HÉRODOTE
Si intelligemment que se fasse la guerre, de quelques considérations morales, patriotiques ou religieuses que .l'on use, soit pour en masquer les horreurs, soit pour en parer les mobiles, elle est toujours une rechute en sauvagerie.
Letourneau.
{La Guerre dans les diverses races humaines, page 443.)
Je n'ai jamais habitué mes soldats à demander les raisons de
mes actions.
Dryden (A II for love y act. III).
Toute fraude dans les actions est abominable; en matière de
guerre c'est louable et glorieux.
Machiavel.
Le droit de conquête est le vol sur une vaste échelle.
Wycliff.
L'homme n'est pas plus fait pour contraindre que pour obéir. A ces deux habitudes inverses, les races se gâtent inversement. Ici rhébètement, là l'insolence; de véritable dignité humaine, nulle part.
Considérant.
{Les Quatre Crédits.)
... Entre la caserne et le bagne, il n'y a pas toute la distance que Ton croit. Souvent, hélas! celle-là n'est que la préface de celui-ci.
Et comment en serait-il autrement ?
L'apologie — non pas même de la Force qui, peut avoir sa beauté — mais de toutes les violences criminelles, voilà de quoi
se compose, uniquement, Téducation militaire... On arrache brusquement un jeune homme à la vie tranquille des champs, à l'atelier, à la famille, à son rêve qui commence, et, sans préparation, on le jette tout d'un coup dans un milieu déjà pourri, que la discipline a servilisé, bestialisé, où la révolte naturelle de l'homme contre la brute, le désir de rester soi-même, dans Tanônymat d'un troupeau, sont considérés et punis comme des crimes, où toute dignité morale, toute pudeur cprporelle ont disparu, sous la savante et patiente abolition des vertus qui maintiennent l'être humain à un étiage normal de propreté et de conscience.
Les forces mauvaises, les bas instincts ataviques iqui dormaient, on les réveille en lui, on les surexcite, on les attise, par la peur des punitions sauvages, par Texemple quotidien, et, nous l'avons vu tout récemment, par la menace permanente des pires tortures. Sous le prétexte fallacieux de lui apprendre à servir son pays, on ne lui apprend que le crime et qu'il n'est beau que de voler, piller, tuer..., détruire quelque chose ou quelqu'un, n'importe quoi, n'importe qui..., pourvu qu'il détruise, au nom de la Patrie!,.. Le mépris de la pitié, l'effroyable haine de la vie, la monomanie du meurtre, et tout ce qui en dérive, le culte des grands brigands laurés, de ces dégoûtantes brutes que sont les héros militaires... ; teltes sont les leçons qui désormais vont l'envelopper, le conquérir, le corrompre, l'enliser, tout entier, dans la boue sanglante... On peut dire d'un soldat — le pauvre diable — qu'il n'est pas autre chose qu'un apprenti voleur, ou un apprenti assassin.
Nous venons de le voir en Chine, pour ne choisir que l'exemple le plus récent.
Jamais, je crois, la barbarie, la férocité cannibalesque ne se vautrèrent dans de pires forfaits. Lorsque Goya burina ces pages hallucinantes: les Horreurs de la Guerre^ il avait cru reculer jusqu'à l'impossible, les bornes de la sauvagerie soldatesque et de l'atrocité humaine. Tout ce que l'imagination inventive et démoniaque d'un bourreau peut concevoir de tortures horribles et raffinées, il semble que le maître espagnol l'eût fixé à jamais» pour l'enseignement des peuples'à venir...
Aujourd'hui, ces dessins nous paraissent presque anodins. Ils ne nous font plus frissonner. Ce sont presque de douces et ternes idylles^ à côté de ce que nous avons réalisé, aujourd'hui...
Quel artiste oserait reproduire, sans être pris de vertige, ces scènes de carnage dont l'effroi inconnu estd'hier... cette émulation dans le pillage, la destruction et le supplice — pour le seul plaisir de voler, détruire et torturer — cette folie rouge, cette démence sadique de regorgement, et la joie forcenée, le frénétique enthousiasme, avec quoi tout cela fut accompli ! Troppmann. Pranzini, qui payèrent de leurs têtes de pauvres et timides coups de surin, eussent hésité devant ces meurtres auxquels se ruèrent nos jeunes soldats, dans un élan patriotique, qu'admire publiquement M. Drumont, professeur breveté d'assassinat.
Nous avons de très nombreuses lettres de Chine, des lettres
écrites avec des mains encore gantées de sang et toutes poisseuses de moelles chaudes... Il n'y en a pas une qui exprime un regret, un dégoût, une pitié... On y sent au contraire l'exaltation abominable de la bête homicide, cette griserie particulière du sang qui est, comme l'a dit un poète, le vin de l'amour... Car ici le meurtre s'accompagne toujours du viol — viol des vivants, des blessés, des morts!...
Et ces jeunes hommes, si vite, si complètement endurcis à la cruauté, n'étaient point méchants, avant la caserne... C'est là, qu'en un an, en deux ans, par un effacement insensible, par une sorte de disparition de l'homme dans le soldat, ils sont devenus, à leur insu, mais fatalement, de véritables monstres d'inhumanité.
La caserne ne fabrique pas que des assasins; elle fabrique — ce qui est pire peut-être, au point de vue social — des déclassés... Au sortir de la caserne, les jeunes soldats, en qui l'on s'est acharné à détruire toutes les facultés normales, tous les sentiments moyens, ne savent plus que faire, ne veulent plus rien faire, ne peuvent plus rien faire. C'est qu'en réalité ils sont, maintenant, inaptes à la vie civile... Les longues paresses, les excitations mutuelles, si énervantes, de la chambrée, la démoralisation constante, produite par l'obéissance aveugle, irraisonnée aux ordres stupides, incohérents et malfaisants deschefs, l'apprentissage de l'ivrognerie et de la sale débauche, et, souvent, la maladie
qui pourrit leur chair et empoisonne leurs germes les ont, en quelque sorte, déshumanisés...
N'étant plus personne, sinon que de vagues numéros dans une collectivité de riens, ils ne veulent plus, ou, mieux, ils ne peuvent plus s'astreindre, de nouveau,. au travail, pour quoi il faut une individualité et une conscience. Le paysan qui a goûté à la vie des villes, refuse de retourner à la terre à qui, pour être fécondée, il faut des coeurs sains et des bras vigoureux... L'ouvrier trouve qu'il est inutile de s'esquinter à des besognes fatigantes et mal payées, quand on peut vivre, si plantureusement, chez les autres et sur les autres... La plupart se font domestiques. Après avoir servi la patrie, ils n'aspirent plus qu'à ce rêve merveilleux, servir les bourgeois, c'est-à-dire profiter un peu de leur luxe, de leurs vices, de leur ignominie... escompter les complaisances de la cuisinière, les faiblesses amoureuses de la femme de chambre, perpétuer ainsi une vie de chapardeur et de souteneur.
On voit que si la caserne conduit parfois au bagne, elle conduit aussi à l'office, ce qui est moins tragique, sans doute, et plus dégradant... Elle pèse donc d'un poids très lourd sur la vie nationale qu'elle prive de ses espérances, et sur la vie humaine, en général, à laquelle elle enlève ses meilleures énergies. Elle a pris, à la société, l'homme sain, utile et bon; elle le lui renvoie, après trois ans, pourri, révolté, paresseux et féroce : un déchet social, une scorie d'humanité...
Octave MiRBEAU.
Paris, 6 juin 1901.
^Préface de Cn an de caserne, chez Stock.)