean Jullien.

(L'Aurore, 19 novemtwe 1899. 1

Et c'est là, peuple français, une partie de l'élite de la société, c'est là ce qu'on appelle les classes dirigeantes. Ces brillants officiers que tu. vois de loin, dorés, chamarrés, reluisants, sont bien sombres quand on les voit de près. Leur âme est noire, vois-tu, aussi noire que la robe de leurs anciens professeurs. Tu crois qu'ils ne vivent que pour l'honneur et pour la patrie, comme on te l'a dit? Mensonge! Ose regarder de orès, n'aie pas peur, approche-toi, tu verras que tout cet or n'est que du clinquant. Ah ! encore une fois ne te laisse pas éternellement berner par des mots ! Discute, va au fond des choses, rends-toi compte, contrôle. Souviens-toi que les affirmations, d'où qu'elles viennent, ne doivent jamais être acceptées sans eKamen, sans libre discussion. Perds une fois pour toutes cette confiance aveugle en les personnalités officielles, en les savants officiels, en les critiques officiels, en tout ce qui a le caractère officiel. Rappelle-toi les cinq ministres de la guerre et tous les corps

sociaux mentant à l'envie! Oui, souviens-toi de la leçon et qu'elle te soit profitable. Plus de dogmes, ni religieux, ni politiques, ni sociaux, ni philosophiques, ni scientifiques, ni littéraires. Partout, le libre examen, la lum'ière, la vie avec son imprévu. A bas la mode, le banal, le convenu, le déjà vu! Vivent la nouveauté hardie, l'originalité rationnelle, le vécu, le sincère, le vrai ! Vivent le beau et le bien, en un mot !

Un capitaine de l'armée active.

[L'Officier et la Crise française, page Z9; Stock, éditeur, 27, rue de Richelieu.)

L'an dernier, la librairie Lavauzelle a publié un ouvrage du capitaine Marsy, commandant la i*"*^ compagnie du dépôt du 2oo<^ d'infanterie.

Cela s'appelle: Moyens à employer pour maintenir et relever le moral du soldat en campagne. (! !)

A la page 17 on peut lire :

« J'éprouve quelque difficulté à m'exprimer sur ce sujet de peur de ne pas être compris par les personnes qui ne sont pas allées aux colonies. Je me bornerai à dire que la morale gagnera beaucoup à ce que les hommes ne s'isolent pas par deux. Les chefs doivent y veiller. Il y a intérêt aussi à ce que les femmes soient exclues de l'intérieur des postes. Elles sont trop souvent un sujet de désaccord et de querelles entre les militaires. Mais comme des hommes jeunes, vigoureux, travaillant peu, ne peuvent être astreints à une continence absolue, pour le bienêtre même de la moralité et de la santé des hommes composant la garnison; il peut être utile de créer, dans les dépendances et sous la protection du feu du poste, une maison de tolérance que leur commandant d'armes fera surveiller de près. On évitera ainsi, dans une certaine mesure, de voir se créer entre soldats français des liaisons d'une regrettable intimité. On évitera aussi, daas une certaine mesure, les malades vénériennes. Il faut savoir tolérer ce qu'on ne saurait empêcher. »

1 Extrait du Pied de Ne^^, n" i.)

En désapprenant aux soldats le travail, en leur inculquant le goût de l'oisiveté et de la paresse, en les habituant au café et à l'alcool, elle devient (l'armée), en outre, une école permanente de démoralisation.

Il existe donc un antagonisme irréductible entre l'évolution réformiste des peuples et l'existence des armées; et comme ce sont les patries qui rendent les armées nécessaires, l'antinomie observée entre la démocratie et les institutions militaires passe à la nation même. Ce n'est pas entre la démocratie et l'armée qu'elle se pose ; c'est entre la démocratie et la patrie conçue dans son acceptation séculaire.

A. Naqukt.

i L'Humanité et la Patrie, pa^e 238; i vol., chez Stock.}

Je n'avais jamais conçu de la profession de soldat Tidée que j'en ai prise dans ce moment. C'est celui d'un mépris mêlé d'indignation pour les brutes qui ont appelé un art celui d'égorger, et d'une profonde pitié pour ces moutons habillés en loups, dont le métier, coinme dit si bien Voltaire, est de tuer et d'être tués pour gagner leur vie. Cette opération machinale de charger une arme, de lancer cette foudre terrible qui éclate entre leurs mains, sans qu'ils aient l'air de se douter de ce qu'ils font, forme un triste spectacle pour un cœur qui n'est pas tout à fait de pierre.

Il eût révolté d'une autre façon des hommes comme Alexandre et César, si on leur eût dit que ces automates, abaissant méthodiquement leurs fusils et les déchargeant au hasard, sont des gens qui se battent.

Où est la force, où est l'adresse, dans ce stupide jeu? Quoi ! vous venez vous planter devant un autre animal tout aussi intimidé que vous, et, à distance raisonnable, vous vous envoyez philosophiquement des balles de plomb et de fer, sans aucune

défense contre ces coups qui vous sont envoyés, et vous persuadez à votre troupeau à plumets et à épaulettes quejc'est là se couvrir de gloire ?...

(Journal d'Eugène Delacroix, tome II, Pion, éditeur).

Reflexions qui lui sont suggérées en regardant des exercices de tir à Dieppe.

Une armée, aussi bien organisée qu'elle puisse être, ne sera jamais, dans un monde civilisé, que la démonstration d'une évolution incomplète ou rétrograde; car son objectif avoué est la guerre, la survivance sauvage, et son objectif latent l'entrave aux développements libertaires. Elle est une source de misère, par les sacrifices matériels qu'elle exige et dont souffrent tout particulièrement les professions utiles; un foyer de démoralisation, par les conditions antinaturelles auxquelles elle condamne de grandes agglomérations d'êtres humains à l'âge des activités passionnelles, et par les sollicitations de bas aloi qu'elle éveille chez les hommes préposés à la direction de ces agglomérations. Donc, tout esprit philosophique doit rêver, souhaiter et espérer la suppression d'une institution qui mérite bien l'épithète d'antisociale.

Docteur A. Corre.

Militarisme (La Société nouvtlUy déc. 1893.)

Arracher, malgré ses cris lamentables, un pauvre coq à son poulailler, lui lier les' pattes, lui couper avec des ciseaux les vaisseaux de la langue, le suspendre ensuite par les pattes pour favoriser l'hémorragie et assister à son agonie souvent très longue, durant laquelle, souvent, on lui arrache les plumées, voilà la scène qui précède l'apparition sur votre table d'un poulet rôti- Plus d'un rentier-né s'imagine qu'il préférerait s'abstenir de viande plutôt que de se livrer ou même d'assister à des actes pareils. Pure illusion ou inconsciente hypocrisie.

S'il y était obligé pour gagner sa vie ou seulement pour ne pas nîanger son pain sec, vous le verriez employer ses muscles civilisés et aristocratiques à tordre le cou aux volailles, à assommer les veaux, à égorger les moutons. Sur le conseil de son médecin, il n'hésite pas à fréquenter Tabattoir pour avaler du sang bien chaud et tout fumant. Je ne lui en fais pas un crime; je lui reprocherais plutôt sa satisfaction cruelle quand des soldats ont passé des journées à fusiller des milliers de leurs compatriotes désarmés, prisonniers ou coupables de s'être révoltés contre un état social qui ne réalise certes pas l'idéal de la justice, même aux yeux des privilégiés, — quand les armées européennes rivalisent d'ardeur pour mitrailler des sauvages afin de se partager leur pays, — ou quand elles se mitraillent entre elles pour arrondir un royaume et réaliser de vastes projets commerciaux. On pourrait en dire long sur cet horrible thème, dont les variations les plus récentes ne le cèdent en rien aux préhistoriques. Ce ne sont pas là des crimes, peut-être? Question de définition. En tout cas, ce sont des équivalents du crime.

Page 1