‹ Guerre-militarismeChapitre 4 sur 42 · R. PONSARD · texte numérisé non relu

R. PONSARD

... Comme un hnmme expirant qui repousse la mori, El voulant fuir en vain celle qui le lonrie, Jette un râle suprême en invoquant ta vie.

La guerre ne prépare à son dernier effort.

Elle remue encor, mais elle aura heau faire.

Elle va disparatire et s'éteindre à Jamais,

Et les peuples humains prouveront désormais

fjue la paix seule est grande, en désarmant ta guerre !

Itana cent ans les soldais seront des lahoureurs : Les généraux seront les chefs de nos usines.

Avec tous les canons, on fera des machines, El sur fous nos remparts, on sèmera des fleurs/

Enfin nn comprendra que l'honneur et ta gloire Peuvent se rencontrer ailleurs qu'en des combats. Les soldats d'aujourd'hui sont les derniers soldats Et tes chants du travail sont îles chants de victoire I

ChunleT ta Paix, chante-: l'avenir du laheur !

Maxime Du Camp.

>. 5s. bî).

La Grioirê Militaii*e

l;n jour, des vapeurs grises s'élevèrent tout à coup à l'horizon, un tonnerre lointain roula de sombres menaces, des nuages, chassés par un vent violent, rasèrent les arbres et les maisons; l'âme de feu Bressier s'amusa à se laisser emporter au hasard par un de ces nuages. Les nuages vont vite, .je ne sais où elle serai L allée si le nuage n'avait fini par crever en pluie sur une toute petite ville de je ne sais quel pays. Toujours est-il que c'était une ville fort perplexe et fort occupée: elle était alors en guerre avec une autre ville tout aussi petite, située à quatre ou cinq lieues de distance. Les historiens assignaient plusieurs causes à cette guerre qui durait depuis fort longtemps. Je me suis livré à plusieurs recherches à ce sujet.

L'un des historiens de la petite ville de Nihilbourg commence ainsi, dans le genre de Tacite, qui dit : Urbem a principio reges habuere. — « Dieu créa le ciel et la terre ».

Puis, après avoir raconté le crime des hommes et le déluge, cette grande lessive si peu réussie, il explique comment les fils de Noé repeuplèrent les différentes parties de la terre, par suite de quoi et de beaucoup de circonstances diverses, que je ne vous raconterai pas, la petite ville de Nihilbourg se trouve aujourd'hui se composer de 260 habitants.

•Tant de ce que j'ai trouvé dans cet historien un peu diffus, il faut l'avouer, que de^ traditions du pays, il résulte que les premières querelles entre les deux villes eurent pour sujet un orme placé sur la limite des deux États, et que chacun des deux prétendait, lui appartenir.

Cette querelle fut apaisée par une idée ingénieuse d'un des princes de Nihilbourg. Après de longues et cruelles guerres, il proposa, ce qui fut accepté, de faire avec le vieil orme un feu de joie autour duquel dansèrent en rond les habitants dès deux pays.

Il laut dire que les historiens de l'autre ville prétendent que c'est, au contraire, un duc de Microbourg qui eut l'idée en question. Ils reportent ladite idée à l'an [645, et la chose se trouve consignée ainsi dans les annales de Microbourg.

1492. Ludwig. duc régnant, invente une nouvelle manière de faire la tarte aux prunes, l'année où Christophe Colomb découvre l'Amérique. Il règne, entouré de la vénération publique et de l'amour de ses sujets, jusqu'en iSiy.

iSiy. Maximilien remporte de nombreuses victoires sur les habitants de Nihilbourg, meurt couvert de gloire en 1540.

1540. Wilhelm, Il avait un gros ventre.

i58o. Ludwig II. Ce règne est considéré à juste titre, par les écrivains politiques, comme la continuation du précédent.

1623. Ludwig 111 conquiert sur les Nihilbourgeois 27 boites de foin et un cochon gras.

1645. Wilhelm II. Sous son règne. on brûle l'orme qui faisait le sujet de la guerre entre les deux pavs.

De leur côté, tes habitants de .Nihilbourg prétendent, avec une apparence de raison, que cette phrase ne veut pas dire que c'est le duc Wilhelm qui eut l'idée de brûler l'orme. L'historien dit simplement : sous son règne.

En effet, on peut dire: Racine fit la comédie des Plaideurs sous le règne de Louis Xl\'. Ce n'est pas dire que l'auteur des Plaideurs so\t Louis XIV,

Quoiqu'il en soit, l'orme brûlé, qui avait paru aux deux pavs une magnifique idée, entraîna de nouveaux embarras. Il est \Tai que, placé sur la limite des deux États, il servait de prétexte à des discussions; mais, quand il n'exista plus, les limites se trouvèrent confondues, des empiétements mutuels amenèrentde nou\eiles guerres. Ainsi on trouve dans les annales de Microbourg, dès l'année 1647:

« Nouvelle guerre avec les Nihilbourgeois relativement à la récolte, indûment faite par eux, d'un demi-boisseau d'orge sur les terres de Microbourg. »

Outre les causes politiques, différentes causes que la dignité de l'historien passe sous silence, mais que la tradition conserve précieusement, entretenaient la mésintelligence entre les deux

nations. Lies* Microbourgeoises avaient la réputation d'avoir la jambe extrêmement bien faite et portaient des jupes fort courtes.

Les dames de Nihilbourg, qui au contraire les portaient extrêmement longues, prétendaient ne pas savoir sur quoi était fondée cette réputation, et affirmaient que, si les convenances ne leur imposaient pas des jupes longues, si elles voulaient, comme les femmes de Microbourg, sacrifier la pudeur a une sotte vanité, elles pourraient montrer de quoi rabattre Torgueil de ces dames, mais qu'il leur paraissait plus honorable pour elles qu'on dit : On ne sait pas comment sont les jambes des dames de Nihilbourg.

Elles ajoutaient que la réputation usurpée par les Microbourgeoises était achetée au prix d'une exhibition impudique, et que cette appréciation faite par le public de choses qui se doivent cacher, n'était, aux yeux des personnes sensées, qu'un monument immortel à la honte des femmesde Microbourg, loin qu'elles en dussent le moins du monde tirer vanité.

Plusieurs chansons avaient été faites, dans lesquelles les dames de Nihilbourg accusaient les femmes de Microbourg d'avoir des amants, à quoi celles-ci avaient répondu par des chansons où elles accusaient leurs rivales de n^en avoir pas.

En un mot, les choses s'étaient continuellement envenimées, et à l'époque où l'âme de feu Bressier tomba, avec la pluie, dans la ville de Nihilbourg, les deux États étaient en guerre sérieuse. Plusieurs combats avaient eu lieu, desquels chacun s'était attribué la victoire, mais où la seule chose qu'on pût raisonnablement affirmer était qu'on avait reçu de part et d'autre beaucoup de coups et de blessures.

Ce jour-là, c'était l'anniversaire du feu de joie fait avec l'orme litigieux. On célébrait dans les deux pays la Fête de la Paix,

La Fête de la Paix, dans les deux pays, commençait à l'heure où l'orme avait été frappé du premier coup de hache, et c'était encore un sujet de division entre les deux peuples. Les Nihilbourgeois assignaient à ce. moment l'heure de 5 h. 3/4, tandis que les habitants de Microbourg soutenaient que le premier coup avait été frappé à 5 h. 1/2.

Pendant longtemps, de part et d'autre, on allait en procession

à la place autrefois occupée par Tarbre, mais au bout de quelque temps on remarqua que chaque année, à l'occasion de la Fête de la Paix, il survenait quelques rixes, et que c'était notoirement le jour de Tannée où il y avait le plus de têtes fendues et de bras cassés. La procession était donc tombée en désuétude.

La Fête de la Paix, commencée à Nihilbourg à 5 h. 3/4, et à-Microbourg à 5 h. 1/2, durait toute la nuit. De part et d'autre on la passait à danser, à boire, à chanter; mais les chansons, qui commençaient par parler d'amour, finissaient, au bout d'un certain nombre de pots de bière, par dire quelques mots du peuple rival, et il s'en fallait de beaucoup qu'ils fussent révérencieux.

Voici à peu près ce qu'on chantait à Microbourg le jour de la Fête de la Paix :

Dansons gaîmenl sous les vieux arbres, avec nos filles aux jupes courtes et aux belles jambes. Les robes longues sont bonnes pour les femnnes de Nihilbourg. Tout ce qui nous inquiète, c'est de savoir où elles trouvent assez d'étoffe pour cacher leurs grands vilains pieds.

Qu'aucune lille jamais n'aime un garçon de Nihilbourg, car nos femmes doivent avoir des enfants braves, de bons Microbourgeois.

IV^ais, d'ailleurs, où est celui des Nihilbourgeois qui oserait venir au milieu de nous ?

Garçons de Microbourg, avons-nous encore les bâtons avec lesquels nous leur avons fendu tant de têtes ?

Hourra!

Et on finissait par des cris et des récits de victoires remportées sur les Nihilbourgeois.

A Nihilbourg, pendant ce temps, on chantait :

Dansons gaîment sous les vieux arbres, avec nos filles sages aux longues robes, qui font qu'il n'y a que leur époux qui verra le bout de leurs pieds.

11 est heureux que les Microbourgeoises n'aient de bien que la jambe, car elles se montreraient toutes nues.

Qu'aucune fille jamais n'aime un garçon de Microbourg, car nos femmes doivent avoir des enfants braves, de bons Nihilbourgeois.

Mais, d'ailleurs, où est celui des Microbourgeois qui oserait venir au milieu de nous ?

Garçons ck Nihilbourg, avons-nous encore les bâtons avec lesquels nous leur avons fendu tant de tètes ?

Hourra!

Et on finissait, comme là bas, par des cris et des récit; victoires remportées sur les Microbourgeois.

Ce jour-là, à Nihilbourg, c'était, comme je vous le' disais à l'heure, la Fête de la Paix.

Le peuple était , rassemblé dans le salon du prince régn Céderic CXXVII, un de ces pauvres petits princes qui, nu rotés comme les uns et les autres, semblent tenir le milieu e les fiacres et les rois. En défalquant du nombre de 260, au^ se montait la population de Nihilbourg, les femmes, les enf ei les vieillards, il restait à peu près 80 hommes en état de pc tes armes. Il s'agissait d'une grande résolution.

Le prince exposa en beaucoup de .mots que l'insolence gens de Microbourg croissait de jour en jour, et qu'il était te d'y mettre un terme, qu'en ce moment ils étaient livrés à la aux plaisirs, et surtout à la bière; qu'il fallait, au milieu ( nuit, les aller surprendre, faire main basse sur eux; qu'ot trouverait ou endormis, ou ensevelis dans l'ivresse; qu'or aurait bon marché, et qu'ainsi finirait ce peuple sauvage qi tout temps avait mis des pages sanglantes dans les annale; Nihilbourg,

Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme.

Le prince ajouta : — 11 faut donc s'abstenir de bière e boissons enivrantes. Nous célébrerons demain pour la prem fois une fête dont l'anniversaire remplacera à l'avenir la Fétl'Orme : ce sera la Fête de la Paix victorieuse.

De nouveaux hourras accueillirent le prince, qui, animé le succès, crut devoir ajouter qu'il fallait engraisser les guï avec le sang des ennemis; ce à quoi personne ne trouva d'ini vénients.

A 10 heures du soir, on se mit en route. Je ne parlerai des larmes des mères, des femmes, desamantes. Je nem'arrêl un instant que sur le désespoir de la femme du prince Céd CX.WII. C'était elle qui avait conçu le projet d'attaquer aih l'improviste la ville de Microbourg et l'avait suggéré à son m mais, en le voyant partir pour des hasards périlleux, elle a chait ses beaux cheveux, elle se frappait la poitrine, elle s'accu d'être une épouse criminelle, une femme sans cœur qui pi

époux même à sa conservation. Elle ie supr une entreprise glorieuse, il est vrai, mais où ait en danger. Elle fut si touchante que le :re céder, quand elle ajouta :

rès voire magnifique discours de tantAi vous X yeux de vos sujets si vous ne mettez pas fin ■nencée ; mais qu'est-ce qu'une vaine gloire! e palais et les grandeurs, nous irons nous sert, et là, au sein de la nature, nous vivrons; ge...

laissa pas achever; cette perspective avait peu Dn imagination, et il était résigné à se couvrir assa tendrement la princesse et s'arracha de

ressier resta auprès de la princesse.

it le monde voulait être aux premiers ran^slieues, il se mit un peu de discipline dans consentit à rester à sa place. Quand on fut a Microbourg, on marcha un peu moins vite; ;. on s'arrêta et on tint conseil : quelque-uns ; l'entreprise était grave et périlleuse. Deux ou de retournera Nihilbourg; plusieurs se conrer, mais le plus grand nombre ne put trouver r sa peur; il fut cependant décidé qu'on agi- , que si, par hasard, les Microbourgeois étaient l'affaire étant manquée, on se retirerait sans )ya quelques hommes à la découverte, puis on ler sur la ville ennemie, mais lentement et

ute, il semblait que tous n'eussent qu'un cœur 1 ne parlait que de la gloire; on allait braver conquérir de la gloire. Toutefois, en creusani es personnages qui se servaient du même mol lus eussiez trouvé des variantes assez curieuses. e vais conquérir de la gloire! ^ C'est-à-dire : urg, auprès de l'église, une petite boutique lie t'espère bien faire main basse.

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire! — C'est-à-dire : Ce sera un grand hasard si je ne réussis pas dans la bagarre à emmener un bon cheval pour remplacer le mien, que je laisse éclopé à la maison.

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire! — Cest-à-dire : Je serai bien étonné si je reviens avec la mauvaise souquenille que j'ai sur le dos en ce moment.

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire! — C'est-à-dire : Gare si je rencontre quelques belles filles chez les ennemis!

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire! — C'est-à-dire : Ne pas oublier que je rapporte à Sophie des pendants d'oreilles en or.

Voici nos héros à quelques pas de la ville. Les éclaireurs reviennent dire qu'ils n'ont vu personne et que la ville paraît endormie. Quelques sages font remarquer que c'est peut-être une ruse de leurs perfides ennemis, qu'il ne faut pas s'y fier, qu'il est encore temps de renoncer à une expédition imprudente; qu'il suffirait, pour humilier les microbourgeois, que le prince jetât son gant dans la ville en signe de défi.

En ce moment, le cheval du prince se défend; le prince, qui n'a jamais été bon écuyer, veut le retenir, se met en colère et lui donne un double coup d'éperon. Le cheval se cabre; le prince rend la main; le cheval part au galop et entre dans la ville : on le suit en blâmant sa folle témérité.

Le cheval s'arrête tout à coup en face d'une maison qui lui barre le chemin. Le prince, qui s'est de son mieux retenu aux crins, descend et l'attache à un poteau. Les Nihilbourgeois se pressent autour de leur chef. Le bruit que le cheval a fait dans la ville doit avoir réveillé leurs ennemis.

Mais comment se fait-il qu'on n'ait encore vu personne? Pas un factionnaire, pas un cri d'alarme. Les habitants sont-ils ensevelis dans l'ivresse à ce point miraculeux? Deux soldats viennent dire qu'ils ont enfoncé une boutique, et qu'ils n'ont trouvé dedans qu'une vieille femme qui s'est mise à genoux et qui leur a demandé grâce. Dans une seconde, on n'a trouvé qu'une femme avec deux enfants et une servante. On les interroge. Leurs réponses et de nouvelles épreuves faites sur d'autres habitations

it singulier, qu'il n'y a pas un seul homme la ville de Microbourg. On fouille les maisons, ême; les lâches guerriers de Microbourg oni acun des soldats nihilbçurgeois se couvre de

taisons au pillage, on brûle une ou deu\ bicoà toutes les atrocités d'usage en pareil cas; mais onne le signal de la retraite. On se rassemble !ace de Microbourg; chacun amène sa part de chargé les ânes et les chevaux qu'on a pu trouet les enfants, réunis en troupe, sont emmenés res et leurs larmes.

;orieuse se remet en marche.

touré de ses fidèles conseillers, se demande ce s les soldats de Microbourg. Pour les soldats hacun raconte ses hauts faits; il y en a déjà i sont entrés le premier dans la ville ennemie. it tranquillement l'absence des Microbourgeois "ils inspirent. Ils ont parfaitement oublié celle it quelques heures auparavant.

ar l'ordre du prince, on prend des chemins let un peu plus de temps qu'il ne faut pour lurg, mais on évite les fâcheuses rencontres. lut à coup un bruit de pas et de voix dans ince donne l'ordre d'appuyer sur la droite, pour iruit. On doit être près de la ville; on rentrera la porte de derrière. Mais est-ce le jour déjà? :st rouge! Jamais on n'a vu une aurore aussi peut être l'aurore, car cette lueur est dans la ilbourg, et Nihilbourg est à l'ouest. On avance Ah! mon Dieu! des flammes se font voir diseu est à la ville de Nihilbourg! On laisse les butin à la garde d'un tiers de la troupe, le reste -an t.

âitiril qu'on nenlende pas des cris? Les femmes int donc pas été réveillés par cet affreux acciîsse, on éteint le feu de deux maisons embra-

sées; une troisième est tellement enveloppée par les flammes, qu'il n'y a rien à faire, ni même à essayer.

On n'a trouvé personne dans les deux maisons sauvées Les femmes et les enfants qui les habitaient ont-ils péri dans les flammes, ou se sont-ils sauvés dans quelque autre habitation?

Le jour commence à poindre ; le butin et les prisonniers arrivent avec leur escorte ; les vainqueurs entonnent des chants guerriers. Personne ne sort des maisons: on renrerme provisoirement les prisonniers dans les deux maisons abandonnées, et on y place des sentinelles.

Chacun alors s'empresse de rentrer chez lui avec sa part de butin, le prince Céderic comme les autres. Mais quel n'est pas l'étonnement du prince lorsqu'il ne trouve chez lui aucune des femmes de la princesse Frédérique ! Il se hâte d'entrer dans l'appartement de la princesse: elle n'y est pas!... Il est effrayé du désordre qui y règne, des meubles brisés, des portes enfoncées : le palais a été pillé !. Le prince, accablé, veut s'asseoir; il ne reste pas une chaise.

Le prince n'est pas le seul qui trouve chez lui un pareil sujet d'étonnement et de douleur : chacun de ses sujets trouve sa maison scrupuleusement déménagée ; il n'y a plus ni un meuble, ni une femme, ni un enfant, ni un vieillard dans Nihilbourg.

On se rassemble en tumulte sur la place; le prince harangue ses sujets. Tout porte à'croire qu'un perfide ennemi a lâchement abusé des ombres de la nuit pour s'introduire dans la ville et se livrer, au mépris du droit des gens, à toutes les horreurs dont est capable une soldatesque effrénée.

On accable les Microbourgeois de malédictions, on s'étonne que le ciel laisse impunis des brigands pareils.

Alphonsk K..\iu<.

t/'c'u Bressicr.) i vol., chez Calmann-Lcvv, 3, rue Auber.

Que si Ton vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur saoul, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe; que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur; ne diriez-yous pas : voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler? Et si les loups en faisaient de même, quels hurlements! quelle boucherie! Et si les uns ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce! Ou, après l'avoir conclu ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes? Vous avez, déjà, en animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement, car avec vos seules mains que pourriez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête !

Au lieu que vous voilà munis d'instruments commodes qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'en échapper Mais, comme vous devenez d'année à autre plus raisonnables, vous avez bien enrichi sur cette manière de vous exterminer; vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine; vous en avez d'autres plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui, tombant sur vos toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave en enlevant les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en cbuche, l'enfant et la nourrice : et c'est là encore oii

gît la gloire.

La Bruyère.

{Les Juge ment Sy 1646-1696.)

Tout le bataillon descendit au Rhin, que nous traversâmes. Nous n'étions pas seuls sur le fleuve ; devant nous, à cinq ou six cents pas, un convoi de poudre, conduit par des soldats du train, gagnait la route de Franfcfort. La glace n'était pas glissante, mais couverte d'une espèce de givre raboteux.

En arrivant sur l'autre rive, on nous fit prendre un chemin tournant entre deux petites côtes.

Nous continuâmes à marcher ainsi durant cinq heures. Tantôt à droite, tantôt à gauche, nous découvrions des villages, et Zébédé, qui marchait près de moi, me disait :

— Puisqu'il a fallu partir, j'aime autant que ce soit pour la guerre. Au moins, nous voyons tous les jours du nouveau. Si nous avons le bonheur de revenir, nous pourrons en raconter de toute nature.

— Oui, mais j'aimerais beaucoup mieux en savoir moins, lui disais-je; j'aimerais mieux vivre pour mon propre compte que pour le compte des autres, qui sont tranquillement chez eux, pendant que nous grimpons ici dans la neige.

— Toi, tu ne regardes pas la gloire, faisait-il; c'est pourtant quelique chose, la gloire.

Et je lui répondais :

— La gloire est pour d'autres que pour nous, Zébédé; ceuxlà vivent bien, mangent bfen et dorment bien. Ils ont des danses et des réjouissances comme on le voit dans les gazettes, et, par dessus le marché, la gloire, quand noys l'avons gagnée à force de suer, de jeûner et de nous faire casser les os. Les pauvres diables comme nous, qu'on force de partir, lorsqu'ils rentrent à la fin, après avoir perdu l'habitude du travail, et quelquefois un membre, n'ont pas beaucoup de gloire. Bon nombre de leurs anciens camarades, qui ne valaient pas mieux qu'eux, et qui travaillaient même moins bien, ont gagné de l'argent pendant les sept ans; ils ont ouvert une boutique, ils ont épousé les amoureuses des autres, ils ont eu de beaux enfants, ils sont des hommes posés, des conseillers municipaux, des notables. Et, quand ceux

qui reviennent de chercher de la gloire en tuant des hommes, passent avec leurs chevrons sur les bras, ils les regardent pardessus l'épaule, et si par malheur ils ont le nez rouge, à force d'avoir bu de Teau-de-vie pour se remonter le cœur dans la pluie, dans la neige, dans les marches forcées, tandis que les autres buvaient du boa vin, ils disent : «Ce sont des ivrognes! » et ces conscrits qui ne demandaient pas mieux que de rester chez eux, de travailler, deviennent des espèces de mendiants. Voilà ce que je pense, Zébédé ; je ne trouve pas cela tout à fait juste, et j'aimerais mieux Voir les amis de la gloire aller se battre eux-mêmes et nous laisser tranquilles.

Erckmann-Chatrian.

(Histoire d'un conscrit de /5/J, pages 146 à 147, J. Hetzel, éditeur, 18, rue Jacob. Paris.)

QUERRE, GUERRIER. — Les guerriers sont aussi nombreux que les flots de la mer de Lybie, quand Orion déchaîné les soulève, ou que \e$ épis qui jaunissent dans les campagnes de Lycie ou dans celles que baignt

i'Hemus.

Virgile [Enéide, livre VII.)

Dites que les guerriers ne sont pas aussi nombreux que les flots ni que lés épis, même à beaucoup près, mais ajoutez qu'ils Tétaient beaucoup trop au temps de Virgile et qu'ils le sont aussi du nôtre, car, en définitive, à quoi servent les guerriers?

Les sujets de collision sont les mêmes entre toutes les créatures : les hommes se battent pour la terre, pour les femmes et pour les places; les animaux pour leur proie, leur nid, leur femelle. Mais plus raisonnables que nous, les animaux se battent pour ce qui les touche eux-mêmes. Quant à nous, nous nous battons le plus souvent pour un homme que nous n'avons jamais vu, contre des hommes que nous ne connaissons pas davantage, et ceci, sans bénéfice pour personne. Celui qui nous fait battre, le fait souvent d'après un système qui n'est pas même le sien, mais qu'il croit bon; car ce que l'homme, en tous pays» croit le plus vite, le plus fort et le plus longtemps, ce sont les sottises.

Or, de toutes les morts, la pire^ selon moi, est de mourir d'une

sottise.

Parmi les sottes croyances. Tune des plus fâcheuses est celle

qui dit que faire du mal aux hommes peut faire du bien aux

choses. C'est pourtant sur cet axiome que sont fondées toutes

nos déclarations de guerre.

Boucher de Perthes.

{Hommes et Choses, tome II, page 439.)

Il est urgent, en effet, qu'on n'abrutisse plus longtemps la jeunesse en lui vantant les exploits -de ce qu'on désigne sous les noms pompeux de grands rois, de grands empereurs, de grandes batailles et de grands triomphes. 11 faut qu'on apprenne surtout aux enfants que les guerres, dont ils seront peut-être bientôt les premières victimes, sont des crimes abominables et honteux pour ceux qui les entreprennent.

On peut objecter sans doute que certaines guerres sont diflficilem^nt inévitables. Pour en convaincre les enfants, on leur enseigne qu'il existe au-dessus des nuages un Jupiter quelconque qui sait se mettre dans une belle colère et qui, comme le dieu de Job, fait cesser tous les raisonnements par l'emploi du tonnerre. On leur enseigne également, en leur montrant des images, que la personnification de la Justice, qu'ils prennent pour un personnage tout comme un autre, ne saurait exister sans tenir un sabre à la main; d'où il résulte que la justice n'est guère autre chose, en tout cas n'a d'autres moyens de se manifester que les coups de sabre ou les coups de canon. Un prince, un général, en un mot, qui a tué ou a fait tuer beaucoup d'ennemis, rtiéme lorsqu'il avait tort et que ses ennemis avaient raison, est un grand prince, un grand général. Ce qu'il faut que les enfants - sachent, c'est que ces prétendus grands princes et ces grands généraux n'ont été en réalité que d'affreuses brutes et d'infâmes

scélérats.

Achille Peuvriej^.

(Annales de V Alliance scientifique, n" 129.)

le me figure un homme né avec un caractère indépendant, homme plein de sève qui, se sentant assez fort pou rne rien ivoir de la Société, voudrait aussi ne rien lui donner, voici sa ; il naît, on l'emprisonne dans des maillots ; à six ans on le e aux pédagogues qui lui apprennentdes mots et lui répètent le plus grand crime possible est de raisonner. Entre les ns desdits pédagogues, il y a deux chances d'avenir: ou il ■e dans ces idées taillées sur leur esprit étroit et mesquin, et ! soumet à eux et à l'éducation qu'on lui donne, et il laisse - ses facultés par la rouille, et il devient bête. Ou bien il lutte contre eux : son esprit s'aigrit et il ne fait retarder et rendre plus pénible le moment où il lui faudra jncer à son individualité, renoncer à être complet pour se ;} fraction et jouer son rôle dans l'état social. Arrivé à l'âge service militaire, il faut se soumettre à des ordres non mos d'un cuistre ou d'un ignorant ; il faut admettre que ce qu'il de plus noble et de plus grand est de renoncer à avoir une )nté pour se faire instrument passif de la volonté d'un autre; ;abrer et de se faire sabrer, de souffrir la faim, la soif, la e, le froid, de se faire mutiler sans jamais savoir pourquoi, i autre compensation qu'un verre d'eau-de-vie le jour de la lille; la promesse d'une chose impalpable et fictive, que ne ou refuse avec sa plume un gazetier dans sa chambre I chaude, la gloire et l'immortalité après la mort. \dvient un coup de fusil, l'homme indépendant tombe blessé ; camarades l'achèvent presque en marchant dessus ; on l'ene à moitié vivant, et alors il est libre de jouir de l'immorta- ; ses camarades, ses parents l'oublient; celui pour lequel il a né son bonheur, ses souffrances, sa vie, ne l'a jamais connu. Et enfin, quelques années après, on vient chercher ses os ichis, on en fait du noir d'ivoire et du cirage anglais pour r Jes bottes de son général.

Alphonse K,\rr.

Smis les TWfuls).

A quoi bon nous présenter l'image de la guerre? Est-ce donc une si belle et si heureuse chose, qu'il faille se consoler de son absence par la représentation? Quand les imbéciles humains comprendrontrils combien le pjus illustre conquérant est audessous de la vieille femme qui fait de la charpie dans un coin ?

Alphonse Karr.

Non, j'en atteste les soulèvements de conscience de tout homme qui a vu couler ou fait couler le sang de ses concitoyens, ce n'est pas assez d'une seule tête pour porter un poids aussi lourd que celui de tant de meurtres; ce ne serait pas trop d'autant de têtes qu'il y a de combattants. Pour être responsables de la loi de sang qu'elles exécutent, il serait juste qu'elles l'eussent au moins bien comprise. Mais les institutions meilleures, réclamées ici, ne seront elles-mêmes que très passagères; car, encore une fois, les armées et la guerre n'auront qu'un temps; car, malgré les paroles d'un sophiste que j'ai combattu ailleurs, il n'est point vrai que, même contre l'étranger, la guerre soit divine; il n'est point vrai que la terre soit avide de sang. La guerre est maudite de Dieu et des hommes mêmes qui la font et qui ont d'elle une secrète horreur, et la terre ne crie au ciel que pour lui demander l'eau fraîche de ses fleuves et la rosée pure

de ses nuées.

Alfred de Vigny.

{Grandeurs et Servitudes militaires.)

Gloire au tambour ! On persuadera toujours au peuple, avec des résonnements de peau d'âne, d'aller se faire trouer la sienne.

. WiLLY.

{Écho de Paris, 14 août gS.)

■:. -..If.» ' ', ■

La gloire militaire est ennemie de la liberté.

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