LES ATROCITÉS
Mes pauvres vieux, si vous voulez me croire, rentrez dans votre pays, ne bougez, ni ne soufflez mot, prenez le deuil et ne parlez plus de votre fils que chez vous, en pleurant, la porte fermée, et quand personne ne vous entendra.
Dites-vous, mère Jannin, que vous êtes comme 7,000 mères dont on a tué l'enfant à Madagascar. C'est la même chose, votre fils est mort au service.
Quand il est parti, vous deviez bien vous douter qu'il pouvait lui arriver malheur : le métier est dangereux. Vous lisez le Petit Journal^ vous savez bien qu'il y a : le drapeau à Pauffin, la patrie à Déroulède, le respect de la chose, l'honneur de l'armée, et la redingote d'Arthur. Tous ces beaux affiquets-là ne s'achètent pas avec des coquilles de noix.
Votre fils est mort victime du Devoir.
Le devoir c'est de vivre des années dans une caserne; c'est pour avoir vécu des années dans une caserne qu'il s'est trouvé en position de recevoir une tuile sur la tête. Vous savez que votre fils était un brave garçon, honnête et sobre; et vous ne l'avez jamais vu, à votre foyer, ivre et abruti.
C'est dans l'accomplissement de son devoir qu'il s'est trouvé dans un état à ne plus reconnaître une pièce de canon d'une carte de visite. Ce n'est pas permis aux troupiers.
La fatalité lui fait rencontrer une manche galonnée, comme il aurait rencontré la fièvre à Madagascar, ou un coupe-coupe au Tonkin.
La manche galonnée s'offre pour se faire salir, à votre malheureux gars qui a la vue troublée par l'air patriotique; il la salit. Mais qui sait? Il chantait peut-être, justement et légalement « En revenant de la revue » et n'avait pas de mauvaises intentions.
Quel malheur que personne ne vous ait dit de ne pas faire de bruit.
Voyez ce qui arrive.
Vingt-cinq journalistes qui s'occupent avec dévouement de faire massacrer la moitié de leurs concitoyens (afin d'attraper un bout de ruban, ou un huit ressorts pour leurs maîtresses) se mettent à pleurer dans la Seine comme s'ils étaient au bord du Nil.
Dix écrivains honnêtes et loyales gens se laissent prendre au mirage d'une fictive clémence; Séverine, Edouard Conte, Huard, les Droits de V Homme, V Aurore^ viennent défendre le malheureux !
Fatale besogne!
On ne fusillera pas votre petit. On ne peut plus le fusiller. L'honneur de l'armée a dépensé le crédit de citoyens qui lui était ouvert.
Notre Roi, sortant de condescendre à des familiarités avec des monarques inférieurs, a besoin de faire œuvre souveraine en paraphant un décret de par « son bon plaisir ».
Les vingt-cinq crocodiles — malheureusement non empaillés — ouvrent de telles mâchoires qu'il faut leur donner un morceau à chacun; et Ton va leur jeter la grâce du pauvre garçon.
Sa grâce ! ! !
Mais vous n'imaginez pas ce que c'est, mes pauvres vieux.
Sa grâce! Non., je ne veux pas vous le dire.
Mais quelle misère!
Fusillé par le peloton, il tombait debout non sans honneur, servant, par son supplice au grand jour à la vue de tous, l'idée émancipatrice d'où germent les révoltes.
Sa grâce ! C'est la mort à petit feu, ignominieuse, en cinq, dix ou vingt ans sous le plomb du soleil africain, dans les silos de Biribi, où il va râler, inutile et oublié.
Fusillé, c'était pour vous le deuil; et, pour lui, le repos.
Tne tombe est un asile sur,
Mais Biribi!
On pleure encore Quand on roupille A Biribi.
Bradamante.
\La Fronde.)
Lorsque, l'autre jour, le disciplinaire Henri Jamin est venu nous raconter l'effroyable supplice enduré par lui pendant ces trois dernières années, j'ai cru faire un mauvais rêve.
Le malheureux, rentré la veille chez son père, qui n'espérait guère le revoir jamais, était encore vêtu de la défroque qu'on lui avait donnée à sa sortie de Biribt, Défroque lamentable qui, dans la rue, attirait l'attention des passants par sa malpropreté et son mauvais état. Et c'est sous ce vêtement mal joint, dont les boutons tenaient à peine et dont l'étoffe légère ne le garantissait aucunement contre le froid, qu'il avait voyagé et traversé la
— J'ai fait, me dit-il, six cents jours de prison, plus quatre cents jours de salle de police. J'ai subi les tortures les plus barbares et les plus injustes. Pendant quatorze mois, j'ai couché par lerre, sur ta brique. Voyez plutôt.
Et, ouvrant ses loques, Henri Jamin me montra sa pauvre chair couverte à ce point de croûtes et de durillons qu'un cri d'horreur m'échappa. Il comprit ma pensée :
— - Ne croyez pas; reprit-il, qu'en venant à vous je veuille exercer une vengeance contre mes bourreaux. La satisfaction de leur avoir échappé me suffit. Combien d'autres sont moins heureux que moi! Ce n'est point un sentiment personnel qui me dicte cette démarche, mais bien le seul désir de faire connaître au gouvernement, aux Chambres, aux pères et aux mères de famille surtout, les atrocités qui sont commises en Algérie. Je remplis la mission sacrée dont m'ont chargé de nombreux camarades de souffrances, laissés là-bas, et qui agonisent lentement sans avoir plus que moi de fautes graves à se reprocher.
Comment on devient disciplinaîre, — Henri Jamin étudiait la peinture dans l'atelier de M. Bonnat quand, en 1893, il tira au sort. Il fut incorporé au 10* d'artillerie, à Lunéville. Cii mois après son entrée au régiment, il fit une chute de cheval malheureuse qu'il se brisa la jambe, en présence du maréch des logis Fournil et du brigadier Noël.
Le jeune soldat resta trois mois à l'hôpital. La convalescence dura quatre mois, qu'il passa dans sa famille.
Le 1^^ octobre 1894, sur sa demande, il fut réincorporé. On l'envoya au 8^ régiment d'artillerie. C'est ici que commence le drame :
— Je servais, me dit-il, sous les ordres du lieutenant Fondeur et du capitaine Hayot.
Quand ce dernier sut que j'avais étudié la peinture, il me commanda de reproduire un tableau d'Alphonse de Neuville, dans l'intention d'orner la batterie de cette reproduction pour la fête de la Sainte-Barbe. Huit jours seulement nous séparaient de cette fête. Ce laps de temps était matériellement insuffisant pour peindre un sujet aussi compliqué que celui dont le modèle m'était indiqué. Au bout de huit jours, c'est à peine si mon tableau était esquissé. Le capitaine furieux, m'accusa de mauvaise volonté et me prit en grippe. Dès lors, j'étais perdu.
Régulièrement, ou plutôt réglementairement, le certificat d'origine de ma blessure aurait dû se trouver à la tête de mon lit. Malgré mes demandes réitérées, on ne me l'avait pas délivré encore. Le capitaine Hayot profita de cette négligence pour prétendre que je simulais une infirmité. Il m'ordonna de remonter à cheval. Comment aurai-je pu obéir alors que, pour marcher, l'aide d'une canne m'était nécessaire. Je n'étais pas guéri, loin de là. Combien maudis-je alors le zèle stupide qui m'avait poussé à demander, spontanément, mon renvoi au régiment!
Le capitaine Hayot alla trouver le major, un homme très dur qui revenait des colonies.
— Jamin est un carottier, lui dit-il. Il faut à tout prix nous débarrasser de ce gaillard-là avant l'arrivée des recrues. Les jeunes soldats n'ont déjà que trop peur de monter à cheval. Il ne faut pas leur laisser sous les yeux un» mauvais exemple.
Comme je n'avais pas de punition à mon actif, on ne pouvait pas m'envoyer en Afrique comme disciplinaire. On m'y expédia comme simulateur.
Par décision du général commandant du 6^ corps d'armée, je passai à la 4^ compagnie de fusiliers de discipline le 14 février 1895, et je partis pour Aumale.
Traités comme des korçats. — A Aumale, je tombai sous la coupe du sinistre capitaine Charageat, dont la presse parisienne a eu souvent à raconter les exploits. Il m'occupa, dès mon arrivée, à peindre des lettres et des altributs dans les bâtiments de casernement. Je fus obligé de payer les frais de peinture avec mon argent de poche.
Quand ils surent que j'étais artiste peintre, les sergents voulurent me faire travailler pour eux, et, comme il m'était impossible de les satisfaire tous à la fois, je ne tardai pas à soulever des colères et des rancunes.
Être mal vu à Biribi, par un sergent, cela équivaut souvent à une condamnation à mort. Le sergent s'acharnera sur l'homme; il essayera de le pousser à la révolte par des persécutions incessantes, il le martyrisera de toutes façons.
Lorsqu'un homme ainsi visé est mis à la salle de police, il peut ne plus en sortir. Ça s'est vu. Les sergents de semaine se repassent les hommes en consigne. Ils se disent :
— Celui-là, tu le feras crever de faim.
— Celui-là, tu « le rallongeras ». Il faut qu'il y reste.
Le sergent Anziani me punit de quatre jours de salle de police pour avoir réclamé une portion qui manquait dans une gamelle. Le capitaine Charageat augmenta la punition et me dor quin:^e dont huit, c'est-à-dire huit jours de cellule et sept joi de prison.
Les cellules de Biribi sont de grandes niches à chien. El ont a^ôo de longueur sur o^So de largeur. On peut à peine mouvoir. Le plafond, en roseau, est un nid de punaises qui, nuit, vous tombent dessus, vous dévorent et vous mettent sang. L'air est empoisonné par les émanations d'un baquet pi. dans un coin de la pièce...
La nourriture d'un homme puni de la cellule consiste, p< une journée, en deux quarts de pain de munition, un le matir un le soir; deux quarts d'eau; une soupe composée de deux trois morceaux de pain nageant dans de l'eau claire et, tous deux jours, un os à ronger. C'est vous dire qu'on souffre de faim et surtout de la soif, par les chaleurs torrides qu'il f supporter.
Lorsqu'un homme sort de cellule, il est éreinté par les privations et par la fièvre. Eh bien! au peloton de punition, il devra porter, pendant sept heures par jour, son sac rempli de ses effets de première tenue, ce qui représente un poids d'environ dix-huit kilos. Pendant sept heures, il sera obligé de courir au pas gymnastique :
— Marche, crève ou refuse, telle est la formule employée par les chefs.
Si, n'en pouvant plus, il demande grâce! on le déférera au conseil de guerre pour refus d'obéissance. La peine encourue varie entre un an et trois ans de prison. Et le conseil de guerre n'admet aucune excuse : il condamne toujours.
Je terminais ma punition, continue Henri Jamin, lorsqu'on m'en infligea une nouvelle. Qu'avais-je fait? J'avais abandonné une cuiller sur le bord de la porte, le soir, après avoir mangé la soupe.
TENTATIVE h'kvasion. — Je subissais ce martyre depuis trois mois. J'étais complètement anémié; de plus, je souffrais cruellement des fièvres paludéennes, quand le capitaine Charageat fut pris de la fantaisie de m'envoyer à Bou-Saada, avec cinq camarades d'infortune : Conor, Gâtineau, Bibin, Maugras et Thomazon. Ces deux derniers étaient punis comme je Tétais moimême.
Il faut vous dire, pour vous expliquer cette décision du capitaine Charageat, qu'on est beaucoup plus mal encore à Bou- Saada qu'à Aumale : le régime y est terrible.
Ces deux casernements sont distants de 140 kilomètres. La route doit être parcourue en quatre jours, par étapes de 36> 24, 44 et 36 kilomètres.
J'étais absolument hors d'état de partir et néanmoins on refusait de me reconnaître malade. Nous résolûmes, Maugras, Thomazon et moi, de nous enfuir, plutôt que de risquer d'être traînés à la queue d'un cheval.
Le départ fut ordonné à trois heures du matin. Deux sergents et deux caporaux étaient chargés de nous accompagner.
Aussitôt dehors, nous jetons nos sacs par terre et nous nous
mettons à courir dans la direction de la montagne. Les sousofficiers s'élancent à notre poursuite. Le sergent Amadéi, le sergent Rafali et le caporal Grand déchargent leurs revolvers dans notre direction. Tout en visant, ils nous crient :
— Arrête! bandit, canaille, ou je fais feu!
Heureusement pour nous, le ciel s'est obscurci, la lune s'est
voilée, et les balles s'égrènent au hasard sans nous atteindre. Tout à coup, je bute et je tombe.
— Je suis tué, soupirai-je.
Le sergent Amadéi tire sur moi deux coups de son arme à bout portant. Les projectiles s'enfoncent dans la terre. Le sable me jaillit à la figure et m'aveugle, mais je ne suis pas touché. D'un bond je me relève et je reprends ma course folle. J'arrive enfin au bord d'un ruisseau entouré d'une forêt de roseaux. J'entre dans l'eau jusqu'aux épaules. J'échappe ainsi aux investigations. Maugras de même. Seul, Thomazon est renris. On le roue de coups, puis on l'emmène, les poucettes aux mains.
Les poucettes sont des bagues en acier qu'on vous passe aux deux pouces. Une clef, tournant sur un pas de vis, permet de les serrer à volonté. Les pouces s'y trouvent écrasés au point que le sang jaillit parfois de leurs extrémités. C'est un affreux supplice : Thomazon l'endura pendant huit heures!
Tandis qu'on entraînait notre malheureux camarade, les sergents du casernement étaient accourus avec des falots. Ils se dirigèrent vers l'endroit où nous étions dissimulés à tous les yeux. D'énormes pierres furent lancées dans les roseaux. Une seule d'entre elles eût suffi à nous assommer, mais nous. eûmes la chance d'échapper à ce nouveau danger.
Repris. — A la crapaudine. — Au bout d'une heure d'immersion, comme tout était redevenu tranquille autour de nous, nous sortîmes de notre cachette.
Pendant trois jours, nous errâmes dans la campagne^ mourant de faim, buvant notre urine pour essayer d'étancher la soif qui nous dévorait les entrailles. Au bout de ce laps de temps de souffrances, ne pouvant aller plus loin^ nous nous rendîmes à des spahis qui nous ramenèrent à ,Aumale.
Là, on commença par nous « passer à tabac », puis on nous mit à la crapaudine.
Voici en quoi consiste le supplice de la crapaudine. Les poucettes vous sont passées aux mains, derrière le dos, et des chaînes fermées au cadenas sont passées aux jambes. Ceci fait, un caporal ou un sergent — parfois ils s'y mettent à deux — vous remontent les pieds vers les mains, et le tout est attaché ensemble par une corde reliée aux poignets. Cette corde se termine, à l'autre extrémité, par un bâillon, un morceau de manche à balai, qu'on vous passe dans la bouche comme un mors.
Un homme mis à la crapaudine n'est plus qu'un paquet de chair pantelante, de laquelle s'échappent des gémissements étouffés :
— Ouvre la bouche, canaille^ ou je te brise les dents! me dit-on en me passant le bâillon.
Et, comme le sang s'échappait d'une blessure qu'on venait de me faire :
— Ah! tu saignes, crapule! s'écria mon bourreau. Tu le fais exprès.
Nous restâmes pendant neuf heures dans cette affreuse position, couchés l'un sur l'autre dans la même cellule, sans une goutte d'eau, et grelottant de fièvre.
Au bout de trois jours de cellule, le capitaine Charageat nous donna « quinze dont huit », puis il demanda pour nous soixante jours de cellule au général, ce qui fut accordé.
Enfin, on organisa à notre intention un convoi spécial pour Bou-Saada. Le capitaine Charageat s'obstinait à vouloir nous envoyer dans cet enfer, dont le nom seul fait frissonner les malheureux disciplinaires.
Je ne pouvais me tenir debout. J'avais quarante degrés de fièvre. Je me portais malade, sans succès du reste.
Voulant, à tout prix, éviter d'aller à Bou-Saada, Thomazon, Maugras et moi, nous nous donnâmes le mot pour lancer des pierres dans les carreaux du casernement. Notre but était de nous faire poursuivre en conseil de guerre pour bris de clôture et d'être ainsi transférés à Alger.
On nous remit en cellule. Nous continuâmes à casser chacun
une planche de notre lit de camp de façon à rendre inévitable la comparution devant le conseil.
Nos calculs furent déjoués par le capitaine Charageat. Il établit bien la demande de conseil de guerre, mais il n'en persista pas moins à nous envoyer à Bou-Saada, dans l'unique espoir qu'en route nous refuserions de marcher.
A Bou-Saada. — Nous partîmes. Le voyage fut si terrible qu'un médecin militaire, rencontré à Inkermann, eut pitié de nous et donna l'ordre de nous faire monter en cacolet.
Thomazon et moi nous avions 44** 7/10 de fièvre en. arrivant à Bou-Saada. Dans cette géhenne, les hommes malades, fussentils reconnus tels par le major, sont mis à la salle de police. On ne les transporte à l'hôpital que lorsqu'ils paraissent sur le point de mourir. Entre parenthèses, quand ils meurent à la suite des privations endurées, on déclare qu'ils ont eu la fièvre typhoïde...
Le lieutenant Quentin, qui dirige ce poste, est un ancien sergent de pompiers de Paris. Il doit son avancement à un acte de courage accompli, paraît-il, pendant l'incendie de l'Opéra- Comique. C'es^ peut-être un homme brave, je n'en sais rien. Ce qui est sûr, par exemple, c'est que c'est un homme féroce, semblant prendre plaisir à torturer les pauvres diables que leur mauvais sort lui amène. Je vous citerai, par exemple, le cas de Luédé et de Marron — pour ne nommer que ceux-là — qui sont restés, contre tout droit, cinq jours sans manger.
Nous étions depuis deux jours à la salle de police lorsqu'on vint nous chercher pour nous transporter à l'hôpital sur des brancards. Nous y restâmes onze jours, puis on nous replaça en cellule.
Neuf jours après, on nous ramena à Aumale. Deux jours plus tard, nous partîmes pour Alger avec d'autres jeunes disciplinaires.
Notre détachement, accompagné par des spahis, était commandé par le sergent Gauthier, dont il a été parlé au sujet d'autres affaires, et le sergent Perrin, dont on connaît le rôle dans la mort du malheureux Schémal.
— Syo —
A LA QUEUE d'un CHEVAL ! — Comme nous fûmes'très mal soignés, les fièvres ne tardèrent pas à nous reprejidre.
L'un d'entre nous, nommé Jannot, qui ne marchait pas assez vite au gré du sergent Perrin, fut attaché, sur son ordre, à la queue du cheval d'un spahi. Il fut traîné sur une longueur de neuf kilomètres, à travers un banc.de sable, et son sac fut broyé sous lui :
— Sergent, de grâce, suppliait-il. Faites-moi détacher. Je ferai mon possible pour marcher.
Maugras, qui était relié à Jannot par une même corde, attachée aux, poucettes qu'il avait aux mains, tombait de temps à autre et se relevait avec peine.
J'étais relié moi-même à deux camarades. L'un d'eux, nommé Viollet, faiblit. Aussitôt nous eûmes à subir la même torture :
« Pitié, m'écriai-je^ ne nous traitez pas ainsi, nous autres qui nous efforçons de suivre le détachement. ^
— Non, me fut-il répondu, pas de pitié. Vous êtes tous des crapules. Vous payerez les uns pour les autres !
Le 19 novembre 1896, continue Henri Jamin, le conseil de guerre me condamna à six mois d'emprisonnement, et je fus enfermé au fort de Bab-el-Oued. J'y fus beaucoup moins malheureux qu'à Aumale, et surtout qu'à Bou-Saada. Je fuis gracié de deux mois, à cause de ma bonne conduite.
A l'expiration de ma peine, je fus ramené à Bou-Saada où de nouveau, les sergents s'acharnèrent contre moi.
Je restai un an en cellule, ayant de temps à autre les pojacettes et le bâillon. Mais mon parti était pris et mon corps était habitué à la souffrance. J'étais soutenu par l'idée qu'un jour je serais enfin délivré de ce cauchemar. J'eus l'énergie de tout supporter sans plus me plaindre ! Et me voici dehors. Après tout, j'ai delà veine. Combien d'autres laissent leur peau à Biribi !
Conclusion. — Tel est le long récit qui m'a été fait par
Henri Jamin. Je l'ai fidèlement rapporté, me bornant à supprimer
certains détails qui l'eussent allongé encore.
Ph. Dubois.
{L'Aurore^ i6 mars 1898.}
La cellule noire 1 1}. — Nu! lie pouvait ouvrir la porte de la cellule que sur l'ordre du capitaine Fouilioy et lui présent; défense de me parler. La férocité du capitaine était continue, égale, sans faiblesse comme sans emportements, paisible, sereine: parfaite. En Agérie, il était légendaire. Il était connu mémedans les prisons de France. M. Fouilioy appelait les hommes en cellule : « Mes pensionnaires ». "
La porte de la cellule était blindée en tAle. Aucune ouverture dans le mur. Obscurité absolue. La première sensation était un froid glacial. « La cellule noire » a environ cinq pas de profondeur sur deux ou trois d'ouverture. C'était étroit pour se promener. Les caillous pointus dont le sol était pavé blessaient les pieds nus des punis.
J'étais enfermé depuis quelques heures lorsque le capitaine vint explorer la cellule. Après une inspection minutieuse il dit à mi-voix : « Il n'y a rien.»»
II ouvrit alors son carnet et y prit un petit carré de papier gommé :
« Vous al lez vous déshabiller et vous remettrez votre pantalon et votre chemise au sergent, qui les déposera dans la cour au pied de la porte. — Et si je ne voulais pas me déshabiller? Je vous ferais déshabiller par les hommes de garde et vous ferais ensuite attacher à la crapaudine. »
Cela fut dit simplement , sans colère. Je m'exécutai. .\u sergent il dit : « Cette cellule est consignée. — Pour combien de iours? Jusqu'à nouvel ordre. — Bien mon capitaine. »
Ce fut tout. La porte fut fermée. Le capitaine colla le bout de papier gommé sur le trou de la serrure. Du lundi soir au samedi matin, le morceau de papier, le « scellé w, resta intact. Je ne parle pas de la faim. J'avais froid, un (roid terrible, voilà
tO Cri da Peuple, da 23 décembre 1684. — Dans le même ordr« d« choses, noions qu'au a' baUillon, détachement de Laghouat, en iKg], l'ad[iidant Pascalini faisait metltre du savon dans [es gamelles des liommes punis de prison, et qu'en ^693-1896. à la t' compagnie du 2' bataillon, détachement de Ojelfa, le serj^nt Barbe urinait dans les gamelles des bagneux.
tout; je ne sentis plus rien d'autre. Le manque de nourriture contribuait à mon engourdissement. Le samedi matin, la porte fut ouverte. Le capitaine avait fait porter une gamelle de bouillon chaud et une demi-ration de pain chaud aussi. Quand j'eus conscience de mes actes, la gamelle était vide. Le capitaine se tenait debout sur le seuil de la porte.
« Est-ce que vous allez me laisser longtemps ici ? lui demandai-je. — Je ne sais pas. — Vous pourriez m'assassiner tout de suite : ce serait plus tôt fait. — Vous avez bu votre bouillon? Sergent, fermez la porte. »
Et il me laissa avec ma moitié de pain chaud dont je jetai une partie dans le baquet, craignant de ne pas résistera Tenvie de la dévorer. J'étais étouffé si j'avais tout mangé. Je restai vingt-cinq jours dans la cellule obscure, mangeant un jour sur deux, tout nu ou vêtu seulement d'un pantalon de toile et d'une chemise. De la cellule obscure, je passai dans le sac à plâtre où je restai un été, enfermé sans air, ruisselant de sueur, la poitrine oppressée. ,
U Intransigeant publiait, le 3i mai iSgS, le fait suiv^ant :
« En juin 1891, un nommé Ney, qui était au détachement de.Teboursouk, fut lié à la crapaudine et resta exposé au soleil toute une journée. Le malheureux devint fou. Personne n'en entendit plus parler. »
Les morts : Stahl. — « Atteint de fièvres paludéennes et sollicitant un peu de sulfate de quinine avec une journée de repos, Stahl reçut comme remède, avec force injures, une brouette à traîner. Brisé, se soutenant à peine, il dut se mettre à sa tâche de forçat jusqu'à six heures du soir. A huit heures, il était mort ( i). »
Les morts : Roux. — « Le chasseur Roux fut attaché à la crapaudine par un sous-officier, resta exposé en plein soleil, pendant une journée entière. Les cordes furent arrosées afin qu'elles
(n /ntransigeant du 3i mai 1895.
serrassent plus fortement. Lorsqu'on détacha le soldat, on constata qu'elles avaient produit des plaies profondes aux chevilles et aux poignets. Roux mourut peu après f i). »
Le sergent Philippart prit un fusil, le chargea, et, agenouillé, le doigt sur la gâchette, ajusta Margueritte qui revenait au- camp. De l'intérieur de sa tente, le capitaine jugea bon de ne pas le faire abattre et donna l'ordre de l'attacher. Dès que le joyeux eut franchi la limite du camp, les gradés s'en emparèrent et le renversèrent. Prenant un support-brisé, Doize lui cria : <x Ouvre ta gueule, salop! » puis, lui mettant un pied sur la nuque il lui enfonça transversalement le support dans la bouche, tirant fortement sur les deux extrémités qui dépassaient, de façon à ramener la tête sur les reins. Pendant ce temps, Philippart et Querry ligotaient les chevilles en relevant le pantalon de façon que les cordes entrassent dans la chair, et lui attachaient les poignets derrière le dos; puis un pied sur les reins du joyeux, Philippart tira le bâillon et l'attacha par un lien à la ligature qui réunissait les pieds et les poings, de sorte que la tête bâillonnée était complètement renversée en arrière.
Dans cette position, Margueritte fut transporté à cent mètres du camp où il passa la nuit, ainsi que le capitaine l'avait ordonné.
Il avait la bouche fendue à chaque commissure, la lèvre inférieure pendait, découvrant les gencives; une partie de la peau de la face était enlevée, laissant voir les veines, les yeux étaient congestionnés, la sclérotique rouge, les paupières déchirées, le sable entrait dans toutes ses plaies d'où le sang dégouttait.-
Spectateur de ce supplice, le chasseur Pérez sauta sur un faisceau, s'écriant :
— J'ai pourtant un père et une mère... Je m'en fous! je vais en tuer un.
Mais avant qu'il eût chargé son arme, les gradés se ruèrent sur lui, une bataille acharnée eut lieu. Perez fut mis à la crapaudine, mais sans bâillon, et transporté hors du camp. Les gradés
11) Intransigeant du 21 juillet i8^^5.
le déposèrent à côté d']une fourmilière. Toute la nuit on entendit les cris de Thomme mordu, grignoté. Pérez et Margueritte furent détachés le lendemain; ils étaient non seulement incapables de se tenir debout, mais encore de faire le moindre mouvement.
G. Dubois-Desaulle,
{La Revue Blanche. Aux joyeux, i5 fév. 1902.1
L^ FIISÎ^
En rade de Toulon, par une belle journée de mars.
Je suis arrivé aux extrêmes limites de ma. servitude, aux dernières minutes de ma vie de marin, et j'attends sur le pont avec mes deux sacs de toile usée, où mon nom s'étale en grosses Jettres noires, j'attends que soit armée l'embarcation qui doit me conduire à terre.
Et dans cette attente j'éprouve comme un trépignement intérieur, mes yeux regardent sans voir, je ne leur laisse pas le temps de se fixer sur ces formes connues; je. reste là, cloué aux bordages, blanc, immobile, incapable de faire un mouvement. Je me sens bien tremblant de joie, mais d'une joie gâtée, pas aussi parfaite, aussi exubérante que je l'imaginais. Ce moment enfin venu qui fut mon seul but, ma seule pensée vivante, mon seul espoir, presque ma religion pendant ces trois années, est tellement semblable aux autres que je m'en trouve désespéré. La nonotonie de ma vie passée a tué en moi la faculté d'éprouver une aussi grande joie; je ne sais plus irriaginer une heure radieuse dans le cadre de tant d'heures lassantes. Il me faudrait des bonheurs de féerie pour qu'ils me fussent sensibles, et c'est naïvement que je rêvais pour ce jour de délivrance une transformation instantanée, inoubliablement belle, de toutes les choses.
Je n'ai que de l'impatience, une impatience énervée de quitter le bord, de fuir bien vite, et toute mon émotion se restreint à cette impatience-là...
Je suis violemment pris par le bras et une voix connue me cria aux oreilles :
— I>ébrouillez-vous donc, nom de Dieu ! le youyou vous attend !
On me chasse presque; et je passe la coupée en saluant
machinalement; je descends l'échelle tremblante, je m'assieds dans la toute petite embarcation qui se balance doucement dans le clapotis contre la cuirasse noire.
Du pont, tout là-haut, tombe cet ordre bref:
— Le vouvou ! Poussez !
— Bien, capitaine !
Seulement alors, à mesure que nous sortons de Tombre froide du grand navire, et que sa masse, qui diminue, se dessine plus nettement, j'ai bien conscience de ce qui m'arrive et je ne puis détacher mes regards de la Dévastation. Je me tourne pour la voir, lourdement étalée sur l'eau calme. Je ressens quelque chose de triste et de doux: une émotion nouvelle me plisse le cœur; de petits détails de ces trois années finies me sautent aux yeux, coloriés, vivants; je retrouve des coins du bateau, à des jours déterminés, éclairés d'une lumière de pluie, tout brillants de soleil brûlant, avec le bruit des sifflets, leurs roulements d'oiseaux, leurs cris aigus, tristes, plaintifs, et le froid de la toile de mon hamac, la sécheresse de la couverture de laine grise sur mes pieds nus, les sinistres réveils dans Tombre avant Taube... Souvenirs déjà si mélancoliques d'une existence de chagrins et de peines. Et j'ai ce regret mystérieux qu'on éprouve en quittant une maison où l'on a souffert.
— Dis donc, fourrier, alors... ça y est, ce coup-ci?
C'est le patron du youyou qui me parle et qui me regarde avec des yeux ébahjs, admirateurs, avec une expression de convoitise résignée.
Soudain alors, tout s'éclaire, se précise, mes gestes oublient leur contrainte; un grand vide glacé creuse ma poitrine; je regarde, je respire, comme si je sortais d'un cachot. Il me semble que Ton vient de m'enlever des chaînes que j'avais aux mains. Et la transformation que je désirais tout à l'heure s'est faite subitement; tout est nouveau pour moi, je vois, je comprends, je suis un homme vivant d'une vie oubliée... Il v a maintenant un siècle que j'ai quitté le grand cuirassé pour toujours.
Cependant le soleil baisse, rougit la nappe d*eau plate, enfllamme les éperons des navires, et clairement tintent les cloches de l'escadre : ding-ding-ding...
Je sais aujourd'hui comme elle est triste la voix de ces petites cloches-là, je suis initié à leur langage. Je sais comme elles marquent douloureusement et lentement, lentement, les heures de la vie des marins. «• On dirait qu'elles appellent... On dirait que, de leurs jolies voix claires et gaies, elles réclament d'autres jeunes hommes!... Alors, je suis pris de l'envie folle, — oh! oui, bien folle ! — de crier de toutes mes forces, de tout mon cœur. Camarades, camarades, ne venez pas ici ! Restez aux champs, courez la mer sur vos bonnes barques. Mais ne venez pas ici, où vous connaîtrez l'humiliation, ou vous comprendrez la haine.
Georges Hugo.
(Soupenin d*un matelot^ pages 274 à 27g; Charpentier, éditeur, 11, rue de Grenelle.)
L'iniquité bourgeoise de la conscription, l'impôt du sang prélevé sur les masses à l'exclusion de l'oligarchie du capital, a eu la fin qu'elle devait avoir. Nous n'avions pas su prendre garde que les troupiers, pour excellents soldats qu'ils soient, ne sont pas des citoyens; cette leçon de l'expérience nous Ta durement rappelé. Elle nous a dit le* fond qu'on peut faire sur les légions de prétoriens et sur les chefs qui les commandent. L'armée des conscrits, dirigée par Tétat-major saint-cyrien^ s'est vue tout à coup engloutie dans le plus formidable désastre que la nation eût encore éprouvé. Ce n'est pas même, comme autrefois la chevalerie féodale, par l'extermination sur les champs de bataille que cette troupe de ligne a fini, mais par les redditions en masse. Elle s'est livrée, qui l'aurait prévu? comme un seul troupier, « en ordre militaire » — c'est l'expression du protocole de la capitulation de Metz — avec ses armes et ses drapeaux.
Des hommes vaillants ont fait, en matière de reddition, ce que n'avaient jamais fait les peuples les plus amollis dont l'histoire flétrit la lâcheté, en provoquant ainsi, avec le renversement de toutes les idées, la démolition de la première base gouvernementale.
Où est maintenant le prestige de cette « invincible armée»
qui imposait à rennemj du dehors et aux perturbateurs du dedans ?
.Cette soldatesque du Deux-Décembre pouvait-elle disparaître plus misérablement? Il ne suffisait pas aux prétoriens de ce Bas-Empire d'avoir prouvé en les subissant la possibilité de capitulations sans exemple et que l'imagination n*aurait pas rêvées; fidèles à leur premier et sinistre emploi, ils ont fini comme ils avaient commencé, par fusilier dans les rues de Paris les femmes et les enfants. Relâchés par Tennemi en vue de cet office, ils ont retrouvé in extremis un regain d'énergie pour venger sur les citoyens la honte de leur captivité dont la résistance patriotique de la capitale assiégée avait prolçngé les épreuves. Il y. a loin de ces enrégimentés aux va-nu-pieds de Mayence. Capitulard et bourreau, rien n'a manqué à l'infamie du militarisme. Qu'il s'en aille sans escorte de regrets dans la nuit où vont les choses mortes; sa destinée est accomplie.
E. Leverdays.
[Politique et Barbarie^ pages ii5 et suiv. : i vol. chez Georges Carré, éditeur, 3, rue Racine.)
L'exercice des membres développe ceux qui agissent le plus; ceux qu'on oublie diminuent, finissent par s'atrophier. On pourrait juger des mœurs d'une époque par la stature des individus. Quoique, de nos jours, on puisse encore soutenir, avec une vraisemblance apparente, que « la force prime le droit », les esprits sont déjà assez avancés pour sentir que c'est là un axiome complètement faux. Le jour viendra où il n'y aura plus ni armées, ni guerres, où l'homme se sentira couvert de honte en voyant qu'il, ne travaille que pour nourrir des régiments, et où la France, l'Europe, le monde entier délivré, respirera librement en secouant et jetant au fumier ce manteau de lèpre, de sottise et d'infamie qui s'appelle le budget de la guerre.
Du Cleuzïou-
[Lr Monde, la Création de l'Homme.)
Pour la rendre plus belle et surtout plus complète^
Une invisible main s'est mise de la fVte ;
Voilà pourquoi les fleurs, les bonbons, les joujoux^
Ont ruisselé parmi les enfants aux yeux doux.
Vive le mardi gras ! — Et ce fui un délire,
De jolis bras tendus vers les bébés en cire,
Les trompettes, les chars, les bateleurs mourants ;
Des stupeurs vis-à-vis des animaux savants.
Les exclamations allaient, entrecoupées.
Des pantins à ressort aux super Ites poupées.
()r, entre maint jouet dont j'ignore le nom.
Etienne avait re^u, pour sa part, un canon, —
Tout p'^tit, il est vrai, mais un canon, en somme.
Ce qu'ayant vu, passant par là, monsieur Prudlwmme
Dit, avec cette voix d\m volume important
Qui paraît empruntée au perroquet content :
V Oui, cVsl ainsi qu'il faut, en dépit des alarmes,
" Kxercer nos enfants au noble jeu des armes I »
// n'avait pas fini d'expectorer ces mots.
Que j* écartai du Ifras ma bande de marmots.
Et, dans un mouvement à comprendre facile.
Je jetai le jouet au nez de Pimbécile !
Ch. MONSELET.
H faut le dire à la gloire de THumanité, le dix-neuvième siècle tend à entrer dans une voie nouvelle: il a compris qu'il doit exister aussi des lois et des tribunaux pour les peuples, et que les crimes de nation à nation, pour être exécutés sur une échelle plus grande, ne sont pas moins haïssables que les crimes d'individu à individu.