LA GUERRE
Origine et Évolution de la Guerre
La tuerie guerrière, étant nécessairement l'expression d'une mentalité sauvage, ne peut évoluer que dans des limites assez étroites. Pourtant, elle se transforme comme tout ce qui dure : elle a ses phases.
Dans la première, elle revêt un caractère horrible, inconnu même aux animaux les plus farouches, qui ordinairement ne chassent pas les êtres de leur espèce pour les dévorer.
Faire de ses semblables un gibier est un monstrueux excès, dont, seul à peu près, l'homme s'est rendu coupable.. En appelant animale cette phase de la guerre, j'ai fait injure aux bêtes.
Dans la seconde phase évolutive de la guerre, on ne mange plus l'ennemi vaincu, mais on nourr^it contre lui une haine atroce; le tuer ne suffit pas: on éprouve une certaine volupté à le mutiler, à le torturer, ce qui est moins grossier mais sûrement plus cruel que de l'égorger simplement pour s'en repaître : c'est la guerre sauvage. Isolément, ça et là, on la voit assez souvent reparaître dans la guerre dite civilisée.
Les mots « guerre et civilisation » hurlent d'être ensemble accouplés. La guerre dite civilisée, la nôtre, diffère de la guerre sauvage bien moins dans le fond que dans la forme. — On s'est appliqué, à grand frais et à grand'peine, à inventer des procédés ingénieux pour tuer et mutiler l'adversaire à de grandes distances ; mais on répugnerait à le torturer de près, lentement, en gourmets du meurtre, à la manière des Peaux-Rouges. Sans la moindre hésitation, on extermine des milliers d'hommes par les moyens les plus affreux ; mais à la seule idée de les manger, on s'indigne, on éprouve un sentiment de dégoût et pourtant comme l'a dit Montaigne : << Il y a plus de barbarie à tuer un homme vivant, qu'à le rostir et manger après qu'il est trépassé ». Ces répugnances ne sont pas logiques; elles indiquent pourtant qu'un sentiment d'humanité, confus et vague encore, s'est éveillé dans la conscience des peuples.
nglante folie de la guerre continue encore à enivrer nain presque tout entier. Un seul grand État, la a guerre en médiocre estime; une seule religion, le :, s'est efforcé d'en atténuer l'horreur. L'Europe soit-disaiit civilisée n'en est pas encore arrivée-là. est le grand souci des gouvernements; elle est la m des peuples et, malgré le prétendu antagonisme ■ H. Spencer entre l'industrie et la guerre, jamais ;uerriers n'ont été plus effroyables que depuis l'épade la période industrielle. Rome gardait son vaste nviron 3oo.ooo légionnaires; l'Europe moderne a - la guerre une population de douze à quatorze milles et l'action régressive de la sélection militaire grand.
lation, la religion dite de paix et d'amour sanctifie Les potentats nous parlent couramment du Dieu ui ne diffère pas essentiellement du Mars mexicain, iili, auquel on offrait sans cesse des cœurs humains ;s, et, après une victoire où des milliers de jeunes été cruellement et stupidement massacrés, l'encens ieum retentissent sous la voûte des cathédrales. — te minorité proteste contre cet abominable état de lasse des gens réputés sages la tient pour très peu lus dit que la guerre est une école de dévouement ; facile d'en trouver de meilleures où l'on ne moisla fleur de l'Humanité.
jvage instinct du meurtre guerrier a de bien pros dans le cerveau humain ; car il a été soigneuseet encouragé depuis des milliers d'années, — On r qu'une humanité meilleure que la nôtre réussira le ce vice originel ; mais que pensera-t-elle alors de on, soi-disant raffinée, dont nous sommes si fiers? : que nous pensons de l'ancien Mexique et de son à la fois pieux, guerrier et bestial.
Ch. Letoi^rneau.
ol., cher Vigoi,
Le maître de conférences à la Faculté des Lettres poursuivit toutefois :
— Et comment un acte aussi naturel et fréquent que le meurtre produirait-il des effets rares et singuliers? Tuer est ordinaire à l'animal et surtout à Phomme. Le meurtre a été longtemps estimé dans les sociétés humaines comme une forte action; et il subsiste encore dans nos mœurs et dans nos institutions des traces de cette antique estime.
— Quelles traces? demanda M. de Terremondre.
— Elles se trouvent, répondit ' M. Bergeret, dans les honneurs qu'on rend aux militaires.
— Ce n'est pas la même chose, dit M. de Terremondre.
— Assurément, dit M. Bergeret. Mait toutes les actions humaines ont pour mobile la faim ou Tamour.
La faim instruisit les barbares au meurtre, les poussa aux guerres, aux invasions. Les peuples civilisés sont comme les chiens de chasse. Un instinct corrompu les excite à détruire sans profit ni raison.
La déraison des guerres modernes se nomme intérêt dynas- -lique, nationalités, équilibre européen, honneur. Ce dernier motif est peut-être de tous le plus extravagant, car il n'est pas un peuple au monde qui ne soit souillé de tous les rrimes et couvert de toutes les hontes. Il n'en est pas un qui n'ait subi* toutes les humiliations que la fortune puisse infliger à une misérable troupe d'hommes. Si toutefois il subsiste encore un honneur dans les peuples, c'est un étrange moyen de le soutenir que de faire la guerre, c'est-à dire de commettre tous les crimes par lesquels un particulier se déshonore : incendie, rapines, viol, meurtre. Et quant aux actions dont l'amour est le mobile, elles sont pour la plupart aussi violentes, aussi furieuses, aussi cruelles que les actions inspirées par la faim, en sorte qu'il faut conclure que l'homme est une bête malfaisante. Mais il reste à chercher pourquoi je le sais et d'où vient que j'en ressens de la douleur et de l'indignation. S'il n'existait que le mal, on ne le verrait pas, comme la nuit n'aurait pas de nom si le jour ne se levait jamais.
Anatole France.
{VOrme duMail^ pages 282-284.) 1 vol. 3 fr. 5o, chezCalmann-Lévy, 3, rue Auber.
Mais- ne nous laissons pas effrayer par des fantômes. Attaquons le monstre corps à corps. Arrachons-lui ses voiles. Obligeons-le à nous révéler sa véritable nature. Alors il nous apparaîtra dans toute sa monstrueuse hideur.
L'homme est sorti de l'animalité. Très probablement l'espèce antérieure, dont il provient, était frugivore. Il y a aussi des raisons de penser que l'homme s'est nourri plus spécialement de fruits, avant l'invention du feu. Mais, même à l'époque où il vivait surtout de végétaux, s'il n'avait pas besoin de tuer pour manger, il avait besoin de tuer pour ne pas être mangé luimême, car l'homme, à son berceau, a été entouré de terribles carnassiers. Les premières guerres des hommes ont donc été, fort probablement des combats défensifs contre les animaux. Plus tard, quand l'homme a inventé le feu et qu'il a pu cuire les viandes, la nourriture animale lui a été des plus avantageuses et . l'homme est sans doute passé à l'attaque. Dans la phase alimen- I taire, la mort du vaincu est le but même de la guerre, puisque le
• vaincu doit être mangé. Dans la phase alimentaire, la guerre est donc une nécessité, mais seulement à regard des animaux. Dès l'époque la plus primitive, déjà, il y a Soo.ooo ans, la conduite la plus avantageuse à l'homme était de s'allier à ses semblables et de former une union embrassant le globe entier. A aucune époque, la guerre n'a été utile entre les hommes, A toutes les époques, la solidarité pouvait seule procurer le maximum de bien-être à notre espèce. Mais, pendant de longues séries de siècle, les hommes
• étaient trop stupides pour comprendre cette vérité et ils étaient ' trop ignorants pour concevoir même qu'ils formaient un tout
solidaire. L'horizon de l'intelligence humaine ne s'est pas étendu, pendant un nombre d'années incalculables, au delà de la tribu ou du clan. L'homme, étant encore presque un animal, appliquait dans les différends avec ses semblables le même procédé que dans ses chasses contre les fauves : le massacre, c'est-à-dire la guerre. Les siècles suivirent les siècles. L'homme se dégagea de plus en plus de la brute, mais, comme dans toutes les choses de la nature, lentement. Un long combat s'établit dans son esprit entre les aspirations nouvelles, produites par la raison éclairée, et les
tendances de la brute primitive. Cette lutte dure jusqu'à nos jours. Quand la raison l'emporte, les hommes règlent leurs différends par des arrangements de toute espèce; quand Tinstinct de \ la brute l'emporte, ils s'assassinent et se font la guerre.
La guerre est tout simplement un retour vers l'animalité; elle n'a donc rien de beau, de grand, de noble. Au contraire, elle est un aveu d'imbécillité; une preuve matérielle qu'on est incapable de résoudre certaines difficultés par la raison. Que signifie s'en remettre à l'aveugle hasard. N'est-ce pas là un aveu d'impuissance de l'esprit? Or, dès qu'un homme ne peut plus être guidé par l'esprit, c'est que ses facultés mentales s'abaissent précisément au niveau de l'animal.
J. Novicow.
{La Fédération dei'Europe^ pages 204-205; i vol. 3 fr. 5o. FéJix Alcan, 108, boulevard Saint-Germain.
La guerre a pour elle l'antiquité; elle a été dans tous les siècles : on l'a toujours vu remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les familles d'héritiers, et faire périr les frères à une même bataille. De tous temps les hommes pour quelques morceaux de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les autres ; et, pour le faire ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles, qu'on appelle l'art militaire! Ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation; et ils ont depuis enrichi de siècle en siècle sur la manière de se déchirer réciproquement.
De l'injustice des premiers hommes comme de son unique source, est venu la guerre, ainsi que de la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions.
Si, content du sien, on eût pu s'abstenir du bien de ses voi-sins; on avait pour toujours la paix et la liberté!
La Bruyère.
{Caractères.)
La pensée maîtresse d'Egidy est que la guerre n'est qu'un symptôme, une des nombreuses formes accidentelles du mal véritable que nous avons à combattre, et qui est la violence dans les rapports d'homme à homme. S'en prendre directement à la guerre, à la guerre seule, est une erreur, une faute de tactique. C'est à Tesprit de violence qu'il faut courir sus, dans toutes ses manifestations; il faut abolir non seulement la violence qui s'exerce en vue de la domination politique ou de la conquête, ou pour imposer une idée aux esprits libres qui la repoussent, mais encore la violence dans la lutte pour le pain quotidien, cette violence grâce à laquelle les uns possèdent beaucoup et les autres rien. 11 faut, nous dit Egidy, reconnaître à chacun le droit à l'existence et non pas seulement à une existence purement animale, mais bien à une « existence digne d'un homme » (ein menschenwurdiges Dasein.)
— Socialisme? s'écrieront de bonnes gens. Votre Egidy n'est qu'un socialiste, qui va nous proclamer le droit au travail et demander l'ouverture d'ateliers nationaux. Deux fois utopiste, donc : d'abord comme partisan de la paix internationale, puis comme socialiste.
— Soit, mais raisonnons.
Je lisais dernièrement que la statistique a relevé l'an dernier, en France, sur cette terre bénie qui a inspiré aux Allemands leur locution proverbiale « heureux comme Dieu en France », 420 cas de décès par inanition. Plus d'un par jour.
Et cela n'est rien encore. Les statisticiens ne nous dénombrent là que les individus que l'on a trouvés morts, et dont l'autopsie a révélé qu'ils ont réellement péri faute d'avoir mangé ciepuis plusieurs jours. Mais à ce nombre il faut ajouter d*abord ceux qui ont souffert la même mort, mais qui, pour une raison ou pour une autre, ont échappé à cette constatation positive et officielle.
Et, surtout, il faut ajouter ceux qui, sans succomber brusquement à une crise d'inanition trop prolongée, nont pas assei( vécu parce qu'ils n^ avaient généralement pas asse^ à manger: et ceux-là c'est par milliers et par dizaines de milliers qu'on les compterait, si l'on pouvait les compter. Qu'on relève la durée de '
la vie moyenne parmi les habitants aisés, puis dans le reste de la population d'un pays quelconque, et Ton verra quel nombre formidable d'existences est fauché annuellement par la misère, qui n^est autre chose que la faim chronique!
, Mais, n^ eût-il à t/snir compte que des 420 décès officiellement attribués, en France, et pour une seule année, à autant de crises de faim aiguë, on serait - encore en droit, on aurait le devoir de s'élever contre la possibilité d'un tel état de choses. Il n'est pas admissible que des faits pareils se produisent journellement dans une société civilisée. Ou du moins je dis que, s'ils se produisent, et qu'on en ait connaissance, et que la société ne s'en f émeuve pas au point d'en prévenir le retour, il n'est pas permis ! à cette société de se dire civilisée. Il est intolérable, enfin, qu'un homme qui a la volonté de travailler puisse, en attendant de trouver du travail, mourir de faim, ou seulement se voir réduit à un état de misère confinant à l'inanition.
C'est cette vérité élémentaire, encore incomprise d'un trop grand nombre de personnes, qu'Egidy nous indique avec sa concision habituelle. Mais cela ne signifie pas qu'il se présente au public comme détenteur d'une formule magique pour réorganiser la société du jour au lendemain et de fond en comble. Il sait — qu'on veuille bien le croire — il sait qu'il n'existe pas de telle panacée, applicable de but en blanc. Seulement, il nous montre d'un mot l'un des vices fondamentaux de cette 'société dont nous sommes si fiers (et qui assurément vaut mieux que celle de l'homme des cavernes^ ; et il nous fait comprendre que notre premier devoir est d'y remédier par tous les moyens possibles. Il ne s'agit pas là simplement d'une question de ventre, comme le disent avec un dédain fort déplacé certains hommes qui ne connaissent pas la faim et n'admettraient pas l'idée de s'y voir réduits. Ou plutôt, cette « question du ventre » domine et englobe toutes les autres. L'existence misérable et précaire à laquelle sont condamnés des millions d'hommes, dans les pays prétendus civilisés, fait d'eux réellement moins que des hommes; elle est une off'ense à la dignité humaiiie, elle en est la négation. Or, là dignité de l'être humain est pour Egidy une véritable religion. Il nous enseigne que nous devons, à cet eff*et, bannir
toute violence physique ou morale, reconnaître que nous sommes solidaires les uns des autres, et nous entr'aider en conséquence, il veut nous inspirer, non une vaine charité, plus ou moins bienveillante, plus ou moins dédaigneuse, mais le sentiment de la justice et cette « morale supérieure qui se manifeste par la conception de l'accord de nos intérêts ».
Je veux bien que ce soit !à du socialisme; mais, alors, qui donc osera ne pas revendiquer le titre de socialiste?
Gaston Moch.
I vol., 3 {t. 5o, éditions de la Revue
Je pense que le nombre d'hommes actuellement sur terre est estimé à i.5oo millions au plus. Les boucheries humaines montent à plus de 70 fois le nombre des vivants...
Je vais montrer qu'on peut avec justesse imputer à la société politique de beaucoup la plus grande part de cette destruction de l'espèce. Pour mettre le plus possible en lumière chaque côté de la question, j'accorderai qu'il y a dans la nature humaine une arrogance et une violence qui causera d'innombrables querelles, dans quelque situation que les hommes soient placés; mais, en accordant cela, j'insisterai encore pour imputer aux réglementations politiques la fréquence, la cruauté de ces querelles, et le fait qu'elles sont accompagnées de conséquences si déplorables...
Dans un état dé nature, il eût été impossible de trouver un nombre d'hommes suffisant pour de telles tueries, d'accord pour le même but sanglant. Or, en concédant qu'ils puissent en être venus à un accord pareil (supposition impossible), malgré tout, les movens que la simple nature leur a fournis ne sont nullement adéquats à une telle fin. Beaucoup d'égratîgnures, beaucoup de contusions, sans doute, eussent été reçues de tous côtés, mais il n'y aurait eu que peu, très peu de morts. La société et la politique qui nous ont donné ces desseins destructeurs nous ont aussi donné les moyens de les satisfaire. Des toutes premières lueurs de la politique jusqu'à ce jour, les inventions des hommes
ont aiguisé et fait progresser le métier du meurtre, depuis quecommencèrent les essais grossiers des gourdins et des pierres jusqu'à la perfection présente de Partillerie : canonnades, bombardements, ruines, et toutes les espèces de cruauté artificielle, apprise et raffinée, dans lesquelles nous sommes maintenant si experts, et qui sont une des matières principales que, suivant l'enseignement des politiciens, nous croyons notre plus belle gloire.
Jusqu'où la simple nature nous aurait menés, nous pouvons en juger par les exemples de ces animaux qui suivent encore ses lois et même de ceux à qui elle a donné un naturel plus féroce et des armes plus terribles qu'elle n'en destina jamais à notre usage. C'est une vérité incontestable que les hommes font plus de massacres d'hommes en une année que les lions, tigres, panthères, onces, léopards, hyènes, rhinocéros, éléphants, ours et loups n'en ont fait de leurs espèces respectives depuis le commencement du monde. Et pourtant ils sont assez mal d'accord les uns avec les autres et ont une beaucoup plus grande proportion de rage et de fureur en leur nature que nous-mêmes. Mais sauf votre respect, ô législateurs, ô civilisateurs de l'humanité, ô,Orphées, Moïses, Minos, Solons, Thésées, Lycurgues, Numas, en parlant avec égard envers vous, vos réglementations ont fait plus de rnal avec sang-froid que toute la rage des animaux les plus féroces dans leurs plus grandes terreurs ou furies n'a jamais fait ni pu faire.
Ces maux ne sont pas accidentels, quiconque prend la peine de considérer la nature de la société trouvera qu'ils sont le résultat direct de sa constitution. Car comme la subordination — ou, en d'autres termes, la réciprocation de la tyrannie et de l'esclavage — est requise pour faire subsister ces sociétés, l'intérêt, l'ambition, la méchanceté ou la vengeance, que dis-je? même la fantaisie et le caprice, d'un chef parmi les hommes, suffit à faire prendre les armes aux autres — sans nulles intentions privées et individuelles — pour les pires et les plus noirs desseins, et, ce qui est à la fois lamentable et risible, ces malheureux s'engagent sous des bannières avec une fureur plus grande que s'ils étaient excités par le désir de se venger de maux faits à eux-mêmes.
it également la peine de remarquer que cette division e des hommes en sociétés séparées est en elle-même une ;prétuelle de haine et de discussion parmi eux. Les noms Itstinguent suffisent à leur souffler haine et fureur, z l'histoire, consultez l'expérience actuelle, et vous trou- : la plus grande partie des querelles entre les diverses 'ient presque toujours de ce que ces nations sont des isons différentes de gens, et appelées de noms différents. Anglais, le nom de Français, d'Espagnol, d'Italien, I plus que celui de Turc ou de Tartare éveille tout natut des idées de haine et de mépris.
is vouliez inspirer à un de vos compatriotes de la pitié ispect pour un de ces hommes, ne cacheriez-vous pas a nationalité? Vous ne le prieriez pas d'avoir pitié du rançais ou du malheureux Allemand; bien loin de là, leriez de lui tomme d'un étranger, accident auquel nmes tous sujets. Vous le représenteriez comme un un participant de la même commune nature, soumis à loi. Il y a, dans ces distinctions politiques artificielles, :hose qui nous donne une répulsion telle qu'il n'est pas : trompette pour nous faire brûler de partir en guerqe,
à la destruction.
ffet naturel, spontané de la politique sur les passions îs de l'espèce humaine se montre en d'autres circonse seul nom d'un politicien, d'un homme d'État est sûr terreur et haine; il est toujours liéaux idéesde trahison, et ces écrivains qui ont fidèlement dévoilé les mvstêres ic-maçonnerie d'État ont toujours été tenus en horreur le, pour le fait même d'avoir connu une si détestable ^e cas de Machiavel semble, à première vue, quelque pénible à cet égard. 11 est obligé de porter tes iniquités ont il a publié les maximes et les règles de gouvernespéculation est plus abhorrée que leur pratique.
Et)MON"D BuRKE,
La G-uerre
Notre régiment était ce qu'on appelait alors un régiment de
marche. I! avait été formé au Mans, péniblement, de tous les
débris de corps, des éléments disparates qui encombraient la ville.
Des zouaves, des moblots, des francs-tireurs, des gardes forestiers,
des cavaliers démontés, jusques à des gendarmes, des Espagnols
et des Valaques ; il y avait de tout, et ce tout était commandé par
un vieux capitaine d'habillement, promu, pour 1^ circonstance,
au grade de lieutenant-colonel. En ce temps-là, ces avancements
n'étaient point rares; il fallait bien boucher les trous creusés
dans la chair française par les canons de Wissefnbourg et de
Sedan. Plusieurs compagnies manquaient de capitaine. La
mienne avait à sa tête un petit lieutenant de mobiles, jeune
homme de vingt ans, frêle et pâle, et si peu robuste, qu'après
quelques kilomètres, il s'essoufflait, tirait la jambe et terminait
l'étape dans un fourgon d'ambulance. Le pauvre petit diable ! Il
suffisait de le regarder en face pour le faire rougir, et jamais il ne
se fût permis de donner un ordre, dans la crainte de se tromper
et d'être ridicule. Nous nous moquions de lui, à cause' de sa
timidité et de sa faiblesse, et sans doute aussi parce qu'il était
bon et qu'il distribuait quelquefois aux hommes des cigares et
des suppléments de viande. Je m'étais fait rapidement à cette vie
nouvelle, entraîné par l'exemple, surexcité par la fièvre du milieu.
En lisant les récits navrants de nos batailles perdues, je me
sentais emporté comme dans une ivresse, sans cependant mêler
à cette ivresse l'idée de la patrie menacée. Nous restâmes un
mois, dans Le Mans, à nous équiper, à faire l'exercice, à courir
les cabarets et les maisons de femmes. Enfin, le 3 octobre, nous
partîmes.
Ramassis de soldats errants, de détachements sans chefs, de volontaires vagabonds, mal équipés, mal nourris — et le plus souvent, pas nourris du tout, — sans cohésion, sans discipline, chacun ne songeant qu'à soi, et poussés par un sentiment unique
placable, de féroce égoïsme ; celui-ci, coiffé d'un bonnet de e, celui-là, la tête entortillée d'un foulard, d'autres vêtus de lions d'artilleurs et de vestes de tringlots, nous allions par lemins, déguenillés, harassés, farouches. Depuis douze jours nous étions incorporés à une brigade de formation récente, roulions à travers la campagne, affolés, et pour ainsi dire, but. Aujourd'hui à droite, demain à gauche, un jour /owrmt des étapes de quarante kilomètres, le jour suivant, ant d'autant, nous tournions sans cesse dans te même cercle, Is à un bétail débandé qui aurait perdu son pasteur. Notre ation était bien tombée. Trois semaines de souffrances avaient pour cela. Avant que nous eussions entendu gronder le n et siffler les balles, notre marche en avant ressemblait à retraite d'armée vaincue, hachée par les charges de cavalerie, pitée dans le délire des bousculades, le vertige des sauve- >eut. Que de fois j'ai vu des soldats se débarrasser de leurs (uches qu'ils semaient au long des routes !
~ A quoi ça me sert-il? disait l'un d'eux, je n'en ai besoin d'une seule pour casser la gueule du capitaine, la première que nous nous battrons.
,e soir, au camp, accroupis autour de la marmite, ou bien igés sur la bruyère froide, la tête sur le sac, ils pensaient à aison d'où on les avait arrachés violemment. Tous les jeunes , aux bras robustei, étaient partis du village : beaucoup déjà laient dans la terre, là-bas, éventrés par les obus; les autres, eins cassés, erraient, spectres de soldats, par les plaines et es bois, attendant la mort. Dans les campagnes en deuil, il istait que des vieux, davantage courbés, et des femmes qui raient. L'aire des granges où l'on bat le blé était muette et ée ; dans les champs déserts où poussaient les herbes les, on n'apercevait plus, sur la pourpre du couchant, la luette du laboureur qui rentrait à la ferme, au pas de ses aux fatigués. Et des hommes, avec de grands sabres, venaient. prenaient, un jour, les chevaux, qui, un autre jour, vidaient ble, au nom de la loi ; car il ne suffisait pas à la guerre qu'elle >rgeât de viande humaine, il fallait qu'elle dévorât les bêtes, rre, tout ce qui vivait dans le calme, dans la paix du travail
et de l'amour... Et au fond du cœur de tous ces misérables soldats, dont les feux sinistres du camp éclairaient les figures amaigries et les dos avachis, une même espérance régnait, l'espérance de la bataille prochaine, c'est-àniire la fuite, la crosse en \ Pair et la forteresse allemande. *
Pourtant, nous préparions. la défense des pays que nous traversions et qui n'étaient point encore menacés. Nous imaginions pour cela d'abattre les arbres et de les jeter sur les routes; nous faisions sauter les ponts, nous profanions les cimetières à l'entrée des villages, sous prétexte de barricades, et nous obligions les habitants, baïonnettes aux reins, à nous aider dans la dévastation de leurs biens. Puis nous repartions, ne laissant derrière nous que des ruines et que des haines. Je me souviens qu'il nous fallut, une fois, raser, jusqu'au dernier baliveau, un très beau parc, afin d'y établir des gourbis que nous n'occupâmes point. Nos façons n'étaient point pour rassurer les gens. Aussi, à notre approche, les maisons se fermaient, les paysans enterraient leurs provisions : partout des villages hostiles, dès bouches hargneuses, des mains vides. Il y eut entre nous des rixes sanglantes pour un pot de rillettes découvert dans un placard, et le général fit fusiller un vieux bonhomme qui avait cachée dans son jardin, sous un tas de fumier, quelques kilogrammes de lard salé.
Le i*"^ novembre, nous avions marché toute la journée et, vers trois heures, nous arrivions à la gare de la Loupe. Il y eut d'abord un grand désordre, une inexprimable confusion. Beaucoup, abandonnant les rangs, se répandirent dans la ville, distante d'un kilomètre, se dispersèrent dans les cabarets voisins. Pendant plus d'une heure, les clairons sonnèrent le ralliement. Des cavaliers furent envoyés à la ville pour en ramener les fuyards et s'attardèrent à boire. Le bruit courait qu'un train formé à Nogentlé-Rotrou devait nous prendre et nous conduire à Chartres, menacée par les Prussiens, lesquels avaient, disait-on, saccagé Maintenon, et campaient à Jouy. Un employé, interrogé par notre sergent, répondit qu'il ne savait pas, qu'il n'avait entendu parler de rien. Le général, petit vieux, gros, court et gesticulant, qui pouvait à peine se tenir à cheval, galopait de droite et de
gauche, voltait, roulait comme un tonneau sur sa monture et, la face violette, la moustache colère, répétait sans cesse :
— Ah ! bougre ! ..* Ah ! bougre de bougre ! . . .
Il mit pied à terre, aidé par son. ordonnance, s'embarrassa les jambes dans les courroies de son sabre qui traînait sur le sol, et, appelant le chef de gare, il engagea un colloque des plus animés avec celui-ci dont la physionomie s'ahurissait.
— Et le maire? s'écriait le général... Où est-il ce bougre-là? qu'on me l'amène!... Est-ce qu'on se fout de moi, ici?
Il soufflait, bredouillait des mots inintelligibles, frappait la terre du pied, invectivait le chef de gare. Enfin, tous les deux, l'un la mine très basse, l'autre faisant des gestes furieux, finirent par disparaître dans le bureau du télégraphe qui ne tarda pas à* nous envoyer le bruit d'une sonnerie folle, acharnée, vertigineuse, coupée de temps en temps par les éclats de voix du général. On se décida enfin à nous faire ranger sur le quai, par compagnies, et on nous laissa là, sacs à terre, immobiles, devant les faisceaux formés. La nuit était venue, la pluie tombait, lente et froide, achevant de traverser nos capotes, déjà mouillées par les averses. De ci, de là, la voie s'éclairait de petites lumières pâles, rendant plus sombres les magasins et la masse des wagons que des hommes poussaient au garage. Et le monte-charges, debout sur sa plate-forme tournante, profila dans le ciel son long cou de girafe eff'arée.
A partie café, rapidement avalé le matin, nous n'avions rien mangé de la journée, et bien que la fatigue nous eût brisé le , corps, bien que la faim nous tenaillât le ventre, nous nous disions, consternés, qu'il faudrait encore se passer de soupe aujourd'hui. Nos gourdes étaient vides, épuisées nos provisions de biscuits et de lard, et les fourgons de l'intendance, égarés depuis la veille, n'avaient pas rejoint la colonne. Plusieurs d'entre nous murmurèrent, prononcèrent à haute voix des paroles de menace et de révolte ; mais les officiers qui se promenaient, mornes aussi, devant la ligne des faisceaux, ne semblèrent pas y faire attention. Je me consolai, en pensant que le général avait peut-être réquisitionné des vivres dans la ville. Vain espoir! Les minutes s'écoulaient; la pluie toujours chantait sur les gamelles
creuses, et le général continuait d'injurier le chef de gare, qui continuait à se venger sur le télégraphe, dont les sonneries devenaient de plus en plus précipitées et démentes... De temps en temps, des trains s'arrêtaient, bondés de troupes. Des mobiles, des chasseurs à pied, débraillés,' tête nue, la cravate pendante, quelques-uns ivres et le képi de travers, s'échappaient des voitures où ils étaient parqués, envahissaient la buvette, ou bien se soulageaient en plein air, impudemment. De ce fourmillement de têtes humaines, de ce piétinement de troupeau sur le plancher des wagons partaient des jurons, des chants de Marseillaise^ des refrains obscènes qui se mêlaient aux appels des hommes d'équipe, au tintement de la clochette, à l'essoufflement des machines. Je reconnus un petit garçon de Saint-Michel, dont les paupières enflées suintaient, qui toussait et crachait le sang. Je lui demandai où ils allaient ainsi. Ils n'en savaient rien. Partis du Mans, ils étaient restés douze heures à Connerré, à cause de l'encombrement de la voie, sans manger, trop tassés pour pouvoir, s'allonger et dormir. C'était tout ce qu'il savait. A peine s'il avait la force de parler. Il était allé à la buvette afin de tremper ses yeux dans un peu d'eau tiède. Je lui serrai la main, et il me dit, qu'à la première affaire, il espérait bien que les Prussiens le feraient prisonnier... Et le train s'ébranlait, se perdait dans le noir, emmenant toutes ces figures hâves, tous ces corps déjà vaincus, vers quelles inutiles et sanglantes boucheries?
Je grelottais. Sous la pluie glacée qui me coulait sur la peau, le froid m'envahissait, il me semblait que mes membres s'enkylosaient. Je profitai d'un désarroi causé par l'arrivée d'un train pour gagner la barrière ouverte et m'enfuir sur la route, cherchant une maison, un abri, où je puisse me réchauffer, trouver un morceau de pain, je ne savais quoi. Les auberges et cabarets, près de la gare, étaient gardés par des sentinelles qui avaient ordre de ne laisser entrer personne... A trois cents mètres de là, j'aperçus des fenêtres qui luisaient doucement dans la nuit.^ Ces lumières me firent l'effet de deux bons yeux, de deux yeux pleins de pitié t}ui m'appelaient, me souriaient, me caressaient... C'était une petite maison isolée à quelques enjambées de la route. J'y courus... Un sergent, accompagné de quatre hommes, était là
t et sacrait. Près de l'âtre sans feu, je vis un xîeiliard.
chaise de paille très basse, les coudes sur les genou;:, les mains. Une chandelle, qui brûlait dans unchan- , éclairait la moitié de son visage, creusé, raviné par Dfondes.
donneras-tu du bois, enfin, cria le sei^ent.
point d'boué, répondit le vieillard... V'ià huit jours e passe, j' vous dit... M'ont tout pris, a sur sa chaise et, d'une voix faible, il murmura : ren... ren... ren !...
it haussa les épaules.
is donc pas le malin, vieille canaille... .Ah! tu caches ir chautTer les Prussiens ! Eh bien, je vais t'en Bche, jssiens... Attends !
ird branla la tête, e j'ons point d'boué...
;te de colère, le sergent commanda aux hommes de naison. Du cellier au grenier, ils passèrent tout en V avait rien, rien que des traces de violence, des ses. Dans le cellier, humide de cidre répandu, les aient défoncés, et partout s'étalaient de hideuses et Lires. Cela exaspéra le sergent, qui frappa le carreau
de son fusil.
s, s'écria-t-il, allons, vieux salaud, dis-nous où est
;oua rudement le vieillard, qui chancela et faillit
:te contre le landier de fer de la cheminée.
point d'boué, répéta simplement le pauvre homme.
u t'entêtes !... Ah ! tu n'as point de bois !... Eh bien,
laises, un buffet, une table, un lit... si tu ne dis pas
>ois, je fais une Hambée de tout ça. .
ard ne protesta pas. U répéta de nouveau, hochant
e blanche :
point d' boue.
s m'interposer, et balbutiai quelques mots; -mais le
ne laissa pas achever, il m'enveloppa des pieds à la
^ard méprisant.
— Et qu'est-ce que tu fous ici, toi, espèce de galopin ? me ditil... qu'est-ce qui t'a permis de quitter les rangs, sale morveux !.v. allons, demi-tour, et au pas gymnastique! Ta ra ta ta ra, ta ta I d « . . *
Alors, il donna un ordre. En quelques minutes, chaises, table, buffet, lit, furent mis en pièces. Le bonhomme se leva avec effort, se rencogna dans le fond de la chambre et .pendant que flambait le feu, pendant que le sergent, dont la capote et le pantalon fumaient, se chauffait en riant devant le brasier crépitant, le vieux regardait brûler ses derniers meubles, d'un air stoïque, et ne cessait de répéter avec obstination :
— J'ons' point d'bouè !
Je regagnai la gare.
Le général était sorti du bureau du télégraphe, plus animé, plus rouge, plus colère que jamais. Il bredouilla quelque chose, et aussitôt il se fit un grand remuement. On entendit des cliquetis de sabre ; des voix s'appelaient, se répondaient ; des officiers couraient dans toutes les directions. Et le clairon sonna. Sans rien comprendre à ce contre-ordre, il nous fallut remettre sac au dos et fusil sur l'épaule.
— En avant!... arche!...
Les membres raidis par l'immobilité, la tête bourdonnante, nous heurtant l'un à l'autre, nous reprîmes notre course haletante, sous la pluie, dans la boue, à travers la nuit. A droite et à gauche, des champs s'étendaient, noyés d'ombre, d'où s'élevaient des tignasses de pommiers, qui semblaient se tordre sur le ciel. Parfois, très loin, un chien aboyait... Puis c'étaient des bois profonds, de sombres futaies, qui montaient, de chaque côté de la route, comme des murailles. Puis des villages endormis où nos pas résonnaient plus lugubrement, où, par les fenêtres vite ouvertes et vite refermées, apparaissait la vision vague d'une forme blanche, terrifiée... Et encore des champs, et encore des bois, et encore des villages... Pas une chanson, pas une parole, un silence énorme rythmé par un sourd piétinement. Les courroies du sac m'entraient dans la chair, le fusil me faisait l'effet d'un fer rouge sur l'épaule... Vn moment, je crus que j'étais attelé à une grosse voiture embourbée, chargée de pierres de
taille, et que les charretiers me cassaient les jambes à coups de
fouiet. M'arc-boutant sur mes pieds, Téchine pliée en deux, le
^;^j^^' cou tendu, étranglé par le licol, la poitrine sifflante, je tirais, je
tirais... Il arriva bientôt que je n'eus plus conscience de rien. Je marchais, machinalement, engourdi, comme dans un rêve... D'étranges hallucinations passaient devant mes yeux... Je voyais une route de lumière, qui s'enfonçait au loin, bordée de palais et d'éclatantes girandoles... De grandes fleurs écarlates balançaient, dans Tespace, leurs corolles au haut de tiges flexibles, et une foule joyeuse chantait devant des tables couvertes de boissons fraîches et de fruits délicieux... Des femmes, dont les janibes de ^ gaze boufl*aient, dansaient sur les pelouses illuminées, au son d'une multitude d'orchestres, tapis dans des bosquets, aux feuilles retombantes, étoilées de jasmins, rafraîchies par les jets d'eau.
— Halte ! commanda le sergent.
Je m'arrêtai et, pour ne point m'écrouler sur le sol, je dus me cramponner au bras d'un camarade... Tout était noir. Nous étions arrivés à l'entrée d'une tente dressée, je m'occupai de panser mes pieds écorchés, avec de la chandelle que je gardais en réserve dans ma musette et, comme un pauvre chien exténué, je m'allongeai sur la terre mouillée et m'endormis profondément. Pendant la nuit, des camarades, tombés de fatigue sur la route, ne cessèrent de rallier le camp. Il y en eut cinq dont on n'entendit plus jamais parler. A chaque marche pénible, cela se passait toujours ainsi : quelques-uns, faibles ou malades, s'abattaient dans les fossés et mouraient là : d'autres désertaient...
Le lendemain, le réveil sonna, dès le lever de l'aube. La nuit avait été très froide; il n'avait cessé de pleuvoir et, pour dormir, nous n'avions pu nous procurer la moindre litière de paille ou de foin. J'eus beaucoup de difficulté à sortir de la tente; un moment, je dus me traîner sur les genoux, à quatre pattes, les jambes refusant de me porter. Mes membres étaient glacés, raides ainsi que des barres de fer; il me fut impossible de remuer la tête sur mon cou paralysé, et mes yeux, qu'on eût dit piqués par une multitude de petites aiguilles, ne discontinuaient pas de pleurer. En même temps, je ressentais aux épaules et dans les reins une douleyr vive, lancinante, intolérable. Je remarquai que
les camarades n'étaient pas mieux partagés que moi. Les traits tirés, le teint terreux, ils s'avançaient, les uns boitant affreusement, les autres courbés et vacillants, butant à chaque pas contre les touffes de bruyère : tous écloppés, lamentables et boiteux. J'en vis plusieurs qui, en proie à de violentes coliques, se tordaient et grimaçaient en se tenant le ventre à deux mains. Quelques-uns, secoués par la fièvre, claquaient des dents. Autour de soi, on entendait des toux sèches, déchirant des poitrines, des respirations haletantes, des plaintes, des râles. Un lièvre détala de son gîte, s'enfuit effaré, les oreilles couchées, mais personne ne songea à le poursuivre, comme nous faisions autrefois... L'appel terminé, il y eut distribution de vivres, car l'intendance avait fini par retrouver la brigade... Nous fimes la soupe, que nous mangeâmes aussi gloutonnement que des chiens affamés.
Je souffrais toujours. Après la soupe, j'avais eu un étourdissement, bientôt suivi de vomissements, et je grelottais la fièvre. Tout, autour de moi, tournait... les tentes, la forêt, la plaine, le bourg, là-bas, dont les cheminées fumaient dans la brume et le ciel où roulaient de gros nuages crasseux et bas. Je demandai au sergent la permission d'aller à la visite.
Les tentes s'alignaient sur deux rangs, adossées à la forêt, de chaque côté de la route de Senonches, qui débouche dans la campagne par une magnifique trouée dans les chênes, traverse, à trois cents mètres de là, la route de Chartres, et plus loin, le bourg de Dellomer, pour continuer son cours vers la Loupe. Au carrefour formé par ces deux routes, une petite maison s'élevait, misérable et couverte de chaume, sorte de hangar abandonné, qui servait d'abri aux cantonniers, pendant la pluie. C'est là que le chirurgien avait établi une ambulance improvisée, reconnaissable au drapeau de Genève, planté dans une fente de mur, qui la décorait. Devant la maison, beaucoup attendaient, l'ne longue file d%Hres blêmes, exténués, ceux-ci debout avec de grands yeux fixes, ceux-là, assis par terre, mornes, les omoplates remontées et pointues, la tête dans les mains. La mort déjà avait app^esânti son horrible griffe sur ces visages émaciés, ces dos décharnés, ces membres qui pendaient, vidés de sang et de moelle. Et- en présence de ce navrement, oubliant mes propres souf-
frances, je m'attendris. Ainsi, trois mois avaient suffi pour terrasser ces corps robustes, domptés au travail et aux fatigues pourtant!... Trois mois! Et ces jeunes qui aimaient la vie, ces enfants de la terre qui avaient grandi, rêveurs, dans la liberté des champs, confiants en la bonté de la nature nourricière, c'était fini d'eux !... Au marin qui meurt, on donne la mer pour sépulture; il descend dans le noir éternel, au balancement de ses vagues musiciennes... Mais eux !... Encore quelques jours, peutêtre, et, tout à coup, ils tomberaient, ces va-nu-pieds, la face contre le sol, dans la boue d'un fossé, charognes livrées au croc des chiens rôdeurs, au bec des oiseaux nocturnes. J'éprouvai un . sentiment de si fraternelle et douloureuse commisération, que j'eusse voulu serrer tous ces tristes hommes contre ma poitrine, dans un même embrassement et je souhaitai — ah ! avec quelle ferveur je souhaitai ! — d'avoir, comme Isis, cent mamelles de femme, gonflées de lait, pour les tendre à toutes ces lèvres exsangues... Ils entraient un par un dans la maison, et ils en ressortaient aussitôt, poursuivis par un grognement et par un juron... D'ailleurs, le chirurgien ne s'occupait pas d'eux. Très en colère, il réclamait à un infirmier sa pharmacie de campagne qui n'avait pas été retrouvée parmi les bagages.
— Ma pharmacie, nom de Dieu? criait-il. Où est ma pharmacie? Et ma trousse?... Qu'est-ce que j'ai fait de ma trousse?... Ah! nom de Dieu !
Un petit mobile, qui soufl*rait d'un abcès au genoux, s'en retourna à cloche-pied, pleurant, s'arrachant les cheveux de désespoir. On n'avatt pas voulu le visiter. Quand cfe fut mon tour de passer, je tremblais très fort. Dans le fond de la pièce, sombre, quatre malades râlaient, couchés sur la paille, en chien de fusil, un cinquième gesticulait, prononçant, dans le délire, des mots incohérents ; un autre encore, à demi levé, l'a tête inclinée sur la poitrine, se plaignait et demandait à boire d'une voix faible, d'une voix d'enfant. Accroupi devant la cheminée, un infirmier présentait à la flamme, au bout d'une baguette de bois, un morceau de boudin grésillant, dont l'odeur de graisse brûlée empuantissait la chambre... L'aide-major ne me regarda même pas. Il vociféra :
— Qu'est-ce que c'est encore que celui-là?... Tas de flemmards !... Dix lieues dans les guibolles, clampin, ça te remettra... Allons, arche ! demi-tour.
Je croisai sur le seuil une paysanne, qui me demanda :
— Cest-y ben icite qu'est Tsérûgien?
, — Des femmes, maintenant! grogna Taide-major... Qu'est-ce que vous voulez, vous?
— Pardon, excuse, mossieu Tsérûgien, reprit la paysanne, qui s'avança, très intimidée. J'viens pour mon fi qu'est soldat.
— Dites donc, la vieille, est-ce que je suis chargé de garder votre fils, moi?...
Les deux mains croisées sur le manche de son parapluie, toute craintive, elle examina la pièce, autour d'elle.
— Paraît qu'il est ben malade, mon fi, ben, ben malade... Pour lors, j'venais vouer si vous l'aviez point à quant à vous, mossieu l'sérûgien.
— Comment vous appelez-vous?
— J'm'appelle la femme Riboulleau.
— Riboulleau... Riboulleau! C'est possible... Voyez dans le tas, là.
L'infirmier, qui faisait griller son boudin, tourna la tête.
— Riboulleau?... dit-il. Mais il est mort, il y a trois jours...
— Comment qu'vous dites ça? cria la paysanne, dont la figure hâlée, tout à coup pâlit... Où ça qu'il est mô?... Pourquoi qu^il est mô, mon p'tit gâs?...
L'aide-major intervint, et poussant la vieille vers la porte, d'un geste brutal...
— Allons, cria-t-il, allons, pas de scène ici, hein?... Il est mort, eh bien, voilà tout...
— Mon p'tit gâs! mon p'tit gâs! gémissait la paysanne à fendre Tâme !
Je m'éloignai, le cœur gros, et si découragé que je me demandais s'il ne valait pas mieux en finir tout de suite, en me pendant à une branche d'arbre ou en me faisant sauter la cervelle d'un coup de fusil. Tandis que je regagnais la tente, trébuchant, roulant dans ma tête les plus noirs projets, à peine si je fis attention au petit mobile qui, s'étant arrêté au pied d'un pin,
lit lui-même ouvert son abcès avec son couteau et, tout blanc, front ruisselant de sueur, bandait la plaie d'où le sang coulait.
La matinée me fut meilleure que je l'aurais pensé. J'eus la ince de ne faire partie d'aucune corvée et, après avoir astiqué )n fusil, rouîllé par la pluie, je goûtai quelques heures de bon )os. Etendu sur ma couverture, le corps tout engourdi dans
demi-sommeil délicieux, où je percevais distinctement les Liits du camp — les sonneries du clairon, le hennissement m cheval, au loin, — je songeai aux êtres et aux choses que vais quittés. Mille figures et mille paysages défilèrent rapide- ;nt devant mes yeux... Je revis le Prieuré, ma mère morte, et jn père, avec son large chapeau de paille, et le petit mendiant X cheveux filasse, et Félix accroupi dans les plates-bandes, au lieu des laitues, qui guettait une taupe. Je revis ma chambre îtudiant, mes camarades de l'école, et, dominant le tumulte
Bullier, Nini, grise et défrisée, avec ses lèvres pourpres, son ignon roux, et ses bas roses, sortant, fleurs lascives, des jupes ulevées par la danse. Puis l'image d'une femme inconnue, en be mauve, que j'avais aperçue un soir, au théâtre, dans l'ome d'une loge, me revint, obstinée et douce vision !
Pendant ce temps, les plus valides d'entre nous étaient allés der dans la campagne, autour des J'ermes. Ils rentrèrent iement, chargés de bottes de paille, de poulets, de dindes, de nards. L'un poussait devant lui, à coup de gaule, un gros chon qui grognait, l'autre balançait un mouton sur ses épau- ;; celui-ci traînait, au bout d'une hart, tordue en corde, un au qui résistait comiquement, secouaitson mufle en meuglant. :s pavsans accoururent au camp pour se plaindre d'avoir été liés : on les hua et on les chassa.
Le général, accompagné de notre lieutenant-colonel qui se nait à sa droite, très raide, l'œil rond, vint nous passer en revue iprès-midi. Son regard luisant, sont teint de braise, sa voix .teuse disaient qu'il avait bien déjeuné. Il mâchonnait un bout ' cigare éteint, crachait, s'ébrouait, maugréait on ne savait ■ntre qui et contre quoi, car il ne s'adressait à personne, direcment. Devant notre compagnie, il regarda le lieutenant-colonel un air sévère, et '" l'entendis qui grommelait:
— Sales, vos hommes, ah ! bougre !
Puis, il s'éloigna, pesant de tout le poids de son ventre, sur ses jambes courtes, chaussées de bottes jaunes, au-dessus desquelles la culotte rouge bouffait et plissait comme une' jupe.
Le reste de la journée fut consacré à des flâneries dans les auberges de Bellomer. II y avait partout un tel encombrement, un tel tapage : d'ailleurs, je connaissais trop bien ces prises d'assaut des cabarets, ces poussées violentes de l'alcool qui dégénéraient souvent en mêlées générales que je préférai m'en aller, avec quelques camarades paisibles, sur la route, loin des bagarres. Justement, le ciel s'était embelli, un soleil pâle tombaitdu ciel, débarrassé de nuages. Nous nous assîmes sur un talus, ployant le dos sous les rayons réchauffants, comme fait un chat sous la main qui le caresse. Des voilures passaient, passaient toujours, lourdes charrettes, banneaux, carrioles coiffées de leurs bâches, tombereaux traînés par des bardots. C'étaient des paysans de la plaine de Chartres qui fuyaient les Prussiens. Affolés par les récits colportés de village en village, des incendies, des viols, des massacres, des atrocités diverses dont les Allemands affligeaient les territoires envahis, ils avaient emporté à la hâte ce qu'ils possédaient de plus précieux, abandonné champs et maisons, et tout effarés, ils allaient droit devant eux, sans savoir où. Le soir, ils s'arrêtaient, au hasard du chemin, près d'un bourg, quelquefois en rase campagne. Les chevaux dételés etientravés, broutaient l'herbe des berges, les gens mangeaient et dormaient à la grâce de Dieu, à la garde des chiens, dans le vent, dans la pluie, dans la froidure des nuits brumeuses. Puis, le lendemain, ils repartaient. Troupeaux de bêtes et troupeaux d'hommes se succédèrent interminablement. Ils passaient et, sur la grande route jaune, l'on voyait s'allonger la file noire et dolente des fuyards, jusqu'à la montée fermant l'horizon. On aurait dit Texode d'un peuple. J'interrogeai un vieux bonhomme qui conduisait une voiture à âne au fond de laquelle, dans la paille, au milieu de paquets noués avec des mouchoirs, de carottes et de choux, grouillaient une paysanne à nez camus, deux porcs roses et des couples de volaille, liées par les pattes.
— Vous avez donc les Prussiens chez vous? demandai-je.
— Oh! les brigands! répondit le vieux. N'm*en parlez point! Y sont arrivés un matin, eune bande avé des chapiaux à plume. Ils ont fait un vacarme! O Jésus-Quieu! Et pis y prenaient tout. D'abord j'gns cru qu'c'étaient les Prussiens. J'ohs su d'pis que c'étaient des francs-tireurs.
— Mais les Prussiens?
— Des Prussiens!... Pour ce qui est des Prussiens, j'ons point cor vu d'Prussiens, censément... Y doivent être cheuz nous, à c'te heure, t'nez!... La Jacqueline crait qu'ail en a évu un, l'aut'jou, d'rière eune hae!... Il était haut, haut, et pis rouge, que disait, rouge comme Tdiable... C'est donc des enragés, des sauvages, des r'venants?... Enfin, Enfin, quoiqu'c'est au juste?
— Ce sont des Allemands, bonhomme, comme nous nous sommes des Français.
— Des Armands?... J'entends ben... Mais quoi qui nous v'ions, ces sacrés Armand-là, dites, mossieu l'militaire?... J'ons tout d'même ensauvé nos deux cochons, et nout'fille, et pis d'Ia voUaille itout... Bédame!
Et le paysan continua son chemin, en se répétant :
— Des Armands! des Armands!... Quoi qu'y nous v'ions ces sacrés Armands-là?
Ce soir-là, devant toute la ligne du camp, des feux s'allumèrent et les bonnes marmites pleines de viande fraîche, chantèrent joyeusement, au-dessus des fourneaux improvisés de terre et de cailloux. Ce fut pour nous une heure de détente exquise et de délicieux oubli. Un apaisement semblait venir du ciel, tout bleu de lune, et tout brillant d'étoiles; les champs qui s'étendaient avec de molles ondulations de vague, avaient je ne sais quelle douceur attendrie qui nous pénétrait l'âme, coulait dans nos membres endoloris un sang moins acre et des forces nouvelles. Peu à peu, s'effaçait le souvenir, pourtant si proche, de nos désolations^ de nos découragements, de nos martyres, et le besoin d'agir nous reprenait, en même temps que s'éveillait en nous la conscience du devoir. Une animation inusitée régnait au camp. Chacun s'empressait à quelque besogne volontaire. Les uns couraient, un tison à la main pour rallumer les feux éteints, d'autres soufflaient sur les braises, afin de les aviver, ou bien
-épluchaient des légumes, et coupaient des morceaux de viande. Des camarades, formant une ronde autour des débris de bois fumants, entonnèrent d'une voix gouailleuse : << As-tu vu Bismarck? » La révolte, fille de la faim, se fondait au rbnron des marmites, au cliquetis des gamelles.
Le jour suivant, quand le dernier d'entre nous eût répondu : -« Présent! » à Tappel de son nom :
— Formez le cercle, arche! commanda le petit lieutenant.
Et d'une voix ânonnante, brouillant les mots, sautant des phrases, le fourrier lut un pompeux «ordre du jour» du général. Il était dit en ce morceau de littérature militaire, qu'un corps d'armée prussien, afîamé, mal vêtu, sans armes, après avoir occupé Chartres, s'avançait sur nous, à marche forcées. Il fallait lui barrer la route, le refouler jusque sous les murs de Paris où le vaillant Ducrot n'attendait plus que nous pour sortir et balayer une bonne fois tous les envahisseurs. Le général rappelait les victoires de ta Révolution, l'expédition d'Egypte, Austerlitz, Borodino. Il affirmait que nous saurions nous montrer dignes de nos glorieux ancêtres de Sambre-et-iMeuse. En conséquence il donnait des instructions précises pour la défense du pays: établir une barricade infranchissable à l'entrée Est du bourg, une autre plus infranchissable encore sur la route de Chartres, en avant du carrefour, créneler les murs du cimetière, abattre le plus d'arbres que l'on pourrait dans la forêt, de façon que les cavaliers ennemis et même les fantassins fussent dans l'impossibilité de nous tourner par Senonches, en s'égaillant dans les futaies; se défier des espions ; enfin, ouvrir l'œil et le bon... La patrie comptait sur nous... Vive la République!
Ce cri resta sans écho. Le petit lieutenant qui se promenait en rond, les mains croisées derrière le dos, l'œil obstinépient fixé à la pointe de ses bottes, ne leva pas la tête. Nous nous regardions, ahuris, avec une sorte d'angoisse au cœur, de savoir que les Prussiens étaient si près, que la guerre allait commencer pour nous demain, aujourd'hui peut-être, et j'eus la vision soudaine de la Mort, de la Mort rouge, debout sur un char que traînaient des chevaux cabrés, et qui se précipitait vers nous, ^n balançant sa faulx. Tant que la bataille était loin, nous
l'avions désirée, d'abord par enthousiasme patriotique, ensuite par fanfaronnade, plus tard par énervement, par lassitude, comme dénouement à nos misères. Maintenant qu'elle s'offrait, nous en avions peur, nous frissonnions à son seul nom. Instinctivement, mes yeux se portèrent vers l'horizon, dans la direction de Chartres. Et la campagne me sembla contenir un mystère une épouvante, un inconnu formidable qui prétait aux choses des aspects nouveaux d'inexorabilité. Là-bas, au-dessus de la ligne bleuissante des arbres, je m'attendais à voir, tout à coup, des casques surgir, étinceler des baïonnettes, s'embraser la gueule tonnante des canons. Vn champ de labour, tout rouge sous le soleil, me fit l'effet d'une mare de sang; les haies se déployaient, se rejoignaient, s'entrecroisaient, pareilles à des régiments hérissés d'armes, de drapeaux, évoluant pour le combat. Les pommiers s'effarèrent comme des cavaliers emportés dans une déroute.
— Rompez le cercle... arche! cria le lieutenant.
Tout bêtes, les bras ballants, nous piétinâmes longtemps sur place, en proie à un malaise vague, essayant de franchir par la pensée, cette terrible ligne d'horizon, au delà de laquelle s'accomplissait le secret de notre destinée. Seuls, en cet inquiétant silence, en cette immobilité sinistre, voitures et troupeaux passaient sur la route, plus nombreux, plus pressés, se hâtant davantage, l'n vol de corbeaux qui venaient de là-bas, noire avant garde, tacha le ciel, ^grossit, s'enfla, s'allongea, tournoya, flotta audessus de nous comme un voile funéraire, puis disparut dans les chênes.
— Enfin, nous allons donc les voir, ces fameux Prussiens? dit, d'une voix mal assurée, un grand diable qui était très pâle et qui, pour se donner l'air crâne d'un vieux reître, rabattit son képi sur l'oreille.
Aucun ne répondit et plusieurs s'éloignèrent. Pourtant notre caporal haussa les épaules. C'était un tout petit homme, effronté, au visage grêlé et rempli de boutons.
— Oh moi !... fit-il.
Il expliqua sa pensée dans un geste cynique, s'assit sur la bruyère, bourra sa pipe lentement, l'alluma.
— Et puis... merde! conclut-il, ^n lançant une bouffée de fumée qui s'évanouit dans l'air.
Tandis qu'une compagnie de chasseurs était dirigée vers le carrefour, afin dV établir « les infranchissables barricades », mon régiment pénétrait dans la forêt, afin d'y abattre « le plus d'arbres qu'on pourrait ». Toutes les cognées,- serpes, hachettes du pays avaient été réquisitionnées d'urgence: on faisait outil de n'importe quoi. Durant la journée entière, les coups retentirent et les arbres tombèrent. Pour nous exciter davantage, le général voulut assister au massacre.
— ^ Ah bougre ! criait-il à tout propos, en frappant dans ses mains ; ah ! ah! hardi les enfants !... secouez-moi ça !
Il désignait lui-même, parmi les arbres, les plus hauts de tronc, ceux qui avaient poussé droits et lisses comme des colonnes de temple. C'était une folie de destruction criminelle et bête, une joie de brute, chaque fois que les arbres s'abattaient les uns sur les autres dans un grand fracas. La futaie s'éclaircissait: on eût dit qu'elle avait été fauché par une gigantesque et surnaturelle faux. Deux hommes furent tués par la chute d'un chêne.
— Hardi les enfants !
Et les quelques arbres restés debout, farouches au milieu des troncs -écrasés, couchés à terre, et des branches tordues qui se dressaient vers eux pareilles à des bras suppliants, montraient de larges blessureç, des entailles profondes et rouges, par où la sève pleurait.
Le conservateur des forêts, prévenu par un garde, accourut de Senonches et, d'un œil navré, constata cette inutile dévastation. J'étais près du général, quand il l'aborda respectueuserrient, le képi à la main.
— Pardon, mon général, dit-il... que vous abattiez des arbres sur les bordures des routes, que vous barricadiez les lignes, je le comprends... Mais que vous rasiez le cœur des futaies, cela me semble un peu...
Mais le général l'interrompit.
— Hein? quoi? cela vous semble?.,, qu'est-ce que vous fichez ici, vous?... Je fais ce qui me plaît... Est-ce vous qui commandez ou moi?
— Mais enfin... balbutia le forestier.
— Il n'y a pas de mais enfin. Monsieur... Et vous m'embêtez, it clair ça !,., Et vous savez, rentrez vite à Senonches ou je is fais fourrer au bloc... Hardi les enfants!
Le général tourna le dos au fonctionnaire ahuri, et partit, en issani devant lui, du bout de sa canne, des feuilles mortes.et
brindilles de bois.
De leur côté, pendant que nous profanions la forêt, les isseurs ne chômaient point, et la barricade s'élevait, formida-
et haute, coupant la route, en avant du carrefour. Cela ne ait pas exécuté sans difficulté, et surtout sans gaîté. Subitent arrêtés par une tranchée qui leur barrait la fuite, les
sans protestèrent. Leurs voitures et leurs troupeaux s'agglorant dans le chemin, très encaissé à cet endroit, il y eut bord un indescriptible brouhaha. Ils se lamentaient, les imes {■émissaient, les bœufs meuglaient, les soldats riaient de les les mines effarées des hommes et des bêtes, et le capile qui commandait le détachement ne savait quelle résolution ndre. Plusieurs fois, les soldats firent semblant de refouler
paysans à coups de baïonnette, mais ceux-ci s'entêtaient, liaient passer, invoquaient Içur qualité de Français. Après ir terminé son tour dans la forêt, le général vint visiter les .-aux de la barricade. Il demanda ce que c'était que « ces sales ,ins » et ce qu'ils désiraient. On le mit au fait.
— C'est bien, s'écria-t-il. Empoignez-moi toutes ces voitures ourrez-moi tout ça dans la barricade. Allons, chaud! Allons, di les enfants !.,.
Les soldats, heureux de ces algarades, se ruèrent sur les mières voitures qui furent abandonnées, avec ce qu'elles conaient, et brisées en quelques coups de pioche... Alors la pani- '. s'empara des paysans. L'encombrement devenait te! qu'il r était impossible d'avancer ou de reculer. Fouettant leurs vaux à tour de bras, et tâchant de dégager leurs charrettes rochées, ils vociféraient, se bousculaient, s'injuriaient, sans venir à faire un pas en arrière. Les derniers arrivés avaient rousse chemin, et fuyaient au galop de leurs chevaux excités la clameur, les autres, désespérant de sauver voitures et pro-
* Vi--'
visions, prirent le parti d'escalader le talus, et de s'en aller à ira-^ vers champs, en poussant des cris d'indignation, poursuivis par les mottes de terre que leur jetaient les soldats. On entassa les voitures brisées. Tune sur l'autre, on boucha les creux avec des sacs d'avoine, des matelas, des paquets de hardes et des pierres. Sur le sommet de la barricade, au haut d'un timon qui se dressait, tout droit, comme une hampe de drapeau, un petit chasseur arbora un bouquet de mariée trouvé dans le butin.
Vers le soir^ des bandes de mobiles, arrivant de Chartres, très en désordre, se répandirent dans Bellomer et dans le camp. Ils firent des récits épouvantants. Les Prussiens étaient plus de cent mille, toute une armée. Eux, deux mille à peine, sans cavaliers et sans canon, avaient dû se replier. Chartres brûlait, les villages alentour fumaient, les fermes étaient détruites. Le gros du détachement français qui soutenait la retraite, ne pouvait tarder. On interrogeait les fuyards, on leur demandait s'ils avaient vu les Prussiens, comment ils étaient faits, insistant sur les détails des uniformes. De quart d'heure en quart d'heure, d'autres mobiles se présentaient, par groupe de trois ou quatre, pâles, épuisés de fatigue. La plupart n'avaient pas de sac, quelques-uns même pas de fusil, et ils racontaient des histoires plus terribles les unes que les autres. Aucun d'ailleurs n'était blessé. On se décida à les loger dans l'église, au grand scandale du curé qui levait les bras au ciel, s'exclamait :
— Sainte Vierge !... dans mon église!... Ah! ah! ah!... des soldats dans mon église !
Jusque-là, uniquement occupé à des fantaisies de destruction, le général n'avait point eu le temps de songer à faire garder le camp, autrement que par un petit poste établi à un kilomètre de Bellomer, sur la route de Chartres, dans un bouchon fréquenté par les rouliers. Ce poste, commandé par un sergent, n'avait reçu aucune instruction précise, et les hommes ne faisaient rien, sinon qu'ils flânaient, buvaient et dormaient. Pourtant, Je factionnaire qui se promenait, nonchalant, le fusil sur l'épaule devant l'auberge, arrêta un médecin du pays, comme espion allemand, à cause de sa barbe qu'il avait blonde, et de ses lunettes qui étaient bleues. Quand au sergent, ancien braconnier de profession, « se
vJ
quart », jl s'amusait à tendre des aies voisines.
nenace des Prussiens, avaient jeté le ■aliers se succédaient, de minute en leté, d'ordres et de contrenardres.
;s, sans savoir pourquoi, perdaient immdnda de lever le camp, et trois
tentes à nouveau. Toute la nuit, rent, et de grands feux brûlèrent, imeur de plus en plus grandissante,
ombres étrangement agitées, des . patrouilles fouillaient la campagne ins les traverses, sondaient, la lisière uée en deçà du bourg, dut se porter nais elle vint se heurter contre ta ge aux. canons, il fallut la démolir ■anchée.
nie partit en grandgarde. Nous ren- "rancs-tireurs égaillés, qui tiraient la s loin, le général, accompagné de lanœuvres de l'artillerie. Il tenait, ;va!, une carte d'état-major, et cherlussaie. En se penchant sur la carte lu cheval déplaçaient à chaque ins-
lin là?"... Pongoin Courville
naginent que je connais tous leurs
de faire halte, et il nous demanda :
l-il du pa\s?... Quelqu'un de vous de Saussaie?
le diable l'emporte!
fficier d'ordonnance, qui se mita la
continuâmes notre chemin.
dans une ferme et je fus posté en
ite, à l'entrée d'un boqueteau, d'où
je découvrais la plaine, immense et rase comme une mer. De-ci, de-là, des petits bois émergeaient de l'océan de terre, semblables à des îles ; d^s clochers de villages, des fermes, estompés par la brume, prenaient l'aspect de voiles lointaines. C'était, dans l'énorme étendue, un grand silence, une grande solitude, où le moindre objet remuant sur le ciel, avait je ne sais quel mystère qui vous coulait dans l'âme une angoisse. Là-haut, des points noirs qui tachaient le ciel, c'étaient les corbeaux ; là-bas, sur la terre, des points noirs qui s'avançaient, grossissaient, passaient, c'étaient les mobiles fuyards; et, de temps en temps, l'aboi éloigné des chiens, qui se répondaient de l'ouest à l'est, du nord au sud, semblait la plainte des champs déserts. Les factions devaient être relevées toutes les quatre heures, mais les heures s'écoulaient, lentes, infinies et personne ne venait me remplacer. Sans doute, on m'avait oublié. Le cœur serré, j'interrogeais l'horizon du côté des Prussiens, l'horizon du côté des Français ; je ne voyais rien, rien que cette ligne implacable et dure qui sertissait le grand ciel gris, autour de moi. Depuis longtemps les corbeaux avaient cessé de voler, les mobiles de fuir. Vn moment, j'aperçus une charrette qui se rapprochait du bois où j'étais, mais elle tourna par une traverse, bientôt confondue avec le gris du terrain... Pourquoi me laissait-on ainsi? J'avais faim et j'avais froid; mon ventre criait, mes doigts devenaient gourds... Je me hasardai à faire quelques pas sur la route; à plusieurs reprises,
j'appelai Pas un être ne me répondit, pas une chose ne
bougea J'étais seul, bien seul, tout seul en cette plaine abandonnée et vide... l.'n frisson courut dans mes veines et des larmes
montèrent à mes yeux J'appelai encore Rien Alors, je
rentrai dans le bois et je m'assis au pied d'un chêne, mon fusil entre mes cuisses, l'oreille au guet, attendant... Hélas! le jour baissa peu à peu; le ciel jaunit, s'empourpra légèrement, puis il s'éteignit dans un silence de mort. Et la nuit tomba sans étoiles et sans lune, sur les champs, tandis qu'une brume glacée se levait de l'ombre.
Depuis que nous étions partis, brisé par les fatigues, toujours occupé à quelque chose,- jamais seul, je n'avais pas eu le temps de réfléchir. Pourtant, devant les étranges et cruels spectacles que
i sans cesse sous les veux, je sentais s'éveiller en nnoi la 1 de la vie humaine jusqu'ici endormie dans les engourdisits de mon enfance et les torpeurs de ma jeunesse. Oui, cela
éveillé confusément, comme au sortir d'un long et douix cauchemar. Et la réalité m'était apparue plus effrayante e que le rêve. Transposant du petit groupe d'hommes isque nous étions, à la société tout entière, nos instincts, apétits, les passions qui nous agitaient, rappelaient les is si rapides et seulement physiquesque j'avais euesà Paris, iules sauvages, des bousculades des individus, je comprenais 1 loi du monde, c'était la lutte; loi inexorable, homicide, î se contentait pas d'armer les peuples entre eux, mais qui : se ruer, l'un contre l'autre, les enfants d'une même race,
même famille, d'un même ventre. Je ne retrouvais aucune bstractions sublimes d'honneur, de justice, de charité, de
dont les livresclassiques débordent, avec lesquelles on nous
on nous berce, on nous hypnotise pour mieux duper les et les petits, les mieux asservir, les mieux égorger. Qu'étaitnc que cette patrie, au nom ne laquelle se commettaient le folies et tant de forfaits, qui nous avait arrachés, remplis )ur à la nature maternelle, qui nous jetait pleins de haine, es et tout nus sur la terre marâtre ?... Qu'était-ce donc que patrie qu'incarnaient pour nous, ce général imbécile et pil- [ui s'acharnait après les vieux hommes et les vieux arbres, chirurgien qui donnait des coups de pied aux malades et ait les pauvres vieilles mères en deuil de leur fils.-' Qu'étaitic que cette patrie dont chaque pas, sur le sol, était marqué
fosse, à qui il suffisait de regarder l'eau tranquille des is pour la changer en sang, et qui s'en allait toujours, creude place en place, des charniers plus profonds où viennent ir les meilleurs des enfants des hommes? Et j'éprouvai un nent de stupeur douloureuse en songeant, pour la première que ceux-là seuls étaient les glorieux et les acclamés qui it le plus pillé, le plus massacré, le plus incendié. On imne à mort le meurtrier timide qui tue le passant d'un coup rin, au détour des rues nocturnes, et l'on jette son tronc ■ité aux sépultures infâmes. Mais le conquérant qui a brûlé
les villes, décimé Tes peuples, toute là folie, toute la lâcheté humaines se coalisent pour le hisser sur des pavois monstrueux; en son honneur on dresse des arcs de triomphe, des colonnes vertigineuses de bronze et, dans les cathédrales, les foules s'agenouillent pieusement autour de son tombeau de marbre béni que fjardent les saints et les anges, sous Tœil de Dieu charmé! Avec quels remords, je me repentis d'avoir, jusqu'ici, passé aveugle et sourJ, dans cette vie si grosse d'énigmes inexpliquées!... Jamais je n'avais ouvert un livre, jamais je ne m'étais arrêté, un seul instant, devant ces points d'interrogation que sont les choses et les êtres; je ne savais rien. Et voilà, que tout à coup, la curiosité de savoir, le besoin d'arracher à la vie quelques-uns de ces mystères me tourmentaient ; je voulais connaître la raison humaine des religions qui abêtissent, des gouvernements qui oppriment, des sociétés qui tuent; il me tardait d^en avoir fini avec cette guerre pour me consacrer à des besognes ardentes, à de magnifiques et absurdes apostolats. Ma pensée allait vers d'impossibles philosophies d'amour, des folies de fraternité inextinguible. Tous les hommes, je les voyais courbés sous des poids écrasants, semblables au petit mobile de Saint-Michel, dont les yeux suintaient, qui toussait et crachait le- sang, et sans' rien comprendre à la nécessité des lois supérieures de la nature, des tendresses me montaient à la gorge en sanglots comprimés. J'ai ^ remarqué que l'on ne s'attendrit bien sur les autres que lorsqu'on 'est soi-même malheureux. N'était-ce point sur moi seul que je m'apitoyais ainsi? Et, si dans cette nuit froide, tout près de l'ennemi qui apparaîtrait peut-}tre dans les brumes du matin, j'aimais tant l'humanité, n'était-ce point moi seul que j'aimais, moi seul que j'eusse voulu soustraire aux souffrances? Ces regrets du passé, ces projets d'avenir, cette passion subite de Tétude, cet acharnement que je mettais à me représenter, plus tard, dans ma chambre de la rue Oudinot, au milieu de livres et de papiers, les yeux brûlés par la fièvre du travail, n'était-ce point seulement pour écarter de moi les menaces de l'heure présente, pour effacer d'autres images terribles, des images de mort qui, sans cesse, passaient, livides, dans l'horreur des ténèbres?
La nuit se poursuivait, impénétrable. Sous 1j ciel qui les
ir
couvait d'un regard avare et mauvais, les champs s'étendaient, pareils à une vaste mer d'ombre de loin en loin, des blancheurs sourdes, de longues traînées de brume flottaient au-dessus, rasant le sol invisible, où les bouquets d'arbres apparaissaient, çà et là, plus noirs dans ce noir. Je n'avais point bougé de la place. où je m'étais assis, et le froid m'engourdissait les membres, me gerçait les lèvres. Péniblement, je me levai et contournai le bois. Mes propres pas, sur le sol, m'effrayèrent; il me semblait toujours que quelqu'un marchait derrière moi. J'a\ançais avec prudence, sur la pointe des pieds, comme si j'eusse craint de réveiller la terro endormie, et j'écoutais, et j'essayais de sonder l'obscurité, car je n'avais pas encore, malj:;re tout, perdu l'espoir qu'on vînt me relever. Aucun frisson, aucun souffle, aucune lueur, aucune forme précise, dans cette nuit sans }eux et sans voix. Cependant, par deux fois, j'entendis distinctement un bruit de pas, et le cœur me battait très fort... Mais le bruit s'éloigna, diminua peu à peu, cessa, et le silence redevint plus pesant, plus redoutable, plus désespéré... Une branche me frôla le visage'; je reculai saisi d'épouvante. Plus loin, un renflement de terrain me fit l'effet d'un homme qui, bombant le dos, aurait rampé vers moi;. je chargeai mon fusil... A la vue d'une charrue abandonnée, dont les deux bras se dressaient dans le ciel, comme des cornes menaçantes. dp monstre, le souffle me manqua et je faillis tombera la renverse... J'avais peur de Tombre, du silence, du moindre objet qui dépassait la ligne d'horizon et que mon imagination aflfolée animait d'un mouvement de vie sinistre... Malgré le froid, la sueur me coulait en grosses gouttes sur la peau. J'eus Tidée de quitter nnon poste, de retourner au camp, me persuadant par d'ingénieux et lâches raisonnements, que les camarades m'avaient oublié et qu'ils seraient très heureux de me reirou\er... Evidemment, puisque je n'avais pas été relevé de ma faction, puisque je n'avais vu passer aucune ronde d'oflicier, c'est qu'ils étaient partis!... Et si, par hasard, je me trompais, quelle excuse donner, et comment serais-je reçu là-bas?^... Aller à la ferme, où ma compagnie s'était arrctée le matin, et y demander des renseignements?... J'y songeai... Mais dans mon trouble, j'avais perdu le sentiment de l'orientation, et je me serais infailliblement éi^aré.
on cette plaine immense et si noire... Alors, une abominable pensée me traversa l'esprit... Oui, pourquoi ne pas me tirer un coup de fusil dans le bras, et m'enfuir ensuite, sanglant et blessé, et raconter que j'avais été assailli par les Prussiens?... Je fis un violent effort sur moi-même, pour ressaisir ma raison qui s'envolait, je rassemblai tout ce qui restait en moi de force morale, afin de me soustraire à cette lâche et odieuse suggestion, à cette ivresse maudite de la peur, et je m'acharnai à retrouver des souvenirs d'autrefois, à évoquer de douces et souriantes images, au souffle embaumé, aux ailes blanches... Images et souvenirs m'arrivaient, ainsi qu'en un songe pénible, déformés, tronqués, hallucinés, et une terreur les mettaient aussitôt en déroute... La Vierge de Saint-Michel, aux chairs si roses, au manteau bleu, constellé d'argent, je la revoyais impudique, se prostituant sur un lit de bouge, à des soldats ivres; les coins préférés de la forêt de Tourou\re, si paisibles, où j'aimais tant à demeurer, des journées entières, étendu sur de la mousse, se bouleversaientjS'enchevêtraient, brandissaient sur moi leurs arbres géants; puis, dans l'air, se croisaient des obus figurant des visages connus qui ricanaient; l'un de C3s projectiles déploya soudain de grandes ailes, couleur de flamme, tourna autour de ^ iThoi, m'enveloppa... Je poussai un cri... Mon Dieu! allais-je donc devenir fou? Je me tâtai la gorge, la poitrine, les reins, les jambes... Je devais être d'une pâleur de cadavre, et je sentais un petit froid me monter du cœur au cerveau comme une vrille d'acier... «Voyons, voyons! » me disais-je tout haut, pour bien m'assurer que je ne dormais pas, que j'existais... « Allons, allons! » J'avalai en deux gorgées le reste d'eau-de-vie de ma i^ourde, et je me mis à marcher très vite, écrasant les mottes de terre sous mes pieds, avec rage, sifflant l'air d'une chanson de pioupiou que nous entonnions en chœur, pour tromper la longueur des étapes. Un peu calmé,' je regagnai mon chêne et battis la semelle, à coups précipités, contre le tronc. J'avais besoin de ce bruit et de ce mouvemen^., Et voilà que je pensai à mon père, si seul dans le Prieuré. Il y avait plus de trois semaines que je n'avais reçu de lettre de lui. Ah|! comme la dernière était triste et navrante!... Il ne se plaignait de rien, mais on y sentait
un découragemeni profond, un ennui d'être dans cette grande maison vide, et un effroi de me savoir errant, sac au dos, à travers le hasard des batailles... Pauvre père! Il n'avait pas été heureux avec ma mère, malade, toujours irritée, qui ne Taimait pas et ne pouvait supporter sa présence près d'elle... Et jamais, au plus fort des rebuffades et des duretés, jamais un geste de colère, jamais un mot de reproche!... Il courbait le dos, ainsi qu'un bon chien, et s'en allait... Ah! comme je me repentais de ne l'avoir pas assez aimé. Peut-être ne m'avait-il pas élevé comme il aurait dû. Mais qu'importe! il avait fait ce qu'il avait pu !... Lui-même était sans expérience de la vie, sans force contre le mal, d'une bonté timide et peureuse. Et à mesure que les traits de mon père se représentaient à moi, jusque dans leurs moindres détails, le visage de ma mère s'embrumait, s'effaçait, et je ne pouvais plus en rappeler les contours chéris. Dans cet instant, toutes les tendresses que j'avais données à ma mère, je les reportai sur mon père. Je me souvenais avec attendrissement quand, le jour de la mort de ma mère, me prenant sur ses genoux, il me dit: «Cela vaut peut-être mieux ainsi.» Et je comprenais aujourd'hui tout ce que cette phrase résumait de douleurs passées et d'épouvantement dans l'avenir. C'était pour elle qu'il disait cela, pour moi aussi, qui .ressemblais tant à ma mère, et non pour lui, le malheureux homme, qui s'était résigné à tout souffrir... Depuis trois ans, il avait bien vieilli : sa haute taille se cassait, son visage, si rouge de santé, jaunissait et se ridait, ses cheveux devenaient presque blancs. 11 ne guettait plus les oiseaux du parc, laissait les chats brousser dans» les lianes et laper Teau du bassin ; à peine s'il s'intéressait encore à son étude, dont il abandonnait la direction au premier clerc, homme de confiance qui le volait; il ne s'occupait plus de ses petites affaires d'ambition locale. Il ne fût point sorti, n'eût pointbougé de son fauteuil à oreillettes, — qu'il avait fait descendre à la cuisine, ne voulant pas rester seul, — sans Marie, qui lui apportait sa canne et son chapeau.
— Allons, Monsieur, il faut remuer un peu. Vous êtes tout îibi, là, dans vot' coin...
■ — Bien, bien, Marie, je vais remuer... Je vais aller au b' de la Hvière, si tu veux.
— Xon, Monsieur, c'est dans la forêt qu'il faut que Vi alliez... L'air vous vaut mieux là...
— Bien, bien, Marie, je vais aller dans la forêl. Parfois. le voyant alourdi, ensommeillé, elle lui frappaii
1 "épaule :
— Pourquoi qu" vous prenez pas vot' fusil. Monsieur? M joliment des pinsons, dans le parc.
Et mon père, la regardant d'un air de reproche, murmura
■ — Des pinsons!... Les pauv' béles !
Pourquoi mon père ne m'écrivait-ii plus? Mes lettres parvenaient-elles, seulement?... Je me reprochai d'y avoir i jusqu'ici trop de sécheresse, et je me promis bien de lui écrin lendemain, dés que je pourrais, une longue, affectueuse leti dans laquelle je laisserai déborder tout mon cœur.
Le ciel s'éclaircissait légèrement, là-bas. à l'horizon don contour se découpait plus net sur une lueur plus bleue. C'é toujours la nuit, les champs restaient sombres, mais on sen que l'aube se faisait proche. Le froid piquait plus dur, la te craquait plus ferme sous les pas. l'humidité se cristallisait i branches des arbres. Et, peu à peu, le ciel s'illumina d'une iu' d'or pâle, grandissante. Lentement, des formes sortaient l'ombre, encore incertaines et brouillées; le noir opaque de plaine se changeait en un violet sourd que des clartés rasaie de distance en distance... Tout à coup, un bruit m'arriva, lai d'abord, comme le roulement très lointain d'un tambour. J'écoutai, le cœur battant... l'n moment, le bruit cessa et i coqs chantèrent... .'\u bout de dix minutes, peut-être, il ref plus fori, plus distinct, se rapprochant.., Patara ! pataraîc'éi sur la route de Chartres, un galop de cheval... Instincliveme je bouclai mon sac sur mon dos, et m'assurai que mon fi était chargé... J'étais très ému ; les \eines de mes tempes se gi fiaient... Patara! parara .' (^ela devait être tout près de moi; galop, car il me semblait que je perce\ais le souffle du cheval des tintements clairs d'acier... Patara ! patara !.., à peine av3 je eu le temps de ni'accroupir derrière un chêne qu'à vingt j
moi, sur la route, une grande ombre s'était dressée subite- :nt immobile, comme une statue équestre de bronze. Et cette ibre, qui s'enlevait presque entière, énorme, sur la lumière du I oriental était terrible !
L'homme me parut surhumain, agrandi dans le ciel déniesunent!,.. Il portait la casquette plate des Prussiens, une longue 50te noire, sous laquelle la poitrine bombait largement. Etait-ce
officier, un simple soldat? Je ne savais, car je ne distinguais :un insigne de grade sur le sombre uniforme... Les traits bord indécis, s'accentuèrent. Il avait des yeux clairs, très limies, une barbe blonde, une allure de puissante jeunesse; son âge respirait la force et la bonté, avec je ne saisquoi de noble,
udacieux et de triste qui me frappa. La main à plat sur la isse, il interrogeait la campagne devant lui. et, de temps en nps, le cheval grattait le sol d" sabot et soufflait dans l'air, r les naseaux frémissants, de longs jets de vapeurs... EVidem- ;nt, ce Prussien était là en éclaireur, il venait afin de se rendre Tipte de nos positions, de l'état du terrain; toute une armée )uillait sans doute, derrière lui, n'attendant pour se jeter sur
plaine, qu'un signal de- cet homme! Bien caché dans mon is, immobile, le fusil prêt, je l'examinais... Il était beau vraimt! la vie coulait à plein dans ce corps robuste. Quelle pitié! regardait toujours la campagne, et je crus m'apercevoir qu'il regardait plus en poète qu'en soldat... Je surprenais dans ses Lix une émotion... Peut-être oubliait-il pourquoi il se trouvait
et se laissait-il gagner par la beauté de ce matin jeune, virgif et triomphant. Le ciel était devenu tout rouge; il flambait )rieusement; les champs, réveillés, s'étiraient, sortaient l'un rès l'autre de leurs voiles de vapeur rose et bleue, qui flottaient isi que de longues écharpes, doucement agitées par d'inviiles mains. Des arbres grêles, des chaumjnes émergeaient de js ce rose et de tout ce bleu ; le pigeonnier d'une grande ferme, nt les toits de tuile neuve commençaient à briller, dressait son ne blanchâtre dans l'ardeur pourprée de l'orient... Oui. ce ussien parti avec des idées de massacre, s'était arrêté, ébloui pieusement remué, devant les splendeurs du jour renaissant. son âme. pour quelques minutes était conquise à l'Amour..
— C'est un poète, peut-être, me dis-je, un artiste; i) est bon, puisqu'il s'attendrit.
Et, sur sa physionomie, je suivais toutes lés sensations de brave homme qui l'animaient, tous les frissons, tous les délicats et mobiles reflets de son cœur ému et charmé... Il ne m'effrayait plus. Au contraire, quelque chose comme un vertige m'attirait vers lui, et je dus me cramponner à mon arbre, pour ne pas aller auprès de cet homme. J'aurais désiré lui parler, lui dire que c'était bien de contempler le ciel ainsi et que je l'aimais de ses extases... .Mais son visage s'assombrit, une mélancolie voila ses yeux... Ah! l'horizon qu'ils embrassaient était si loin, si loin, si loin ! Et par de là cet horizon, un autre; et derrière cet autre, un autre encore!... Il faudrait conquérir tout cela!... Quand donc aurait-il fini de toujours pousser son cheval sur cette terre nostalgique, de toujours se frayer un chemin à travers les ruines des choses et la mort des hommes, de toujours tuer, de toujours être maudit!... Et puis, sans doute il songeait à ce qu'il avait quitté; à sa maison, qu'emplissait le rire de ses enfants, à sa femme, qui l'attendait en priant Dieu... Les reverrait-ii jamais? Je suis convaincu, qu'à cette minute même, il évoquait les détails les plus fugitifs, les habitudes les plus délicieusement enfantines de son existence de là-bas... une rose cueillie, un soir, après dîner, et dont il avait orné les cheveux de sa femme, la robe que celle-ji portait quand il était parti, un nœud bleu au chapeau de sa petite fille, un cheval de bois, un arbre, un coin de rivière, un coupe-papier... Tous les souvenirs de ses joies bénies lui revenaient, et, avec cette puissance de vision qu'ont les exilés, il embrassait d'un seul regard découragé, tout ce par quoi, jusqu'ici, il avait été heureux... Et le soleil se leva, élargissant encore la plaine, reculant encore plus loin, le lointaîn'horizon... Cet homme )'a\ais pitié de lui, et je l'aîmaîs; oui, je vous le jure, je l'aimais!... .Alors, comment cela s'est-il fait?... L' détonation éclata, et dans le même temps que j'avais entrevi travers un rond de fumée une botte en l'air, le pan tordu d'u capote, une crinière folle qui volait sur la route... puis rie j'avais entendu le heurt d'un sabre, la chute lourde d'un cor| le bruit furieux d'un galop... puis rien... Mon arme était chau
3^' Vv^.îtv ' et de la funiiée s'en échappait... je la laissai tomber à leri'e...
^ • ?;; c-f^"'^ Etais-je le jouet d'une hallucination?... Mais non!... De la grande
;^- ,'.',: ombre qui se dressait au milieu de la route, comme une statue
équestre de bronze, il ne restait plus rien qu'un petit cadavre, V- ■ ^^* '• ' tout noir, couché, la face contre le sol, les bras en croix... Je
" * me rappelai le pauvre chat que mon père avait lué, alors que de sçs yeux charmés, il suivait dans l'espace le vol d'un papillon... moi, stupidement, inconsciemment, j'avais tué u.n homme, un homme que j'aimais, un homme en qui mon âme \enait de se confondre, un hommç qui, dans Téblouissement du soleil levant, suivait les rêves les plus purs de sa vie!... Je l'avais peutrétre tué à l'instant précis où cet homme se disait: «Et quand je reviendrai là-bas...» Comment? pourquoi?... Puisque je l'aimais, puisque si des soldats Pavaient menacé, je l'eusse défendu, lui, lui, que j'avais assassiné! En deux bonds je fus près de l'homme... je l'appelai; il ne bougea pas... Ma balle lui avait traversé le cou, au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un bruit de glou-glou, s'étalait en mare rouge, poissait déjà à sa barbe... De mes mains tremblantes, je le soulevai légèrement, et la tête oscilla, retomba inerte et pesante... Je lui tâtai la poitrine, à la place du cœur: le cœur ne battait plus... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tête sur mes genoux et, tout à coup, je vis ^es deux yeux, ses deux veux clairs, qui me regardaient tristement, sans, une haine, sans un reproche, ses deux yeux semblaient vivants!... Je crus que j'allais défaillir, mais rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'étreignis le cadavre du Prussien, le plantai tout droit devant moi, et, collant mes lèvres sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourprées, éperdûment, je l'embrassai!
A» partir de ce moment, je ne me souviens pas bien... Je revois de la fumée, des plaines couvertes de neige, et de ruines qui brûlaient sans cesse; toujours des fuites mornes, des marches hallucinantes, la nuit; des bousculades, au fond des chemins creux, encombrés par les fourgons des munitionnaires, où des dragons, la latte en l'air, poussaient sur nous leurs chevaux, et cherchaient à se fra\er un chemin, à travers les voitures; je revois des carioles funèbres pleines de cadavres de jeunes hommes que
luius enfijuissions au petit jour dans la terre f<eléc, «ii r disant que ce serait notre tour le lendemain; je revois, près alïùts de canons, émiettés par les obus, de grandes carcasse: chevaux, raidies, défoncées, sur lesquelles îe suir nous ii acharnions, dont nous emportions, jusque sous nos tentes, quartiers saifînants. que nous dévorions en grof^nant, en n Iran t les crocs, comme des loups!... Et je revois le chirur^ les manches de sa luniquc retroussées, la pipe aux dents, dé liculer, sur une table, dans une ferme, à la lueur fumeuse c uribus. le pied d'un petit soldat, encore chaussé de ses godillot;
Octave .Mif<b?:mi
U Catyaii.:. p^r O-iiv; Mirb.-;tu. i voluins 3 Ir. 5o, Paris, Olleiidor;!', éJ
Considérations générales sur la Guerre
Quant à la guerre, qui est la plus pompeuse des actions humaines, je ne seaurois volontiers, si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prérogative, ou au contraire pour témoignage de notre imbécilité et imperfection : comme de vrai la science de nous entre-tuer, de ruiner et perdre notre propre espèce, il semble qu'elle n'a pas beaucoup de quoy se faire désirer aux bestesqui ne l'ont pas.
Mais elles n'en sont pas universellement exemptes pourtant : témoins les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprises des princes des deux armées contraires...
Ces mouvements guerriers qui nous ravissent de leur horreur et épouvantement, cette tempeste de sons et de cris, cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez, tant de fureur^ d'ardeur et de courage, il est plaisant à considérer par combien vaines occasions elle est agitée et par combien légères occasions esteinte.
Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le maquerellage de Paris. L'envie d'un seul homme, un dépit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devraient pas émouvoir deux harengères à s'égratigner, c'est l'âme et le mouvement de tout ce grand trouble...
• Les âmes des empereurs et des savetiers sont jettées à mesme moule. Considérant l'importance des actions des princes et leur poids, nous nous persuadons qu'elles soient produites par quelques causes aussi pesantes et importantes. Nous nous trompons : ils sont menez et ramenez en leurs mouvements par les mêmes ressorts que nous sommes au nostres.
La mesme raison qui nous fait tanseravecun voisin, dresse entre les princes une guerre : la mesme raison qui nous fait fouetter un laquais, tombant en un roy, lui fait ruiner une province. Ils veulent aussi légèrement que nous, mais ils peuvent plus.
MONTAIGNK.
(Essais)
l'n f^cnéalu^iste proii\e à un prince qu'il descend en droite e d'un comte dont les parents avaient fait un pacte de t'amilje,
a trois ou quatre cents ans, avec une maison dont la mère niême ne subsiste plus. Cette maison avait des prétentions gnées sur une province dont lé dernier possesseur est mort >loplexie. Le prince et son conseil voient son droit évident. :e province, qui est à quelques centaines de lieues de lui, ;au protester qu'elle ne le connaît pas, qu'elle n'a nulle envie re gouvernée par lui; que, pour donner des lois aux gens, aut au moins avoir leur consentement : ces discours ne l'iennent pas seulement aux oreilles du prince, dont le droit
incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre jmmes qui n'ont rien à perdre ; il les habille d'un gros drap 1 à cent dix sous l'aune, borde leurs chapeaux nvic du gr<is )lanc, les fait tourner à droite et à gauche, et marche à la
Les autres princes, qui entendent parler de cette équipée, y inent part, chacun selon son pouvoir, et couvrent une petite idue de pays de plus de meurtriers mercenaires que Gengisi, Tamerlan, Bajazet n'en traînèrent à leur suite. Des peuples assez éloignés entendent dire qu'on va se battre, ]u'il y a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux, s'ils lent être de la partie ; ils se divisent aussitôt en deux bandes ime des moissonneurs, et vont vendre leurs services à quique veut les employer.
i2es multitudes s'acharnent les unes contre les autres, non ement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir ne de quoi il s'agit.
3n \oit à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt s contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre ], se détestant toutes également les unes les autres, s'unissant "attaquant tour à tour; toutes d'accord sur un seul point, i de se faire tout le mal possible.
Le merveilleux de cette entreprise infernale, c'est que chaque chef des meurtriers fait bénir des drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d'aller exterminer son prochain. Si un chef n'a eu que le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes, il n'en remercie point Dieu ; mais, lorsqu'il y en a eu environ dix mille d'exterminés par le feu et par le fer, et que pour comble de grâce quelque ville a été détruite de fond en comble, alors on chante à quatre parties une chanson assez longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu, et de plus toute farcie de barbarismes. La même chanson sert pour les mariages et pour les naissances, ainsi que pour les meurtres ; ce qui n'est pas pardonnable, surtout dans la nation la plus renommée pour les chansons nouvelles.
La religion naturelle a mille fois empêché des citoyens de commettre des crimes. Une âme bien née n'en a pas la volonté, une âme tendre s'en effraie; elle se représente un Dieu juste et vengeur. Mais la religion artificielle encourage à toutes les cruautés qu'on exerce de compagnie, conjurations, séditions, brigandages, embuscades, surprises de villes, pillages, meurtres. (Chacun marche gaîment au crime sous la bannière de son saint.
On paie partout un certain nombre de harangueurs pour célébrer ces journées meurtrières; les uns sont vêtus d'un long justaucorps noir, chargé d'un manteau écourté; les autres ont une chemise par dessus une robe; quelques-uns portent deu\ pendants d'étoffe bigarrée, par dessus leur chemise. Tous parlent longtemps ; ils citent ce qui s'est fait jadis en Palestine, à propos d'un combat en Vétéravie.
Le reste de Tannée, ces gens là déclament contre les vices. Ils prouvent en trois points et par antithèses que les dames qui étendent légèrement un peu de carmin sur leurs joues fraîches, seront l'objet éternel des vengeances éternelles de l'Éternel ; que Polyeucte et Aihalie sont les ouvrages du démon; qu'un homme qui fait servir sur une table pour deux cents écus de marée un jour de carême, fait immanquablement son salut, et qu'un pauvre homme qui mange pour deux sous et demi de mouton, va pour jamais à tous les diables.
De cinq ou six mille déclamations de cette espèce, il y en
S ou quatre, tout au plus, composées par un Gaulois é Massiilon, qu'un honnête homme peut lire sans dégoût ; dans tous ces discours, à peine en trouverez-vous deux où ur ose dire quelques mots contre ce fléau et ce crime de la .' qui contient tous les fléaux et tous les crimes. Les ureux harangueurs parlent sa^ns cesse contre l'amour qui ;eule consolation du gervre humain, et la seule manière de irer; ils ne disent rien des efforts abominables que nous
pour le détruire.
us avez fait un bien mau\ais sermon sur l'impureté, "daloue! mais aucun sur ces meurtres variés en tant de , sur cette rage universelle qui désole le monde. Tous les réunis do tous les âges et de tous les lieux n'éi^aieront
les maux que produit une seule campagne.
Voltaire.
liiinnaire philosoyhiqm.i
1725, on amena quatre sauvages du Mississipi à Fontniu, j'eus l'honneur de les entretenir; il y avait parmi eux ïme du pays, à qui je demandai si elle avait mangé des les; elle me répondît très naïvement qu'elle en avait !. Je parus un peu scandalisé; elle s'excusa en disant qu'il mieux manger son ennemi mort, que de le laisser dévorer !tes, et que les vainqueurs méritaient d'a\oir la préférence. ;uons en bataille rangée ou non ranj^ée nos voisins, et pour s Viie récompense nous travaillons à la cuisine des cor-
et des vers. C'est là qu'est l'horreur, c'est là qu'est le ; qu'importe, quand on est tué, d'être mangé par un , ou par un corbeau et un chien?
\'OLTA(RK.
lii-nnai'e philusuphiqae . Aiuliropopliaj;es.i •
Mais, Madame, dis-je, remarquez-vous qu'il doute même s'il y a un art de faire la fîuerre? — Comment? — Demandez-lui plutôt. Et le voyant sourire : — Mais, dit-elle, il y en a tant de livres. — Oh ! il y a, dit-ii, des livres de théolof;ie, et même des li\res de magie. Cependant je ne crois pas plus à l'une qu'à l'autre. — Et qu'est-ce donc que la tactique, la fortification, la castramétatron? — Que je meure si j'en sais rien ! — Oh bien! ie le sais, moi, et je m'en \ais vous le dire, dit madame d'Albany. La tactique, c'est l'art de ranger des soldats selon certaines réf;les, pour donner des batailles. En un mot, c'est l'art de se battre. — Et sans cet art. dit-il. on ne se battrait point? Oh ! la bonne science, ajouta-t-il, et bien nécessaire.' car comment fiTluns-nous, je vous prie, pour nous enlre-luer, si de f^rands hommes ne nous en montraient la méthode? Tout ce qu'il vous plaira; mais elle existe enfin, cette méthode, cette science, vous ne le sauriez nier. — Ecoutez, dit-il : je veu,\ croire, puisque tout le monde l'assure, qu'il y a un art de la j<uerre; mais vous m'avouerez que c'est le seul qui ne demande point d'apprentissage. C'est le seul art qu'on sache sans l'avoir appris. Dans les autres, il faut de l'étude et du temps : on commence par être écolier; mais dans celui-ci on est d'aborJ maître, et pour peu qu'on \' apporte des dispositions, on fait son cKef-d'ceuvre en même temps que son coup d'essai.
Or, voilà ce que je veux dire : dans ce grand art de commander les hommes à la guerre, la science ne vient pas comme cela peu à peu, mais tout à la Ibis. Dès qu'on s'y met, on sait d'abord tout ce qu'il y a à savoir, t'n jeune prince, à dix-huit ans, arrive de la cour en poste, donne une bataille, la gagne, et le voilà grand capitaine pour toute sa \ie, et le plus grand capitaine du monde. — Qui dcnc, demanda la comtesse; qui a ce que vous dites là? — Ls grand Condé. — Oh ! celui-là, c'i un génie. — Sans doute, dit-il; et Gaston de Poix? L'hisi est pleine.de pareils exemples. .Mais ces choses-là ne se vc point dans les autres arts. In prince, quelque génie qu'il
;u du ciel, ne fait point, tout botté, en descendant de cheval, le abat du Perjiolèse, ou la Sainte Famille de Raphaël.
Dix siècles se passent sans qu'on voie un peintre, un écriin passables. Maïs de grands généraux, il v en a toujours en as temps, en tous lieux. — Mon Dieu! dis-je, au contraire, il V' en a jamais qu'un. Vous ne verrez nulle part dans l'histoire ux conquérants contemporains; et, sous Alexandre, il v avait jsieurs grands peintres, plusieurs sculpteurs, poètes, orateurs cellents; mais il n'y avait qu'un Alexandre. — Que dites-vous? y en avait mille auquel il ne manquait qu'une armée : et son :rétaire même qui n'était point soldat, qui ne portait en camgne que la plume et l'écritoire, se trouva grand capitaine sitol 10 Dieu le voulut, et battit les Cassandre, les Polvsperchon tous les iratneurs de sabre. .Allez, il v avait dans l'armée Alexandre cent officiers capables de la commander comme lui.
.Mais entîn, repartit madame d'.Albany, il v a des règles a
f^uerre, et ces règles-là il faut les savoir. — Voulez-vous. aJame, que je vous dise là-dessus ma pensée? J'ai peur qu'il en soit de la guerre comme du langage. Il v a des règles pour rler, et ces règles font un art qu'on appelle la grammaire. <-V, I a remarqué que les maîtres dans cet art, et tous ceux qui étudient à parler régulièrement, parlent plus mal que les itres.
La moitié des gens qui se battent sont vainqueurs et grands lerriers. De deux généraux opposés l'un battra l'autre et sera and; c'est l'afTaire d'une heure. Combien peu, de tant de gens ii s'appliquent aux arts, parviennent en toute leur vie à la édiocrité! L'étude donne les talents, le hasard les commandeenis; mais \ingt ans d'étude ne font pas toujours un bon ■intre, chaque jour de bataille fait un grand général ! — Sur ce ed-!à, dit la comtesse, nous en devons a\oir bon nombre; que exagération ! — Vraiment, reprit-il, j'ai tort; non seulement la oiîié, mais tous sont d'étoffe à faire des héros, et la fortune anque à plusieurs, le mérite à aucUn. — La guerre, poursui\ilbien l'aile, comme la faisaient Ale.xandre et César, l'approuveiii toujours? Je ne répondis pas d'abord. — Que vous en niMe? — Eh, mais! lui d'S-je, c'est selon. — Selon quoi? —
Selon qu'elle est ou juste ou injuste, et encore selon Tintérêt que chacun y peut avoir. — Vous dites bien, me répondit-il; car, par exemple, ceux qu'elle ruine, et le nombre en est infini, ne l'approuvent nullement. Les orphelins, les veuves, les parents à qui elle arrache un fils en âge de payer les soins paternels; enfin les pères, les mères, les femmes, les enfants, voilà, comme vous voyez, une bonne partie du monde, sans parler des marchands, laboureurs, artisans, qui n'approuvent point la guerre, quelle que bien qu'on la fasse. Tandis qu'il y aura peut-être quelques tactil ciens qui s'écrieront à la lecture d'une relation : Oh! la belle bataille! le beau siège! tout le reste du genre humain, noyé dans les pleurs, chargera d'exécration l'auteur de la bataille ou du siège. Voilà l'approbation qu'on donne à la plus belle guerre.
Avec tout cela, dis-je, il y a des guerres justes; vous ne le nierez-pas. — Quoi! dit-il, elles le sont toutes. Il n'y en a point qui ne soit juste d'un côté et injuste de l'autre. — Eh bien ! la guerre juste, on l'approuve. — Vous ne m'entendez pas, dit-il. Nous parlons de la gloire des guerriers. La gloire, en ce genre, c'est de tuer beaucoup. C'est cela qui fait [e héros à tort ou à droit, il n'importe; et celui qui perd la bataille n'est jamais qu'un misérable, eût-il toute la raison du monde. Le vainquelir seul est le grand homme, et le plus grand homme est celui qui tue davantage; car ce ne serait rien d'avoir tué quinze ou vingt mille hommes, par exemple. Avec cela on est à peine nommé par l'histoire. Pour y faire quelque figure, il faut massacrer par millions. Or, ces boucheries-là quelles que belles, quelles qu'admirables qu'elles soient, au dire de ceux qui s'y connaissent,. le monde, pour user des termes de Montaigne, les approuve peu généralement.
Les guerres d'Alexandre, en son temps, pensez-vous qu'on les approuvât? — Tout le monde, non. — Comment, tout le monde? Et de qui croyez-vous qu'elles fussent approuvées? Des Perses qu'il exterminait? il n'y a pas d'apparence. Des Grecs qu'il massacrait à Thèbes. Des Macédoniens à qui sa gloire coûtait leur sang, leurs enfants et le produit le plus net de leurs héritages? Mais non ; de ses compagnons peut-être, des chefs de son armée qui périssaient victimes de ses extravagances ou punis de
■blâmées? A celui qui lui conseillait de faire enfin la paix. ycz ce qu'il répondit : Oui. si j'étais Parménion, c'est-àj'étais un homme; mais je suis un héros, il me faut du ; tout autre passe-temps est indigne de moi, et je veux 'ertir tant que je trouverai des villes à saccager, des
à ravager, des ficns à égorger. Pensez, je vous prie, cette rage plut au général Parménion, qui eût bien voulu i peu de sa nouvelle fortune, à Pella, et comme il goûta
de s'en aller subjuguer l'Inde et la Lybie. Ce que Boileau folie dans Alexandre, alors "on le nommait autrement, et e, croye^-mo', n'approuvait ses fureurs, non pas même i en profitaient.
ce pied-là, dit la comtesse, Trissotin avait raison, qui : pas voulu changer sa renommée contre tous les honneurs ïérai d'armée. — Trissotin, je ne sais, dit Fabre; mais à is, Madame, tous les honneurs que l'on rendait par ordre messieurs les maréchaux, valaient-ils un peu seulement gloire que Corneille ne devait qu'à lui-même? Et Molière, le ainsi, aurait-il changé la sienne contre celle d'aucun
quand c'eût été même Turenne ou Condé? Aurait-il ; Misanthrope pour toutes leurs batailles? Son ami Boicrois, ne le lui eût pas conseillé. Il savait trop bien, lui, ■fait pas de vers comme l'on prend des 7>illes. etque tout ont les héros s'est fait de même avant eux, se fera encore : se ferait sans eux. Quelqu'un aurait gagné la bataille de quand même monseigneur ne s'y fût pas trouvé; mais ^thrope, qui l'eût fait sans .Molière? Quand a-t-on fait )areil, avant ni depuis? Et, je vous prie, duquel se passerux, de batailles ou de bonnes comédies?
P.-LOUI'S CODRRIEB.
Tia/ion (7ieï la c
Dieu mé garde de calomnier la guerre, une guei're d'indépendance comme la guerre de la République sous la Convention, comme la guerre des Espagnols contre Tempire, comme celle de l'Allemagne au même temps! Il est des heures fatales où le canon est la dernière raison d'un peuple qui veut être libre, comme des rois qui veulent Tasservir. Mais une guerre, même d'indépendance nationale et conduite par le pouvoir civil, est et sera toujours un mauvais apprentissage pour la liberté. Ne souhaitons pas que la France soit obligée d'en faire une seconde fois l'expérience désastreu^se. Evitons, s'il est possible, de recommencer ce jeu fatal.
Supposé que la guerre n'ouvre pas toujours les voies de Tusxirpation à des généraux victorieux et que la loi reste encore assez forte pour les maintenir dans le devoir, la liberté ne périra pas d'un seul coup par la violence de la soldatesque, ainsi qu'au i8 brumaire; mais la guerre étend si vite et si démesurément les attributions du gouvernement civil, elle condense avec tant d'énergie toute l'action publique dans ses mains, que le despotisme viendra petit à petit, par le goût que le pouvoir a pris de commander en maître et par l'habitude que le peuples contractée d'obéir sans examen.
Jamais peuple guerrier et conquérant ne sera un peuple libre. On l'a dit avec autant de justesse que de profondeur : « La « liberté qui conquiert doit se corrompre. »
Et, d'un autre côté, tout pouvoir qui se réserve de travailler au remaniement des territoires, commence par renverser les institutions libres, comme Bonaparte au 18 brumaire, ou par violer la constitution comme le roi de Prusse, ou par en faire une qui n'ait pas besoin d'être violée. Tout gouvernement guerrier et conquérant est forcé par cela même d'être un gouvernement despotique. La conquête, qui est l'usurpation extérieure, est peu compatible avec la liberté à l'intérieur.
Ceux qui, durant le premier empire, eurent la bonhomie de compter sur ses victoires et conquêtes pour ramener la liberté, l'attendirent longtemps sous l'orme. L'aigle., au retour de ses
arniers, ne nous la rapporta point. L'oiseau nous revenait labitude avec tout autre chose au bec et dans les serres. Vicuiux à Waterloo, il aurait pluti^t déchiré qu'agrandi l'acte addiinnel de i8r5.
En réaumé, l'explosion de la guerre de 1792, renversa liétitivenient en France les choses de l'ancien régime. L'amour harné de la paix tut mortel au gouvernement de Louis-Philippe, it. Mais à ceux qui croient que la politique belliqueuse et conérante « formera les mœurs publiques à la pratique d'instituins plus libérales », aux. amis de la liberté qui appellent de indes immolations humaines comme un sacrifice de propitiain à son génie, la guerre qui couve sous le sol de l'Europe. Duvera cette vérité de tous les temps ;
M faut chercher par d'autres voies que les traces sanglantes s armées, le chemin qui ramène les peuples au libre exe^cice leurs droits.
Les hommes d'Etat qui découvrent dans la guerre et lui mandent la garantie de l'ordre comme ils l'entendent et de la jétion comme ils la \eulent, voient plus clair que la presse /otutionnaire de notre temps. Ils ont raison contre ceux dnni
sottise espère du choc des batailles, ('affranchissement des uples. Car, ce n'est pas au milieu des horreurs du carnage que . nations haletantes songent à la reprise de leui-s droits- Les sndes saignées périodiques sur le champ de bataille furent le Tiède souverain contre les aspirations périodiques de la plèbe rs la liberté. Ceux qui souhaitent l'ouvertur'' de ces grands ■ques dans l'espoir que les peuples y ramasseront leur dignité r l'arène, ont oublié le salut. Vai'e des gladiateurs mourants à mpereur.
Enfin, les \ieux révolutionnaires du Sénat ralliés à l'empire. ;i lui offraient nos jeunes gens en holocauste, dans la folle espénce de remonter à la liberté par les gradins de la gloire et les davres de ces pauvres et chers enfants, furent les complices, eugles ou volontaires, mais coupables, d'une politique de ucher. dont le génie est tout entier dans le secret de savoir Lïner le bétail humain à l'abattoir. Marc Di^FRAissr.
{Histoire du driiil de gueire ei de pjix de 'iy>tr, à iHif>.)
Que de confusions résultent du mauvais ennploi des mots! Le mot « sauvage », signifiant à l'origine fruste, barbare, inculte, a été par la suite appliqué aux peuplades aborigènes. Comme par représailles, ces peuples se conduisirent avec perfidie envers les voyageurs, on considéra ce trait de caractère comme universel ; « sauvage » devint synonyme de féroce. De là cette croyance sans fondement que la sauvagerie, prise dans ce sens, caractérise le non civilisé par opposition au civilisé. Et cependant l'inhumanité dont ont fait preuve les races dites civilisées n'est certainement pas moindre et souvent même a été plus grande que celle des races dites non civilisées.
Laissons de côté les cruautés innombrables qui souillent les annales des antiques nations de l'Orient, ^t dont on peut citer celles des 'Assyriens comme exemples; rappelons en passant les exploits tant admirés des Grecs d'Homère, — menteurs, voleurs et meurtriers, comme les montre Grote (i) — de ces Grecs dont les héros se plaisaient à commettre des atrocités; n'insistons pas sur la brutalité des Spartiates, ni sur la dureté de cœur, pour ne pas dire plus, des autres Grecs d'une époque moins reculée, et arrivons aux Romains dont la civilisation implacable, portée aux nues par les admirateurs de leurs conquêtes, a fait peser sur l'Europe des siècles de misère. Vingt générations de guerres dévastatrices ont développé chez eux une nature dont les pires races barbares que nous connaissons ont rarement égalé la férocité. Les Indiens de l'Amérique du Nord sont bien dans la coutume de torturer leurs captifs, mais non dans celle de torturer leurs esclaves. A Fidji, certaines tribus soumises sont assujetties à l'obligation de fournir des victimes aux festins de cannibales, mais les Fidjiens ne vont pas jusqu'à tuer des centaines de compagnons d'esclavage de l'esclave qui a assassiné son maître. Enfin, si les peuples non civilisés réduisent en esclavage ceux des vaincus qui n'ont pas été tués, ils ne les parquent pas en troupeaux pour les faire travailler comme des bêtes de somme et leur
(I) Groie, History of Grèce, II. 32.
aser tous Il's droits qui appartiennent à l'hamiiic; ils ne continent pas [eurs prisonniers à repaître leur passion pour lo ;; verse dans des combats de cirqiit;s — passion si impérieusf U^me, que la nécessité de l'assouvirallait de paira\cc la néces-
■ de contenter la faim. Exceptant les l-'idiiens, et employant le t « sau\aj,'c » dans sfin acception moderne, nous pou\ons ic dire sans hésiter qiie les sausaf^es à peau blanche de la me antique ont dépassé en horreur tout ce que les sauva;;es à ux de couleurs ont pu l'aire sur Idlis les points du ^l<>be.
Si les hommes n'étaient pas aveuf^lés par les préjuj^és théoloues ou patriotiques, ils avoueraient que dans l'Hurope lihréine et pendant la plus grande partie de son histoire, i'inhunité entretenue par les ^'uerres entre sociétés, et par les jordes au sein de chaque société, a atteint des limites extrêmes
dépassent celles de l'inhumanité 'des peuples inférieurs que js rcyardiins connue féroces. Sans doute l'Kurope iT'oH're pas |uiva!ent des atrocités commises par des races à dejiii civilisées, es que le-. Mexicains ou les peuples de l'Amérique centrale,
écorchaient \i\es les victimes et leur arrachaient le cfeur ore palpitant;' cependant les Kunipéens, qui professent lyanunent une relifiicn d'amour, dépassent de loin ces sauvaf^es
■ leur inf;éniosité dans l'inxeniion des mnombi'ahles variétés supplices destinés à prolonjjer l'agonie des hérétiques, des cières et des criminels politiques. Maintenant encitre, bien que :/. nous la discipline d'une \ie snciale paisible ait pour ainsi e (ait disparaître toute inhumanité de ce i;enre, nous \iTyon'i ■endain/iios cmiipatriotes commettre outre-mer des actes inhuins. sinon les iiièmes, du mnins d'un autre yenre. Les méfaits
colons australiens envers les naturels, ceux des écumeurs côtes et des pirates dans le i'aciiique, attestent la conduite 'bare des en\ahissi.'urs européens envers les races indif^ênes cl lendajit lorsque cl-s races usent de représailles, on les flétrit de lilhétede .sauvâmes".
ll..;iMii:»r Si-UNCKit.
Quand je sonf^e soulcmtr.t à ce mm, la jjuerre, il me v un etrarement comme si l'on-jin; piirlait de sorcellerie, d'iti' sttion, d'une chose lointaine, Hnie, aboininable. monstrue contre nature.
Quand on parie d'anthropophaf-es, nous sourions ; orgueil en proclamant notre supériorité sur ces sauvaj^es. Q sont les sauva/^cs. les \Tais sauvaj^es? Ceux qui se battent f manger les vaincus ou ceu.\ qui se battent pour tuer, rien pour tuer?
Les petits lif^nards qui coureni !ii-bas sont destinés à la n comme les troupeaux de moutons que pousse un boucher sui routes,
ils iront tomber Lliin:s une piaine, la léie lenduo d'un c de sabre ou la poitrine trouée par une balle, et ce sont des jei qui pourraient travailler, produire, être utiles.
Leurs pères sont vieux ei pau\res; leurs mores qui pent vingt ans, les ont aimés, adorés comme adorent les nïè apprendront dans six mots ou un an peut-être que le lils, i t'ani, le f^rand enlant élevé avec tant d'amour, Tut jeté dans trou comme un chien cre\é, après avoir été évenlré par un bo et piétiné, écrasé, mis en bnuilUe par les charges de cavalerii
Pourquoi a-l-on tué son fiari,'on, son beau garçon, son espoir, son orgueil, sa vie? Elle ne sait pas. Oui, pourquoi:
La guerre!... se battre!.,, égorger!,., massacrer des homme; Et nous avons aujourd'hui, à notre époque, avec noire civil tion, avec l'étendue de science et le degré de philosophie où croit parvenu le génie humain, des écoles où l'on apprend à t à tuer de très loin, avec perfection, beaucoup de monde en nu temps, à tuer de pauvres diables d'hommes innocents, chai de famille et sans casier judiciaire.
Et le plus stupétîanï. c'est que le peuple ne se lève pas coi les gouvernements.
Quelle différence v a-t-îi donc entre les monarchies et
s stupériani, c'est que la société tout entière e seul mot de guerre,
toujours sous le poîdsdesvîeiileset odieuses nels préjugés, des idées féroces de nos bars sommes des bêtes, nous resterons des bétes le et que rien ne change, honni tout autre que Victor Hugo qui eût iélivrance et de vérité?
force s'appellela violence et commence à être mise en accusation. La civilisation, sur la imain, instruit le procès et dresse le grand i conquérants et des capitaines. Les peuples ■endre que l'agrandissement d'un forfait n'en lution; que si tuer est un crime, tuer beauêtre la circonstance atténuante; que si voler hir ne saurait être une gloire, scesvéritésabsolues, déshonorons la guerre.»
idignation de poète.
is vénérée que jamais. Un artiste habile en sacreur de génie, M, de Moltke, a répondu un ie la p.aix, les étranges paroles que voici : linte, d'institution divine; c'est une des lois Ile entretient chez les hommes tous les grands, ts : l'honneur, le désintéressement, la vertu, pèche, en un mot, de tomber dans le hideux
en troupeaux de quatre cent mille hommes, t sans repos, ne penser à rien ni rien étudier, ni rien lire, n'être utile à personne, pourrir :her dans la fange, vivre comme des brutes [continu, pilier les villes, brûler les villages, puis rencontrer une autre agglomération de ruer dessus, faire des lacs de sang, des plaines : à la terre boueuse et rougie, des monceaux les bras ou les jambes emportés, la cervelle refit pour personne, et crever au coin d'un k'os vieux parents, votre femme et vos enfants
meurent de faim; voilà ce qo'on appelle ne pas tomber dan; plus hideux matérialisme!
Les hommes de guerre sont les fléaux du monde. Nous tons contre la nature, l'ignorance, contre les obstacles de te sorte, pour rendre moins dure notre misérable vie.
Des hommes, des bienfaiteurs, des savants usent leur e tence à travailler à ce qui peut ?ider, ce qui peut secourir, ce peut soulager leurs frères.
Ils vont, acharnés, à leur besoj-ne utile, entassant les déc vertes, agrandissant l'esprit humain, élargissant la science, d nant chaque jour à l'intelligence une somme de savoir nouve donnant chaque jour à leur patrie du bien-être, de l'aisance, la force.
La guerre arrive. En six mois, les généraux ont détruit vî ans defTons, de patience et de génie.
Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hidi matérialisme.
Nous l'avons vue, la guerre. Nous avons vu les homi redevenus des brutes, affolés, tuer par plaisir, par bravade, ostentation. Alors que le droit n'existe plus, que la loi est mo que toute notion du juste disparait, nous avons vu fusiller innocents trouvés sur une route et devenus suspects parce qi avaient peur.
Nous avons vu tuer des chiens enchaînés à la porte de le maîtres pour essaver des revolvers neufs, nous avons vu mitrai par plaisir des vaches couchées dans un champ, sans auc raison, pour tirer des coups de fusil, histoire de rire.
Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux i lérialisme.
Entrer dans un pays, égorger l'homme qui défend sa mai: parce qu'il est vêtu d'une bljuse et n'a pas de képi sur la V brûler les habitations de misérables qui n'ont plus de pain, ca; des meubles, en voler d'autres, boire le vin trouvé dans les ca' violer les femmes trouvées dans les rues, brûler des millions francs en poudre, et laisser derrière soi la misère et le cholé
Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux i térialisme
onc lait pour prouver même, un peu d'inlellipence. ; guerre? Ri(.'n. Qu'oni-ils inventé? Des canons et à tout.
■de [a brouette n'a-l-il pas plus tait pour l'homme c et pratique idée d'aïuster une roueà deux bâtons, ■ des fortifications modernes?
reste-t-il de la (îrèce? Des livres, 'des marbres.
parce qu'elle a vaincu ou parce qu'elle a produit? asion des l'erses qui l'a empêchée de tomber dans
matérialisme?
invasions des barbares qui ont sauvé Romeet l'ont
^'apoléon 1" a continué le ^^rand mouvement intelncé par les philosnphes à la fin du dernier siècle? ni, puisque les f;ouvernements prennent ainsi le sur les peuples, il n'v a rien d'étonnant à ce que ;nntMit parfois le droit de mi)rt sur les fjouverne-
Jent. Ils ont raison. Personne n'a le droit absolu .■s autres.
(il 1 i>E Maci-assant.
isani à tout ce que la j.;'-"-''"re comporte de ruines, ; brutalité et d'injustice, on sent une joie înexpririncidents malencontreux, à l'observation decauses
déconsidèrent !a léf^ende et lui ôtent tout caracif. (.)n souhaiterait que toute l'abominable ruée i éclatent tous les instincts féroces de l'animalité, e ces farauds jours de la force brute fussent clos et ibles par la petitesse des raisons morales compaéquences lamentables de l'événement. Gloire
tuera la guerre sous le ridicule, à qui déf:;onticra
d'une piqûre de plume le ballon des héros et montrera 'de quels éléments de clownerie, de farce, de cynisme et de hasard se compose un illustre capitaine! C'est ce que Stendhal a entrevu, ce que Tolstoï sut pénétrer, définir, exprimer en son admirable roman, le livre du siècle: La Guerre ei la Paix. Auprès des légendaires au coup d'oeil d'aigle, aux inspirations divines, — - M)ici l'homme de guerre selon la réalité; c'est Koutousow, le \ainqueur de. Napoléon. D'aspect sénile, alourdi, endormi, il n'impose point par l'extérieur, par l'attitude volontaire, par le ton et le verbe, par la p^mpe théâtrale, comme son glorieux adversaire; il ne prémédite pas un plan de campagne pareil à la série de coups d'un joueur d'échecs; il ne détermine pas sur la carte son plan de campagne a\ec cette assurance que nos ironistes supérieurs, Meilhac et Haléw, ont si drôlement caractérisée dans le général Boum: « Je di\ ise mon armée en trois corps: je marche à l'ennemi et je le coupe, — comme la galette. » Non! koutousow n'argue de nul providentiel; il doute, il redoute, il somnole; mais, vienne la bataille engagée contre toute prévision, il \ exercera son expérience (^u plutôt son empirisme; il y fera valoir son habitude du maniement des masses armées, et son succès résultera de qualités secondaires de technique et de métier.
Et pourtant le chef sénile, \ieille culotte de peau, a neutralisé le génie militaire sublime entre tous : il a vaincu 'Napoléon, causé la perte de l'armée française en Russie et contribué à la chute de l'Empire.
Mais le peuple a besoin de métaphysique enfantine ; il se repaît de fables grandiformes; quand la légende' du guerrier tombe et va disparaître, il la recrée et la restaure. Ces hécatombes périodiques ne calment pas longtemps les ardeurs belliqueuses des foules: sitôt larmes séchées, regrets éteints, deuils etlacés et brèches réparées, les imaginations puériles se remettent au cabotinage sanglant des batailles. Pour le troupeau panurgien destiné à être tondu sans cesse, la paix de\'ient pesante et, faute de mieux, il retourne au culte des anciens dieux militaii'es. (>'est la vogue momentanée de Bonaparte, consul et empereur, du petit caporal et de ses maréchaux; c'est l'alluvion d'histoires, de
mémoires authentiques ou apocryphes, le recueil de documents , et anectodes sur le premier empire; c'est la plus-value des collections de bottes et de boutons de culotte de Napoléon.
Des millions de mères ont enfanté dans la douleur, défendu contre la maladie, pendant vingt ans élevé les fils que la caserne absorbe et vomit sur les champs de bataille; les innombrables troupeaux de laines diverses, courent furieusement les uns contre les autres, s'attaquant par le fer et le feu, au nom d'une entité, s'estropiant et se tuant pour la protection ou la conquête de terres dont ils n'eurent, dont ils n-e posséderont jamais une parcelle... Les cadavres jonchent le sol, déchirés, saignants, défigurés, hideux; les chevaux, les lourds chariots et les canons énormes galopent à travers la plaine, écrasant les corps, broyant les membres et les têtes des blessés; à l'ambulance, les chirurgiens cuirassés de. linge blanc rougi enfoncent jusqu'aux coudes dans la chair et le sang, coupent bras et jambes, scient les mâchoires, parmi d'affreuses lamentations; vingt, trente, quarante mille morts restent sur la place; durant la journée, une part notable de la fortune publique s'évanouit en fumée.
Tout ça, c'est ce qu'on nomme une bataille : c'est son événement qui rend les hommes si orgueilleux, si enthousiastes, qui fait les héros et consacre la gloire.
L'état de paix armée offre un spectacle d'autre sorte : un million d'hommes ôté à l'existence normale, au travail, à la production pour figurer des manœuvres, simuler la guerre, sous un harnais particulier; l'impôt qui nous obsède, nous lèse, nous tire les sous des poches, l'impôt sur le boire, le manger, le coucher, sur l'eau et le sel, sur la lumière et le son, pour réunir le milliard annuel nécessaire à payer l'équipement, le harnachement, les nouvelles machines de guerre, les engins inédits et morts-nés.
A quoi aboutit pourtant l'asservissement des forces vives du pays, de sa jeunesse et de son argent? Où va le milliard de nos privations? Nous le voyons sur mer comme sur terre, et c'est ridicule et lamentable. La flotte de fer aux tours d'airain s'avance en ligne majestueuse sur les flots, et si peu que la mer grossisse, au premier virage de bord, un vaisseau éperonne le flanc de son
voisin et le crève, ou bien les pesantes forteresses nautiques s'enire-choquent entre elles et se coulent, ou mieux encore un navire de passage périt sous le choc d*un cuirassé, incapable de maîtriser sa machine.
Et les magnifiques torpilleurs, les fangeux appareils de destruction théorique? Ces petits bateaux ne vont pas sur l'eau et, pour une fois qu'on a l'imprudence de les essayer en haute mer, ils font le plongeon.
L'artillerie des léviathans, les formidables gueules de fer à longue portée se trouvèrent jusqu'ici fort dangereuses pour leurs artilleurs; elles éclatent à la diable comme les bombes hasardeuses d'anarchistes ; les parois crèvent, les culasses sautent ; un malheureux officier vient d'y perdre la figure, les yeux, puis la vie ; enfin les manœuvres de haut-bord et Texercice du canon deviennent -un péril national.
Elle n'est même pas apte à transporter, à convoyer, cette marine entretenue à grands frais, livrée aux fantaisies de deux ou trois coteries d'abrutis et de gâteux. La flotte s'entre-choque et s'abîme dans ses exercices pour ne servir à rien ; s'il faut transporter quelques miliers d'hommes à Madagascar, aucun navire n'est prêt ou disponible, et le gouvernement est obligé de subir les conditions des bateaux de la marine anglaise.
Du cAté de Messieurs les militaires, le tableau ne laisse pas d'être moins grotesque. Il fait comique, si on a le cœur de rire de ces choses-là, de suivre les menées de l'expédition de Madagascar. Pour éprouver Tendarance des troupes et les qualités de l'organisation, pour ménager quelque honneur et quelque avancement aux gradés, on eût voulu louer un peuple de figurants qu'il aurait été impossible de trouver moins pernicieux adversaires et plus doux sauvages. Les Hovas sont gouvernés par une reine de féerie assistée de ministres d'opérette, et commandés par des généraux promus dans les campagnes de tripot et de casino. On peut reprendre à propos d'eux la célèbre phrase du mélodrame : Leurs amies so7it la prudence^ la ruse et la fuite. Pourtant, afin de ne pas désespérer notre armée qui avance péniblement sur une terre accidentée et sans routes, ils ne refusent pas de se montrer, ils apparaissent au sommet d'une
montagne dominant un poste. Aussitôt nos soldats s'élancent à l'assaut et font merveille à la baïonnette sur les curieux. On en prend quelques-uns qui s'étaient cachés dans la brousse et le général les fait fusiller solenellement. C'est ce qui s'appelle un beau fait d'armes ! Puis il porte à l'ordre du jour un artilleur qui a bien pointé, un tirailleur qui a bien tiré, un caporal qui a bien marché. Malgré toute sa bonne volonté, il lui manque la matière d'une proclamation qui impose à l'Europe; les six Ilova's pelés et tondus inspirent tout de même de la pitié, et, pour tout un corps d'armée, l'artilleur, le tirailleur et le caporal, c'est peu et de maigre prestige.
En vérité, on ne sait pas ce qui se passe à Madagascar, l'étatmajor s'étant arrangé pour écarter les témoins gênants et pour neutraliser les rapporteurs. Sans doute qu'if ne s'y passe rien et que la seule nouvelle de conséquence est la mort d'un colonel tué par la dysenterie. Il est entendu que les Hovas sont des ennemis de paille et que les seuls obstacles à vaincre proviennent de l'insalubrité du climat et des difficultés du chemin. On ne les a pas vaincus! L'expédition 'avance /?/ano, pianissimo, si tant est qu'elle avance, et les soldats sont décimés et mis hors de combat par les maladies pernicieuses.
Le résultat est éloquent. Cinquante milliards en non-production et en dépenses usés depuis vingt-trois ans pour n'arriver point à maîtriser les Malgaches sans coup férir, — ne voilà-t-ii pas de quoi, comme je le souhaitais au début, tuer la guerre par le ridicule ?
Henry Bauer.
(La GiifcRRF. LEcho de Paris, lo août iSgS).
Vn engagement auquel prit part la brigade, lui parut bête et sinistre. On s'était fusillé sans se voir, et une compagnie de mobiles, en réserve derrière une ferme, Parme au pied, avait été décimée par une batterie prussienne dont on n'apercevait même pas la flamme; lâches et courageux avaient été frappés sans savoir d'où venait la mort. Autour du Hollandais, des hommes étaient tombés titubant commme des ivrognes, boulant comme des lapins, les cadavres marquaient la place de taches rouges et bleues» prenaient des poses comiquement macabres, des recroquevillements de pantins cassés, des fantômes se mouvaient dans la fumée, chétifs et falots, avançant, reculant, déchargeant rapidement leur chassepot. sans viser, sans colère, mécaniquement, le visage morne. Oh ! le mensonge des tableaux, des romans, des récits militaires! Où était-elle la bataille traditionnelle, nimbée d'héroïsme, avec des folles chevauchées, les stridentes fanfares, les chatoiements d'étendards, les régiments roulant en avalanche, les chocs de titans, ces carnages épiques qui tiraient une grandeur de leur majestueuse horreur? Et les nobles attitudes des officiers entraînant les soldats le sabre au clair? Et les blessés criant : En avant! la main sur le cœur? Et les bataillons
courant, la tête haute, au devant de la mitraille? Et l'ivresse de la lutte, et lar folie du sacrifice? Au lieu de ce tableau grandiose, une chasse à l'affût, une boucherie de moutons résignés, un spectacle repoussant, une tuerie stupide, une hécatombe écœurante !
Frantz Jourdain.
L'Atelier Chaniorei, pa^'es 260-261, 1 vol., chez Charpentier et Fasquelle, 11, rue de Grenelle.
LA OUERRE
•*m^r\tf\^-^ «
.{Air : « La Terre », de J. Jouy. )
Quand deux peuples ennemis
Font la guerre, Les soldats sont réunis
Pour la guerre.
{Quittant parents et <xmis
Pour la guerre.
Ils s'en vont, troupeau soumis,
A la guerre.
Faisant un bruyant accueil
A la guerre.
Les chefs ont au front V orgueil
De la guerre.
Mais chaque famille en deuil
Par la guerre A ttend en pleurs un cercueil
De la guerre.
Les typhus, les choléras.
Sourde guerre, Les déciment, les soldats,
A la guerre :
Sous la neige et les frimas
A la guerre, Leurs cadavres font des tas.
Triste guerre !
Qui fait pleurer les mamans ?
C'est la guerre.
Qui nous détruit nos enfants?
C'est ta guerre.
S -ils partent gais et chantant^
Pour la guerre, Combien reviendront rivants
De la guerre ?
Tout commence et lout finit
Par la guerre :
IJ enfant qui joue et sourit
A la guerre, L'homme jeune et fort qui vit
Pour la guerre. L'invalide qui surwit
Ji la guerre.
Mais quand les hommes lassés
De la guerre, Et de tous les maux causés
Par la guerre, Se seront débarrassés
De la guerF'e, Tous chanteront, enlacés :
Plus de guerre !
Spes, (Officier de J'active).
■• ■ ■ ■•; Jr ■/ '
I^A OUERRE
De la crête des monts au fond des vallées, des ravines, en horrible mélange s'entassent les cadavres', les corbeaux nont plus soif, les loups nont plus faim. — O femmes, faites des enfants!
Le canon rauipie y ronde : de la terre incendiée monte au front du soleil un nuaye .de fumée, tout fuiL.. Le vivant heurte un mort en passant. — femmes, faites des enfants!
La maison est effondrée; le chien cherche et hurle; le berceau est vide. Là'hfiut, pendu par la gorge; le cadavre du j)ére est raide et bleui... — femmes, faites des enfants !
La face contre terre, les bras en croix, devant la porte, une jeune fille, pitié! échevelée, est morte. Selle comme les anges, elle avait ([uinze ans peut-être. — O femmes, faites des enfants!
Le village esl en ruines: au loin, sur la côte, du château, de t église, il ne reste plus que la tour; le sonneur g va sonner le tocsin. — O femmes, faites des en fards !
Mais, sous les boulets, le vieux clocher s effondre ! et le hardi sonneur Inndte avec la cloche, la dernière virevolte du bronze récrasant. — femmes, faites des enfants!
(^ris des bêtes et des hommes, sifflements aigus des femmes, râle des blessés guune Itoinbe balaie, tamtriurs, clairons, entendez la sauvage symphonie ! — femmes^ faites des enfants !
Se déchirant le sein avec les ongles, les femmes, les mères, parlent à Dieu : «» Venge nos larmes! De nos fils vois ce que font les Hois!... A quoi f>on faire des enfants ?... »
Théodore Aubanel.
— ôy
On vient de déclarer la guerre :
« A lions-y ! disent les vautours;
« Mais cela ne nous change guère,
« N'est-ce pas la guerre tous les jours »>
Du moins elle jette son musqué, En riant d\in rire insensé.
Le squelette a coiffé son casque.
Son cheval-squelette est lancé.
Elle couvait aussi perverse.
De classe à classe, à tous degrés :
Icij guet-apens du commerce ; Là, famille à couteaux tirés.
Privé d'essor, le brigandage Chutait au bagne à tout propos ; On ne tolérait le pillage Qu'à titre de banque et d'impôts.
On sevrait la soif sanguinaire ; On réprimait le fauve instinct ; On inquiétait Lacenaire, On c/iagrinait ce bon Castaing.
Ah! nous blâmions r infanticide!
Nos fils ont vingt ans... et ce soir Le conseil des bouchers décide Lesquels sont bons pour l'abat loir.
Emplumés, tatoués, nous sommes Des Peaux-Rouges, des clans rivaux.
Jetons au sol un fumier d'hommes, « La terre en produit de nouveaux ! »>
fleli, V Évangile émigré,
ipôlres s'en vont bernés,
Irif ! un resle de ligre
I dans tons les " cœurs bien nés ! »
hau/fe à hlanc voire colère, ]les siins solidarilé, au régime cellulaire I nalii'tialilé.
us déchire la nuit noire, eu dérore la cité ; ang est tiré... viens le boire!
gnon nomme l'Humanité.
(roit de l'i force et du nombre ffe sur les vaincus meuHris; ■jloire étend sur le ciel sombre ailes de chauve-souris.
rre ! guerre ! mais gu'allend-etle tr broyer la chair el les os, ■ attend la feuille nouvelle, mois des (leurs el des oiseaux.
Eugène Pottier.
; des pantins nue des fds font agir; net dans la main une lame pointue, ■onnaissez pas celui que vous tuerez.
<is gui tuerez ? eslce vous gui mourrez ?
norez. Demain la morl ourrant son aile, '•erez dans l'ombrs en foule, pêle-mêle, vous puissiez dire au sépulcre pourquoi, noment gue r'esl décrété par un roi, zar, un porteur quelconque de couronne, 1 comprendre au bruit menteur qui l'environne, , sans savoir si l'on est un bandit, ule plus rien ; battez tambours, c'est dit ; 'aut qu'on se heurte, il faut qu'on se rencontre, yeugle soit pour parce qu'un sourd est contre !
Vous mourez pour vos rois. Eux y ils ne sont pas in.
Et vous avez quitté vos femmes pour cela ?
Vous jeunes, vous nombreux et forts, malgré leurs larmes.
Vous vous êtes laissé pousser par des gendarmes
Aux casernes ainsi qu'un troupeau par des chiens!
En guerre! allez, Prussiens! allez, Autricliiens!
Ici la schlague, et là le knout. Lauriers, victoire.
A grands coups de bâton on vous mène à la gloire.
Vous donnez votre force inepte à vos bourreaux,
Les rois, comme en avant du c/iiffre les zéros.
Marc fiez, frappez, tuez et mourez, bêtes brute ^ !
Et vos maîtres, pendant vos exécrables luttes.
Boivent, mangent, sont gais et fuiutains : eL contentSy
Repus, ont autour d'eux leurs crimes bien portants;
Vous allez être un tas de cadavres dan r herbe.
Laissant derrière vous, sous le soleil superbe
Et sous rétonnement des deux, de vieux parents,
Et dans des berceaux, plaints par les nids murmurants,
O douleur, des petits aux regards de colombe !
Victor Hugo.
(Le Pape h
Je voudrais voir les gens qui poussent à la guerre Sur un champ de bataille, à rheure où les corbeaux Crèvent à coups de bec et mettent en lambeaux Tous ces geux et ces cœurs qui s'enflammaient naguère.
Tandis que flotte au loin leur drapeau triomphant, Et que, parmi ceux-là qui gisent dans bi plaine, Les doigts crispés, la bouche ouverte et sans haleine, L'un reconnaît son frère, et l'autre son enfant.
Oh I je voudrais les voir, lorsque dans la mêlée
La gueule des canons crache à pleine volée
Les paquets de mitraille au nez des combattants,
Les voir, tous ces gens-là prêcher leurs théories Devant ces fronts troués, ces poitrines meurtries D'où la mort a chassé des âmes de vingt ans.